Éloge de la Folie
Éloge de la Folie ou L’Éloge de la Folie (dont le titre grec est Morías[1] enkómion (Μωρίας ἐγκώμιον) et le titre latin, Stultitiae laus), est un essai néo-latin écrit en 1509 par Érasme de Rotterdam et imprimé d'abord en 1511.
Après en avoir conçu les grandes lignes au cours de ses voyages sur les routes d'Italie et d'Allemagne, Érasme révisa et développa son travail, à l'origine écrit en une semaine, pendant son séjour chez Thomas More (l’auteur d’Utopie) dans la propriété que ce dernier avait à Bucklersbury. On considère que c'est une des œuvres qui ont eu le plus d'influence sur la littérature du monde occidental et qu'elle a été un des catalyseurs de la Réforme.
Sommaire |
Œuvre [modifier]
Elle commence avec un savant éloge imité de l'auteur satirique grec Lucien, dont Érasme et Thomas More avaient récemment traduit l'œuvre en latin, un morceau de virtuosité dans le délire. Le ton devient plus sombre dans une série de discours solennels, lorsque la folie fait l'éloge de l'aveuglement et de la démence et lorsqu'on passe à un examen satirique des superstitions et des pratiques pieuses dans l'Église catholique ainsi qu'à la folie des pédants. Érasme était récemment rentré profondément déçu de Rome, où il avait décliné des avances de la Curie. Peu à peu la folie prend la propre voix d'Érasme qui annonce le châtiment. L'essai se termine en décrivant de façon sincère et émouvante les véritables idéaux chrétiens.
Genre [modifier]
Il s’agit d’une fiction burlesque et allégorique. Érasme y fait parler la déesse de la Folie et lui prête une critique virulente des diverses professions et catégories sociales, notamment les théologiens, les maîtres, les moines et le haut clergé mais aussi les courtisans dont nous avons une satire mordante. Il existe une référence directe au genre au chapitre LX.
« Mais il n’est pas dans mon sujet d’examiner la vie des papes et des prêtres, j’aurais l’air de composer une satire au lieu de mon propre éloge, et l’on pourrait croire qu’en louant les mauvais princes j’ai l’intention de censurer les bons[2]. »
Cette citation illustre bien le ton de l'œuvre, où la Folie fait son propre éloge, mais un éloge transformé par Érasme en une véritable satire. Cette technique permet de surprendre le lecteur, et d'affiner une satire, de la rendre plus efficace. Cet auteur a excellé dans le genre satirique. Ainsi, il est l’auteur des Colloques : une satire piquante des mœurs de son époque qui souligne son esprit indépendant. Mais dans L’Éloge de la Folie, la satire s’élargit et dépasse l’époque de son auteur pour atteindre la société humaine en général.
Allusions et intertextualité [modifier]
Érasme était un grand ami de Thomas More, avec qui il partageait le goût de l'humour à froid et d'autres jeux de l'esprit. Le titre grec Éloge de la folie peut également être compris comme Éloge de More. Le second et le troisième degré transparaissent sous le texte. L'ouvrage est dédié à Thomas More, ce qui explique le jeu de mot du titre original, Encomium Moriae.
L'essai est rempli d'allusions classiques placées à la manière typique des humanistes instruits de la Renaissance. Érasme connaissait très bien la mythologie grecque et romaine, ainsi que les philosophes de l'Antiquité. Il fait d'ailleurs constamment référence aux mythes de l'Antiquité. La Folie est présentée comme une des déesses, fille de la Richesse et de la Jeunesse ; parmi ses compagnons fidèles on trouve Philautia (le narcissisme), Kolakia (la flatterie), Léthé (l'oubli), Misoponia (la paresse), Hedone (le plaisir), Anoia (l'étourderie), Tryphe (l'irréflexion), Komos (l’intempérance) et Eegretos Hypnos (le sommeil profond). D'autres références intéressantes sont le mythe de Sisyphe, le personnage de Pan souvent mis en relation avec la Folie, plusieurs récits mythiques concernant Midas, le mythe d'Orphée, etc... Au niveau philosophique, Érasme fait également plusieurs fois référence à La République de Platon, plus particulièrement à l'Allégorie de la caverne pour dénoncer la multitude des gens se complaisant dans leur folie.
« Trouvez-vous une différence entre ceux qui, dans la caverne de Platon, regardent les ombres et les images des objets, ne désirant rien de plus et s’y plaisant à merveille, et le sage qui est sorti de la caverne et qui voit les choses comme elles sont [3]? »
Érasme montre également une bonne connaissance des philosophes médiévaux et fait de nombreuses allusions à saint Augustin, saint Thomas ou encore Guillaume d'Ockham.
