Scène primitive (masochisme)

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La scène primitive ou la scène originaire[note 1], est en psychanalyse une scène vécue durant l'enfance qui serait liée aux préférences sexuelles à l'âge adulte. Dans le cadre du masochisme ce terme est régulièrement repris chez les biographes et préfaciers qui écrivent sur Leopold von Sacher-Masoch et Jean-Jacques Rousseau. La scène primitive est évoquée par des préfaciers et essayistes tels Cécile Guilbert[1], Jean-Paul Corsetti[2], Élisabeth Lemirre et Jacques Cottin, des essayistes tels que Pascal Quignard, des psychanalystes tels que Paul-Laurent Assoun, des historiens tels que Daniel Grojnowski, tous écrivent sur Jean-Jacques Rousseau et, ou sur Leopold von Sacher-Masoch. Leopold von Sacher-Masoch en parle pour la première fois dans la Revue bleue[3]. Pour Élisabeth Lemirre et Jacques Cottin « La scène se fixe, sinopie de toute l'œuvre. L'attirail masochien se fixe aussi : le port altier de la femme, les fourrures, la Kazabaïka ourlée de petit gris, la pantoufle, le pied, le coup de pied qui fera bleuir de plaisir [...] font partie de la scène primitive toujours recommencée, vécue par fragments[4] ». Jean-Jacques Rousseau, lui, évoque sa scène primitive dans ses confessions.

Les cas J.J. Rousseau et L. von Sacher-Masoch[modifier | modifier le code]

Ils en parlent, le plus souvent, comme d’une scène vécue dans l’enfance, une lecture, une image. « Nommé par la sexologie, comme « volupté dans la souffrance » accompagnée d'humiliation, en référence au nom de Leopold von Sacher-Masoch, le masochisme, se trouve réévalué à la lueur de la théorie freudienne des perversions. La signification inconsciente de ce drôle de « plaisir » - où jouir suppose de souffrir - surgit de la mise en scène du masochisme : l'examen de la scène originaire masochiste dans les récits fondateurs, de Jean-Jacques Rousseau à Sacher-Masoch, permet d'interroger ce qui se joue dans les coulisses[5] ».

Leopold von Sacher-Masoch, trouve sa « scène primitive » dans l’art, les lectures que sa nourrice lui conte. Ces lectures qui mettent en scène des femmes cruelles. Et bien entendu tout comme Rousseau l’a vécu avec Mlle Lambercier, et pour Sacher-Masoch la scène avec la tante Zénobie.

Jean-Jacques Rousseau[modifier | modifier le code]

D'après Paul-Laurent Assoun dans son ouvrage : Leçons psychanalytiques sur le Masochisme : Le Masochisme, sous le titre le « cas Rousseau » : Les délices de la punition, « l’on voit surgir la scène originaire[6] ».

« Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par la main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre naturellement ?

Je la trouvai moins terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été : et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m'empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant ; car j'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m'avait laissé plus de désir que de crainte[7] »

Leopold von Sacher-Masoch[modifier | modifier le code]

Paul-Laurent Assoun situe les premiers émois de Leopold von Sacher-Masoch à l'occasion de sa maladie, la fièvre typhoïde, où Masoch lui-même avoue avoir ressenti un trouble profond dans sa nature[8] Masoch dit avoir tremblé devant son infirmière. « Plus tard, j'ai compris cette sensation, en lisant les œuvres de Jean-Jacques Rousseau »

Pour Paul-Laurent Assoun

« C'est donc à la merci de son infirmière, fantasmée en maîtresse des corps, que Leopold von Sacher-Masoch enfant ourdit le premier mot de son scénario. C'est en cette dépendance à la fois effrayée et jouissante qu'il voit émerger en quelque sorte pour la première fois, à son chevet, la Femme devant laquelle il s'agenouillera sa vie durant pour la supplier de rejouer ce rôle de domination bienfaitrice. Le traumatisme ultérieur ne fera que fournir sa réalisation dramatique à ce fantasme précurseur. C'aura été le service rendu par cette tante Zénobie de réaliser l'attente primitive et de confirmer l'espoir et la crainte, tant le masochiste espère le pire qu'il craint[9]... »

