Georges Bataille

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Georges Bataille
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Sylvia Bataille (de à )
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Georges Bataille, né le à Billom (Puy-de-Dôme), mort le [note 1] à Paris, est un écrivain français. Son œuvre se compose d'ouvrages de littérature, mais aussi d'anthropologie, de philosophie, d'économie, de sociologie et d'histoire de l'art. Il ne considère jamais l'écriture comme une fin en soi, mais comme un outil qui lui permet de témoigner de ses différentes entreprises qui vont des romans aux essais, de la philosophie à la création de revues. Sa vie et son œuvre se confondent alors dans le champ de ses expériences, qui mêlent mysticisme et érotisme, avec une fascination de la mort qui se retrouve en particulier dans l'un de ses textes, La pratique de la joie devant la mort. Il use parfois de pseudonymes pour signer certains écrits : Troppmann (W.-C.), Lord Auch, Pierre Angélique, Louis Trente et Dianus.

Son engagement politique le conduit à jeter sur Staline et l'Union soviétique un regard critique. Il côtoie beaucoup les surréalistes, sans jamais réellement faire partie du groupe d'André Breton. Mais il est très proche des futurs « excommuniés » de Breton réunis avant même le premier Manifeste du surréalisme dans deux groupes annexes : le groupe de la rue Blomet sous l'égide d'André Masson, et le groupe de la rue du Château qui comprend notamment Jacques Prévert et Yves Tanguy. Par son indépendance d'esprit, Bataille y exerce une influence dont il ne mesure pas tout de suite l'importance, mais qui fait de lui un « hérétique » aux yeux du pape du surréalisme. Il fonde alors la revue Documents, point de ralliement de tous les excommuniés de Breton, et qui est une véritable déclaration de guerre à Breton. Plus tard, avec des fidèles, il fonde la revue Acéphale dont le thème principal est l'exaltation tragique et dionysiaque de la vie, jusque dans la cruauté et la mort, sous la figure tutélaire de Nietzsche, mais aussi Sade, Kierkegaard, Dionysos, Don Juan ou Héraclite.

Persuadé de la perversité du fascisme, ne croyant pas aux mouvements prolétariens, il fonde en 1936, après la victoire du Front populaire de 1935, un mouvement d'intellectuels révolutionnaires « Contre-Attaque » qui se situe contre le capitalisme, contre la bourgeoisie, pour la libre expression sexuelle. Cette révolution est placée sous le signe d'un antinationalisme violent :

« Violemment hostile à toute tendance, quelque forme qu'elle prenne, captant la révolution au bénéfice de idées de nation ou de patrie - Georges Bataille - Premier tract du mouvement Contre-Attaque - »

Pour cela il se réconcilie avec André Breton, dirige le mouvement avec lui pendant une courte période et publie avec lui des textes réunis sous le titre « Contre-Attaque. Union de lutte des intellectuels révolutionnaires Les Cahiers et les autres documents 1935-1936 » préfacé par Michel Surya[note 2] .

Plus tard, il se détourne de l'action politique pour se consacrer à l'écriture d'ouvrages très souvent à composante autobiographique, dans lesquels il développe sa recherche du sacré et de l'extase, l'horreur de la mort et sa fascination pour celle-ci. Ses références à Sade, Nietzsche et Hegel, souvent détournées, servent le plus souvent à justifier ses recherches très personnelles. De récentes études ont démontré la faible filiation que son œuvre présentait avec les uns et les autres.

Auréolé d'un prestige considérable dans les milieux intellectuels, surtout connu pour ses écrits sur l'érotisme qui ont fait scandale, il reste mal connu du grand public et très peu lu. Il fait cependant l'objet d'un très grand nombre d'études et d'exégèses. Son œuvre est difficile à caractériser, « les catégories traditionnelles, les délimitations qu'elles établissent, se révèlent inappropriées ou encombrantes dès lors qu'on veut rendre compte de l'ensemble de ses écrits[1]. » D'autant plus qu'il s'est évertué à brouiller les pistes, ainsi que le démontre Jean-Louis Cornille dans un article intitulé « Bataille le prestidigitateur, ou comment brouiller les cartes »[2].

Il est enterré au cimetière de Vézelay dans l'Yonne.

Biographie

Famille et éducation

Georges Bataille, son père et son frère Martial (à gauche)

Le père de Georges, Joseph-Aristide Bataille, a épousé Marie-Antoinette Tournadre alors qu'il avait déjà 35 ans. Successivement, économe de collège, employé à la maison centrale de Melun, puis receveur buraliste, il a quarante-deux ans à la naissance de son deuxième fils : Georges. L'aîné de Georges, Martial, est celui qui va s'opposer à son frère lorsqu'en 1961 Bataille déclare dans une entrevue avec Madeleine Chapsal que son père était fou[3]. Joseph-Aristide est atteint de syphilis, maladie qui s'est déclarée entre la naissance de ses deux enfants et qui progresse rapidement. À la naissance de Georges, il est déjà presque aveugle et ses membres sont paralysés. « Je suis né d'un père P.G., qui m'a conçu déjà aveugle, et qui fut cloué, peu après ma naissance, dans son fauteuil, par sa sinistre maladie[4]. »

Georges n'a que trois ans lorsqu'il est témoin des effets furieux de la maladie de son père : douleurs atroces, troubles des viscères, des sphincters, il « conchiait ses culottes[5] ». Georges aime néanmoins ce père qui avait tout d'une « bête ». Il l'aime jusqu'à ce que son amour se transforme en haine quand commencent à se manifester les premiers signes de folie, que Georges constate vers 1911, à l'âge de quatorze ans, et qui se développent pendant que Martial part sur le front. Ce qui explique les témoignages opposés des deux frères sur le père : Martial n'a pas assisté aux dernières années de vie de son père. L'aveugle criait des insanités à caractère sexuel au médecin venu le soigner, ainsi qu'à sa femme qui perdit la raison pendant un temps, selon les récits de son enfance que fait Georges Bataille[6]. « Dis donc, docteur, quand tu auras fini de piner ma femme[7] ! »

La famille est alors installée à Reims, sans doute parce que le père y a été muté, à une date imprécise (1898,1899, ou 1900). Toutefois, Marie-Antoinette survit à son époux une quinzaine d'années en compagnie de ses enfants et il n'est plus, ensuite, question de sa folie[6]. De l'enfance de Georges, on sait peu de choses à l'exception des souvenirs qu'il livre de ses parents. Tous se rapportent d'abord à l'affliction du père. Bataille écrit qu'il s'est adonné au plaisir de l'auto-mutilation avec son porte plume « pour s'endurcir contre la douleur » dans Le Bleu du ciel, sans qu'il soit possible de déceler la part autobiographique de ce récit et la part littéraire[8]. Bataille ne l'a jamais écrit ouvertement, mais il a longtemps été convaincu que son père s'était livré sur lui à des attouchements incestueux, pédérastes, il aurait même parlé de viol[9].

Un récit intitulé Le Rêve décrit ce père qu'il revoit « avec un sourire fielleux et aveugle étendre ses mains obscènes sur lui, souvenir qui lui paraît le plus terrible de tous[10]. » On a fini par convaincre Bataille que ces scènes n'avaient pas pu avoir lieu à la cave comme il le raconte, puisque son père était paralysé, mais il reste sans doute possible que certains gestes du père aient pu paraître obscènes à l'enfant[9].

Georges étudie au lycée de Reims jusqu'en classe de première, il poursuit ensuite au collège d'Épernay où il est pensionnaire à sa demande, il y obtient son premier baccalauréat en 1914[11].

La foi en Dieu, conversion

Cathédrale Notre-Dame de Reims
Reims détruite (1916) lors de la Première Guerre mondiale

Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre, voire inexplicables, dans la démarche de Bataille. Pour quelle raison affirme-t-il en 1914 que « son affaire en ce monde était d'écrire, en particulier d'élaborer une philosophie paradoxale[12]. » Il a dix-sept ans à cette date, et rien n'explique pourquoi il découvre Dieu à ce moment-là : son père était irréligieux, sa mère indifférente. Il se convertit en août 1914 à la cathédrale de Reims[13] où il assiste aux offices du cardinal Luçon[14], mentionne Michel Surya en s'appuyant sur une déclaration de l'auteur à propos de lui-même : « se convertit régulièrement en août 14[14]. » Toutefois, il semble qu'il y ait désaccord de biographes sur la date du baptême de Georges Bataille. Jean-François Louette mentionne la date de 1898 dans la chronologie de Georges Bataille, Romans et récits, La Pléiade 2004, p. XCIV, et Frédéric Aribit dans André Breton, Georges Bataille : le vif du sujet indique comme date du baptême 1898[15]. Ce qui laisse supposer que les parents de Georges l'auraient fait baptiser à l'âge de un an alors qu'ils étaient irréligieux ou indifférents à la religion[note 3]. Cependant, Pierre Prévost indique l'âge du baptême de Bataille : 17 ans, et l'année : 1914[16].

Dès le mois de septembre de la même année, après la déclaration de guerre par l'Allemagne, Georges est évacué, avec sa mère et son frère, en même temps que les populations réfugiées à Reims depuis le début du mois d'août. Ils s'établissent à Riom-ès-Montagnes dans le Cantal, chez les Tournadre. Le père, incapable de se déplacer, a été laissé sur place, confié aux soins ponctuels d'une femme de ménage[17]. Mais « il est probable même qu'en père de famille attaché au sort des siens, il leur enjoignit de partir (ils se rendirent à Riom-ès-Montagnes)[17]. » Georges vit ce départ comme un abandon, il en ressent une certaine culpabilité. Il ne reverra pas son père vivant : Joseph-Aristide meurt le 6 novembre 1915[17].

Dans l'esprit de Georges, la mort du père revient, par un cheminement de pensée complexe, à « la mort d'un dieu ». Sa conversion est alors à assimiler à un rapprochement vers un Dieu de consolation. Sa chrétienté n'est pas simple à interpréter. Georges ne fut jamais définitivement athée, « jamais du moins au sens où l'athéisme ne fut pas pour lui une question. » « Ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de Dieu, pas davantage parce que Dieu est mort, mais parce qu'il y a plus fort que Dieu, plus fort parce qu'aveugle et fou. À sa façon, Joseph-Aristide était la folie de Dieu[18]. »

À Riom, Georges mène une vie pieuse dans la maison de ses grands-parents Tournadre. Il passe son temps en promenades et en études, et il prépare son second baccalauréat. Il n'y a que de rares témoignages sur lui à cette époque : il aime chasser, pêcher les truites à mains nues. Entre dix-sept et vingt trois ans, on le présente plutôt comme un jeune homme modèle, déférent. Le premier livre qu'il écrit en 1918 est un livre pieux, courte plaquette : Notre-Dame de Reims. Il envisage de devenir prêtre, ce dont son oncle Victor le dissuade. Il passe tout de même une année scolaire, d'octobre 1917 à août 1918 au séminaire de Saint-Flour, qu'il quitte à la fin de la guerre pour entrer à Paris à l'École nationale des chartes où il est admis en novembre 1918. Avant d'entrer au séminaire, il est brièvement mobilisé en 1916 et renvoyé en 1917 pour raisons de santé : des problèmes pulmonaires ont été détectés[19]. Notre-Dame de Reims n'est pas à compter dans l'œuvre littéraire de Bataille : anecdotique, autobiographique, il reste seulement un témoignage précis de la jeunesse de l'auteur. L'image des ruines de Notre-Dame de Reims, encore debout, peut être vue comme le symbole de la foi dressée contre l'irréligion, mais inversement, assimilée à l'image de la mère, ses ruines sont aussi le symbole inconscient du doute et de l'abandon : « Elle a cessé de donner la vie, elle s'étend comme un cadavre[20]. »

À Paris, il se plonge dans Le Latin mystique de Remy de Gourmont, qui devient son livre de chevet, et Odon de Cluny. Mais, bien que très pieux et très austère, il ne pousse pas aussi loin le déni de la chair que le préconisent Odon de Cluny et Remy de Gourmont[21].

Évolution du jeune homme

British Museum façade Nord-Est
Casa de Velázquez vue du jardin

Bataille a vingt-deux ans lorsqu'il tombe amoureux de Marie Delteil, fille de Georges Delteil, médecin de sa mère, et dont il va demander la main. Expérience douloureuse pour lui comme pour Marie : la demande est refusée en raison des craintes du père sur l'hérédité de Bataille. Déstabilisé, Georges, qui a déjà un penchant pour les femmes[22], écrit à sa cousine Marie-Louise Bataille le 9 août 1919 : « Je ne sais plus ce qu'il m'arrivera à travers la tête car il y a déjà longtemps que ma pauvre tête porte je ne sais quoi qui la promet à toutes les aventures[23]. »

En 1920, le jeune homme hésite entre voyager ou vivre en reclus. Il est attiré par l'Orient, mais son premier voyage l'emmène en Angleterre pour un séjour d'étude au British Museum de Londres. À cette occasion, il passe trois jours au monastère de Quarr Abbey dans l'île de Wight, séjour fortuit qui n'a aucune influence sur sa décision : entre l'agitation et la contemplation, c'est l'agitation qui l'emporte, semble-t-il[24]. Lors de son séjour à Londres, il rencontre Henri Bergson, et lit Le Rire qui est une grande déception pour lui et qui n'a aucun rapport avec ce que l'on appelle par la suite le rire bataillien qui est un rire de souffrance[25]. Il évoque cet événement important à deux reprises, la première fois dans l’Expérience Intérieure :

« le rire était révélation, ouvrait le fond des choses. Je dirai l’occasion d’où ce rire est sorti : j’étais à Londres (en 1920) et devais me trouver à table avec Bergson ; je n’avais alors rien lu de lui (ni d’ailleurs, peu s’en faut, d’autres philosophes) ; j’eus cette curiosité, me trouvant au British Museum je demandais le Rire (le plus court de ses livres) ; la lecture m’irrita, la théorie me sembla courte (là-dessus le personnage me déçut : ce petit homme prudent, philosophe ! ) mais la question, le sens demeuré caché du rire, fut dès lors à mes yeux la question clé (liée au rire heureux, intime, dont je vis sur le coup que j’étais possédé), l’énigme qu’à tout prix je résoudrai (qui, résolue, d’elle-même résoudrait tout)[26] »

Il y revient plus longuement dans une conférence de 1953 : Non-savoir, rire et larmes :

« à Londres, j’ai été reçu dans une maison où l’on recevait également Bergson. [...] j’avais bien lu quelques pages de Bergson, mais j’ai eu la réaction très simple que l’on peut avoir à l’idée que l’on va rencontrer un grand philosophe, on est embarrassé de ne rien connaître, ou presque rien, de sa philosophie. Alors, comme je l’ai d’ailleurs dit dans un de mes livres, mais je voudrais le raconter ici de façon un peu plus précise, je suis allé au British Museum, et j’ai lu Le Rire de Bergson. Ce n’est pas une lecture qui m’a beaucoup satisfait, mais elle m’a tout de même fortement intéressé. Et je n’ai pas cessé, dans mes diverses considérations sur le rire, de me référer à cette théorie, qui me paraît tout de même l’une des plus profondes que l’on ait développées.J’ai donc lu ce petit livre, qui m’a passionné pour d’autres raisons que le contenu qu’il développait. Ce qui m’a passionné à ce moment-là, c’est la possibilité de réfléchir sur le rire, la possibilité de faire du rire l’objet d’une réflexion. Je voulais de plus en plus approfondir cette réflexion, m’éloigner de ce que j’avais pu retenir du livre de Bergson, mais elle a pris tout d’abord cette tendance, que j’ai cherché à vous représenter, à être en même temps une expérience et une réflexion[27]. »

Selon Antoine Berman dans le dictionnaire des auteurs Laffont-Bompiani, il aurait rompu avec le catholicisme lors d’une visite à l’abbaye Notre-Dame de Quarr, sur l’île de Wight[28] Selon Michel Surya, l'effondrement de la foi du jeune homme est beaucoup plus difficile à dater: « On aurait tort de croire que le rire remplaça sans délai la révélation qu'il avait eu en 1914[29]. » Jean-Jacques Roubine, précise que c'est peu à peu qu'il va découvrir « le rire Nietzschéen[1]. » Il soutient, en 1922 (30, 31 janvier et 1er février) une thèse sur L'ordre de la chevalerie, conte en vers du XIIIe siècle, avec introduction et notes. Reçu deuxième de sa promotion, il est nommé archiviste-paléographe, et comme tel, il est envoyé à l'École des hautes études hispaniques de Madrid, actuelle Casa de Velázquez[30].