Au niveau littéraire, Érasme cite régulièrement Horace, Sénèque et autres écrivains de l'Antiquité. Il fait également plusieurs fois référence aux Grenouilles d'Aristophane, une comédie satirique où le chœur est tenu par des grenouilles.
« Mais j’entends coasser derechef les stoïciennes grenouilles[4] »
Il est également utile de mentionner un autre élément intertextuel, qui cette fois se situe en amont. En effet, Érasme compare la vie humaine à une pièce de théâtre, comme le fera Shakespeare plus tard, immortalisé dans sa comédie As You Like It (Comme il vous plaira):
« All the World's a Stage[5] »
À sa manière, Érasme fait plutôt référence au théâtre de l'Antiquité, caractérisé par le port de la persona, masque à l'expression figée.
« Il en va ainsi de la vie. Qu’est-ce autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun, sous le masque, fait son personnage jusqu’à ce que le chorège le renvoie de la scène [6]? »
Succès [modifier]
L'Éloge de la Folie a connu un grand succès populaire, à l'étonnement d'Érasme et parfois à sa consternation[7]. Le pape Léon X le trouvait amusant. Avant la mort d'Érasme, il avait été édité de nombreuses fois et avait été traduit en français et allemand. Une édition en anglais suivit. Une des éditions de 1511, illustrée avec des gravures sur bois par Hans Holbein l'aîné, a fourni les illustrations les plus célèbres de l'ouvrage. En 1514, il fait imprimer son ouvrage à Bâle par le libraire éditeur Johann Froben. Le peintre Hans Holbein le Jeune illustrant les éditions de Froben, réalise sans doute en 1523 des dessins à la plume dans les marges d'un exemplaire conservé actuellement dans un musée de Bâle, dessins jugés licencieux par la Réforme protestante si bien que cet ouvrage avec ces illustrations gravées à l’eau forte n'est réédité qu'en 1676 à Bâle (Basilae, typis Genathianis, 1676, in-8). Il est traduit en français par l'éditeur Galliot du Pré sous le titre complet de De la déclamation de louenges de follie, stile facessieux et profitable pour coignoistre les erreurs et abus du monde (Paris, Pierre Vidoue, 2° jour d’aoust 1520, in-4). Le titre L’Eloge de la folie semble apparaître pour la première fois dans l’édition de 1713 (Paris, in-12)[8].
Articles connexes [modifier]
- Faustino Perisauli, humaniste italien, dont certains[9] considèrent que son De triumpho stultitiae aurait inspiré l'Éloge de la Folie, lorsque d'autres[10] supposent à l’inverse qu’il en serait une imitation[11].
Liens externes [modifier]
- (en) L'Eloge de la Folie - 81 figures de Holbein
- (fr) Audiolivre : Erasme, Éloge de la folie

- (it) Éloge de la Folie, livre disponible dans « Les Classiques des sciences sociales ».
Références [modifier]
- Érasme réalise un jeu de mot entre Morus, nom latin de Thomas More et le vocable grec Morías signifiant la folie.
- http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_de_la_folie/LX
- http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_de_la_folie/XLV
- http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_de_la_folie/XXXVIII
- William Shakespeare, As You Like It.
- http://fr.wikisource.org/wiki/%C3%89loge_de_la_folie/XXIX
- Johan Huizinga, Érasme, Paris, Gallimard, 1955, p. 135.
- Bertrand Galimard Flavigny, Erasme, prince des humanistes : son Éloge de la Folie, le succès du XVIe siècle, Canal Académie, 18 septembre 2011
- Dont Giovanni Papini dans les années 1930, puis Alberto Viviani et Giannino Fabbri, éditeurs de la réédition de 1963 du De Triumpho stultitiae", Il Fauno Editore, Florence, 1963 ; ou encore Giorgio Taboga (voir « Faustino Perisauli, poeta romagnolo, precursore di Erasmo da Rotterdam », Episteme, no 5, 21 mars 2002.).
- Voir notamment Studi e problemi di critica testuale, n° 58-59, Arti grafiche Tamari, 1999, p. 186.
- Voir également ce qu’en rapporte Jean-Claude Margolin, Neuf années de bibliographie érasmienne, 1962-1970, Paris, Vrin, 1977, p. 85, dans sa note consacrée à l’article de Jozef Ijsewijn et Jacqueline Jacobs, « De Triumphus Stultitiae van Faustinus Perisauli en de Laus Stultitiae van Erasmus », Handelingen van de Koninklijke Zuidnederlandse Maatschappij voor Taal- en Letterkunde en Geschiedenis, 1964, p. 241-250 (l’ouvrage de Margolin est en partie consultable en ligne).