Caïn

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Caïn
Caïn maudit, peint par João Maximiano Mafra (1851).
Caïn maudit, peint par João Maximiano Mafra (1851).
Caractéristiques
Fonction principale Paysan
Fonction secondaire Premier meurtrier de l'humanité selon la Bible et le Coran
Résidence Terre de Nod
Famille
Père Adam
Mère Ève
Fratrie Abel
Seth
Conjoint Awan (sa sœur selon le livre des Jubilés)
• Enfant(s) Hénoch

Caïn (prononciation : [kaɛ̃] ; arabe : قابيل kabil , hébreu : קין Qáyin) est un personnage de la Bible et du Coran. Dans ces textes qui fondent les croyances judéo-chrétiennes et musulmanes, il est le fils aîné du premier couple Adam et Ève, et tue son frère cadet Abel, devenant ainsi le premier meurtrier de l'humanité[1]. Ce meurtre aux sources de l'humanité a une portée symbolique très forte.

Selon une légende médiévale d'origine juive, Caïn est tué accidentellement d'une flèche au cours d'une chasse par l'un de ses descendants : Lamech[2]. Dans le livre des Jubilés, il meurt la même année qu'Adam, dans l'effondrement de sa maison[3].

L'auteur biblique, au travers de ses récits elliptiques, fait surgir la figure mythique de Caïn modelée par le jeu intertextuel des transpositions romanesques et dont le potentiel d'équivocité a donné lieu à une postérité artistique et symbolique importante[4].

Origine du nom[modifier | modifier le code]

L'onomastique propose plusieurs pistes concernant l'étymologie du nom de Caïn. Le mot hébreu : קין Qáyin signifie « javelot », mais aussi par métonymie « forgeron[5] » ou « artisan » qui fabriquaient des instruments de cuivre et de fer pour en faire des lances et des javelots pour la guerre. L'explication étiologique du nom de Caïn résulterait d'une construction littéraire du rédacteur biblique dans sa composition non pas d'une simple histoire de famille, mais d'un mythe qui cherche à expliquer l'origine de la guerre et de la violence[6].

Le nom peut être aussi interprété à partir du verbe qanah en hébreu (« créer) » qui rappelle l'intention de l'auteur biblique de présenter Caïn comme le créateur de la civilisation. Ce verbe est décliné dans Gn 4:1 en qaniti, « j'ai acquis, j'ai créé, j'ai formé »[7] ou « j'ai procréé un homme avec le Seigneur », verset dans lequel on peut voir une référence œdipienne, Ève ayant enfanté un fils meurtrier avec un substitut du père[8]. Ce verset suscite de nombreux commentaires chez les exégètes, certains comme David Bokovoy considèrent que l'auteur biblique place Ève au même rang que Yahweh qui joue dans ce récit le rôle d'une divinité sexuelle[9].

Il peut également être lié au jeu de mots avec la racine qnn, « nid d'impuretés » ou qna, « jalousie », thèmes présents dans le récit biblique du livre de la Genèse. La dernière acception rejoindrait la valeur programmatique du rédacteur biblique contenue dans Abel dont l'étymologie évoque l'existence précaire, le cadet étant tué à cause de la jalousie de son frère aîné[10].

Récit biblique[modifier | modifier le code]

Caïn fuyant avec sa famille, Fernand Cormon, Musée d'Orsay, Paris (1880).

D'après le récit biblique, Caïn est le fils aîné d'Adam et Ève. Il est paysan, et a un frère Abel qui est berger. Un jour, les deux frères apportent chacun une offrande à Dieu : Caïn offre des fruits de la terre, tandis qu'Abel présente des premiers-nés de son troupeau de moutons et leur graisse. Dieu préfère ostensiblement l'offrande d'Abel. Puis il perçoit la colère et la tristesse de Caïn, et lui enjoint de bien agir et dominer le péché. Mais Caïn, jaloux, échoue. Un peu plus tard il invite son frère à sortir dans les champs, se jette sur lui et le tue. C'est le premier meurtre inscrit dans la Bible