À Madrid, Bataille, toujours croyant, reste isolé ; il continue de rêver d'Orient qui reste son seul but. Il décrit son projet dans une lettre à Marie-Louise Bataille : aller au Maroc. Il n'a pas encore découvert l'Espagne qu'il verra plus tard « grave et tragique » et son peuple « angoissé[31] ». Enfermé dans sa piété, qu'il efface par la suite en lui superposant l'image d'une danseuse de flamenco, qu'il allait voir chaque soir et dont il dit, en 1946, que c'est « un petit animal propre à mettre le feu dans un lit[32] », Bataille s'ennuie. Deux événements le sortent de sa torpeur : la prestation d'un chanteur de flamenco à Grenade, et une corrida du 7 mai 1922 à Madrid où le matador Manuel Granero est mutilé par le taureau qui lui défonce l'œil droit. Le torero meurt. Il a à peine vingt ans. Toutefois cette horrible scène ne déclenche pas l'effroi immédiat chez Bataille qui était placé trop loin pour voir. Il va ensuite recréer cet événement en imagination, d'après les récits qu'on lui fait. Plus tard, dans Histoire de l'œil, il consacre un chapitre à cet épisode sanglant intitulé : L'œil de Granero[33]. À ce moment sans doute, naît en lui ce plaisir mêlé d'angoisse qu'il décrit ainsi :

« Jamais dès lors, je n'allai aux courses de taureaux sans que l'angoisse ne me tendit les nerfs intensément. L'angoisse, en aucune mesure, n'atténuait le désir d'aller aux arènes. [...] je commençais à comprendre que le malaise est souvent le secret des plaisirs les plus grands[34]. »

De retour à Paris, en 1923, Bataille se lie d'amitié avec le vaudois Alfred Métraux auquel il expose une forme de morale cynique, (Le Joyeux cynique), acquise par les lectures de Gide, Nietzsche et Dostoïevski. Métraux observe chez son ami une forme de « conversion », un éloignement de toute piété[35]. État d'esprit qui s'amplifie avec la fréquentation de Léon Chestov qui le guide dans sa lecture de Nietzsche et de Platon :

« Léon Chestov philosophait à partir de Dostoïevski et de Nietzsche, ce qui me séduisait. (...). Il se scandalisa de mon aversion outrée pour les études philosophiques et je l'écoutai docilement lorsqu'il me guida avec beaucoup de sens dans la lecture de Platon. C'est à lui que je dois la base de connaissances philosophiques qui, sans avoir le caractère de ce qu'il est commun d'attendre sous ce nom, à la longue n'en sont pas moins devenues réelles. Peu après je devais comme toute ma génération m'incliner vers le marxisme. Chestov était un émigré socialiste et je m'éloignai de lui, mais je lui garde une grande reconnaissance, ce qu'il sut me dire de Platon était ce que j'avais besoin d'entendre[36]. »

Ainsi l'ancien idéaliste qui envisageait de se faire représentant de Dieu devient bientôt le plus violent de ses apostats. Chestov lui communique sa philosophie de la tragédie. Bataille étudie toute l'œuvre de Chestov, son intention de publier cette étude ne sera jamais menée à bien. En revanche, il cosigne avec Teresa Beresovski-Chestov la traduction d'un livre de Léon Chestov intitulé L'Idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche, philosophie et prédication qui paraît en 1925 aux Éditions du Siècle. Il est d'ailleurs probable que Bataille s'est surtout chargé de la mise en français, sa connaissance du russe étant très rudimentaire[37]. C'est de cette année que date sa « conversion à rebours », faisant l'expérience que Nietzsche avait faite avant lui : « Les difficultés que rencontra Nietzsche ; lâchant Dieu et lâchant le bien, toutefois brûlant de l'ardeur de ceux qui pour le bien ou Dieu se firent tuer ; je les rencontrais à mon tour[38] ».

Vers le surréalisme et la débauche

1924 est une année-clé dans la carrière et l'évolution politique de Bataille. « Cette année-là est celle de la fondation officielle du groupe surréaliste qui s'agrège autour d'André Breton, de la parution le 15 octobre du premier Manifeste du surréalisme[39], et de la naissance de La Révolution surréaliste en décembre. Breton est alors entouré d'André Masson, et plus tard, de Michel Leiris, Théodore Fraenkel[40], » qui participent au Bureau de recherches surréalistes du no 15 rue de Grenelle[39]. Masson, Leiris, Fraenkel ont une influence considérable sur le futur philosophe, même si Bataille ne se considérait pas comme philosophe[note 4], et sur sa prise de conscience politique, jusque-là très limitée. « Le surréalisme aussi (surtout est-on tenté de dire), était l'enjeu. Celui que, consentant ou non, Bataille allait de près ou de loin partager[41]. » Mais le Manifeste du surréalisme lui a semblé illisible, l'écriture automatique, ennuyeuse, Breton prétentieux et conventionnel, Aragon décevant[42]. Nommé bibliothécaire au Département des Médailles de la Bibliothèque nationale cette même année, il rencontre Michel Leiris peu avant son adhésion au surréalisme. Les deux hommes nouent une profonde amitié. Leiris le décrit comme un « dandy très bourgeoisement vêtu qui n'avait rien d'un bohème »[43].

Leiris a laissé ses impressions sur sa première rencontre avec Bataille en 1924 :

« J’admirais non seulement sa culture beaucoup plus étendue et diverse que la mienne, mais son esprit non conformiste marqué par ce qu’on n’était pas encore convenu de nommer l’humour noir. J’étais sensible aussi aux dehors mêmes du personnage qui, plutôt maigre et d’allure à la fois dans le siècle et romantique, possédait (en plus juvénile bien sûr et avec une moindre discrétion) l’élégance dont il ne se départirait jamais, lors même que son maintien alourdi lui aurait donné cet air quelque peu paysan que la plupart ont connu, élégance tout en profondeur et qui se manifestait sans aucun vain déploiement de faste vestimentaire. À ses yeux assez rapprochés et enfoncés, riches de tout le bleu du ciel, s’alliait sa curieuse dentition de bête des bois, fréquemment découverte par un rire que (peut-être à tort) je jugeais sarcastique[44]. »

Bataille est alors, comme il l'écrit plus tard, dans une période « décousue ». Il trouve Dada « pas assez idiot », l'idée d'entrer dans le surréalisme comme on entre en religion lui déplait déjà. Il aime agiter des idées avec Leiris et Jacques Lavaud. Il envisage de fonder avec ses compagnons un « mouvement qui aurait sur Dada la supériorité d'échapper à ce qu'a de puéril une négation systématiquement provocante[45]. »

Déjà « schismatique en puissance[46] » comme le qualifie André Masson, Bataille n'a que faire de la moralisation de Breton. Le futur « pape du surréalisme » réunissait rue Fontaine un certain nombre de fidèles[47], tandis que Masson et sa joyeuse bande de la rue Blomet, composée notamment de Joan Miró Antonin Artaud, Georges Limbour, Leiris, formaient déjà un foyer de dissidence, prônant la liberté sexuelle, contrairement à Breton. Une autre annexe dissidente s'est également formée rue du Château, dans un pavillon remis à neuf grâce à Marcel Duhamel, qui s'y installe en compagnie de Jacques Prévert et Yves Tanguy. Bataille fréquente les deux au moment où paraît la revue Surréalisme, dirigée par Yvan Goll[note 5], à laquelle participent notamment Antonin Artaud, Robert Delaunay, Guillaume Apollinaire (en annexé), Pierre Reverdy, Joseph Delteil. La revue Surréalisme créée par Yvan Goll dans « l'évident dessein de couper l'herbe sous les pieds de Breton [48]» s'ouvre à chaque parution avec un Manifeste du surréalisme, dont Maurice Martin du Gard écrit dans Les Nouvelles littéraires du 11 octobre 1924 qu'ils sont moins discutables que celui de Breton, lequel s'est approprié le néologisme surréalisme forgé par Apollinaire en 1917[48].

Le groupe de la rue Blomet se rallie d'abord à celui de la rue du Château, puis au printemps 1924 à la rue Fontaine. Mais les surréalistes comptent alors plusieurs chapelles qui ne trouvent pas toutes à s'exprimer[49]. Dès 1925, Bataille, qui juge mal Breton tout en l'admirant, est pratiquement le seul à ne pas lui faire allégeance. Sans le savoir, il dispose déjà d'une influence certaine. Il faut tous les efforts de Michel Leiris pour l'amener à collaborer à La Révolution surréaliste à partir d'octobre 1925. Car malgré son admiration pour les surréalistes, Bataille perçoit déjà chez eux un idéalisme ainsi qu'un engourdissement dont il craint qu'il ne le gagne lui-même[46]. Et à travers l'attitude hautaine d'Aragon à son égard, Bataille perçoit déjà la supercherie du surréalisme. « Notre malheur commun était de vivre dans un monde devenu vide à nos yeux, et d'avoir, à défaut de profondes vertus, la nécessité de nous satisfaire en prenant l'aspect [...] de ce que nous n'avions pas le courage d'être[50]. »

Depuis son arrivée à Paris, Bataille s'est peu à peu lancé dans une débauche qui étonne son ami Leiris. Courant de maison close en maison close, « il a substitué le bordel à l'église[51] ». Dès 1926, il devient le philosophe débauché qui écrit à la première page de l'Histoire de l'œil : « J'ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j'étais angoissé par tout ce qui est sexuel[52]. »

En 1927, il rencontre Sylvia Maklès, juive roumaine née en France, actrice issue de l'académie Charles Dullin, qu'il épouse le 20 mars de l'année suivante. Il continue à fréquenter les boîtes et les bordels « avec sa femme ou sans elle ? De toutes les femmes avec lesquelles il vécut, Bataille a fait des complices. Il est douteux que la première qu'on lui connaît ne le fût pas aussi. [...] Non qu'il fût moins amoureux. [...] Bataille le débauché est aussi sentimental. Qui plus est, il ne sera pas le seul que séduira le charme considérable de Sylvia Bataille[53]. » Il quitte l'appartement où il vivait avec sa mère et son frère 85 rue de Rennes. Le couple s'installe avenue de Ségur, et par la suite rue Vauvenargues puis à Boulogne-sur-Seine avant de s'établir à Issy-les-Moulineaux. Ils ont une fille prénommée Laurence, née le 10 juin 1930, cinq mois après la mort de sa grand-mère[54]. On sait peu de choses sur la vie privée des deux époux[55], si ce n'est que Georges Bataille n'était pas de nature fidèle[56]. On sait également qu'il souffrit lorsqu'ils se séparèrent en 1934 et qu'il attendit 1946 pour divorcer : « Le Bleu du ciel témoigne de la crise traversée au moment de la séparation avec Sylvia, sans toutefois en être le récit selon Sylvia Bataille »[53]. Il a en effet très peu écrit sur son mariage. Selon Laurence Bataille, le personnage d'Édith dans Le Bleu du ciel est sans aucun doute celui de la femme de Bataille[57]. Michel Surya précise : « La seule évocation littéraire de ce mariage n'est donc pas seulement tardive, elle est aussi sans recours, négative comme le furent généralement toutes celles de sa vie privée [...] comme le sera celle de la mort de sa mère en 1930 »[57]. À la mort de sa mère, le 15 janvier 1930, « l'horreur de la mort est réelle, et les pleurs le sont... mais l'agenouillement, les prières ? »[58]. Il avait vécu avec elle jusqu'à l'âge de 31 ans. Bataille fait dire crûment à Louis Trente, auteur pseudonyme de Le Petit : « Je me suis branlé nu, dans la nuit, devant le cadavre de ma mère [59] », scène qui réapparaît dans Le Bleu du ciel[60]. Elle est plus développée encore dans un court texte des Écrits posthumes : « [...] entre l'accouchement qui m'avait donné la vie et la morte pour laquelle j'éprouvais alors un amour désespéré qui s'était exprimé à plusieurs reprises par de terribles sanglot puérils. La volupté extrême de mes souvenirs me poussa à me rendre dans cette chambre orgiaque pour m'y branler amoureusement en regardant le cadavre[61]. » De l'avis de Michel Surya, « se branler auprès d'une dépouille aimée » n'en est pas moins « un hommage »[58]. Dans Ma Mère (inachevé), qui est une sorte de prolongement de Madame Edwarda, le thème de l'érotisme maternel et incestueux est encore évoqué : « Étais-je même amoureux de ma mère ? J'ai adoré ma mère, je ne l'ai pas aimée[62]. »

Bataille, qui est dès lors obsédé par la mort (« Ma propre mort m'obsède comme une cochonnerie obscène et par conséquent horriblement désirable[63] »), s'éloigne un temps de ses plus proches amis. Un épisode de la vie de l'auteur inspire en partie deux récits : Madame Edwarda et surtout Sainte, court récit posthume et inachevé, publié aux Éditions Léo Scheer[64]. Bataille s'était épris d'une prostituée, Violette, qu'il voulait sortir de sa condition, mais il ne la revit plus après plusieurs visites car elle avait été déplacée. Cet épisode secret a été livré dans un entretien de Michel Surya avec Diane Bataille (née Diane de Beauharnais Kotchoubey) qui précise que Bataille avait dépensé la presque totalité de l'héritage de sa mère pour faire sortir Violette[65].

L'engagement politique, les revues

La revue Documents

Article détaillé : Documents.

Dans le but d'élargir le mouvement et ses membres et de pallier les exclusions-défections[note 6] (Roger Vitrac, Antonin Artaud, Max Ernst, Joan Miró entre autres exclus), Breton convoque un symposium auquel Bataille est invité. Invitation qu'il décline avec cette phrase : « Beaucoup trop d'emmerdeurs idéalistes[66]. » L'idéalisme est désormais l'ennemi no 1. En 1929, dans le Second manifeste du surréalisme, Bataille est violemment pris à partie par Breton tout comme Vitrac, Masson, Desnos et l’ensemble du « groupe Bataille »[67], qui réplique, en 1930 par un pamphlet intitulé « Un cadavre ».

La revue Documents va devenir une machine de guerre en réponse aux attaques de Breton. Bataille en est le secrétaire général, Georges Limbour le secrétaire de rédaction, l'équipe est composée de Michel Leiris et d'autres transfuges dont Vitrac, Robert Desnos. Initialement conçue et créée par Georges Wildenstein, fils du marchand d'art Nathan Wildenstein, début 1929, pour concurrencer les Cahiers d'art de Christian Zervos, Documents fait appel à Jean Babelon et Pierre d'Espezel, ex-directeurs de la revue Aréthuse à laquelle Bataille a donné des articles[68]. Toutefois, ce n’est pas par l’intermédiaire de Babelon et Espezel que Bataille et Leiris sont introduits dans la revue, mais par le directeur du musée ethnographique Georges Henri Rivière, qui les présente à Wildenstein. Leiris et Bataille forment rapidement un groupe composé d’André Schaeffner, Robert Desnos, Jacques Baron, Georges Ribemont-Dessaignes, Roger Vitrac, André Masson, Jacques-André Boiffard, puis plus tard, Jacques Prévert[69].

La revue est conçue au départ comme une revue scientifique, revue d'art, d'histoire de l'art, et d'ethnographie, dont Carl Einstein est le coordonnateur, donnant à l'ethnographie une place prépondérante qui justifie un des sous-titres de la revue[70] : « Doctrine, archéologie, beaux-arts, ethnographie[71]. » Les trois articles de Bataille dans les premiers numéros sont les plus prudents. Le premier intitulé Le Cheval académique parait en avril 1929 , et se contente de quelques allusions aux « platitudes at aux arrogances des idéalistes[72] » ; le deuxième paru dans le numéro deux de mai 1929 ne fait que remarquer en passant « la valeur bienfaisante des faits sales et sanglants[73] » . Le troisième article sur « le langage des fleurs » est particulièrement « retors »[74]. Mais les précautions des trois premiers numéros vont vite laisser la place à des articles beaucoup plus véhéments ; en parituclier l'article compte-rendu de la Revue Nègre au Moulin-Rouge est l'occasion pour Bataille de ne plus s'en tenir à aucune réserve :

« ... nous pourrissons avec neurasthénie sous nos toits cimetières, et fosse commune dans de pathétique fatras[75]. »

L'article le plus véhément, intitulé Figure humaine, signifiant sans doute nature humaine, démontre qu'il y a des hommes, mais pas de nature humaine. La révolte commence là. D'autres articles plus violents vont suivre, notamment Le Gros orteil, paru dans le numéro 6 de Documents :

« le sens de cet article repose dans une insistance à mettre en cause directement et explicitement ce qui séduit sans tenir compte de la cuisine poétique qui n'est en définitive qu'un détournement (la plupart des êtres humains sont naturellement débiles, et ne peuvent s'abandonner à leur instincts que dans la pénombre poétique). Un retour à la réalité n'implique aucune acceptation nouvelle, mais cela veut dire qu'on est séduit bassement, sans transposition et jusqu'à crier en écarquillant les yeux ; en écarquillant ainsi le gros orteil.[76] »

Documents devient une revue de contre-culture dirigée contre le surréalisme. Tout en utilisant les armes de l’érudition traditionnelle, la revue tend à produire une contre-histoire de l’art[67].

Documents[note 7] se situe alors au croisement de trois réseaux : les conservateurs, les ethnologues, et les dissidents surréalistes. Carl Einstein est en particulier très attaché à l’ethnologie et à l’histoire de l’art. Bataille appartient statutairement au groupe des « conservateurs » qui n'était rattaché que de loin au « surréalisme dissident » et n'avait aucun lien avec le groupe des ethnologues[70], ce qui explique quelques frictions avec Carl Einstein, ethnologue avant tout. Il est entouré d'une équipe hétéroclite qui comprend des peintres (Alberto Giacometti, Pablo Picasso, Salvador Dalí), des poètes, (Vitrac et Desnos) et des fidèles comme Leiris. Avec eux, Documents se fait le chantre d'une contre-culture incluant les images, le cinéma, en cela encouragée par les apports de Robert Desnos, mais aussi de Marie Elbée qui ouvre la voie, avec son article sur Gustave Courbet, à ce que le peintre appelait « la réhabilitation du laid » : « Courbet lui-même ; socialiste, d'une violence épaisse et joyeuse, se donna comme révolutionnaire et porteur d'un nouvel évangile de la peinture[77]. » Bataille retourne les concepts d’érudition en s’intéressant aussi à la culture de masse : Fantômas et Les Pieds nickelés font partie de sujets traités, interrogeant ainsi la nature de l’érudition[78].

Dès le second numéro, les réticences de Carl Einstein semblent avoir fléchi. Il participe activement à l'élaboration d'un « Dictionnaire critique » qui devient une rubrique régulière nourrie par lui, puis presque exclusivement par Bataille, Leiris, Desnos, Marcel Griaule et Jacques Baron. Là se trouve amplifié le combat contre l'idéalisme et le surréalisme. Il s'agit de déconstruire le discours officiel de l'histoire de l'art et d'élaborer une forme de marginalité[67]. Dans le numéro 4, le sous-titre « Doctrines, archéologie, beaux-arts et ethnographie » fait aussi l'objet de l'ajout « Variétés, Magazine illustré », et Bataille y écrit trois articles dont le ton revient à nier l'existence d'une nature humaine[79]. Son anti-idéalisme s'y déchaîne : « l'intérêt de la revue de Georges Wildenstein permet de saisir le moment historique où Georges Bataille [...] excède les limites imparties à la revue érudite pour s'attaquer à l'idéalisme funeste[80]. »

Ainsi naît la « machine de guerre contre le surréalisme » selon l'expression de Michel Leiris, qui est surtout une machine de guerre contre Breton[81]. Néanmoins, en quinze numéros, pas une fois le nom de Breton n'est cité[82].

La revue Minotaure

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La revue Minotaure est fondée à Paris par l'éditeur Suisse Albert Skira . Dirigée à ses débuts par le critique Tériade, elle se présente comme un magazine éclectique qui réserve une place importante au maîtres de l'art moderne. Mais ce qui la caractérise très rapidement, c'est la place et l'influence grandissante de Breton et de ses amis[83].

