Humanisme de la Renaissance

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L'humanisme est un mouvement de pensée européen pendant la Renaissance qui se caractérise par un retour aux textes antiques comme modèle de vie, d'écriture et de pensée[N 1]. Le terme est formé sur le latin : au XVIe siècle, l'humaniste, « l'umanista » s'occupe d'humanités, studia humanitatis en latin : il enseigne les langues, les littératures et les cultures latines et grecques. Plus largement, le terme humanitas est pris dans le sens cicéronien et représente « la culture qui, parachevant les qualités naturelles de l'homme, le rend digne de ce nom[1] ». L'humanisme au sens d'étude littéraire et philologique de la culture antique côtoie ce sens élargi pendant toute la période et encore aujourd'hui dans l'historiographie.

C’est avec Pétrarque (1304-1374) que naît en Italie l'humanisme. Le poète commence par recueillir les inscriptions sur les vieilles pierres de Rome et poursuit dans les manuscrits sa quête des Anciens. Il retrouve ainsi des lettres de Cicéron, ressuscite un écrivain statufié par les écoles. Il s’illustre également en détectant un faux document au profit de son souverain. Lorenzo Valla (1407-1457), lui aussi traque la vérité historique, préconisant l’étude philologique des textes et le retour à la pureté classique. Parti d’Italie, le courant humaniste rayonne dans toute l’Europe.

L'humanisme et ses histoires[modifier | modifier le code]

Le terme humaniste vient du latin umanista, le professeur qui enseigne les « humanités », c’est-à-dire la grammaire et surtout la rhétorique latine et grecque. Cette acception remonte à l'éducation antique et médiévale.

Un siècle avant la fin de l'Empire romain d'Orient, des Grecs érudits étaient venus en Italie et donnèrent des cours de grec à Florence. Le Concile de Bâle-Ferrare-Florence-Rome, où échoua la tentative de rapprochement des Églises latine et orthodoxe, fit venir en Italie de grands érudits, comme le cardinal Bessarion. Avec la chute de l'Empire byzantin en 1453 et la prise de sa capitale Constantinople, de nombreux érudits se réfugièrent en Italie, emmenant avec eux leur savoir et des livres. Des chaires de grec sont créées peu à peu dans ou à côté des universités. Ces érudits jouent un rôle dans le développement de l'humanisme au sens de l'étude des textes de l'Antiquité gréco-latine, liée au progrès de la philologie et de l'édition des textes, autre activité de ces humanistes.

Un siècle après les débuts de l'humanisme, la diffusion des textes fut facilitée par le développement de l'imprimerie, mise au point vers 1455 par Johannes Gutenberg à Mayence. Le nombre de livres mis en circulation augmente et des livres à moindre coût sont imprimés dès le début du XVIe siècle. En décalage de plus de cinquante ans, les humanistes améliorent les méthodes d'édition des textes antiques, par l'utilisation de la collation, de la comparaison entre manuscrits, et la discussion lancée dès 1480 sur les mérites comparés de la correction ope ingenii et de la correction ope codicii fait rage tout au long du siècle suivant. De nouveaux métiers apparaissent, liés à l'enseignement, l'édition ou la réflexion sur la vie sociale. Des artistes s'inspirent de ces nouvelles idées. Le mouvement se diffuse sur tout le continent aux XVe et XVIe siècles à travers ce qu'on appelle la République des Lettres, née elle aussi avec retard, et grâce aux nouveaux lieux de sociabilité et d'émulation que sont les Académies, nées en Italie.

Le terme humaniste est aussi utilisé dans un sens tout différent : il désigne un courant culturel, philosophique et politique qui propose un « modèle humain » défini comme synthèse des qualités intellectuelles, sociales, affectives, caractéristiques de la « nature humaine ». L'humanisme est un courant de pensée idéaliste et optimiste qui place l'Homme au centre du monde, et honore les valeurs humaines.

Humanisme et langage[modifier | modifier le code]

Les humanistes sont passionnés par les civilisations anciennes, romaine et grecque, mais aussi araméenne et proche-orientale. Ils entreprennent d'éditer et de traduire tous les textes antiques à partir des témoins subsistants, pour certains redécouverts (comme Quintilien par Le Pogge) ou trouvés dans l'ancien Empire romain d'Orient par des Grecs chargés par les princes occidentaux d'enrichir leurs collections comme Antoine Éparque et Janus Lascaris : la Bible, directement traduite de l’hébreu ou de l’araméen, les auteurs grecs qui forment la base des études, que l'on traduit à nouveau pour ceux que l'on lisait déjà en latin scolastiques[2] ou que l'on lit désormais de plus en plus dans le texte original. Les humanistes éditent (au sens scientifique) et expliquent les textes, se cantonnant à une approche philologique qui les différencie des philosophes qui, à la même époque, réfléchissent sur les textes, reprennent les mythes et les légendes en les chargeant de nouvelles significations ; c'est le temps d'une spécialisation naissante dans le domaine, et d'autres deviennent "antiquaires", c'est-à-dire historiens, ou géographes. Érasme critique le « langage barbare », c'est-à-dire le mauvais latin des scolastiques, leur ignorance des lettres et des langues. Une bataille s'ensuit autour de l'usage de la langue de Cicéron et du Ciceronianus, des humanistes se répondant par publications interposées comme le fait Étienne Dolet. Après une période où la Bible est traitée comme les autres textes anciens (avec par exemple l'édition des Psaumes à Paris dans plusieurs versions anciennes par Henri I Estienne), les théologiens s'opposent à la traduction par Érasme du grec au latin du Nouveau Testament et peu à peu au travail des humanistes sur les textes saints, y voyant un relativisme dangereux.