Dieu l'interpelle mais Caïn nie son crime, puis Dieu lui apprend qu'il est maudit par le sol qui a recueilli le sang versé. Ainsi il ne pourra plus récolter. Dieu le chasse de la terre fertile dont il jouissait et le condamne à errer sur la terre. Caïn assure qu'il sera tué par le premier venu, et Dieu déclare qu'alors il serait vengé sept fois, et lui impose une marque afin qu'il échappe à l'agression des autres hommes. Caïn gagne le pays de Nod, à l'est d'Éden ; là, il connaît une femme (sa sœur Awan selon le livre des Jubilés[11]) dont il a un enfant, Hénoch[12]. Après sa naissance, Caïn bâtit une ville qu'il appelle aussi Hénoch, tandis que sa famille lui assure une descendance importante[13].

Caïn dans les religions monothéistes[modifier | modifier le code]

Caïn dans la tradition juive[modifier | modifier le code]

Bereshit Rabba 22:7 fait de Caïn et Abel deux frères jumeaux. Le meurtre résulterait d'une rivalité sentimentale ayant pour objet Lilith ou une des jumelles nées avec les deux frères[4].

Caïn dans la tradition chrétienne[modifier | modifier le code]

Cain conduit Abel à la mort par James Tissot : Caïn barbu présenté comme le vrai sauvage, Abel imberbe comme le Bon Pasteur.
Caïn, sculpté par Giovanni Duprè (Musée de St. Pétersbourg.

La tradition chrétienne a une vision symbolique de l'histoire biblique de Caïn, Abel et Seth.

Abel est une victime de haute valeur symbolique ; il est le type du juste persécuté, et une figure du Christ. Son sang est éloquent auprès de Dieu, mais celui de Jésus l'est plus encore[14]. Abel est le juste qui crut la promesse de Dieu qui s'accomplit par l'offrande de sang.

Caïn, par son meurtre, révèle la haine qui habite le cœur de l'homme ; il est le type du mauvais, qui hait le juste. Dieu, lisant dans le cœur de l'homme[15], sait la mauvaise habitude de Caïn, qui devient manifeste dès que son offrande est refusée. Caïn pratique alors la querelle, la jalousie et les accès de colère[16].

Seth est le troisième fils d'Ève[17] que Dieu lui accorde pour remplacer Abel tué par Caïn. Seth naît quand Adam a 130 ans[18]. Seth est l'ancêtre de Noé, du roi David et de Joseph, le père nourricier de Jésus.

Caïn dans la tradition musulmane[modifier | modifier le code]

Le Coran[19] raconte aussi l'histoire des deux fils d'Adam sans les nommer. En revanche la tradition musulmane leur donnerait des noms : Hābyl pour Abel et Qābyl pour Caïn.

Le sacrifice de l'un fut accepté par Le Très-Haut, l'autre non. Par jalousie, celui qui essuya un refus tua l'autre. Selon le texte coranique, un très profond sentiment de remords l'envahit et il resta consterné devant le cadavre de son frère. Dieu lui envoie alors un corbeau qui se met à gratter la terre pour lui montrer comment ensevelir le cadavre de son frère.

Exégèse biblique[modifier | modifier le code]

Des frères rivaux dans plusieurs civilisations[modifier | modifier le code]

Le récit biblique de la rivalité fratricide dans le livre de la Genèse en évoque d'autres présentes sur tous les continents, ce qui laisse penser qu'elle a une origine très ancienne, de même (dans le Coran) que l'invitation à enterrer les morts, souvent présentée comme un indice d'apparition de civilisation chez l'Homme préhistorique. L'opposition entre deux frères (parfois jumeaux) est très répandue dans les mythes, contes et légendes. Ethnologues et historiens notent que dans ces récits mythiques, l'un des deux frères tue souvent l'autre, devenant ainsi la souche d'une lignée postérieure ; citons par exemple les jumeaux de mythes sibériens et amérindiens, Osiris et Seth dans la mythologie égyptienne, les frères Shun et Yao de la mythologie chinoise et enfin Rémus et Romulus dans le mythe de la fondation de Rome. Ainsi Caïn pourrait représenter le mal et Abel le bien, dans une dualité qui évoque la chute et le péché originel. Comme le remarque René Girard, la singularité du mythe biblique par rapport aux mythologies archaïques est la malédiction divine. Dans un cas, le meurtrier fonde la grande civilisation romaine, dans l'autre cas, la descendance de Caïn est maudite par Dieu (et doit donc être rachetée par l'imitation du Christ).