Elle paraît en 12 numéros de juin 1933 à mai 1939 [84]. C'est une revue artistique et littéraire qui entend « exprimer les tendances les plus caractéristiques de l'activité contemporaine » selon la formule de présentation[85], aussi bien dans le domaine des sciences que celui des arts plastiques ou de la poésie[86]. Skira fait appel à Bataille qui a dû renoncer à Documents en 1931. Selon Michel Surya, la revue Minotaure n'appartient pas en propre à ce qu'a fait Bataille[87]. Elle accueille des signatures des surréalistes, alors que, selon André Masson, elle aurait dû être réservée aux seuls dissidents surréalistes car, progressivement, la revue qui se situait du côté des dissidents, est devenue de plus en plus surréaliste sous la pression des surréalistes et de Picasso[88]. L'attitude de Picasso vis-à-vis des surréalistes dans cette revue, a été diversement commentée. Selon Pierre Daix, on a chargé l'œuvre du peintre de connotations surréalistes, « voire, surtout aux États-Unis, sexuelles, mais Il semble bien qu'au départ il ne se soit agi que d'un raccourci ou d'une découverte graphique, formelle, et non sentimentale[89]. »[note 8]. Toutefois la revue est très éclectique. Le no 2 est consacré à la mission Dakar-Djibouti à laquelle participent Paul Rivet, Marcel Griaule et Michel Leiris. Le titre de la revue revient tantôt à Bataille, tantôt à André Masson, tantôt à Roger Vitrac selon Jean Starobinski[90]. Le Minotaure appartient « explicitement à ce que Bataille et Masson jouèrent ensemble, au goût qu'ils eurent ensemble, dès 1924, de la Grèce, des mythes et de la tragédie[91]. »

À partir du no 3 de la revue, le « phagocytage » par les surréalistes commence. Ce sont eux qui lancent une enquête sur la rencontre et les médecins. Claparède étudie « le sommeil réaction de défense » et Lacan développe « les motifs du crime paranoïaque[86]. » Le rapprochement entre les deux camps, que Skira souhaitait dès le départ pour la revue, mais auquel Éluard s'était farouchement opposé dans une lettre à Valentine Hugo le 1er mars 1932 (« Il me paraît impossible que nous collaborions avec des éléments aussi répugnants que Bataille qui compare André à Cocteau (...) L'homme vit avec sa propre mort. Vomissure mystique[92] ») sera très étroit par la suite. La revue, bien que dirigée par Bataille, comporte peu d'articles de sa plume. Il faut attendre le no 8 pour trouver un seul de ses textes[87]. Mais malgré l'emprise des surréalistes, c'est tout de même sa méthode (celle appliquée dans Documents) qui marque Minotaure de son empreinte[88]. José Pierre écrit que l'influence de Bataille demeure repérable dans tout ce qui trahit une certaine fascination pour l'horrible, mais également à travers un certain type d'analyse où une apparente rigueur scientifique sert en fait une approche du genre frénétique[93]. « Tout se passe en somme comme si l'on s'inspirait de l'exemple de Georges Bataille pour mieux se passer de lui écrit José Pierre dans la même publication : Regards sur Minotaure[94]. » L'ombre de Bataille, qui plane sur la revue et que Breton ne peut cette fois exclure, représente pour Michel Surya le triomphe de Bataille[95]. Malgré cela, certaines encyclopédies présentent Minotaure comme une revue surréaliste[85]. Elle a été publiée en 13 numéros sortis en 11 livraisons, les couvertures illustrées respectivement par Picasso, Derain, Bores, Duchamp, Dalí, Matisse, Magritte, Ernst, Masson[96]. Le sommaire de tous les numéros est accessible en ligne sur le site Revue Littéraire qui présente l'ensemble année par année[97]

Le contenu de cette revue offre au public un très large choix artistique: Man Ray donne ses photos dans chaque numéro[83]. Certains numéros ne sont pas dénués d'humour comme le numéro 8, de juin 1936, où Dali traite à sa manière des préraphaélites anglais est un monument de « surréalisme spectral de l'éternel féminin préraphaélite ». Il y développe l'idée que c'est « la lenteur de l'esprit moderne est une des causes de l'heureuse incompréhension des préraphaélites ». Cet esprit canulardesque ne peut toucher Bataille qui reste éternellement étranger à un monde qui n'est pas le sien. Trop snob, trop affecté.[98]. Minotaure ne lui appartient pas, la revue n'appartient pas non plus très vite à Skira, ni à son associé qui cherchaient surtout à développer une revue d'art luxueuse[99]. Le Minotaure « appartient plus explicitement à ce que bataille et André Masson jouèrent de la mythologie dès qu'ils eurent ensemble, dès 1924, le goût de la Grèce, des mythes et de la tragédie [91]. » Le premier projet de Skira visait à confier sa revue aux dissidents du surréalisme, à l'exclusion de ceux qui étaient restés fidèles à Breton[100].

L"unique contribution de Bataille au Minotaure est Le Bleu du ciel, paru dans le n°8 de cette revue, en 1938, alors que Bataille l'a écrite en 1934[101]. Le goût de bataille pour les monstres et pour les ténèbres finit sans doute par gagner insidieusement Minotaure, y faisant pénétrer cette « fascination angoissée » qu'il cultivait[102].

L'intermède révolutionnaire : Contre-Attaque

Au début des années 1930, Bataille est membre du Cercle communiste démocratique fondé et dirigé par Boris Souvarine qui avait été exclu du parti communiste en 1924, et qui se déclarait « communiste indépendant[103]. » Ce cercle est indissociable du premier « Cercle communiste Marx et Lénine » auquel Souvarine adhère avant de fonder la revue La Critique sociale à laquelle Bataille collabore, toujours en franc-tireur et rapidement désapprouvé par certains membres du « groupe Souvarine »[104]. Ce groupe comprend notamment des figures engagées comme Amédée Dunois ou Pierre Kaan, qui ont collaboré au « Bulletin communiste », ainsi qu'un groupe d'idéologues, d'économistes « rompus aux rudiments de la politique ce qui n'était pas le cas, tant s'en faut, de Bataille et de ses amis[105] ». Bataille est entouré d'autres transfuges du surréalisme, Raymond Queneau, Michel Leiris, qui vont aussi former plus tard le groupe Bataille, soutenant Bataille lorsque Souvarine se montre réservé sur certains sujets, comme c'est le cas pour La Notion de dépense que Souvarine publie sans l'approuver[106]. Une autre figure importante de La Critique sociale est Colette Peignot, compagne de Souvarine. Elle a un rôle déterminant dans l'orientation politique de la revue et elle signe ses articles du pseudonyme de « Claude Araxe ». Ce pseudonyme est aussi le nom d'un fleuve arménien, l'Araxe, qui coulait aux confins de la Géorgie en 1930. « Il lui a été donné par Souvarine parce qu'il s'agit d'un fleuve torrentiel qui ne supporte pas que l'on construise des ponts pour le franchir[105]. »

Elle se détache de cet « hétéroclite rassemblement ». Sous son influence, Souvarine accepte de laisser place aux positions peu homogènes de Bataille[107]. Mais il le considère comme un « hérétique » et à partir de 1941 il l'accable d'accusations lui reprochant d'être un adepte « de ce nazi fuligineux qu'est Heidegger[108]. » Souvarine poursuit encore longtemps Bataille de sa hargne avec « d'ignobles médisances » dans le prologue à la réimpression de La Critique sociale en 1983[109],[note 9].

Simone Weil conteste la présence de Bataille dans le Cercle communiste démocratique. Elle attend pour y entrer qu'on lui explique comment on peut cohabiter quand on entend par révolution des choses différentes. Elle veut parler de Bataille et d'elle-même. Bataille donne à La Critique sociale trois articles majeurs dont un sur le cri de mort des émeutes [110]. Souvarine prend soin de dégager la responsabilité de la revue sur cette parution. Bataille reprend le texte en 1949 sous le titre La Part maudite[110] En janvier 1933 paraît un autre article important de Bataille : La Notion de dépense suivie de La Structure psychologique du fascisme. « Si la notion de dépense s'arrête à la lutte des classes, la structure psychologique du fascisme commence là. La lutte des classes n'est pas la seule réponse au fascisme, il n'y a pas que le communisme pour lui apporter des solutions[110]. » Le fascisme est le problème de l'État, il est à proportion de la dégénérescence du monde bourgeois : « un monde de vieillards aux dents qui tombent et d'apparences[111] ». André Thirion considère La Notion de dépense comme un texte « majeur de ce siècle » lorsqu'il le relit en 1946, alors que jusque-là, il n'avait pas fait grand cas des écrits théoriques de Bataille[112].

Bataille participe à la « pittoresque et inefficace » manifestation du cours de Vincennes le 12 février 1934 avec les membres de ce qu'il appelle son organisation[113] (qui pourrait être le groupe « Masses » auquel Bataille aurait adhéré, selon Marc Richir dans Texture no 6, hypothèse non confirmée[114]). L'orientation politique de Masses est incertaine bien que située à l'ultra-gauche, et ouverte aussi bien aux marxistes qu'aux non-marxistes. L'adhésion de Bataille à Masses pourrait avoir commencé en octobre 1933 et pris fin en mars 1934[114]. Selon lui, la manifestation du cours de Vincennes est un échec. À ses yeux, le mouvement ouvrier européen se trouve engagé dans une impasse. La suite de l'Histoire lui donnera tort avec l'arrivée du Front populaire, puis raison avec l'arrivée d'Hitler. Masses est dirigé par René Lefeuvre, administrée par Jacques Soustelle, et soutenue par Simone Weil. Bataille y rencontre Dora Maar[115].

En novembre 1935 alors que la parution de La Critique sociale a cessé l'année précédente, et que Bataille vient d'écrire Le Bleu du ciel, il fonde le mouvement « Contre-Attaque » qu'il dirige avec André Breton, avec lequel il s'est provisoirement réconcilié. Cette réconciliation donne la mesure de l'urgence : « Rien n'est plus possible qu'à condition de se lancer dans la bagarre[116], pour sauver le monde du cauchemar ». Contre-Attaque. Union de lutte des intellectuels révolutionnaires est signé à la fois par Bataille et André Breton[note 10], avant la rupture entre les deux hommes. Contre-Attaque est un mouvement hétéroclite. La première ligne du premier tract indique : « Violemment hostile à toute tendance, quelque forme qu'elle prenne, captant la révolution au bénéfice des idées de nation ou de patrie[117] ». Contre-Attaque pose aussi des problèmes symptomatiquement absents de toute idéologie révolutionnaire pudibonde. Bataille entraîne le groupe avec des appels à la violence. La première réunion publique a lieu le 5 janvier 1936, la première manifestation publique le 17 février 1936. Mais le Front populaire et les dissensions internes à Contre-Attaque auront raison de ce qui avait justifié le mouvement[118]. Contre-Attaque disperse ce que Bataille avait réussi à sauver du groupe Souvarine. Le divorce entre Breton et Bataille devient définitif[118]

Bataille précise ce qu'est le mouvement hétéroclite « Contre-Attaque » dans plusieurs tracts :

« Le mouvement Contre-Attaque a été fondé en vue de contribuer à un développement brusque de l'offensive révolutionnaire[119]. »

Il déclare encore dans Le problème de l'État : « [...] Un Nazi peut aimer le Reich jusqu'au délire. Nous aussi, nous pouvons aimer jusqu'au fanatisme, mais ce que nous aimons, bien que nous soyons français d'origine, ce n'est à aucun degré la communauté française, c'est la communauté humaine [120]. » Jean Piel l'avait amicalement surnommé « Le mouvement fana [117]. »

La revue Acéphale

Article détaillé : Acéphale (revue).
Georges Bataille à 43 ans

En 1936 Bataille fonde la revue Acéphale. Quatre numéros sur cinq sont publiés sous la direction de Georges Ambrosino[121], Pierre Klossowski, et Georges Bataille. Le texte préliminaire de Bataille, intitulé « La conjuration sacrée », précise le sens du mot « Acéphale ». Il s'agit d'un être mythologique :

« L'homme a échappé à sa tête comme le condamné à sa prison. Il a trouvé au delà de lui-même non Dieu qui est la prohibition du crime, mais un être qui ignore la prohibition. Au-delà de ce que je suis, je rencontre un être qui me fait rire parce qu'il est sans tête, qui m'emplit d'angoisse parce qu'il est fait d'innocence et de crime : il tient une arme de fer dans sa main gauche, des flammes semblables à un sacré-cœur dans sa main droite. Il réunit dans une même éruption la Naissance et la Mort. Il n'est plus un homme. Il n'est pas non plus un dieu[122],[123]. »

Le no 1, daté du , avec une couverture dessinée par André Masson, porte le titre de Conjuration sacrée. Le no 2 (), qui porte le titre Réparation à Nietzsche, dénonce les falsifications de l'œuvre de Nietzsche par les nazis et les fascistes. Les articles sont signés de Bataille, Jean Wahl, Roger Caillois, Jean Rollin[124], Jules Monnerot, Pierre Klossowski ; le numéro 3-4 (juillet 1937), également illustré de quatre dessins par Masson, est consacré à Dionysos et comprend « Dionysos philosophe » par Jules Monnerot, « Les Vertus dionysiaques » par Roger Caillois, « Don Juan selon Kierkegaard » par Pierre Klossowski et « Chronique nietzschéenne » par Georges Bataille, plus une importante « Note sur la fondation d'un Collège de Sociologie », qui allait représenter l'activité du groupe Acéphale consacré à la sociologie sacrée. Aucun numéro d'Acéphale ne paraît en 1938. Le numéro 5 (juin 1939), titré Folie, Guerre et Mort, est anonyme, il comprend « La Folie de Nietzsche »[note 11], « La Menace de guerre » et « La Pratique de la joie devant la mort », sorte d'exercice spirituel à l'usage d'un mystique athée[125]. Le dernier numéro à paraître en 1939[126] est en fait entièrement écrit par Bataille. « Il est placé sous le signe tragique de La Pratique de la joie devant la mort[126] ». Surya remarque à son propos :

« Certes, Bataille commémore Nietzsche (mort le 3 janvier 1889), comme l'ont fait les précédents, mais de façon tragique. Bataille est un peu plus profondément descendu dans l'horreur de la mort chaque jour provoquée : Colette Peignot est morte[126]. »

Henri Dubief, qui a conservé les textes de Pierre Dugan, indique déjà l'orientation d'Acéphale qui est à la fois le projet d'une communauté et celui d'une religion assez éloigné de la définition donnée par la suite par Georges Bataille. Cette communauté comprenait les membres suivants : Isabelle Farner, plus tard connue sous le nom de sculpteur Isabelle Waldberg, Georges Ambrosino, Pierre Klossowski, Patrick Waldberg, et peut-être aussi : Jacques Chavy, René Chenon, Henri Dubief, Pierre Dugan, Henri Dussat, Imre Kelemen[127]. D'autres rejoindront le groupe plus tard. Mais une chose est certaine : Acéphale était d'abord un projet de religion, « farouchement religieux[128]. »

Michel Leiris a qualifié les rites de cette société de « canulardesques », ainsi qu'il l'a déclaré dans un entretien avec Michel Surya [129]. L'un consistait en un refus de serrer la main aux antisémites, l'autre en la commémoration place de la Concorde de l'éxécutuion de Louis XVI, parce que selon Bataille, « la place de la Concorde est le lieu où la mort de Dieu doit être annoncée et criée précisément, parce que l'obélisque en est la négation la plus calme [130]. » D'autres rites étaient culinaires : un repas quotidien dont le vin était proscrit. Un autre rite consistait à prendre le train gare Saint-Lazare pour aller jusqu'à Saint-Nom-la-Bretèche où la communauté allait dans la forêt pour faire brûler du soufre au pied d'un arbre foudroyé, signe de mort brutale[131].

Il est arrivé à Bataille de souhaiter l'irrémédiable, un sacrifice humain qui liât les conjurés, mais l'irrémédiable n'a pas eu lieu, surtout parce qu'aucun membre n'était volontaire, et que seul Bataille se présentait pour être sacrifié, ce que les trois autres membres présents ont refusé[128].  Roger Caillois était absent, mais c'est pourtant à lui que l'on doit l'essentiel de la documentation existant sur Acéphale. Sous le titre L'Apprenti sorcier, textes, lettres et documents 1939-1939, paru aux éditions La Différence en 1999, Marina Galletti a rassemblé l'essentiel des documents relatifs à la société secrète. Ce recueil accentue le caractère de violence aiguë d'Acéphale. Michel Surya trouve ce travail intéressant, mais il ne modifie pas son interprétation première[132]. Lors d'une réunion au coeur de la forêt, Bataille prend soudain conscience de sa « monstrueuse intention », celle de fonder une religion. Mais ce n'est que plus tard qu'il l'exprimera clairement : « Ce fut une erreur monstrueuse, mais réunis, mes écrits rendront compte en même temps de l'erreur et de la valeur de cette monstrueuse intention[133]. »

« Le sens de l'Acéphale est l'invocation de la mort, et autour de cette mort, doivent se réunir des hommes et des femmes pénétrés d'une terreur si profonde que rien désormais ne peut les séparer[134]. » Mais bientôt Bataille n'est plus que chagrin devant la maladie de sa compagne Colette Peignot, connue sous le pseudonyme de Laure [note 12]. Elle est également surnommée « la Laure de Georges Bataille  [135]»[note 13]. Il est entouré par quelques rares amis pendant l'agonie de la jeune femme : « La douleur, l'épouvante, les larmes, le délire, l'orgie, la fièvre puis la mort sont le pain quotidien que Laure a partagé avec moi, et ce pain me laisse le souvenir d'une douceur redoutable, mais immense[136] ». Bataille avait rencontré Laure en 1931 alors qu'elle vivait avec Boris Souvarine. Il en devient le compagnon en 1935 alors qu'il ne reste à la jeune femme, atteinte de tuberculose, que trois années à vivre. « En 1935, la tuberculose était en elle assez forte pour qu'il ne fût pas déjà trop tard, pour que rien ne pût empêcher son progrès. Il reste à Laure trois années à vivre. Trois années qu'ils ont vécu ensemble[137]. » La mort de Laure eut lieu le 7 novembre 1938 à huit heures quinze le matin. Elle a mis en présence deux clans : d'un côté Bataille et ses amis, de l'autre la famille Peignot, très chrétienne, qui espérait un retour des mécréants dans le giron de l'Église. Lors de son agonie, tous se demandent s'il va faire un signe de croix, les uns avec espoir, les autres avec crainte. Leiris fera un signe de croix à peine esquissé, mais Bataille reste ferme sur ses positions agnostiques, et quand il est interrogé sur la possibilité d'une cérémonie religieuse, affirme que « si jamais on poussait l'audace jusqu'à célébrer une messe, il tirerait sur le prêtre à l'autel ! »[138].

