Affaire des charniers de Timișoara

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L'épisode du « vrai-faux charnier » de Timișoara est né de l'exhumation en , lors de la chute de la dictature communiste de Nicolae Ceaușescu, dans le cimetière des pauvres de la rue Lipovei d'une vingtaine de corps d'indigents, morts avant le début des événements et confondus avec les victimes civiles de la révolution roumaine. Cette découverte, photographiée par les médias internationaux, et accolée à de fausses informations propagées, notamment par l'agence de presse yougoslave Tanjug, est devenue dans un second temps une polémique médiatique, hâtivement commentée en France sous l'angle du complot, de la désinformation et d'une manipulation des médias. Aucun élément matériel n'a jamais permis d'établir que l'exhumation de ce charnier ait été orchestrée par quiconque, hormis le désordre produit par l'insurrection dans une ville martyre ayant payé un lourd tribut humain à la chute de la dictature de Nicolas Ceaușescu.

L'affaire[modifier | modifier le code]

Entre le début du mouvement de protestation le et la fuite des époux Ceaușescu le , la population civile de Timișoara est restée seule face à l'armée roumaine et aux autres forces de répression. Pendant sept jours, dans cette ville de 350 000 habitants, plus de 70 personnes sont tuées et 300 autres blessées, dont 253 par balles. On compte 65 morts et 268 blessés pour la seule journée de manifestation du . Dans la nuit du au , 43 cadavres ont été évacués de l'hôpital départemental de Timișoara et incinérés dans la banlieue de Bucarest pour en effacer la trace[1]. L'idée du pouvoir en place était de faire passer les disparus pour des « voyous » enfuis à l'étranger. Ces disparitions conduisent les familles et les proches des victimes à rechercher partout dans la ville les corps disparus. Les jardins publics, les canaux et les terrains vagues sont fouillés tout comme les principaux cimetières. C'est dans ce contexte que sont retournées les fosses communes du cimetière des pauvres de la rue Lipovei pour en exhumer des corps sans rapport avec les événements [2]. Les rédactions occidentales provoquent une polémique sur le rôle des médias et le nombre des victimes de la révolution en accolant les photographies des corps exhumés à des informations fantaisistes de l'agence de presse yougoslave Tanjug. Depuis plus de vingt ans, cette polémique perdure en Occident et est même devenue un cas d'école pour la formation des journalistes. Centrée sur la critique des médias occidentaux, elle a occulté le patient travail d'enquête et de recoupement des journalistes roumains et des associations des victimes de la Révolution. Ceux-ci luttent pour que soient établies les responsabilités dans les crimes commis, nourrissent et préservent la mémoire des événements et s'opposent à tous ceux que l'oubli et la confusion arrangent.

Parmi les chiffres fantaisistes repris par les médias occidentaux, et en particulier français, sans concertation avec les reporters présents sur place, et qui mélangent allègrement les sources de Bucarest et de Timișoara :

  • TF1 : « Ceaușescu, atteint de leucémie, aurait eu besoin de changer son sang tous les mois. Des jeunes gens vidés de leur sang auraient été découverts dans la forêt des Carpates. Ceaușescu vampire ? Comment y croire ? La rumeur avait annoncé des charniers. On les a trouvés à Timișoara. Et ce ne sont pas les derniers »[3].
  • Le quotidien Libération avec Serge July titre « Boucherie ». On y lit : « Timișoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection. »[4]
  • Le Monde félicite La Cinq d'avoir « révélé l'horrible charnier des victimes des manifestations du dimanche précédent ? »[5]

Ces mêmes allégations et graves approximations sont également reprises par les médias étrangers :

  • Le renommé journal espagnol El País avance qu'« à Timișoara, l'armée a découvert des chambres de torture où, systématiquement, on défigurait à l'acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers pour éviter que leurs cadavres ne soient identifiés. »[4]
  • The New York Times, tout en soulignant que ces chiffres n'ont pas été confirmées par des sources indépendantes, avance que 4 500 personnes auraient été massacrées en trois jours[6].

C'est le journal Le Figaro qui, dans son édition du , annonce qu'il s'agissait d'un faux, que les morts montrés à la télévision avaient été déterrés du cimetière de la ville[7].

Chronologie médiatique[modifier | modifier le code]

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    • « 4 632 cadavres », victimes des émeutes des et , « soit par balles soit par baïonnette » (Tanjug), 7 614 manifestants fusillés par la Securitate. Sources : agences hongroise, est-allemande et yougoslave, repris par l'AFP à 18h54
    • « 4 630 cadavres », « bilan tristement officiel ». Sources : Guillaume Durand (La Cinq), France Inter.
  •  : « 4 630 cadavres ». Source: Libération. Éditorial de Serge July, titré Boucherie : « Timișoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection. »
  •  : « 689 morts » en Roumanie, dont 90 et 147 à Timișoara. Source : Libération.
  •  : polémique sur l'éthique journalistique. Source : L’Événement du jeudi.

Interprétation[modifier | modifier le code]

L'affaire semble essentiellement due à une compétition des médias entre eux, chacun reprenant l'information du concurrent en l'amplifiant. Le sociologue Pierre Bourdieu a appelé ce phénomène « la circulation circulaire de l'information »[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Gilles Saussier / diaporama sur les victimes de la révolution roumaine à Timișoara », sur VIMEO,
  2. Gilles Saussier, Le Tableau de Chasse, Paris-Cherbourg, Le Point du Jour,
  3. Jean-Claude Guillebaud, « Roumanie : qui a menti ? », Le Nouvel Observateur,
  4. a, b, c et d Analyse du phénomène sur Acrimed
  5. Le Monde,
  6. (en) « UPHEAVAL IN THE EAST; Mass Graves Found in Rumania; Relatives of Missing Dig Them Up », The New York Times,
  7. Ignacio Ramonet, « Télévision nécrophile », Le Monde diplomatique, .
  8. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d'agir, (ISBN 9782912107008)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]