Meurtre d'Abel par Caïn[modifier | modifier le code]

Caïn tue Abel avec une massue, mosaïque dans la cathédrale de Monreale.
Le crime de Caïn attire la malédiction de Dieu qui tient les Tables de la Loi.
Caïn étrangle Abel, panneau en ivoire provenant de la cathédrale de Salerne, v. 1084.

De nombreuses explications ont été proposées pour expliquer l'hostilité de Dieu envers l'offrande de Caïn à l'origine de sa jalousie et de son meurtre : sacrifice de mauvaise qualité du frère aîné, offrande végétale issu du sol qu'a maudit Yahvé après la chute du jardin d'Éden[20], tribut de Caïn fait sans amour et respect[21].

Caïn et Abel, 1542-1544, Titien : Caïn maintient son frère contre un rocher et brandit un bâton.
Caïn tuant Abel, Pierre Paul Rubens : Caïn maintient son frère couché près de l'autel du sacrifice.

Cette histoire peut être la trace relictuelle de conflits anciens entre les cultures de type Chasseur-cueilleur ou d'éleveurs nomades, et les cultures nouvelles se développant chez les peuples qui se sédentarisent grâce à l'agriculture et à un élevage non nomade. Caïn est agriculteur, et tue son frère pasteur. Dans Genèse 4:4, l'arbitraire divin[22] a en effet marqué une préférence pour les éleveurs[23]. Alors que Dieu semble valoriser l'agriculture lorsqu'il place Adam dans le jardin d’Éden pour le cultiver (Genèse 2:15), après la chute de l'homme il maudit la sol en Genèse 3:17, l'agriculture apparaissant comme la conséquence du péché originel. L'agriculteur interdit à son frère nomade l'accès aux terres et eaux les plus riches, désormais réservées à l'agriculture, la pisciculture, la coupe du bois et la sylviculture par exemple, et cela au détriment des nomades et possesseurs de troupeaux itinérants.
On peut aussi voir dans ce mythe l'opposition entre d’une part les cultures nouvelles de l'espace privatisé (marqué par les clôtures, les contrats de propriété et une gestion défensive de l’espace) et d’autre part les cultures de l'espace partagé (géré selon la coutume et d’autres modes de gestion des conflits). Plus largement, ce mythe peut évoquer l'opposition entre « culture » et « nature » ou entre « exploitation rationalisée de l'environnement » et « reconnaissance de la naturalité » de l'Homme et de sa relation à la Nature.

Elle peut symboliser un choc culturel plus ancien ayant opposé des peuples chasseurs-cueilleurs itinérants (représentés par Abel) et les premiers éleveurs nomades (la descendance de Caïn est présentée par la Bible comme nomade). Dieu agrée Abel et son offrande, mais dans le Nouveau Testament, le pasteur et le sacrifice de l'agneau sont des thèmes récurrents, le Christ étant fréquemment présenté comme un pasteur et son peuple comme un troupeau d'agneaux.