En 1937, Bataille participe à la fondation du Collège de sociologie, dont la déclaration inaugurale est publiée dans le dernier numéro d'Acéphale, et qui durera jusqu'en 1939. Leiris a toujours affiché son scepticisme vis-à-vis de cette entreprise comme vis-à-vis de « Contre-Attaque »[139]. C'est une communauté intellectuelle dont les trois membres du directoire sont Leiris, Bataille, Roger Caillois[117]. S'il n'est défini ni par les études universitaires, ni par la sociologie, que pouvait prétendre être ce Collège de Sociologie ? À cette question Roger Caillois répond qu'il s'agit de Sociologie sacrée. Bataille a en vue la fondation d'un sorte d'« église » qui devait fonctionner comme une société secrète, dont les membres se donnaient rendez-vous dans la forêt pour débattre et avaient l'interdiction de parler à quiconque des conversations tenues là[140]. En concurrence avec Bataille qui règne sur Acéphale, Caillois entend régner sur le Collège de Sociologie : « Nous étions décidés à déchaîner des mouvements dangereux[139]. » Leiris dénonce alors Bataille avec lequel il se brouille, et Caillois l'abandonne. « Le divorce des deux hommes, et, pour finir, la solitude où se trouve Bataille dénoncé par l'un (Leiris) et abandonné par l'autre (Caillois) trouve selon toute vraisemblance - considérable beaucoup plus qu'il n'y paraît - son origine dans cette différence d'appréciation[141]. »

Pendant la guerre et l'après guerre

Carte d'identité de Georges Bataille en 1940

Bataille est en zone libre dès juillet 1940, mais dès le début du mois d'août, il s’installe de nouveau à Paris au 259 rue Saint-Honoré. Il habite tantôt là, tantôt chez Denise Rollin, sa nouvelle compagne depuis 1939, et avec laquelle il vit jusqu’en 1943. Denise habite 3 rue de Lille[142], c’est dans son appartement que vont avoir lieu à partir de 1941 des réunions d’amis de Bataille autour du projet du Collège d'Études socratiques. À cette époque, Bataille écrit Madame Edwarda, L'Expérience intérieure et Le Coupable. La communauté d’amis qu’il tente alors de fonder avec Pierre Prévost est hétéroclite et se révèle bientôt un échec. Dans l’appartement de Denise Rollin, des lectures-débats organisées par Bataille réunissent deux cercles d’assistants. Le premier comprend Queneau, Leiris, Fardoulis-Lagrange, le deuxième Pierre Prévost, Xavier de Lignac, Petitot. Maurice Blanchot fait partie des deux groupes[143]. Ces réunions semblent, selon les témoignages de Fardoulis et de Prévost, avoir consisté pour l’essentiel en des lectures de passages de L’Expérience intérieure[144], suivies de débats autour de questions se rattachant à cet ouvrage publié en 1943. Les réunions se poursuivent jusqu’en mars 1943[143].

Bataille aura eu le tort de publier L’Expérience intérieure « pendant la guerre ». Jules Monnerot et Patrick Waldberg lui en font l’amical reproche. Mais bien plus virulente est l’attaque lancée dans un tract du 1er mai 1943 intitulé Nom de Dieu !, destiné à ridiculiser Bataille[145], par des membres du groupe surréaliste La Main à la plume qui l'affublent du titre de « Monsieur le Curé », ou encore le « chanoine Bataille » ; selon Michel Surya, qui juge le pamphlet « faible littérairement autant que confus », il s'agit d' « un certain nombre de seconds couteaux surréalistes, aujourd'hui pour la plupart oubliés, (si oubliés que l'on ignore en réalité quels liens les unissaient aux chefs historiques exilés aux États-Unis)[146]. » Malgré tout, Surya cite parmi les signatures notables celles de René Magritte, qui allait devenir l'ami de Bataille (et réaliser en 1946 des dessins, restés inédits, pour Madame Edwarda[note 14]), Maurice Blanchard, qui venait de publier Les pelouses fendues d'Aphrodite dans la Main à la plume, et Christian Dotremont, qui fondera le Groupe surréaliste révolutionnaire de Belgique en 1947.[note 15] Ce tract témoigne surtout de la rage dans laquelle Bataille jetait ses contemporains. Bataille écrit dans une lettre, de mai 1943, à son collègue de la Bibliothèque nationale Jean Bruno : « j'ai vu un tract surréaliste qui me met violemment en cause après la publication de mon livre : il me traite de curé, de chanoine... ! Pas d'intérêt sinon comique. »[147] , [146]

« Le texte de la lettre de Bataille à Jean Bruno, daté de 1943, ne paraîtra qu'en 1945 dans un livre intitulé Homo Viator éditions Aubier sous le titre de chapitre de : « Le refus du salut et l'exaltation de l'homme absurde [148]. »

Ce pamphlet visait surtout la collaboration de Bataille à la revue Messages [note 16] . D’autres encore attaquent violemment L’Expérience intérieure, comme le très chrétien Gabriel Marcel[149]. Mais le plus virulent est Jean-Paul Sartre qui qualifie l’ouvrage « d’essai-martyre »[150]. Il décèle dans l’ouvrage l’influence de Nietzsche, et de Pascal. Bataille est très affecté par l’agressivité de Sartre. Le différend entre les deux hommes ne s’estompa jamais complètement bien que, par la suite, Sartre allait se montrer plus attentif aux propos de Bataille, et plus amical[151]. Georges Bataille lui-même reconnaît que s'il a été traité de « nouveau mystique », il en est lui-même responsable :

« Quand je fus traité de nouveau mystique, je pouvais me sentir l'objet d'une erreur vraiment folle, mais quelle que fût la légèreté de celui qui la commit, je savais qu'au fond, je ne l'avais pas volé[152]. »

Georges Bataille vers 1943

En avril 1943, Bataille s'installe à Vézelay avec Denise Rollin et son fils âgé de quatre ans. Michel Fardoulis-Lagrange, rencontré deux ans plus tôt et recherché par la police pour présomption de propagande communiste, les y rejoint dans leur maison. C'est là qu'il achève son troisième livre, Le Grand Objet Extérieur.[note 17] Sylvia Bataille et son compagnon (futur mari) Jacques Lacan, pour lesquels Bataille a réservé à quelques pas de chez lui, une grande maison sur la place de la basilique, devaient les y rejoindre, ce qui ne se fit pas. Seule Laurence, fille de Georges et de Sylvia, rejoint son père, et habite avec lui. Elle a alors treize ans[153]. La maison est pauvre et vétuste, Bataille y séjourne de mars à octobre 1943. Celle qu'il a réservée pour Lacan et Sylvia est finalement occupée par Diane Kotchoubey de Beauharnais qui s'y installe avec sa fille. Diane vient d'être libérée d'un camp d'internement près de Besançon[note 18]. C'est grâce à une invitation lancée par le mari de Denise Rollin, de passage à Vézelay pour voir son fils, que Bataille et Diane se rencontrent et qu'ainsi Bataille se trouve partagé entre deux relations amoureuses : Diane et Denise[154]. Mais dès octobre 1943, de retour à Paris, il se sépare de Denise et se trouve de la sorte sans logement. Grâce à Pierre Klossowski, il trouve refuge dans l'atelier du peintre Balthus qui est le frère de Klossowski. Dans cet atelier que Jean Piel qualifie de grenier, il vit caché pour échapper à l'ire du mari de Diane qui, bien décidé à tuer l'amant de sa femme, renonce finalement en apprenant que Bataille est malade (il est tuberculeux). Il n'y eut qu'une brève échauffourée dont Bataille ne fait le récit nulle part[155].

En 1944 Bataille rencontre souvent Sartre chez Michel Leiris. Une sorte d'estime mutuelle a remplacé l'agressivité, sans qu'il y ait réelle amitié entre les deux hommes. Il rencontre aussi Henri-François Rey avec lequel il forme le projet d'écrire un scénario de film pour enfin gagner quelque argent. Selon Henri-François : « il vivait alors dans le plus grand dénuement[156]. »

En avril 1944, Bataille quitte Paris pour s'installer à Samois-sur-Seine, non loin de de la maison de Bois-le-Roi où Diane Kotchouny réside. Cela fait maintenant deux ans qu'il est atteint de tuberculose pulmonaire. Il doit se rendre à Fontainebleau pour y recevoir des soins. Diane l'accompagne parfois, mais Bataille est souvent seul. Il écrit Julie, curieux livre qui ne sera publié qu'après sa mort dans le tome IV des Œuvres complètes[157], et où la guerre est très présente : « il y a ceux qui échapperont à la guerre et ceux qui n'en reviendront pas[158] ».

Cette même année, Bataille s’engage dans un nouveau projet : un cahier intitulé Actualité, avec Pierre Prévost et Maurice Blanchot. Ce cahier, traitant de politique et en particulier de l’Espagne, ne comporte qu’un seul volume qui est édité en 1946 aux éditions Calmann-Lévy. Il est intitulé L’Espagne libre[159]. Albert Camus déclare dans la préface : « Voici neuf ans que les hommes de ma génération portent en eux l’Espagne comme une mauvaise blessure[160] ». La question de l’Espagne est d’ailleurs une blessure faite à toute l’Europe. Elle met en cause la question démocratique. Et selon Jean Cassou qui laisse éclater sa rage, c’est en Espagne qu’a commencé la tragédie européenne[161].

Article détaillé : Critique (revue).

En 1946, Bataille fonde la revue Critique[162]. Elle porte en sous-titre : Revue générale des publications françaises et étrangères et parait en juin 1946. L'objectif est de publier des études sur tous les livres considérés comme importants en France comme à l'étranger afin de constituer un « condensé de la production imprimée du monde entier[163] ». Sous la direction de Bataille, le comité de rédaction comprend Maurice Blanchot, Jules Monnerot, Pierre Josserand, Albert Ollivier et Éric Weil. Critique est une somme, les études publiées sont beaucoup plus longues et plus complètes que de simples comptes-rendus critiques[163]. Maurice Girodias, directeur des Éditions du Chêne, a d'abord proposé à Pierre Prévost le création de cette revue. La proposition a rebondi de Prévost à Blanchot et à Bataille, qui forme le projet d'une mise en débat des idées. Mais Critique dont le titre initial donné par Bataille était Critica, ne devait pas être une revue d'idées pures, mais de commentaires critiques de livres d'idées, d'où le titre finalement choisi. La notion d'engagement politique est écartée a priori[164]

En 1947, Bataille se trouve au plus près de l'analyse rationnelle de la situation économique. Il soutient le plan Marshall de Truman[note 19]. Dans le numéro 8-9 de janvier-février de Critique, il formule de manière prémonitoire l'ébauche d'un projet d'aide que Marshall rend public le 5 juin 1947[165]. Ainsi le mouvement normal et nécessaire de l'activité américaine devrait aboutir à l'équipement du globe entier, sans contrepartie selon Bataille[166]. Mais tout en encourageant le plan Marshall il « défend » tout à coup l'Union soviétique, cherchant à comprendre la partition du monde en deux blocs. Bataille est désemparé, de nouveau désespéré. Il hait la bourgeoisie. Mais que valent les communistes ? Bataille les définit ainsi : ils offrent « le saut de la mort », mais quiconque ne le fait pas est assimilable à un bourgeois. Bataille lui-même refuse de se rallier à la bourgeoisie, mais refuse aussi de faire le saut de la mort[167]. Il cherche à « comprendre le monde soviétique, lourd, coercitif, monde de servitude où il n’y a d’autre possibilité que le travail[167] ».

Mais il s’insurge contre la plate protestation morale, inefficace avant guerre, inefficace aujourd'hui. Si le Kremlin cherche une domination mondiale, il ne suffit pas de s'en indigner, il faut agir : la paix n’est possible qu’armée. Bataille ne sera jamais pacifiste[168]. « On mesure mal à quel point il est vain de proposer ce monde au repos. Repos, sommeil ne pourraient être à la rigueur que prodromes de la guerre[169], cité par Michel Surya[168]. » C’est finalement une chance pour l’Occident que l’Union soviétique fasse peser sur lui la crainte d’une menace, cela le fait échapper à la paralysie. La menace se résume en trois points : la « police secrète » ; le « bâillonnement de la pensée », les « camps de concentration »[170].

À partir de là, Bataille abandonne l’ethnologie et la politique pour se consacrer davantage à l’économie. Il ne demande rien moins que « d’avoir de la croissance une conscience simultanément sacrificielle[171]. En d'autres termes : « Posséder serait égal à perdre, accumuler égal à ruiner. Avoir conscience de serait alors exactement identique à avoir conscience de rien[172]. »

De Vézelay à Orléans

Une des salles de la Bibliothèque Inguimbertine
Lascaux Bison et sorcier ithyphallique
Le cruel face à face entre toro et torero

Si, pendant l'année 1944 l'activité littéraire de Bataille à Samois a été intense (il a écrit de nombreux poèmes dont L'alleluiah, poème d'amour destiné à Diane[173]) à Vézelay, où il s'établit de 1945 à 1949, sa création littéraire est faible. Il écrit beaucoup pour Critique, publie au début 1949 La Scissiparité, réunit Histoire de rats et Orestie sous le titre La Haine de la poésie. Il forme le projet de publier une Théorie de la religion qui est annoncée pour 1949, mais ne paraîtra pas. L'essentiel de son travail consiste à rassembler des livres épars en une somme cohérente pour donner une suite à La Part maudite. C'est ainsi qu'il réunit L'Expérience intérieure, Le Coupable et Sur Nietzsche sous le titre La Somme athéologique[174]. Bataille reste longtemps sans écrire, mais forme un grand nombre de projets dont celui de L'Histoire universelle qu'il a entrepris depuis 1934[174], dont il compte faire une histoire de l'art. De ce projet, paraîtra Lascaux ou la naissance de l'art en 1955 et Les Larmes d'Éros en 1961[175].

Mais pendant toute la période de Vézelay, il est isolé et il se débat dans des problèmes d'argent. Selon Jean-Jacques Pauvert, Georges était au bord de la mendicité[176] ayant brûlé le patrimoine que sa mère lui avait laissé en 1930, ce qui le pousse à reprendre son emploi de bibliothécaire[177].. Chaque fois qu'il parle de cette nouvelle situation, il en souligne le caractère d'obligation, répétant qu'il a dû se faire bibliothécaire, regrettant de ne pouvoir se consacrer à sa revue Critique[178],[179].

En 1949, Bataille reçoit sa nomination de conservateur à la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras où il s'installe de 1950 à 1951. Le chartiste, qui a fait toute sa carrière à la Bibliothèque nationale, est en disponibilité depuis sept ans à cause d’une tuberculose. Il arrive à Carpentras avec Diane Kotchoubey de Beauharnais, qu'il épouse en 1951[note 20]. Là, il invite ses amis Albert Camus et René Char, directeurs de la revue Empédocle, ainsi qu'Albert Béguin, cofondateur de la revue et Jacques Dupin, secrétaire de rédaction, avec lequel il se lie d’amitié. Il y publie Comment dire ?

La période de Carpentras est l'une des plus difficiles dans la vie de Bataille. Ni Diane Kotchoubey ni lui-même ne s'y plaisait vraiment. L'éloignement de Paris et de ses amis lui était pénible bien qu'il assistât aux corridas de Nîmes en compagnie de René Char, Pablo Picasso, Claude Lefort[179], et Michel Leiris qui avait été le témoin de mariage de Georges Bataille avec Sylvia Maklès en 1928[note 21]. Lorsqu'il était de conservateur de la Bibliothèque Inguimbertine, Bataille aurait réunit une importante collection d’ex-votos, en particulier ceux de Saint Gens. Son fonds aurait servi de support au court-métrage du CNRS intitulé : Saint Gens, patron des fiévreux et fidèle intercesseur de la pluie et du beau temps, tourné par Jean Arlaud à Monteux et au Beaucet[180].

Des lettres de cette période témoignent d'une grande dépression : « Ni Diane ni moi ne nous sommes bien portés à Carpentras[181]. » La solitude de Bataille entre 1949 et 1951 est celle d'un homme contraint de reprendre un emploi à regret, dans une ville qu'il n'aimait pas. La suspension de Critique le jette dans une vacuité intellectuelle. Aussi demande-t-il sa mutation pour Orléans, qu'il obtient à l'été 1951[182].

Au cours de l’année 1950, ses rencontres avec René Char, son voisin de l'Isle-sur-la-Sorgue, débouchent sur une estime et une amitié sincères. Peu après le lancement de la revue Critique que dirige Bataille, le poète lui avait écrit : « Toute une région majeure de l’homme dépend aujourd’hui de vous ».

René Char a posé, en mai de cette année-là, dans sa revue Empédocle, cette question à tous les écrivains : « Y a-t-il des incompatibilités ? » Il s’adresse ainsi à ses « compagnons d’écritures » : « On affirme sous une grande quantité d’angles que certaines fonctions de la conscience, certaine activités contradictoires, peuvent être réunies et tenues par le même individu sans nuire à la vérité pratique et saine que les collectivités humaines s’efforcent d’atteindre. C’est possible, mais ce n’est pas sûr ; la politique, l’économie, le social et quelle morale[183]. ». Bataille, qui lui avait envoyé depuis 1946 une grande quantité d’aphorismes répond à son enquête par une longue lettre, publiée en 2005 avec des dessins de Pierre Alechinsky[184].