Toujours pour Paul-Laurent Assoun rien n'est moins naturel que le scénario masochiste « Il devra donc être construit de façon à rendre praticable une certaine scène primitive. Tout se passe comme si le héros avait eu, à l'origine, si peur qu'il a décidé de mettre en scène le traumatisme et de le retraverser sans cesse à nouveau[10]. »

D'après Paul-Laurent Assoun : la mère Caroline ne se séparait jamais d'un manuel d'interprétation des rêves... « comme si le fantasme du fils faisait son lit dans l'imaginaire maternel - « scène originaire » réactivée de Saint-Augustin à Georges Bataille en passant par Leopold von Sacher-Masoch[11] »

Paul-Laurent Assoun précise à propos de la tante Zénobie qui infligea le fouet à Masoch enfant :« C'est bien semble-t-il le « démon de la scène primitive[12] ».

La tante Zénobie[modifier | modifier le code]

La scène avec sa tante Zénobie est une des scènes primitives de Masoch. La femme bourreau est une tante éloignée qu'il nomme Zénobie, reine de Palmyre : « Tout à coup, la comtesse, fière et superbe, dans la grande pelisse de zibeline entra, nous salua et m'embrassa, ce qui me transportait toujours aux cieux ; puis elle s'écria : Viens, Leopold, tu vas m'aider à enlever ma pelisse. Je ne me le fis pas répéter. Je la suivis... »
Leopold von Sacher-Masoch raconte comment, caché, il a espionné cette tante si fascinante qui trompait son mari, comment il a assisté à l'humiliation de ce dernier. Alors que le petit Leopold est caché derrière un porte-habit, patatras ! Le porte-habit tombe. Et la tante Zénobie découvre le petit voyeur.

« ... et toute la fureur de Mme Zénobie se déversa sur moi. [...] Comment ! tu étais caché ? Tiens, voila qui t'apprendra à faire l'espion ! [...] Je m'efforçais en vain d'expliquer ma présence et me justifier : en un clin d'œil elle m'eut étendu sur le tapis; puis, me tenant par les cheveux de la main gauche, et posant un genoux sur les épaules, elle se mit à me fouetter vigoureusement. Je serrais les dents de toutes mes forces; malgré tout, les larmes me montèrent aux yeux. Mais il faut bien le reconnaître, tout en me tordant sous les coups cruels de la belle femme, j'éprouvais une sorte de jouissance. Sans doute son mari avait éprouvé plus d'une fois de semblables sensations,, car bientôt il monta dans sa chambre, non comme un mari vengeur, mais comme un humble esclave; et c'est lui qui se jeta aux genoux de la femme perfide lui demandant pardon, tandis qu'elle le repoussait du pied[13] »

Sacher-Masoch en parle pour la première fois dans la Revue bleue[14].

Cette scène primitive, ce vécu toujours revécu, aménagé, photographié, figé dans son imaginaire a marqué son enfance et déterminera non seulement son œuvre, mais aussi sa sexualité. Comme Jean-Jacques Rousseau a vécu sa scène primitive avec Mlle Lambercier[15].

Pour Jean-Paul Corsetti, Zénobie, cruelle et tendre, souveraine et charmeuse, semble faire pivot dans l'inconscient du petit Leopold « et suivant les versions, elle occupe le centre d'une scène capitale et primitive[2] ».