Selon l'interprétation psychanalytique du texte que fait Jacques Laffitte, Caïn croit être fils de Dieu. Une secte se réfèrera à Caïn comme à un dieu. Caïn se base sur le dit de sa mère "J'ai procréé un homme avec le Seigneur" (Gen 4.1)[24], Là se noue le drame futur. En effet, elle n'a pas fait l'amour avec Dieu, mais avec Adam. La psychanalyse et notamment Françoise Dolto[25] étudient les désirs inconscients que les parents attachent à leurs enfants (mis en évidence par le déni de paternité et les projections substitutives). De même, identité, traits de caractère, ou significations inconscientes leur sont assignés par le "dit" des parents. L'épisode Caïn illustre le difficile renoncement au fantasme de se croire Dieu. En mangeant le fruit de l'Arbre de Connaître Bien ou Mal (et non pas de la Connaissance du Bien et du Mal), Adam et Ève sont devenus « comme des dieux », ainsi que l'a promis le serpent. Il faut reconnaître qu'il ne ment pas : il n'a pas dit "vous serez des dieux" mais "comme". Que représente-t-il ce "comme" ? Il désigne l'activité fantasmatique : on peut se transporter immédiatement à l'autre bout de la planète, remanier le passé, arranger le futur, etc. En un mot on y est "tout-puissant" mais c'est du "comme", c'est de l'image, d'où le nom d'imaginaire pour le caractériser. L'erreur est d'y croire !, de croire que parce qu'on a fantasmé une chose elle devient vraie, existante, réelle. On comprend pourquoi il était interdit de "manger de ce pain-là", d'assimiler le réel et le fantasme. C'est cela qui était le véritable objet de l'interdit, sa raison d'être, tout à fait justifiée d'ailleurs. Et non pas d'empêcher l'homme d'user de sa capacité cognitive. L'interprétation religieuse l'a orienté vers la morale, et même vers le non-respect d'un ordre arbitraire, aussi stupide cet interdit serait-il devenu après de tels gauchissements. Et même, plutôt qu'un ordre sec, il vaut mieux montrer ce que produit l'infraction à la règle de ne pas "tout mélanger". L’histoire de Caïn, qui suit celle de la chute, montre les effets de cette erreur qui consiste à accorder même "réalité" au fantasme qu'à la réalité. En croyant à un fantasme (même celui d’un autre, ici sa mère), il noue en lui les liens de ce que nous pouvons identifier comme les germes du fanatisme : identification à un fantasme, et inscription du sujet dans la volonté d'accréditer ce fantasme, c'est-à-dire le rendre réel. Comment l'accréditer ? En le faisant reconnaître par autrui, ici Abel. Ce fantasme de se croire "dieu" ou "fils de Dieu", on le retrouve dans une autre mythologie religieuse, grecque-romaine, au point qu'il est devenu une expression du langage courant : se croire "sorti de la cuisse de Jupiter" ; il s'applique à Dionysos le "deux fois né".

Caïn apparaît ainsi comme une figure emblématique, en germe, du fanatisme. On peut considérer que le rédacteur biblique a noué ce drame sur le premier rite religieux, en début de Bible, pour constituer une sorte d’avertissement au lecteur s'interrogeant sur ce que sont, d'une part, foi, croyance, notre rapport à Dieu, et d'autre part, recherche de sagesse et approfondissement de la question de... Connaître Bien ou Mal. Et donc sur la nécessité impérieuse de ne pas "croire" à un fantasme. Les fantasmes ne sont pas faits pour y croire, mais pour jouer avec ; ils peuvent alors devenir très féconds, si on les passe au tamis de la rationalité ; c'est le rôle de l'imagination : on suppute, on élabore, on essaie, on vérifie. Elle devient créatrice.

Il est à noter que cette Genèse trouve un écho troublant sur le plan du développement psychique de l'enfant, puisque celui-ci passe, après le tumulte œdipien, donc vers les 10 ans, par une phase dite "de reconstruction du roman familial", pendant laquelle il imagine que ses parents ne sont pas ses vrais parents, et qu'il serait en réalité le fils d’un roi et d’une reine[26].

Caïn est souvent représenté vêtu d'une peau de bête, comme Héraclès, qui évoque l'animal, le chasseur, un caractère sauvage, et la violence[27] qui sous-tend ce meurtre. Le mythe est l'expression d'une culpabilité refoulée (Cf. la colère de Dieu, l'Œil de Dieu, etc.), et de deux tendances intérieures – individuelle et collective – qui chez l'homme s'opposent encore ; le civilisé sédentaire, et l'itinérant (doublement refoulé selon cette interprétation du mythe).