Bataille assiste à plusieurs corridas à Nîmes lors de son séjour à Carpentras, mais la tauromachie. n’est pas le sujet le plus important dans son œuvre. L’épisode du matador Manuel Granero et de sa blessure mortelle ont servi de matière première à l’Histoire de l’œil : « Bataille observe la corrida à travers le prisme de ses fantasmes, évoquant la mort de Manuel Granero qu’il trouvait « différent des autres matadors en ce qu’il n’avait nullement l’apparence d’un boucher, mais d’un prince charmant, bien viril, parfaitement élancé »[185] ». Bataille s'y expose avec tous ses fantasmes, depuis la frénésie sexuelle, les références à l'urine, l'orgasme, l'œuf, l'œil, toutes images cristallisant ses fantasmes, dont le seul rapport avec la tauromachie, selon Berman est que Bataille se livre comme le torero au milieu de l'arène[186]. Bataille a en outre écrit un article dans le no 3 de la revue Documents intitulé « Soleil pourri, Hommage à Picasso ». Dans ce même article, il fait référence à l’oreille coupée de Van Gogh[187].

Toutefois, la plupart des écrits sur le rôle sacrificiel de la tauromachie et son lien avec les mythes antiques est à mettre au crédit d’une école fondée par Leiris, Montherlant et d’autres écrivains aficionados. Cette théorie rattache la tauromachie à l’antiquité grecque en s’inspirant des mythes de Mithra, du Minotaure et du sacrificiel[188]. Sans doute à cause de sa proximité avec Michel Leiris, inventeur de la « révélation d’un culte du taureau » en 1926, en compagnie de Picasso, lors d’une corrida médiocre à Fréjus[189] », on a assimilé Bataille à un fervent amateur de tauromachie[note 22]. Mais sa présence dans les arènes, initiée en Espagne en 1922, ne reprend qu'à partir de 1950, date à laquelle il est muté à Carpentras.

Dans le no 3 de la revue Documents, entièrement consacrée à un hommage à Picasso, en 1930, Bataille évoque le culte mithriaque dans son article Soleil pourri. Il n'y rattache aucunement la corrida au culte du taureau, mais fait un rapprochement entre le soleil, Mithra et Prométhée : « Mythologiquement, le soleil regardé s’identifie avec un homme qui égorge un taureau (Mithra), avec un vautour qui mange le foie (Prométhée) ; celui qui regarde, avec le taureau égorgé ou avec le foie mangé[190]. » Il développe la notion de culte mithriaque en rappelant que dans l'antiquité, ce culte du soleil se faisait dans une fosse. Des hommes s'y tenaient nus, tandis qu'un prêtre sur un clayonnage au-dessus d'eux égorgeait un taureau « [...] le taureau lui-même est aussi pour sa part, une image du soleil, mais égorgé[190] ».

Bataille est nommé conservateur de la Bibliothèque municipale d’Orléans, où il s’installe avec son épouse et leur fille en 1951. Pour ceux qui l'avaient lu, « c'était le diable qui s'installait dans cette ville[191]. » C'est d'ailleurs à Orléans que certains de ses livres les plus « lourds, les plus scandaleux » ont été écrits : Histoire de l'érotisme, La Souveraineté[192].

Les dernières années

À partir de 1954, Bataille ressent de violentes douleurs qui s'amplifient au point qu'en 1955, il consent à consulter l'un de ses plus anciens amis, le docteur Théodore Fraenkel à l'hôpital Lariboisière. Fraenkel diagnostique une artériosclérose cérébrale, Bataille se sait condamné à terme. Il a cinquante-huit ans, il lui reste sept années à vivre[193]. En s'enfonçant dans la maladie, l'écrivain connaît des moments à la limite de la folie. Cependant, lui, « l'auteur inavoué de livres clandestins », n'hésite pas à venir témoigner au procès fait à Jean-Jacques Pauvert pour avoir édité quatre livres de Sade : La Philosophie dans le boudoir, La Nouvelle Justine, Juliette, Les Cent vingt journées de Sodome[194]. Parmi les témoins cités se trouvaient Cocteau, Breton, et Paulhan. Seuls Bataille et Jean Paulhan viennent témoigner le 15 décembre 1956[194]. Sa déposition est une injonction en philosophe, assez jésuitique, reproduite dans les œuvres complètes XII[195].

Trois livres de Bataille paraissent simultanément chez trois éditeurs différents en 1957 La Littérature et le mal, chez Gallimard, L'Érotisme aux éditions de Minuit, le Bleu du ciel chez Pauvert. L'auteur connaît alors une brève notoriété, ce qui lui vaut un entretien avec Marguerite Duras au cours duquel il fait preuve d'un singulière ironie : à la question « pourrait-il exister une apparence extérieure, » il répond : « la vache dans son pré[196]. » Et lorsque Duras insiste pour lui faire dire qu'il est communiste, Bataille répond seulement « même pas[197] », indiquant ainsi qu'il n'est pas non plus anti-communiste, qu'il ne fait que se soustraire aux exigences d'une idéologie comme il s'est soustrait à toute exigence « engageant quelque responsabilité que ce soit[197]. L'entretien avec Duras est publié dans France observateur du 12 décembre 1957, il est suivi en 1958 d'un entretien télévisé avec Pierre Dumayet[198].

Bataille est cependant très las, mais malgré son état de santé, il se lance pendant un an dans l'élaboration d'un projet que lui propose Maurice Girodias : la création d'une revue érotique. Ce projet avorté portait le titre de Genèse, il devait être bi-mensuel, Bataille travaillait au sommaire avec Patrick Waldberg. Mais les différends entre Bataille et Girodias s'aggravent au cours de l'élaboration du projet, notamment sur les questions de financement, mais aussi parce que Girodias souhaite, dans une lettre à Bataille du 11 août 1958 que Génèse s'adresse davantage au « lecteur moyen[199] ». Auprès de Waldberg, il précise davantage son objectif : que la revue comporte davantage d'« images véhémentes » et séduise « la clientèle des pervers », ce à quoi ni Bataille ni Waldberg ne consentent[200].

Alors qu’il a de plus en plus de difficultés à travailler, il publie en 1959 Le Procès de Gilles de Rais, ouvrage dont se servira son neveu Michel Bataille pour établir une biographie de Gilles de Rais[201]. Malgré ses souffrances permanentes, grâce à sa collaboration avec Joseph-Marie Lo Duca, qui dirige la Bibliothèque internationale d'Érotologie chez Pauvert, il parvient à finir en 1961 Les Larmes d’Éros, le dernier livre qu’il verra éditer.

La même année, il accorde une longue interview à Madeleine Chapsal, dans laquelle il fait un bilan de sa vie[note 23]. Dans ce même entretien, Bataille confie : « Ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir brouillé les cartes [...], c'est-à-dire d'avoir associé la façon de rire la plus turbulente et la plus choquante, la plus scandaleuse, avec l'esprit religieux le plus profond. »[202] Alors qu'il a toujours connu des problèmes d'argent, « rien de ce qu'il a écrit jusqu'ici ne lui a donné les moyens de se consacrer à son œuvre », une vente de solidarité est organisée à son profit à l'hôtel Drouot, le 17 mars 1961. Les œuvres d'amis artistes, notamment celles Arp, Ernst, Giacometti, Fautrier, Picasso, Miró sont vendues par Maître Maurice Rheims, ce qui lui permet d'acheter un appartement à Paris, rue Saint-Sulpice[203]. Muté à sa demande à la Bibliothèque nationale, il quitte Orléans, mais ne peut prendre ses fonctions. En 1961 paraît aux éditions Gallimard la réédition de Le Coupable augmenté de la version définitive de L'Alleluiah[203].

Il finit intellectuellement isolé et brouillé avec la plupart de ceux avec qui il a partagé des projets communs[note 24]. « Le 8 juillet au matin, en présence d'un ami, Jacques Pimpaneau, Georges Bataille mourut [...] il est enterré civilement au cimetière de Vézelay, il n'y eut que des paysans pour l'accompagner[204]. ». Les biographes ne s'accordent pas sur les circonstances de sa mort. La chronologie établie par Marina Galetti dans Romans et récits, qui ne donne pas les mêmes informations que la biographie de Michel Surya[note 25], résume ainsi la fin de Bataille : « tombé dans le coma, chez lui rue Saint-Sulpice, dans la nuit du 7 au 8, il décède à l'hôpital Laennec de Paris le . Il est inhumé civilement au cimetière de Vézelay, en présence de Diane, Jean Piel, Jacques Pimpaneau, Michel et Zette Leiris[205]. »

L'œuvre et la pensée de Georges Bataille

L'œuvre de Bataille est singulière. « Il est en rupture avec la scène philosophique et anthropologique dominante, et cela lui donne une envolée très sûre comme écrivain[206]. » ; il est celui qui ébranle l'ensemble des discours sur l'expérience mystique, artistique, érotique[206]. Son importance se mesure à la capacité qu'il a eu de penser d'une manière neuve : « en traversant un certain nombre de domaines, et en les ouvrant les uns par les autres au-delà de leurs limites[207]. » Bataille a connu tous les mouvements intellectuels, littéraires et philosophiques de son temps, et il y a pris une part à la fois occulte et active. Sa pensée tout en touchant les domaines les plus divers, de la mystique à l'économie, avait pour centre ce qu'il a appelé en 1943 L'Expérience intérieure, donnant lieu à diverses catégories d'expériences[208],[186] : l'excès, la dépense, l'érotisme, la transgression, qui ont exercé une influence considérable après sa mort sur de jeunes penseurs comme Michel Foucault, Philippe Sollers, ou Jacques Derrida[28].

La philosophie de Bataille

Autel consacré à Jean de la Croix dans l'église de Los Descalzos à Écija.

Bataille a écrit « je ne suis pas un philosophe[209] ». Sa pensée est exposée dans une langue claire, classique, dépourvue de pesanteur, ce qui explique son hostilité à Sartre. Car, lui, le non-philosophe, semble faire le tour de ce qui lui paraît impossible dans la philosophie sartrienne : la lourdeur du faux savoir et l'embarras prétentieux du concept[209]. Toutefois, au début des années 1950, il fait cette déclaration qui contredit la première : « Je préfère dire que je suis un philosophe heureux[210]. » Ceci autorise à s'interroger sur la nature de cette philosophie[note 26]. Bataille ne peut pas ne pas songer à Hegel davantage qu'à Nietzsche[210]. En 1932, il décide de penser à la fois à partir de Hegel tel que présenté par Kojève, à partir de Marx (de la doctrine de la lutte des classes enracinée dans la révolution russe), mais aussi avec « une option matérialiste qui lui permet de publier en compagnie de Queneau Critique des fondements de la dialectique hégélienne dès 1932, et à partir de Freud (...) ou du moins de ce qu'il entend comme constituant la thèse de Freud sur le sexualité[211]. » D'autre part, Bataille se tourne vers la sociologie de Durkheim et vers l'anthropologie de Mauss sur un mode qui implique « le primat d'une théorie du lien social sur toute psychologie[212]. » Enfin, il se réfère à Sade qui vient inscrire « la dimension de la part maudite au cœur même du lien social, dans une crise générale de tous les anciens idéaux[212]. » Bataille, en tant que penseur, s'inscrit dans un espace à cinq pôles. Penseur hérétique, face à la vague surréaliste, il est d'emblée un franc-tireur philosophique et politique, se réclamant d'un matérialisme qui pose violemment la question de l'athéisme plus largement que Sartre ne le fera par la suite[213]. Bien que pour Sartre, ses prétentions philosophiques se bornent à un mysticisme athée : « M.Bataille survit à la mort de Dieu[214] ».

Deux articles de Bataille parus en 1933 dans La Critique sociale précisent ce qui s'énonce philosophiquement comme matérialisme hétérodoxe. Le premier Le problème de l'État, fait état de la crise du mouvement communiste[215] le second : La structure psychologique du fascisme se veut une intervention théorique en même temps que politique. Il vise à combler une lacune de la théorie marxiste[216]. Le matérialisme de Bataille ou hétérologie conçoit d'une part les forces homogènes de stabilité et de liaison (travail argent, capital) et les forces hétérogènes de déliaison parmi lesquelles il compte « le sacré », « la dépense improductive », la violence, la démesure, le délire, la folie. L'essentiel du raisonnement expose les deux potentialités révolutionnaires opposées de nos sociétés démocratiques[217]. La Structure du fascisme fait écho à La notion de dépense paru quelques mois plus tôt la même année. En 1933, « l'enjeu politique positif à gauche est encore le communisme seule la Critique sociale commence à en douter et l'enjeu négatif : le fascisme[218]. » Pour l'analyser, Bataille reprend les notions d'« utile » et d'« inutile ». La société homogène est la société productive, que l'État bourgeois régule et homogénéise. Bataille souligne l'incapacité de l'analyse marxiste à comprendre comment se forme une superstructure sociale, religieuse ou politique[219]. Tous les phénomènes sociaux caractérisés par la violence sont hétérogènes : « La réalité hétérogène est celle de la force ou du choc[220]. » À ce point de son étude, Bataille compare le monde plat des politiciens démocrates et celui des leaders fascistes : le monde bourgeois, mais veule se trouve confronté à un monde violent, avec des chefs surgis d'un monde hétérogène[220].

En 1934, la recherche de Bataille va du sacré à l’extase et à la quête de l’impossible. Il écrit : « Ma recherche eut un objet double : le sacré, puis l'extase, », et deux ans plus tard il précise que les « états mystiques lui restent fermés[221]. » C'est dans L'Expérience intérieure qu'il développe ce qu'il entend par mystique : il s'agit non pas d'une expérience confessionnelle, mais d'une expérience détachée de tout lien religieux, l'expérience du non savoir. C'est pourquoi il préfère au mot mystique le mot expérience ; l'expérience étant une mise en question qui ne trouve pas de réponse[222]. Le principe de l'Expérience intérieure est qu'on n'atteint l'état d'extase ou de ravissement qu'en dramatisant l'existence, La dramatisation, nécessaire à toute religion (il cite Saint Jean de la Croix) aboutit au non savoir, touche à l’extrême du possible[223]. La différence entre philosophie et mystique réside principalement en ce que dans l'expérience, l'énoncé est rien[224]. Seule l'expérience mène l'être à la limite, dans l'abime de ses possibilités, le précipitant vers un point où le possible est en fait l'impossible-même, ouvrant chaque fois sur Dieu[225]. Faisant appel à Descartes, il réduit la certitude divine à l’argument de Saint Anselme, puis il passe à Hegel[226]. pour aborder le problème de la connaissance. Partant de la dialectique hégélienne, il pose la question de la nature du savoir et de la connaissance directe (l’extase étant l’un des aspects), et de la connaissance indirecte, ce qui l’amène à insérer dans l’ouvrage un autre ouvrage intitulé l’Extase où en vingt pages, il expose plusieurs expériences[227]. Les explications de Bataille sont loin d’être toujours compréhensibles, remarque Pierre Prévost, souvent même contradictoires. Ainsi, lorsqu’en 1937, il commence à écrire Le coupable, il annonce « Je veux décrire une expérience mystique[228] ». Expérience qui se conclut avec le constat que Dieu est absent, Dieu est l’impossible. « mais, en dehors de l’église (qui masque l’impossible), que lui reste-t-il ? Le bordel. Comme la mystique, la débauche le met à nu (...) les bordels ont remplacé les églises[229] ». C’est donc dans les bordels qu’il va chercher l’image de Dieu qui a pour nom Edwarda. Titre de l'ouvrage publié en 1941 : Madame Edwarda[230]. « Edwarda est l'image la plus grimaçante, la plus bouleversante aussi des images qu'il va donner de Dieu[230]. »

Si Bataille se refuse avec une telle énergie à l'appellation de « philosophe » que lui donne Roger Caillois, s'il tient à être nommé « intellectuel » plutôt, c'est parce qu'il est d'abord écrivain. Sa pensée est inséparable d'une écriture, d'un style[231]. Sichère considère que la démonstratio d'Alain Badiou sur les quatre procédures de vérité dont le philosophe aurait à penser le dispositif[232], ne s'applique pas à Bataille. « Je ne suis pas un philosophe[233] », ce passage est très important parce que Bataille y précise qu'à la différence de Heidegger, il est parti du rire et non de l'angoisse (moment souverain mais se fuyant lui-même[234].

La pensée politique

La pensée politique de Bataille regroupe un ensemble de positions qui ont été mal interprétées par son entourage, qui lui ont valu des accusations de tout sorte et l'abandon d'un certain nombre d'amis : Michel Leiris, Roger Caillois, Klossowski et Raymond Queneau se détournent de lui à partir de 1937.

Dès 1933, avec La Notion de dépense, il invite à une véritable révolution sur l'économie générale, soulignant l'importance de la « dépense improductive »[235]. Il entend témoigner d'une possibilité révolutionnaire que les communistes ont trahi par leur mépris du peuple et par une dérive nationaliste. Position dénoncée par Breton et les surréalistes qui ont quitté Contre-Attaque dès 1936 : Bataille est accusé de Sur-Fascisme, alors qu'il appelait à la mobilisation ouvrière en dehors de l'appareil communiste et même contre lui[236]. Il a même rédigé seul, en mars 1936, sans l'avis de Breton, un tract intitulé « Travailleurs, vous êtes trahis », y apposant la signature de Breton et des surréalistes, joignant au tract un bulletin de souscription au Comité contre l'Union sacrée ce qui consomme la rupture avec le groupe en avril de la même année[237]. Son ascendant politique sur Breton explique l'agressivité des surréalistes qui l'accusent de Surfascisme souvarinien[238]. C'est d'ailleurs ses écrits sur le fascisme qui ont entraîné le plus de malentendus et d'accusations. Bataille n'est pas seulement le premier à avoir dénoncé le fascisme, mais encore le premier à l'avoir pensé[239].