Daniel Grojnowski:« Au XVIIIe siècle Jean-Jacques Rousseau, dans le premier livre des Confessions de Rousseau, avait décrit le mélange de douleur, de honte et le plaisir qu’il éprouva enfant, à l’occasion d’une telle punition où se mêla sans doute [...] quelque instinct précoce de sexe[16]. Daniel Grojnowski poursuit : « À ce passage célèbre se sont référés bien des auteurs qui ont vécu l’expérience. C’est le cas du Chevalier Leopold von Sacher-Masoch, dans un chapitre passé inaperçu de la Revue Bleue La femme au fouet[17] ». Avant qu’il l’attire l’attention par l’obsédante réitération de cette scène primitive ». Daniel Grojnowski poursuit en citant Les Batteuses d’hommes de Leopold von Sacher-Masoch, La Vénus à la fourrure. De Georges-Arthur Goldschmidt, il cite Un Corps dérisoire. Enfin, il cite la Comtesse de Ségur La petite voleuse fouettée.

Influence[modifier | modifier le code]

Bernard Michel parle de la maison de son enfance. Son œuvre prend aussi sa source dans l'univers burlesque où il est élevé. Cette maison de police qui est la maison de son enfance, il y aperçoit des vagabonds, des criminels enchaînés, des « prostituées ricanantes et fardées[18] ». « Chaque jour on administre la schlague sous les fenêtres[19] ». Lorsqu'il évoque la maison de son enfance « il hésite entre la nostalgie du paradis perdu et l'évocation d'un enfer[18] ».

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Longtemps réservé à Freud avec L'homme aux loups et Mélanie Klein

Références[modifier | modifier le code]

  1. Réédition d'une partie de l'œuvre de Sacher Masoch : La Vénus à la fourrure - Le Cabinet noir de Lemberg - La Pêcheuse d'âmes - Les Batteuses d'hommes - La Pantoufle de Sapho et autres contes. Sortie le 21 novembre 2013 - préface Cécile Guilbert éd Robert Laffont - 2013
  2. a et b Jean-Paul Corsetti Repères bibliographiques - La Pêcheuse d'âmes p.  378 Erreur de référence : Balise <ref> non valide ; le nom « Corsettibibliopêcheuse » est défini plusieurs fois avec des contenus différents
  3. Sacher Masoch, Fedosia, Choses vécues, Revue bleue II, , p. 147-148
  4. Cité par Élisabeth Lemirre et Jacques Cottin Sacher-Masoch (préf. Élisabeth Lemirre et Jacques Cottin), Don Juan de Koloméa, Éditions Philippe Picquier, p. 5 à 12
  5. Paul-Laurent Assoun, Le Masochisme, Anthropos poche, , p. 4è couv
  6. Paul-Laurent Assoun, Le Masochisme, Anthropos poche, (ISBN 9782-7178-5337-7), p. 14
  7. Jean-Jacques Rousseau - confessions livre I
  8. Revue Bleue IV Souvenir d'enfance et réflexions sur le roman 1888
  9. Paul-Laurent Assoun , Le couple inconscient, Anthropos, (ISBN 2-7178-2220-8), p. 99
  10. Paul-Laurent Assoun, Le couple inconscient, Anthropos, (ISBN 2-7178-2220-8), p. 100
  11. Paul-Laurent Assoun, Le couple inconscient, Anthropos, , p. 102
  12. Paul-Laurent Assoun, Le Masochisme, Anthropos poche, , p. 19
  13. Leopold von Sacher-Masoch cité par Gilles Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, Le Froid et le cruel appendices, Éditions de Minuit, p. 253
  14. Sacher-Masoch, Souvenir d'enfance et réflexion sur le roman, Choses vécues, Revue bleue,
  15. Jean Jacques Rousseau - Les Confessions - Livre Ichap III
  16. Daniel Grojnowski, Eugénie Guillou, religieuse et putain, Pauvert, (ISBN 978272021532-2), p. 52
  17. Sacher Masoch, La femme au fouet, Choses vécues, Revue bleue II,
  18. a et b Citée par Bernard Michel p.31 (de) Sacher-Masoch, Eine Autobiographie, Deutsche Monatsblätter, , p. 259-269
  19. Citée par Bernard Michel p.31 Victor Tissot, Vienne et la vie viennoise, , p. 101

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paul-Laurent Assoun, Le Masochisme
  • Paul-Laurent Assoun, Le Couple inconscient

Articles connexes[modifier | modifier le code]