Si le récit du meurtre a longtemps été interprété comme à un renvoi aux conflits récurrents qui existeraient depuis le Néolithique entre les agriculteurs sédentaires (représentés par Caïn) et les éleveurs-bergers nomades (représentés par Abel), la recherche actuelle propose plusieurs hypothèses.
Une interprétation exégétique semble plutôt vouloir intégrer ce récit qui relate l'expérience de l'inégalité sans explication (la Bible ne donne en effet aucune raison à la préférence de Dieu) dans un ensemble littéraire plus vaste qui élabore un mythe cherchant à expliquer l'origine de la violence[28],[29].
Derrière ce récit étiologique pour expliquer l'origine de la violence, le chercheur Henning Heyde voit plutôt un récit de la tribu des Qénites (en) qui se sont retrouvés dans la figure de Caïn, leur ancêtre. Le passage sur Caïn qui a une relation étroite avec Yahweh dont il voit la face serait un récit primitif mettant en scène la légende étiologique qui explique le nomadisme des Qénites considérés comme les premiers adorateurs de Yahweh[30].

Fondation de la civilisation par la descendance de Caïn[modifier | modifier le code]

Caïn fonde la première ville, donne naissance aux coutumes et à la civilisation grâce à une descendance nombreuse[13]. Le livre de la Genèse nomme certains d'entre eux : Hénoch, Irad, Méhujaël, Méthusaël, Lamech (de qui date la polygamie[31]), Jabal (« courant de l'eau »), Jubal (en) (« produit »), Tubal-Caïn et Nahama. Cette généalogie caïnique décline l'origine des arts et des techniques car les descendants de Caïn se distinguent par leurs vies de nomades et d'éleveurs de troupeaux, de musiciens ou de forgerons.

L'auteur biblique élabore un récit étiologique qui explique la naissance des arts et des techniques et suggère qu'ils permettent une certaine gestion de la violence[32].

La lignée de Caïn prend fin lors du Déluge à l'époque de Noé.

Marque de Caïn[modifier | modifier le code]

Marque de Caïn qui porte au front la corne et qui tue son frère Abel avec une mâchoire d’âne, illustration du XVe siècle.

De nombreux commentateurs bibliques (notamment rabbiniques) ont spéculé sur la nature exacte de la marque de Caïn (en) (corne, lèpre, lettre du tétragramme YHWH, tatouage clanique, etc.) afin qu'il échappe à l'agression des hommes, faisant d'elle une marque d'opprobre ou de repentance selon le statut qu'ils accordent à Caïn. L'antijudaïsme chrétien traditionnel s'est emparé de cette marque caïnique pour stigmatiser les juifs déicides[33].

Dans le jeu de rôle Vampire : la Mascarade publié en 1991 par White Wolf Publishing, les vampires descendent de Caïn et portent sa marque, une croix enflammée sur le front[34].

Caïn dans les arts[modifier | modifier le code]

Le caractère elliptique du récit génésiaque sur Caïn et Abel fournit un vivier de thèmes dans lequel ont puisé les artistes[35].

Caïn dans l'iconographie[modifier | modifier le code]

Parmi les prototypes bibliques du Juif errant figurent les personnages de Caïn et Moïse condamnés à l'exil. Caïn est parfois représenté avec le regard fourbe et le bonnet juif pointu. Le pape Innocent III l'associe au peuple juif déicide destiné à rester sans patrie et aux nomades[36].

L'arme du meurtre d'Abel n'est pas mentionnée dans le récit biblique mais, selon de nombreuses traditions extrabibliques, elle est généralement représentée par une bêche, une serpe, une fourche, une massue de bois, une mâchoire de chameau ou d’âne[37], un poignard ou une simple pierre[38].

Plusieurs traits iconographiques exprimant la dualité des deux frères et l'allégorie du bien et du mal s'imposent progressivement dans les peintures, sculptures, vitraux : Abel blond, tout en délicatesse et en finesse avec des attributs animaux (blé, agneau), face à un Caïn brun et fort, sauvage et violent avec des attributs végétaux (gerbe de blé, ivraie voire grappe de raisin). Abel est parfois paré d'un nimbe avec à ses côtés un ange, Caïn a un visage plus sévère et est accompagné d'un démon[39].