Il y a , dans La Structure psychologique du fascisme, une revendication clairement antagoniste à la revendication fasciste. Mais plus encore, Bataille souhaite « arracher Nietzsche aux fascistes[240]. » Il tente aussi de démontrer que « l'aspect antichrétien de la pensée nietzschéenne ne compte pratiquement pas dans l'idéologie nazi [241]. Toutefois Bataille reconnaît finalement que « Nietzsche a confondu [...] la morale des maîtres et la morale de l'homme entier [...] il a préjugé des attitudes qui conviendraient dans sa position, les rapportant systématiquement à celle du maître, qui n'est, comme l'esclave, qu'un fragment de l'homme, un commandement militaire[242] »

En 1934, il annonce une analyse dont la précocité retient l'attention : Le fascisme en France. Mais de cette entreprise il ne reste que des pages préparatoires et quelques lignes rédigées[243]: « En janvier 1933, Hitler accédait au pouvoir et réalisait en quelques mois une mise au pas qui avait demandé quatre ans aux Italiens. J'écris en 1934 ce livre sur Le fascisme en France avec la conscience que le monde libéral où nous vivons encore ici est déjà un monde de vieillards aux dents qui tombent et d'apparences » [244]. » En lieu et place de cette étude, Bataille publie dans « un sursaut de rage » Le Bleu du ciel qui célèbre l'envers refoulé de l'optimisme politique[245]. En sociologue qu'il est aussi, Bataille a cette intuition que le fascisme et le communisme sont des religions (...) : « Il observe ceci, de quoi la lecture de leurs théoriciens respectifs ne l’avertissait pas : leur « séduction » est de nature religieuse[246]. »

De 1940 à 1944, Bataille a gardé le silence parce que pour lui la guerre n'est plus la politique, mais sa consumation tragique, qu'à défaut de combattre, on ne peut que regarder. Pourtant, parmi ses plus grands livres de l'après-guerre, on compte La Part maudite et La Souveraineté qui sont essentiellement politiques, d'une politique à différencier de son engagement d'avant-guerre[247]. Mais, de son silence, son entourage déduit une « fascination » pour le fascisme, avec un glissement d'interprétation que Surya qualifie de « demi-savoir [248]. » Et que Raymond Queneau consigne ainsi dans son journal : « Très sceptique Bataille. Plus du tout défense des démocraties[249]. ». Sans être réellement accusatoires, les propos de l'entourage de Bataille sèment le trouble, notamment ceux que rapporte Jean Piel sur sa rencontre avec Bataille en 1941, ou encore la déclaration à double sens de Klossowski tirée d'un entretien avec Jean-Maurice Monnoyer « Pathologiquement engagé comme le fut Sade, la révolution ne l'intéressait qu'à travers le jeu des passions[250] » Et parce que pathologique, il est nécessairement dérouté politiquement, voire douteux. Fardoulis-Lagrange à son tour voit une analogie avec Kojève qui annonçait Staline comme incarnant la fin de l'histoire[248]. Mais le plus virulent accusateur est sans doute Souvarine qui déverse sur l'auteur un monceau d'insultes, l'accusant d'être « détraqué sexuellement », « libidineux », voire intellectuellement pervers, d'avoir prêté à Simone Weil les traits de Lazare dans Le Bleu du ciel parce qu'elle est juive, ajoutant qu'on devine le mot qu'il n'ose pas prononcer, en pensant à la mère de sa fille (Sylvia Bataille est juive). Ainsi le détraqué devient antisémite[248].

Sichère[note 27] a pu voir dans la description du fascisme que donne Bataille une certaine fascination pour le « pouvoir militaire », bien que Bataille « dénonce en même temps le nationalisme allemand fauteur de guerre et la dérive nationaliste des communistes[251]. » Sichère voit aussi, dans la position de Bataille une : « position qu'il me paraît juste de caractériser à la fois comme libertaire et populiste : on ne peut qu'être frappé, dans l'article qu'il écrit sur La Condition humaine, par la constante oscillation entre le lyrisme hugolien (imprécation du peuple ouvrier) et un sur-léninisme (l'appel à une autorité révolutionnaire implacable)[252]. » Poussée libertaire sans doute due à une poussée de romantisme révolutionnaire, dès 1933 avec La Condition humaine de Malraux[252], mais aussi, à partir de 1944, à son engagement dans le cahier Actualité qu'il dirige à partir de 1944 avec Camus et Jean Cassou à ses côtés. Cette thèse, Sichère précise qu'elle « n'a pas la prétention d'être exhaustive (...), elle pose en tout cas qu'il y a à ce moment dans la pensée de Bataille un affrontement décisif à la puissance d'attraction du fascisme qui se distingue radicalement de l'effet de séduction exercé par un aspect de l'imaginaire nazi coupé de ses conséquences comme ce fut le cas, chez Drieu[253]. »

Dans Actualité Bataille écrit deux textes, l’un est un hommage à Picasso, l’autre une invitation à aller prendre une leçon de liberté auprès des espagnols, peuple anarchiste, et dans leur pays : « L’anarchisme est au fond la plus onéreuse expression d’un désir obstiné de l’impossible — Georges Bataille à propos de « Pour qui sonne le glas » de Hemingway[254]. » Populiste parce que Bataille en appelle à la constitution d'un mouvement organique, distinct des formes parlementaires : un mouvement de masse antifasciste, qui appelle à la prise de conscience de ce que les modèles révolutionnaires communistes sont déjà caducs.

« Jamais une démocratie stabilisée n'a été sérieusement menaçée par un milieu ouvrier. Seuls les mouvements fascistes sont venus à bout des régimes démocratiques[255] »

Dès 1937, Denis de Rougemont avait déjà devancé les mésinterprétations de l'enjeu d'Acéphale qu'il considérait comme le signe de l'anti-étatisme radical, c'est-à-dire du seul anti fascisme digne de ce nom[256]. Mais Bataille reste sur sa difficile position à savoir : il est convaincu que le fascisme a réussi à se hisser à une vérité de parade (séduction) supérieure à la vérité homogène des démocraties[257]. Tous les efforts de Bataille portent alors sur le besoin d'un sacré aussi séduisant que celui des nazis. Plus tard André Masson rappelle que les numéros 4 et 5 d'Acéphale ont été écrits et dessinés en Espagne en pleine guerre civile espagnole. Hans Mayer dira encore, en 1988 « Bataille seul, à mon avis, semblait avoir compris qu'il fallait une « Aufklärung  » sans rivage.(...) Il fallait peut-être renoncer aux frontières de la pensée pour la bonne raison que la réalité fasciste avait renoncé aux tabous et aux valeurs traditionnelles[258] »

À propos de la supposée tentation fasciste de Bataille, évoquée notamment par Klossowski[259], Leiris dit dans sa dernière interview accordée à Bernard-Henri Lévy en 1989, publiée dans Les aventures de la liberté : Une histoire subjective des intellectuels[260]

« Mon sentiment c'est que, vraiment, Bataille n'a jamais été fasciste. Il était, si vous voulez, fasciné par le génie de la propagande qu'avaient les nazis. Son souhait, c'était que que la gauche manifeste un égal génie de la propagande dans le sens opposé. Voilà. Je ne sais plus si le nom de Contre Attaque est de lui. Car c'était vraiment comme cela qu'il voyait les choses. C'était une contre-attaque. Il y avait l'attaque fasciste avec ses moyens massifs de propagande. Et il fallait arriver à trouver des moyens aussi puissants pour la contre-attaque. »

Jusque dans les années 1950, Bataille, que Sichère qualifie de « libertaire », a balancé autour de cette formule « Nietzsche ou le communisme » affirmant que la position de Nietzsche est la seule en dehors du communisme[261],[262]. Mais n'a jamais cédé sur ce qui lui paraissait la différence entre le communisme, dont la source est à chercher dans un soulèvement révolutionnaire porteur d'espoir[note 28], et le nazisme[263].

« S'il fallait, en définitive donner une date au relatif désintérêt de Bataille pour la politique ce serait 1953, dix-sept ans plus tard qu'on ne le fait habituellement[264]. »

Du mysticisme à l'impossible, de l'érotisme à la mort

hôpital Santa Caridad de Séville où se déroule la dernière scène de l'Histoire de l'œil
Détail de L'Enfer (volet de droite du triptyque du Jardin des délices)

Histoire de l'œil[note 29] témoigne de la place importante que l'érotisme tient dans la recherche mystique de Bataille, ainsi qu'il le développe par la suite avec Madame Edwarda, qui est le plus marquant de ses livres érotiques (1941) selon Pierre Prévost[265]. Histoire de l'œil est un ouvrage sulfureux qui développe une auto-analyse en vue de « se débarrasser de son christianisme et de ses intentions passées de se faire prêtre [265]. » C'est aussi un texte composite qui n'est pas seulement érotique, mais aussi politique, présentant plusieurs niveaux d'expériences biographiques et de lectures[266]. Histoire de l'œil a fait l'objet de nombreuses études, notamment celle de Roland Barthes intitulée « La métaphore de l'œil », parue en 1963 dans le numéro hommage de Critique qui propose d'étudier l'œil comme un objet[266]. La frénésie sexuelle qui se déchaîne à partir d'images comme l'œil, l'œuf, le lait, l'urine, les couilles de taureau cristallisent les fantasmes de Bataille, non pour en faire le point de départ de l'œuvre, mais son sujet-même. Dans une post-face intitulée « Réminiscences », Histoire de l'œil est présentée comme une transposition de certaines images obsessionnelles venues de l'enfance. « Il n'est pas indifférent que ce livre soit né d'une psychanalyse. Il faut voir là une justification de la nécessité qui a conduit l'auteur à s'exposer dans un livre comme un torero s'expose dans l'arène[186]. » L'auteur profane la parole, le livre devient excès, dit alors ce que le mysticisme n'a jamais pu dire et chaque excès de chaque scène est une étape à franchir pour aller vers l'impossible, recherche éternellement recommencée de Bataille[267]. Dans la dernière scène, qui a lieu dans l'église de l'hôpital Santa Caridad de Séville, sous deux tableaux de Juan de Valdés Leal représentant des cadavres en décomposition[note 30], le narrateur livre un jeune ecclésiastique blond aux sévices de Simone, dans un paroxysme de « délire sexuel, déchaînement blasphématoire et fureur meurtrière [268] ». Histoire de l'œil peut-être légitimement regardée comme le premier livre de Bataille : roman d'initiation à la mort pour les raisons-mêmes qui en font un roman.

Toutefois, qualifier l'œuvre de Bataille de littérature érotique, transgressive, perverse, ne doit pas faire oublier la problématique mystique d'un écrivain d'abord lié au christianisme par sa foi, puis par son athéisme paradoxal[269]. Car, dans la rupture se dessine aussi une forme de continuité dont Ernest Renan dit « la foi a ceci de particulier que, disparue, elle survit encore[270]. » Si elle devait survivre dans l'œuvre de Bataille, ce serait dans sa volonté de construire une athéologie, mot constitué de la fusion de théologie accouplée avec un « a » privatif qui pourrait bien souligner un manque[271]. La question mystique n'est certainement pas à bannir, mais s'agit plus d'un détournement : au lieu de tendre vers Dieu, Bataille tendrait vers le Mal[272]. Ainsi, lorsque Sartre le traite de « nouveau mystique » lors de son compte rendu sur L'Expérience intérieure, Bataille considère « qu'il ne l'a pas volé[273] » ,[note 31].

La mystique de Bataille est une posture, une manière de se représenter en tant « qu'écrivain poussé par Dieu[272] ». Il se construit un « je » mystique fondé sur la réinterprétation de figures comme celle l'idiot ou du fou, du martyr ou de l'hérétique [note 32], particulièrement nets dans L'Expérience intérieure

« À moi l'idiot, Dieu parle bouche à bouche : une voix comme du feu vient de l'obscurité et parle – flamme froide, tristesse brûlante – à ... l'homme-parapluie[274]. »

Bataille se représente en personnage de mystique ou de martyr, sorte de théâtralisation de l'écrivain[275]. « Il instaure ainsi dans son texte une fiction mystique: celle d'un marginal qui s'ouvre au mal et ouvre le texte au mal[276]. » Michel Surya a publié Sainteté de Bataille[note 33]. Il met en garde, lors de l'entretien avec Madeline Chalon [277]. Un « philosophe » ou un « saint » ? contre toute simplification qui consisterait à « rabattre » Bataille sur le christianisme, même s'il s'est lui-même parfois dépeint comme un saint[277].

Madame Edwarda correspond à une époque « mystique  » de l'auteur. Écrit en 1937, publié clandestinement en 1941, officiellement en 1956, ce texte n'a cessé de préoccuper Bataille jusqu'à sa mort. Il devait figurer dans une tétralogie comprenant Ma Mère, Divinus Deus, (jamais écrit entièrement, inséré dans le récit de Madame Edwarda), et Charlotte d'Ingerville dont seules trois pages ont été rédigées [278].

Le personnage de central du roman est issu d'une rencontre que l'auteur aurait faite pendant une de ses périodes de débauche et de fréquentation des maisons closes (1930?). Il y avait rencontré Violette, une prostituée pour laquelle il s'est ruiné en essayant de la sauver, selon le témoignage de Diane Bataille[65]. Bataille y développe une pensée commune avec Freud qu'il a présentée dans un article[279] comme « un novateur aussi important que Hegel[280]. » Avec Freud, Bataille voit dans le sacré « l'intouchable, ce qui est frappé d'interdit, parce que trop bas ou trop haut » Madame Edwarda est une putain trop basse, mais elle représente l'image de Dieu, trop haut[278]. L'érotisme de Bataille est toujours décrit de manière très angoissante, voire tragique. À l'exception de la première version de L'Histoire de l'œil, il n'y a pas un récit où les amants ne soient pas mêlés à un rituel mortuaire[281]. Madame Edwarda ne fait pas exception : la gêne, la douleur, l'accablement et la mort font partie du plaisir sexuel. Edwarda se révèle pour ce quelle est : Dieu[230].

« Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les “guenilles” d'Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie, comme une pieuvre répugnante. Je balbutiai : — Pourquoi fais-tu cela ? — Tu vois, dit-elle, je suis Dieu[282]. »

Le narrateur (Bataille ?) n'est pas celui qui a besoin de la mort comme dans Histoire de l'œil, il est la mort-même. Edwarda, vérité abjecte (un porc) est une vérité tendre, comme le livre qui se veut abject et tendre. Edwarda est Dieu révélé mort[283].

En 1950 que Georges Bataille publie L'Abbé C. à partir duquel se sont établis de multiples parallèles bien qu'il « n'y ait jamais lieu de comparer ou de mesurer ensemble deux pensées, comparer ou mesurer a, en l'occurrence, la signification de la négation de toute pensée[284]. » Jean-Louis Cornille le rapproche de La Dame de pique, nouvelle fantastique de Pouchkine dans laquelle deux frères, dont l'un, religieux, se prénomme Robert, et dont la publication en français coïncide avec l'écriture de l'Abbé C[285]. L'abbé Robert C. est peut-être aussi une allusion au traître Robert Alesch qui a été fusillé en 1949 pour avoir dénoncé un réseau de résistants dont Samuel Beckett faisait partie[285], tout comme le fait l'abbé C. dans le livre de Bataille, à la différence que l'Abbé C. ne dénonce pas les résistants mais uniquement ceux qu'il aime. Dans une lettre à Georges Lambrichs, Bataille se défend « d'avoir traité des problèmes de la résistance, d'avoir fait l'apologie de la délation et d'avoir connu un abbé qui ressemblât à l'Abbé C.[286]. »

Réception

Après avoir été rejeté, violemment attaqué de son vivant, puis soutenu vers la fin de sa vie par un petit groupe d'intellectuels, Bataille est désormais un penseur reconnu dans le monde entier. L'importance de la bibliographie des ouvrages sur ses écrits donne une idée du « nombre d'universitaires qui se sont penchés sur son œuvre, et du nombre de colloques universitaires qui ont donné lieu à des publications (la chose eût sans doute fait sourire Bataille)[287]. » Selon Pierre Prévost : « Il semble que l'on soit quand même encore plus nombreux à l'étudier qu'à le lire[221]. » En 1997, à l'occasion de la célébration des cent ans de la naissance de Bataille, Eric Loret, dans Libération, souligne encore la « quantité de gloses que les essais, poésies et récits de Bataille ne cessent de sécréter. [288] » C'est aussi l'avis de ses biographes modernes comme Michel Surya[note 34], que Michel Leiris critique encore dans un entretien donné en 2015 à Bernard-Henri Lévy[289], ou de Francis Marmande[note 35], qui ont pourtant rendu sa compréhension et sa lecture plus faciles[290].

En France

Les premières critiques négatives de l'œuvre de Bataille commencent avec les querelles entre les surréalistes et les « excommuniés » d'André Breton qui, dans le Second manifeste du surréalisme malmène pratiquement tous ses « excommuniés. » Outre des divergences quant à l'interprétation de l'œuvre de Sade, Breton reproche à Georges Bataille, entre autres, une phobie pathologique de ce que « l'idée » puisse prendre une « tournure idéologique », ou encore un abus d'adjectifs comme « souillé », « sénile », « rance », « sordide », « égrillard », « gâteux », et d'une manière générale sa malhonnêteté[291] qu'il illustre par l'exemple de l'article Apocalypse de Saint-Sever paru dans le no 2 de la revue Documents [292] et qui serait « le type parfait de faux témoignage [...] car prêter une apparence humaine à des éléments architecturaux [...] est encore, et rien de plus, un signe classique de psychasthénie »[293]. Bataille réplique en attaquant violemment Breton avec un article, « Le Lion châtré », paru dans un brûlot collectif intitulé Un Cadavre (1930), dans lequel Bataille traite Breton de « vieille vessie religieuse »[note 36], l'idée du « lion châtré » étant de présenter Breton comme un « futur mort », le « mort en puissance » qu’il est. Ce pamphlet est d'un extrême violence selon Maurice Nadeau : « Ils vont jusqu'à enterrer le surréalisme[294]. » Il marque aussi la venue de nouvelles forces dans le camp de Breton, parmi lesquels Salvador Dalí qui répond à Bataille avec un article, « L'âne pourri », paru dans Le Surréalisme au service de la révolution. Il y met en cause entre autres « [...] les idées matérialistes de Georges Bataille, mais aussi, en général tout le vieux matérialisme que ce monsieur prétend sénilement rajeunir en s'appuyant gratuitement sur la psychologie moderne[295]. »

D'autres critiques négatives vont suivre. Quelques années plus tard, Bataille subira le « feu roulant » de ses anciens compagnons de route, lors de la publication en janvier 1933 de son texte La Structure psychologique du fascisme, paru dans La Critique Sociale n°10 [296], qui fait écho à La Notion de dépense, article paru quelques mois plus tôt dans la même revue[218] ,[297], [note 37] , puis lors de la parution de Madame Edwarda et ensuite de Le Bleu du ciel. Ces deux derniers sont l'occasion pour ses détracteurs de mettre en cause sa position intellectuelle et politique, à divers degrés et diverses époques, ce qui le laisse désemparé[113]. Boris Souvarine l'accuse d'être « détraqué sexuellement », « libidineux », et antisémite[248]. Pierre Klossowski le tient pour un « pornogaphe [298]. »

Le critique le plus virulent est sans doute Jean-Paul Sartre qui rédige, à la parution de L'Expérience intérieure, en 1943, une critique cinglante en trois volets [note 38],[299]. Il déclare ironiquement que Bataille a inventé une forme neuve : l'« essai-martyre »[300], il tourne en dérision « l'invitation à se perdre » dans L'Expérience intérieure : « D'autant qu'on en revient. Car enfin M. Bataille écrit, il occupe un poste à la Bibliothèque Nationale, il lit, il fait l'amour, il mange. [301]. » Chez Bataille, il y a selon Sartre une tentative d'exprimer par un discours rationnel, percé d'extases lyriques, une expérience qui se refuse par essence à la logique[302]. Bataille est encore accusé de n'être ni philosophe, ni savant[303]. Toujours selon Sartre, le « scientisme » de Bataille, c'est-à-dire le cas que celui-ci fait des vérités de la science (l'homme est un amas de molécules vouée à la mort...), le fait sans cesse sortir de son « expérience intérieure », ce qui provoque des contradictions que Bataille attribue à la nature humaine[304]. Sur le rire de Bataille Sartre écrit : « Ce rire de Bataille, nous le reconnaissons : ce n'est pas le rire blanc et inoffensif de Bergson. C'est un rire jaune […], amer et appliqué[305]. » En résumé, Sartre considère Bataille comme un fou et un malade : « Le reste est l'affaire de la psychanalyse »[306], reprenant ainsi les arguments déjà émis par Breton. À cela Bataille répond dans un appendice intitulé « Défense de l’expérience intérieure »[307], qu'il publie dans son livre suivant Sur Nietzsche (1945)[308]. Sur la confrontation Sartre/Bataille, la thèse de doctorat de Chunming Wang du publiée sur Hyper articles en ligne développe les réponses de Bataille aux attaques de Sartre en s'appuyant sur divers exégètes de L'Expérience intérieure et de la pensée des deux auteurs [309].