Érasme écrit dans les Antibarbares que seule la culture liée aux textes anciens est à même de transformer des sauvages ou des « hommes de pierre » en personnes civilisées et de mœurs honnêtes : seule la maîtrise du latin et du grec permet de faire un honnête homme. Les études sur le langage permettent aux humanistes de mettre fin à l'explication surnaturelle de la diversité des langues, à savoir le mythe de la tour de Babel.

Humanisme et éducation[modifier | modifier le code]

La pédagogie est pour les humanistes du XVe et du XVIe siècle un domaine particulièrement important. Il faut que l'enfant soit formé d'une manière continue et progressive, de sa naissance à l'âge adulte, et même au-delà pour devenir un homme conforme à l'idéal professé par les humanistes. Le milieu spécifique de l'homme, c'est le monde de la culture et non de la nature. Mais pour l'enseignement les humanistes s'opposent au "dressage" traditionnel où coups, sévices, supplices sont monnaie courante. À ce sujet Érasme déclare en 1529 « Il faut former les enfants à la vertu et aux lettres dans un esprit libéral et cela dès la naissance ». Il s'oppose aux châtiments corporels dans l’enseignement : « Ce genre de formation, d’autres l’approuvent, moi, je ne pousserai jamais à faire ainsi quiconque voudra que son enfant soit éduqué dans un esprit libéral […] Il est vrai que la méthode ordinaire est plus économique car il est plus facile à un seul de contraindre plusieurs par la crainte que d’en former un seul dans la liberté. Mais ce n’est rien de grand de commander à des ânes ou à des bœufs. C’est former des êtres libres dans la liberté qui est à la fois difficile et très beau. Il est digne d’un tyran d’opprimer des citoyens dans la crainte, les maintenir dans le devoir par la bienveillance, la modération, la sagesse, cela est d’un roi… [2]». Guarino à Venise, Ferrare ou Vérone, Victorin de Feltre à Mantoue, proposent une nouvelle pédagogie où le sport et les jeux de plein air sont autant à l'honneur que le latin, la rhétorique et la Bible[3]. Un des livres les plus étudiés reste ainsi l'Éthique à Nicomaque d'Aristote;

Rabelais dénonce dans Gargantua, l'éducation traditionnelle avec son dogmatisme religieux qui n’admet aucune évolution puisque fondée sur des préceptes divins. Il critique sa sévérité et son oubli du corps[4]. L'humanisme pédagogique s'oppose à l'enseignement scolastique en imposant l'étude des lettres latines et grecques dans leurs textes « authentiques ». Les idées humanistes en matière d'éducation aboutissent à la création de nouvelles écoles dans toute l'Europe où est formée la nouvelle élite administrative des États : Deventer aux Pays-Bas ou de Saint-Paul de Londres, du Corpus Christi College à Oxford, le Gymnase strasbourgeois de Sturm, le Collège trilingue de Louvain (latin, du grec et de l'hébreu)[3]. François Ier fonde le Collège des lecteurs royaux, à l'instigation de Guillaume Budé, dans le but de faire prévaloir cette pédagogie fondée sur l'étude des « humanités » antiques.

Humanisme et sciences[modifier | modifier le code]

La pensée nouvelle fait une place première à l'expérimentation. Les dogmes, même issus de la bibliographie greco-romaine, sont remis en question, et doivent passer par l'épreuve du fait (cf Bernard Palissy, Discours admirables aux Eaux et Fontaines). Ainsi se développe une pensée critique, où l'expérience scientifique permet de dégager une connaissance libre de préjugés. Artistes, lettrés et savants se lancent dans la construction d'un savoir moderne. Léonard de Vinci, par exemple, s'intéresse à l'anatomie et opère plusieurs dissections dont témoignent ses carnets de dessin. Copernic conçoit le modèle héliocentrique, en réaction au modèle géocentrique de Ptolémée et Aristote. Rabelais donne dans son Gargantua l'exemple d'une éducation idéale et universelle, ajoutant aux langues anciennes la connaissance des mathématiques, de l'astronomie et des sciences naturelles.