Après la mort de Georges Bataille en 1962, la connaissance de ses œuvres reste longtemps limitée à un cercle restreint d'intellectuels, cet auteur n'étant que très peu lu dans le grand public[310]. Il est aussi très peu reconnu par la critique littéraire comme le souligne Marguerite Duras qui lui a rendu hommage en 1958 dans un article « À propos de Georges Bataille »: « La critique au seul nom de Bataille s’intimide. Les années passent : les gens continuent de vivre dans l’illusion qu’ils pourront un jour parler de Bataille... Ils mourront sans oser, dans le souci extrême où ils sont de leur réputation, affronter ce taureau [311]. » Malgré l'hommage rendu par un petit groupe d'intellectuels dans la revue bimestrielle La Ciguë, en janvier 1958[312], entièrement consacrée à Bataille, avec les signatures notamment de René Char, Marguerite Duras, Jean Fautrier, Michel Leiris, André Malraux, André Masson, Jean Wahl, et celui du numéro spécial de la revue Critique en 1963, qui fait date puisqu'il réunit les signatures de Roland Barthes, Maurice Blanchot, Jean Bruno, Michel Foucault, Pierre Klossowski, Michel Leiris, André Masson, Alfred Métraux, Jean Piel, Raymond Queneau, Philippe Sollers, Jean Wahl, il faut encore attendre 1972 pour que Bataille soit plus largement connu grâce au groupe Tel Quel[313]. Notamment grâce à Philippe Sollers qui dirige le Colloque de Cerisy autour de Bataille et Antonin Artaud[314]. L'hommage à Georges Bataille est publié en 1973 dans le Volume I des actes du colloque en collection 10/18[315] Il est alors tenu en haute estime dans les milieux avant-gardistes et underground dont Susan Sontag fait partie. Elle fait l'éloge de Madame Edwarda et de Histoire de l'œil (qu'elle est une des premières à rapprocher du livre de Pauline Réage, Histoire d'O[316]), et lit attentivement l'œuvre de Georges Bataille[317].

Dans les années 1970, le rayonnement de Bataille dans les cercles intellectuels coïncide avec deux phénomènes. Le premier est lié à ce que l'on a appelé la « révolution sexuelle post Mai 68 » et à un regain d'intérêt pour l'érotisme, dû en partie aux thèses de Wilhelm Reich sur la sexualité déculpabilisée ou à celles de Herbert Marcuse dont le livre Éros et civilisation sous-titré contribution à Freud, rejette la pulsion de mort liée à la sexualité[318]. Le deuxième phénomène est lié au changement des mentalités qui s'est accentué avec la laïcisation et la réduction des rituels religieux de la mort conçus comme facteurs de socialisation[319]. S'il est encore contesté malgré tout par les « libérateurs du sexe » parmi lesquels Gérard Zwang dans La Fonction érotique qui ont pris ses textes au pied de la lettre [320], il reste que Bataille est lu au bon moment, en particulier Histoire de l'œil, par les intellectuels influencés par ceux de la Beat Generation[321].Toutefois, la réception décisive de Bataille ne commence vraiment que dans les années 1970-1980, dans le contexte du poststructuralisme et dans la foulée notamment de Jacques Derrida, Jean Baudrillard, Julia Kristeva, Michel Foucault, Jean-François Lyotard en France[322]. À la même époque, ce sont surtout les essais de Michel Surya, qui signe en 1987 la première biographie de Bataille (Georges Bataille, la mort à l'œuvre), Denis Hollier (La Prise de la Concorde. Essais sur Georges Bataille, 1974), Francis Marmande (Georges Bataille politique, 1985), entre autres, qui offrent les premières véritables analyses de l'œuvre et inaugurent de nouvelles recherches. Au-delà de ce champ plus ou moins universitaire, la réception de Bataille doit évidemment beaucoup aux écrits de certains de ses plus proches amis, notamment Maurice Blanchot (Faux pas, 1943 ; L'Entretien infini, 1969 ; L'Amitié, 1971 ; La Communauté inavouable, 1983), Michel Leiris (À propos de Georges Bataille, 1988) ou Michel Fardoulis-Lagrange (G.B. ou un ami présomptueux, 1969).

La publication chez Gallimard des Œuvres complètes de Bataille en douze volumes a commencé en 1970, avec une préface de Michel Foucault qui écrit[note 39] :

« On le sait aujourd’hui : Bataille est un des écrivains les plus importants de son siècle [...] Nous devons à Bataille une grande part du moment où nous sommes; mais qui reste à faire, à penser [...][323]. »

Dans les autres pays

La réception de Bataille « en Angleterre » en 1953 aurait pu être considérée comme la première si elle avait réellement eu lieu en Angleterre. Vincent Teixeira, évoque la traduction de L'Abbé C. en japonais par Shin Wakabayashi (1957) comme une des premières traductions de Bataille à l'étranger, « après toutefois celles parues en Angleterre d’Histoire de l’œil, sous le pseudonyme de Pierre Angélique et intitulée A Tale of satisfied Desire (1953), et de Lascaux et Manet (1955) »[324]. En réalité, il ne s'agit pas d'une parution en Angleterre mais en France et en Suisse, en langue anglaise. Histoire de l'œil, publiée sous le titre A Tale of satisfied desire est une commande passée à l'écrivain américain Austryn Wainhouse par Maurice Girodias, propriétaire de Olympia Press, Paris. La version « anglaise » est éditée en France par Olympia press, sous le pseudonyme de Pierre Angélique, parce que Girodias voulait brouiller les pistes, redoutant les poursuites comme celles qu'avait subies Jean-Jacques Pauvert pour quatre éditions de DAF de Sade[155]. Le traducteur avait lui-même pris un pseudonyme pour écarter les soupçons (Audiart) ; en 1955, c'était Skira qui proposait une version anglaise des études de Bataille sur Manet et Lascaux[325]. L'année suivante, Madame Edwarda paraissait encore en anglais chez Olympia press (Paris), sous le titre The Naked Beast at Heaven's Gate, avec la préface de Georges Bataille parue la même année chez Pauvert. Aucune de ces parutions ne fit connaître Bataille dans le monde anglophone. Il fallut attendre la traduction américaine de 1977 pour que Story of the eye (traduction de Joachim Neugroschel) retrouve son œil dans le titre. Michel Leiris s'était élevé contre sa disparition en anglais, déplorant que, dans A Tale of satisfied desire, Histoire de l'œil, « qui a le mérite d'indiquer en noir sur blanc le ressort de l'histoire : satisfaire le désir, ne soit plus plus éclairé par le mot « œil » comme par un louche fanal[326]. »

Au Japon, L'Abbé C. est traduit en 1957 sous le titre La Nuit de fascination[327], par Shin Wakabayashi (né en 1929), préfacée par Tarō Okamoto. D'autres traductions vont suivre : La Littérature et le Mal, L'Érotisme (1959), Les Larmes d'Eros (1964)[327]. Bataille est particulièrement admiré par Yukio Mishima qui rédige, après la traduction de L'Érotisme (1959) par Junsuké Muro[328], un article intitulé L'Érotisme (Erochishizuma)[329]. L'écrivain japonais est surtout fasciné par le rapport entre l'éros et la mort, thème qui se retrouve ensuite tout au long de son œuvre[330]. Toutefois sa nouvelle Patriotisme (1966), dont il explique le motif dans l'article L'incident du 26 février et moi en se référant à Bataille, révèle un écart entre le monde du « samouraï » et celui de Bataille[331]. De 1969 à 1975, la maison d'édition Futami shobô fait paraître « les Œuvres de Bataille en quinze volumes », publication qui, selon Yoshikazu Nakaji, est accélérée au Japon par celle des œuvres complètes chez Gallimard [332], en même temps que des traductions de Foucault, Derrida, Deleuze. En 1973, la deuxième traduction de L'Érotisme par Tatsuhiko Shibusawa, grand spécialiste de l'érotisme et de Sade, « devait contribuer beaucoup à la renommée de Bataille au Japon[327]. » Selon Tatsuo Satomi « c'est surtout vers la fin des années 1960, marquée ici [au Japon] par les révoltes étudiantes, qu'il est devenu un des maîtres à penser des contestataires japonais. »[333],[note 40] Si entre 1975 et 1985, Bataille n'a plus été considéré comme le plus frappant et le plus novateur des penseurs contemporains au Japon[334], il a connu un regain d'intérêt à partir de 1986, avec la traduction par Osamu Nishitani de quatre conférences prononcées par Bataille entre 1951 et 1953 sur la question du non-savoir[335]. Et surtout à partir de 1996[335], à la suite de la parution de La Tentation de Nietzsche : comment Bataille a-t-il lu Nietzsche ? par Hiroshi Yoshida[note 41]. La jeune génération de chercheurs s'est attachée en particulier à des écrits épars, des articles, des œuvres inachevées[336]. Yoshikazu Nakaji précise : « la réception scientifique de Bataille au Japon est récente : son œuvre est entrée dans la phase d'une vraie recherche qui, sans nier toute charge émotive, s'assigne pour but de cerner patiemment le fondement et la portée de cette pensée sans pareille. » [337]

Aux États-Unis, après la traduction de Histoire de l'œil par Joachim Neugroschel en 1977, l'hommage des intellectuels de langue anglaise n'a pas été immédiat, malgré les deux essais de Susan Sontag sur le thème The Pornographic imagination, et d'un autre de Roland Barthes : The Metaphor of the eye publié chez Marion Boyars à Londres[338]. Il a fallu attendre l'édition Penguin Books en 1982 pour que Bataille cesse d'être un écrivain confidentiel[338]. À compter de ce moment, les traductions de Bataille ont été faites selon un rythme soutenu autant que celles de Breton, Camus ou Sartre[339]. Michael Richardson a aussi contribué à le faire connaître avec une biographie et une compilation de textes Georges Bataille Essential Writings, 1998[note 42]. Dès 1979, Bataille faisait l'objet d'un culte chez l'écrivaine Kathy Acker (1947-1997), féministe, pro-sexe, et icône de la sous culture punk[340]. Elle s'est en particulier intéressée à Colette Peignot dont elle a fait un personnage de son roman Don Quichotte. Ce qui était un rêve (1986), rapportant l'œuvre au récit posthume Ma Mère (1966), disponible en anglais (traduit par Austryn Wainhouse, chez l'éditeur londonien Jonathan Cape)[341]. Kathy Acker dont le principal éditeur américain est Grove Press où est parue la traduction de Madame Edwarda, en arrive à s'identifier à Laure[342]. Sa référence la plus évidente à Bataille se trouve dans la reprise du titre Ma Mère : elle publie en 1994 My Mother, Démonology ?, avec un recours très fréquent à la scatologie et l'obscénité, dont il paraît impossible de donner un résumé conventionnel, puisque même la présentation en quatrième de couverture ne reflète pas le contenu. Ce n'est pas par son titre, mais par son contenu que ce livre se rapproche de Bataille, faisant comme lui « un usage, extrême, excessif, excédant, de la littérature[343]. » Gilles Ernst et

« Un demi siècle après sa mort, Georges Bataille est devenu aux États-Unis l'un des intellectuels français les plus influents de l'ère contemporaine[341] »

En Italie, où la première traduction fut celle de L'Érotisme en 1962[note 43], Bataille est également reconnu dans les milieux intellectuels, en particulier grâce à Mario Perniola, qui a publié en 1977 Georges Bataille e il negativo (Georges Bataille et le négatif), puis en 1982 L'Instant éternel, Bataille et la pensée de la marginalité, Marina Galletti[344], professeure de philosophie à l'Université de Rome III[345], auteur de La comunità impossibile di Georges Bataille. Da masses ai difensori del malequi (2008) et qui a mis au jour de nombreux documents des années 1930, textes et lettres pour la plupart inédits, dans L'Apprenti sorcier, et aussi Jacqueline Risset, qui a dirigé en 1987 l'ouvrage collectif Georges Bataille: il politico e il sacro.

Plusieurs autres pays ont accueilli les écrits de Georges Bataille, grâce à des traductions et essais critiques, dont rend compte un numéro spécial de la revue Critique (no 788-789, janvier-février 2013, Les Éditions de Minuit) intitulé « Georges Bataille. D'un monde l'autre », au sommaire duquel sont annoncées les contributions de :

« Marcus Coelen pour la réception de Bataille en Allemagne, Stefanos Geroulanos, pour les pays anglophones, Yves Hersant pour l’Italie, suivi d'un entretien avec Franco Rella et Susanna Mati, Nakaji Yoshikazu pour le Japon, Elena Galtsova pour la Russie[346]. »

Si elle a influencé plusieurs écrivains, et est devenue un sujet de recherches pour les universitaires, pour autant, l'œuvre de Bataille reste peu lue du grand public, ainsi que l'indique la quatrième de couverture de la réédition de l'essai Georges Bataille, la mort à l'œuvre de Michel Surya : « plus souvent cité que réellement lu, cet auteur exigeant, peut-être même intimidant, semble de nos jours encore confiné dans une marge dont certains craignent de ne pas avoir la clé, quand d’autres pensent lui être fidèles en le réduisant à des provocations puériles[347]. »

Œuvre

Principaux ouvrages et articles

Signature de Georges Bataille

Bataille a usé de nombreux pseudonymes pour signer ses ouvrages : Troppmann (W.-C.), Lord Auch pour Histoire de l'œil, Pierre Angélique pour Madame Edwarda, Louis Trente pour Le Petit, et Dianus pour un texte intitulé « La Nuit », dans Le Coupable et Julie. Ceci est une manière à la fois de contourner la censure et d'être « hors de soi », d'échapper au moi et à la généalogie familiale : « J'écris pour oublier mon nom »[note 44], dira-t-il.