Humanisme et religion[modifier | modifier le code]

Les humanistes prônent des valeurs morales et intellectuelles contenues dans la littérature gréco-latine et leur adaptation à des besoins nouveaux. De ce fait certains scolastiques les accusent de paganisme. Ils rejettent le grec comme la langue des schismatiques orthodoxes, et l'hébreu comme celle des juifs. Pour les humanistes, la philosophie grecque a préparé le monde à la religion chrétienne, celle de l'Évangile, des Épîtres de saint Paul et des Pères de l'Église.

Érasme est un des plus fervents partisans de l'humanisme chrétien. Il fait la conjonction entre la religion et la liberté dans son livre de 1503, Enchiridion militis christiani. À une religion basée sur un ritualisme sans âme et des obligations comme la messe dominicale, il oppose une religion de l'homme s'adressant directement à Dieu[5]. À sa suite, l'humanisme chrétien touche exclusivement les pratiques ecclésiastiques, et non pas la religion. À ce titre, les humanistes sont en partie à l'origine de la Réforme protestante du XVIe siècle introduite par Martin Luther en Allemagne et Jean Calvin à Genève. En 1524, Érasme se lance dans une controverse avec Luther en publiant Essai sur le libre-arbitre. Le réformateur allemand y répond par l' Essai sur le serf-arbitre. Les débats portent sur la liberté de l'homme et la manière dont celui-ci l'utilise face à la Grâce divine[5].

Humanisme et politique[modifier | modifier le code]

Les humanistes sont en général pacifistes et cosmopolites. Même quand ils sont au service d'un prince, comme Guillaume Budé, ils font passer leurs impératifs moraux avant les considérations politiques. Érasme, quant à lui, est un temps conseiller de Charles Quint. En 1516, il écrit L'Institution du prince chrétien. Il y loue la notion de bien commun dans un État où le devoir du peuple est mis en parallèle avec celui du prince[5]. Parfois ils envoient des lettres ou dédient leurs ouvrages à un souverain pour essayer d'exercer une influence salutaire sur leurs décisions politiques. Ils proposent volontiers des réformes politiques comme Érasme dans L'Éloge de la Folie en 1511, Thomas More dans l'Utopie en 1515-1516, Rabelais dans Gargantua en 1534. À Florence, tout au long du XVe siècle et même au début du XVIe siècle, les grands humanistes de la ville sont aussi les Chanceliers de la République : Leonardo Bruni, Ange Politien, Nicolas Machiavel...

Notes et références[modifier | modifier le code]

Note[modifier | modifier le code]

  1. Un tel mouvement avait déjà commencé au Moyen Âge, notamment avec les traductions latines du XIIe siècle à partir du grec ; les auteurs latins étaient étudiés depuis plus longtemps encore dans les monastères

Références[modifier | modifier le code]

  1. D'après Cicéron, par exemple dans Pro Sexto Roscio Amerino, § 63, en 80 av. J.-C. : Magna est enim uis humanitatis...
    « En effet, les droits de l'humanité sont bien puissants ; les liens du sang ont une grande force ; la nature elle-même repousse ces horribles soupçons. C'est assurément le plus monstrueux de tous les prodiges, qu'un être revêtu de la forme humaine soit assez féroce pour ravir la lumière à qui lui donna le jour, tandis que les monstres des forêts s'attachent par instinct aux animaux qui leur ont donné la vie et la nourriture. » (trad. sous la dir. de Désiré Nisard, 1840, II, p. 39-40). Voir plus de références latines dans le Gaffiot, 1934, p. 757.
  2. a et b Marc Durand, « De la scolastique à l’humanisme. Généalogie d’une révolution idéologique : L’éducation corporelle de Gargantua », Staps, n°65, 2004/3, p. 43-59.
  3. a et b Jean-Claude Margolin, Article Humanisme, Encyclopaedia Universalis, DVD 2007
  4. Rabelais, 1534, ch. XV-XVI.
  5. a, b et c Michel Péronnet, Le XVIe siècle, Hachette, coll. « U », 1981, p. 119.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Pierre Chaunu, Le Temps des réformes. II. La Réforme protestante. Éditions Complexe, 1984 (Édition originale Fayard, 1975)
  • (de) Paul Oskar Kristeller, Humanismus und Renaissance, (2 vol.) UTB, Wilhelm Fink Verlag, München, (ISBN 3-7705-1815-2)
  • Pierre Mari, Humanisme et Renaissance, Ellipses, 2000.
  • André Chastel, Robert Klein, L'humanisme : l'Europe de la Renaissance, Skira, 1995.
  • Jean Claude Margolin, L’humanisme et l’Europe au temps de la Renaissance, PUF, 1981, 127p.
  • Max Engammare (ed.), L’étude de la Renaissance nunc et cras. Droz, Genève 2003, ISBN 2-600-00863-2
  • Stéphane Toussaint, Humanismes, antihumanismes : de Ficin à Heidegger, Les Belles Lettres, Paris 2008, ISBN 978-2-251-42033-2
Pour l'étymologie
  • Alain Hus, « Doctor, doctrina » et les mots de sens voisin en latin classique, dans Revue de Philologie, de Littérature et d’Histoire Ancienne, 48, 1974, 1, p. 35-45.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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