  • Les monnaies des grands Mogols, Paris, J. Florange éditeur,
  • Histoire de l'œil, sous le pseudonyme de Lord Auch, avec huit lithographies anonymes (André Masson), sans nom d'éditeur (René Bonnel), 1928 ; nouvelle version, dite de « Séville 1940 », illustrée par six gravures à l'eau-forte et au burin par Hans Bellmer, sans nom d'éditeur (K. éditeur), 1947 ; troisième édition, datée de 1941 et dite de « Burgos » (lieu d'édition présumé), sans mention de nom d'éditeur (Jean-Jacques Pauvert), 1951 ; réédition Paris, J.-J. Pauvert, 1967 (Rééd. U.G.E., Coll. 10/18).
  • Un cadavre. Premiers écrits, 1922-1940 (préf. Michel Foucault), Paris, Gallimard, coll. « Œuvres complètes », — édition sous la direction de Denis Hollier comprenant « Le lion châtré », « Histoire de l’œil », « L’anus solaire », « Sacrifices » et articles divers
  • L'Anus solaire, illustré de pointes sèches d'André Masson, Paris, Éditions de la Galerie Simon, 1931.
  • « La structure psychologique du fascisme », La Critique sociale, no 10,‎ (lire en ligne). Republié dans Hermès, no 5, 1989
  • Sacrifices (ill. André Masson : eaux-fortes), Paris, G.L.M.,
  • Madame Edwarda, sous le pseudonyme de Pierre Angélique, éditions du Solitaire (Robert Chatté), 1941 (édition dite de 1937) ; version revue par l'auteur et enrichie de trente gravures de Jean Perdu (Jean Fautrier), éditions du Solitaire, 1945 (édition dite de 1942) ; réédition sous le même nom, avec une préface de Georges Bataille, Paris, J.-J. Pauvert, 1956 ; nouvelle édition sous le nom de Georges Bataille, avec douze planches gravées à la pointe et au burin par Hans Bellmer, Paris, éditions Georges Visat, 1965.
  • Le Petit, sous le pseudonyme de Louis Trente, s.e. (Georges Hugnet), 1943 (édition dite de 1934) ; réédition Paris, J.-J. Pauvert, 1963.
  • L'Expérience intérieure, Paris, Gallimard, coll. « Les essais »,
  • Le Coupable, Paris, Gallimard, coll. « Les essais »,
  • L'Archangélique, Paris, Messages, 1944 ; réédition sous le titre L'Archangélique et autres poèmes, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 2008.
  • Sur Nietzsche, volonté de chance, Paris, Gallimard,
  • L'Orestie, Paris, Éditions des Quatre-Vents,
  • Dirty, Paris, Fontaine, coll. « L'âge d'or », [note 45]
  • L'Alleluiah, catéchisme de Dianus, avec trois dessins originaux de Jean Fautrier, Paris, Librairie Auguste Blaizot, 1947.
  • Méthode de méditation, Paris, Éditions Fontaine, 1947 ; repris dans la réédition de L'Expérience intérieure, Paris, Gallimard, 1954.
  • Histoire de rats, journal de Dianus, avec trois eaux-fortes de Alberto Giacometti, Paris, Éditions de Minuit, 1947.
  • La Haine de la poésie, Paris, Éditions de Minuit,
  • Théorie de la religion, Paris, Gallimard, 1948 ; réédition présentée par Thadée Klossowski, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1973.
  • La Part maudite, précédé de La notion de dépense (1933), avec une introduction de Jean Piel, Paris, Éditions de Minuit, coll. « L'Usage des richesses », 1949 ; réédition Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1967.
  • Éponine, Paris, Éditions de Minuit,
  • « La scissiparité », Les Cahiers de la Pléiade, Gallimard,‎
  • L'Abbé C., Paris, Éditions de Minuit,
  • L'Amour d'un être mortel, paru dans Botteghe Oscure, cahier VIII, p. 105-115 (Rome, novembre 1951), republié par Rue des Cascades, 2012.
  • La peinture préhistorique. Lascaux, ou la Naissance de l'art, Genève, Skira, [348]
  • Manet, Genève, Skira, coll. « Le goût de notre temps »,
  • « Le paradoxe de l'érotisme », Nouvelle revue française, no 29,‎
  • Le Bleu du ciel, Paris, Jean-Jacques Pauvert, (écrit en 1935)
  • L'Érotisme, Paris, Éditions de Minuit,
  • La Littérature et le mal, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », (1re éd. 1957)
  • Les Larmes d'Éros, Paris, Jean-Jacques Pauvert, coll. « Bibliothèque internationale d'érotologie », [note 46]
  • L'Impossible, Paris, Éditions de Minuit, 1962 (première parution en 1947 sous le titre La Haine de la poésie, suivi de Dianus et de L'Orestie).
  • Le Procès de Gilles de Rais, plumitif latin traduit par Pierre Klossowski, introduction de Bataille, Paris, Club Français du Livre, 1959 ; réédition Paris, Pauvert, 1965.
  • Ma mère, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1966 (posthume et inachevé) ; réédition 1973, réédition 2004 10/18, réédition 2012, 128 pages (ISBN 978-2264059901)
  • Le Mort, édition de luxe, Au Vent d'Arles, avec neuf gravures d'André Masson, 1964 ; Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967 (écrit entre 1942 et 1944, posthume).
  • Œuvres complètes, Paris, Gallimard, XII volumes, 1970-1988.
  • Romans et récits, préface de Denis Hollier, sous la direction de Jean-François Louette, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2004.
  • La Sociologie sacrée du monde contemporain, présentation de Simonetta Falasca Zamponi, Paris, Lignes-Léo Scheer, 2005.
  • Charlotte d'Ingerville suivi de Sainte, préface de Michel Surya, Paris, Lignes-Léo Scheer, 2006.
  • La Structure psychologique du fascisme, présentation de Michel Surya, Paris, Lignes, 2009.
  • Discussion sur le péché, présentation de Michel Surya, Paris, Lignes, 2010.
  • Le Souverain, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana, 2010.
  • L'Anus solaire suivi de Sacrifices, Paris, Lignes, 2011.
  • La notion de dépense, présentation de Francis Marmande, Paris, Lignes, 2011.
  • La Souveraineté, Paris, Lignes, 2012.
  • Par-delà la colline ou l'instant (extrait de Le Coupable), dessins de Claude Stassart-Springer, Vézelay, Éditions de la Goulotte, 2012.
  • La Valeur d'usage de D.A.F de Sade, postface de Mathilde Girard, Paris, Nouvelles Éditions Lignes, 2015. (ISBN 978-2355261398)
  • La Limite de l'utile, préface de Mathilde Girard, Lignes, Paris, 2016.
inédits
  • Georges Bataille, Une Liberté souveraine, textes, entretiens, témoignages, hommages, documents. Catalogue de l'exposition du centième anniversaire, Orléans, édition établie et présentée par Michel Surya, éditions de la ville d'Orléans/Fourbis, 1997
  • L'Apprenti Sorcier, textes, lettres et documents (1932-1939) rassemblés, présentés et annotés sous la direction de) Marina Galletti Marina Galletti, Paris, Éditions de la Différence, coll. « Les Essais », 1999.
  • À propos de L'Homme révolté d'Albert Camus, lire en ligne Bataille à propos de L'Homme révolté d'Albert Camus, « Le temps de la révolte »

Correspondance

  • Georges Bataille, Lettres à Roger Caillois. 4 août 1935-5 février 1959, présentées et annotées par Jean-Pierre Le Bouler, préface de Francis Marmande, Rennes, Éditions Folle Avoine, 1987.
  • Georges Bataille - Pierre Kaan, Contre-attaques : gli anni della militanza antifascita 1932-39, corrispondenza inedita con Pierre Kaan et Jean Rollin et altre lettere e documenti, édition établie par Marina Galletti, Roma, Edizioni Associate, 1995 (avec les textes originaux en français).
  • Georges Bataille, Choix de lettres 1917-1962, édition établie, présentée et annotée par Michel Surya, Paris, Gallimard, 1997.
  • Georges Bataille - Michel Leiris, Échanges et correspondances, édition établie et annotée par Louis Yvert, postface de Bernard Noël, Paris, Gallimard, coll. « Les inédits de Doucet », 2004.
  • Georges Bataille - Éric Weil, À en tête de Critique. Correspondance 1946-1951, édition établie, présentée et annotée par Sylvie Patron, Paris, Lignes, 2014.
  • Georges Bataille - Georges Ambrosino, Correspondance, Meurcourt, Éditions les Cahiers (à paraître).

Filmographie

Comme acteur
Comme scénariste

Bibliographie de référence

Article détaillé : Bibliographie sur Georges Bataille.

Notes et références

Notes

  1. Le jour exact du décès varie selon les biographes : Michel Surya donne le 8 juillet au matin, p. 562. Marina Galletti, le 9 juillet, ainsi que la mention marginale portée sur son acte de naissance, la BNF et une majorité de documents. Il semble que Michel Surya ait pris un raccourci dans sa formulation. Toutefois, pages 562 et 679, Surya précise qu'aucun de ses amis, ni membre de sa famille n'assistaient à son enterrement, Marina Galletti donne une autre version. Il est préférable de garder les deux versions puisqu'elles sont imprimées et présentes en librairie.
  2. Contre attaque publié chez Ypsilon Éditeur
  3. Mais dans le cas d'un baptême en 1898, pourquoi tant de biographies parlent de sa conversion au catholicisme ? Voir Georges Bataille & André Breton « Contre-Attaque » Union de lutte des intellectuels révolutionnaires, Les Cahiers et les autres documents 1935-1936, préface Michel Surya aperçu en ligne, Les Éditions de Minuit, présentation de la chronologie lire en ligne, Encyclopædia Universalis lire en ligne
  4. Il écrit par exemple dans Méthode de méditation cette phrase devenue célèbre : « ce que j'enseigne (s'il est vrai que...) est une ivresse, ce n'est pas une philosophie : je ne suis pas un philosophe mais un saint, peut-être un fou. », OC V, p. 218.
  5. orthographié Ivan Goll par Maurice Nadeau p. 50
  6. La liste des exclus en 1929 comprend Artaud, accusé de « gloriole », Carrive, « terroriste gascon », Delteil, « ignoble », Gérard, « imbécilité congénitale », Limbour, « scepticisme et coqueterie littéraire », Masson, « mégalomanie et absentéisme », Soupault, « infamie totale », Vitrac, « souillon des idées », Baron, « ignorance crasse », Duchamp, « scepticisme », Ribemont-Dessaignes, « auteur d'odieux petits romans policiers », Picabia, collaboration à Bifur, « tous fumistes, intrigants et révolutionnaires mal intentionnés ». André Breton, Entretiens.152, et Second manifeste du surréalisme, pages 85 à 107
  7. La première série en 1929 comprend sept numéros d'avril à décembre, avec une interruption e juillet-août, la seconde en 1930, huit numéros, la troisième série, composée d'un seul numéro paraît le , la quatrième série a un seul numéro paru le , mais les deux dernières séries faites en absence de Bataille présentent peu d'intérêt Laffont-Bompiani, 6 volumes + annexe, tome II, notice :Documents, p. 427
  8. L'œuvre Minotaure comprend cinq séries de 1928 à 1936, (chaque série donnant lieu à plusieurs éditions): Le Minotaure courant, les amours du Minotaure, Pierre Daix p. 590, le Minotaure au javelot, le Minotaure aveugle, La Minotauromachie Daix, p. 591, Le Minotaure en déménagement Daix p. 592
  9. Jean Piel réserve une réponse cinglante à Souvarine dans le n°444 de la revue Critique de mai 1984 dans un article intitulé Quand le vieil homme trempe sa plume dans le fiel, Bernard Sichère p. 68
  10. Textes parus aux éditions Ypsilon en mars 2013.
  11. Selon Michel Surya, « Nietzsche [est] le seul dans la communauté duquel [Bataille] ait vraiment vécu [...] Acéphale, entreprise convulsive, tragique - « monstrueuse » dira-t-il même après coup [...] mais nommément nietzschéenne », Sainteté de Bataille, Éditions de l'éclat, 2012, p. 11.
  12. Une partie de ses écrits a été publiée après sa mort, en 1939, sous le titre Le Sacré, grâce à Bataille et Michel Leiris. En 1971, Jean-Jacques Pauvert publie la majorité de ses textes dans Écrits de Laure, avec le texte que Bataille lui a consacré, « Vie de Laure ».
  13. Des cahiers, édités par les éditions Les Cahiers, consacrés à Colette Peignot ont été fondés en 2011.
  14. Dessins reproduits et présentés dans un article de Jan Ceuleers, « René Magritte illustrateur de Madame Edwarda », Cahiers Bataille, no 2, Éditions les Cahiers, 2014, p. 147-175
  15. Les autres signataires sont : Noël Arnaud, Charles Boquet, Jacques Bureau, Jean-François Chabrun, Paul Chancel, Aline Gagnaire, Jean Hoyaux, Laurence Iché, Félix Maille, J.V. Manuel, Pierre Minne, Marc Patin, André Poujet, Jean Renaudière, Boris Ryba, Gérard de Sède, Jean Simonpoli. Surya p.380.
  16. Messages est dirigée à partir de 1938 par Jean Lescure, le secrétaire de Jean Giono, en remplacement de André Silvaire.
  17. Michel Fardoulis-Lagrange rendra hommage à Bataille dans un ouvrage publié en 1969 au Soleil Noir, G.B. ou un ami présomptueux.
  18. Son mari Eugène Kotchouby de Beauharnais issu de l'aristocratie russe, vivant en Allemagne est considéré comme réfugié.
  19. 16 pays étaient alors réunis à Paris. De cette réunion nait en avril 1948 l'OCDE. D'avril à décembre 1951 les États-Unis ont fourni à l'Europe, de 1948 à 1951, douze milliards de dollars pour 5/6e sous forme de don, et 1/6 sous forme de prêt. Michel Surya p. 657
  20. Née à Victoria, dans l’île de Vancouver, le 4 juin 1918, elle est la fille d’Helen Pearce, et du prince Eugène Kotchoubey de Beauharnais (1894-1951). Elle a épousé en premières noces à Georges Snopko, en 1939, dont elle a eu Catherine. Elle le quitte pour Georges Bataille. De cette nouvelle union naîtra Julie Bataille le 1er décembre 1949. Par sa famille paternelle Diane descendait de Joséphine Tasher de la Pagerie et de son fils Eugène de Beauharnais. De plus sa grand-mère, Daria de Beauharnais, comtesse de Leuchtenburg, était la petite-fille de Maryia Nikolaievna Ramanov, grande-duchesse de Russie, qui avait épousé Maximilien de Beauharnais, troisième duc de Leuchtenburg
  21. Leiris a participé au mouvement surréaliste et cofondé avec Bataille le Collège de Sociologie destiné à étudier les manifestations du sacré dans l’existence sociale. Bataille lui a dédié L’Érotisme, édité en 1957, et Leiris a fait paraître, en 1988, aux éditions Fourbis, À propos de Georges Bataille.
  22. exemple :L’ouvrage de Vanessa Fauchier ‘’La Tauromachie comme expérience dionysiaque chez Georges Bataille et Michel Leiris, 2002
  23. Accordée en février 1961, cette interview est parue dans le no 510 du 23 mars de la même année
  24. À propos de sa dernière tentative de collaboration et rupture, celle avec Maurice Girodias avec qui il a eu le projet de créer la revue Genèse, Surya conclut « il semble décidément que la solitude n'ait pas été évitable » Surya 1992, p. 590
  25. dont il est amplement fait usage ici et sur des textes annexes comme L'Abbé C., ou Le Bleu du ciel
  26. La phrase intégrale de l'entretien est la suivante : « Évidemment, ce que j'ai à dire est tel que son expression a plus d'importance pour moi que le contenu. La philosophie est, en général, une question de contenu et je fais, pour ma part, davantage appel à la sensibilité qu'à l'intelligence ; et dès ce moment, c'est l'expression, par son caractère sensible qui compte le plus. D'ailleurs ma philosophie ne pourrait en aucune mesure s'exprimer dans une forme qui ne soit pas sensible ; il n'en resterait absolument rien. C'est seulement à partir du moment où je donne une forme qui pourrait passer pour passionnée, qui peut aussi passer pour noire... mais je préfère dire que je suis un philosophe heureux parce que je ne crois pas être plus noir que Nietzsche lire en ligne section le coupable à Vézelay»
  27. Sichère dans cet ouvrage s'appuie fréquemment sur Michel Surya, édition 1987 cité p. 68,71,81,84,91,98,107 et autres
  28. C'est la première proposition de pensée que Bataille nous lègue, je dis que cette pensée nous est léguées par delà la double pensée courte que la révolution russe comme évènement est annulée par ce qu'on appelle un peu vite l'écroulement du communisme-Sichère p. 113
  29. publiée en 1928 sous le pseudonyme « Lord Auch », sans nom d'éditeur, la première édition signée Georges Bataille n'est parue qu'en 1967, soit après la mort de Bataille et quarante ans après que le livre a été écrit, Surya p. 130
  30. L'un est intitulé Triunfo de la muerte et l'autre Finis gloria mundis, ils pourraient venir en sous-titre d'Histoire de l'œil selon Michel Surya p. 126
  31. Quand je fus traité de nouveau mystique je pouvais me sentir victime d'une erreur vraiment folle, mais quelle que fut la légèreté de celui qui la commit, je savais bien, au fond, que je ne l'avais pas volé La Valeur d'usage de D.A.F de Sade OC II, 1976 p. 582
  32. des rôles que Michel de Certeau a analysés dans La Fable mystique XVIe-XVIIe siècle, 1982 ,t.I Gallimard cité par Sarah Lacoste p. 47
  33. Michel Surya, Sainteté de Bataille, éditions de l'Éclat, 2012, 220 p., (ISBN 2841622916)
  34. Georges Bataille, la mort à l'œuvre, Librairie Séguier, 1987 558-622 pages, réédité aux éditions Gallimard en 1992 et 2002 dans la collection Tel, mis à jour et augmenté 704 pages
  35. Le Pur bonheur, Georges Bataille, éditons Lignes, 2011, 314 p.
  36. « Le Lion châtré », dans le pamphlet collectif contre Breton signé de Ribemont-Dessaignes, Prévert, Queneau, Vitrac, Leiris, Limbour, Jacques-André Boiffard, Desnos, Morise, Bataille, Jacques Baron, Alexandre Charpentier, OC I, Premiers écrits 1922-1940. Histoire de l'œil, L'anus solaire, Sacrifices, Articles, p. 218. Au sujet de ce pamphlet, voir l'analyse de Frédéric Aribit, « Autopsie du cadavre », Cahiers Bataille, n° 1, 2011, p. 59-73.
  37. Ces deux textes ont fait l'objet de nombreuses études, notamment celle de Madeline Chalon étude Madeline Chalon : structure du fascisme et notion de dépense
  38. publiée dans la revue Cahiers du Sud sous le titre Un nouveau mystique, no 260, 261, 262, reprise ensuite dans Critiques littéraires (Situations, I)
  39. Le premier volume intitulé Premiers écrits, 1922-1940, comporte notamment Histoire de l'œil, L’Anus solaire, Sacrifices et Articles, Gallimard, 1970.
  40. L'icône des étudiants révoltés restant Sartre, depuis son voyage au Japon avec Simone de Beauvoir, Nakamura p. 200
  41. né en 1942, à ne pas confondre avec le peintre homonyme Hiroshi Yoshida
  42. Philosophy History and Surveys Modern Social SAGE Publications Ltd p. 244 (ISBN 9780761955009)
  43. Jacqueline Risset, « Italie, le révélateur des impasses nationales », dans Georges Bataille, la littérature, l'érotisme et la mort, Magazine littéraire, no 243, juin 1987, p. 56. Elle précise aussi que Histoire de l'œil fut traduit en 1969 par le poète Dario Bellezza, avec une préface de Alberto Moravia, sous le titre désinvolte de Simona (Éditrice L'Airone).
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  45. Repris dans Le Bleu du ciel.
  46. Où est notamment évoqué le supplice du lingchi ou dit des « cent morceaux » ; les informations sur l'origine des photographies et le degré d'authenticité de leur interprétation sont sujets à caution Bataille et le supplicié chinois : erreurs sur la personne

Références

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  315. les signatures de Roland Barthes, Jean-Louis Baudry, Denis Hollier, Jean-Louis Houdebine, Julia Kristeva, Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, François Wahl, figurent dans l'ouvrage imprimé, voir l'ouvrage imprimé
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  346. de Critique n°788-789, 191 pages, Les Éditions de Minuit, 2013 (ISBN 978-2707322791)
  347. quatrième de couverture de la dernière édition Michel Surya
  348. Les réponses érotiques de l’art préhistorique : un éclairage bataillien
  349. Libération du 11 septembre 1997

Voir aussi

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