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Ouvrages et poèmes directement inspirés de Caïn[modifier | modifier le code]

L'interprétation augustinienne faisant de Caïn et Abel les emblèmes du mal et du bien prédomine dans la littérature jusqu'au XVIIIe siècle. Ce modèle caïnique se complexifie à partir du XVIe siècle avec des auteurs comme d'Aubigné, Scève, ou Shakespeare qui s'intéressent au Caïn civilisateur. « Mais c'est avec Byron qu'éclatera, en 1821, le scandale d'un Caïn innocenté. Révolte d'un côté (Byron, Baudelaire, Nerval, Leconte de Lisle), réhabilitation de l'autre (Coleridge, Blake, Hugo, Bloy) échoueront à s'imposer : prévaut en réalité une lecture sociologique (Balzac, Dickens, Hardy), politique (Hugo, Rossetti, Wilde), qui prépare le XXe siècle (Hesse, Unamuno, Conrad, Shaw, Steinbeck, Butor, Tournier, Emmanuel, Camus) »[40].

  • Aux chants XX (vers 126) de l'Enfer et II du Paradis (vers 51), « Caïn chargé d'épines » personnifie la lune dont les taches figurent une silhouette chargée d'un fagot que la croyance populaire assimile au personnage biblique[41]. La voix de Caïn retentit au chant XIV (vers 133) du Purgatoire où se trouvent les envieux[41]. Dante donne le nom de Caïn à l'une des zones du Cocyte situé dans l'Enfer dans laquelle sont punis ceux qui ont trahis leurs proches : c'est la Caïne (Caina)[42].
  • Caïn (1822), œuvre dramatique de lord Byron.
  • Baudelaire a écrit le poème « Abel et Caïn », qui fait partie de la section Révolte de son recueil Les Fleurs du mal (1857). La race de Caïn, laborieuse et affamée, écrasée par la punition séculaire pesant sur elle, y côtoie la race d'Abel, qui s'engraisse indéfiniment dans la grâce de Dieu. Mais Baudelaire termine le poème en annonçant la révolte des déshérités divins, gagnant le Ciel en balayant Dieu et ses favoris. Il est difficile de ne pas y voir l'influence de 1848, de ses idéaux trahis par une république embourgeoisée, et du socialisme naissant. Ce poème a été mis en musique et chanté par Léo Ferré en 1967 dans son album Léo Ferré chante Baudelaire.
  • Victor Hugo, dans un poème de La Légende des siècles (1re série, 1859) intitulé La Conscience, consacre une centaine de vers aux remords de Caïn, poursuivi par un œil omniprésent. Protégé par ses enfants nomades, derrière des murs de toiles de tentes, de bronze et de granit, Caïn s'enterre, mais rien ne peut arrêter l'œil de Dieu, de la culpabilité, celui de la conscience. Comme tout homme, Caïn ne peut fuir sa conscience : « L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn ».
  • Le romancier Vladimir Volkoff consacre à Caïn de nombreuses pages de son œuvre, notamment dans le quatrième volume des Humeurs de la mer : Les maîtres du temps (1980).
  • Guillevic dans Proses ou Boire dans le secret des grottes (2001) intitule son deuxième texte Caïn, en insistant sur l'irrémediabilité du premier meurtre et la culpabilité qu'il engendre.
  • Le romancier de science-fiction Yann Quero a fait de Caïn son personnage principal, dans le roman L'ère de Caïn (2004), où le héros traverse les grands âges de l'histoire de l'humanité, pour se demander finalement si ce qu'il pense avoir vécu est la réalité ou seulement un délire schizophrène.
  • Caïn (roman) (es) (2009), de José Saramago
  • Dans Caïn et Abel : le premier crime (2011), l'enquête policière de Max Gallo devient une quête mystique.
  • Le Legs de Caïn Leopold von Sacher-Masoch

Autres ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Kaori Yuki, dans son œuvre Comte Cain, donna le nom de « Cain » à son héros, afin de respecter le fait que l’Angleterre, où se passe l’intrigue, est le Royaume de l’alphabet sans accent, d’où le titre, Comte Cain, et non pas Comte Caïn. Mais le « Cain » de ce récit fait directement référence au Caïn de la Bible.
  • Dans Hamlet, de William Shakespeare, le prince compare le meurtre de son père, le vieil Hamlet, par son frère Claudius au premier fratricide.
  • Steinbeck dans À l'est d'Éden.
  • Dans la trilogie de Robert Ludlum La Mémoire dans la peau, La Mort dans la peau, La Vengeance dans la peau, Jason Bourne se fait appeler "Caïn" face à son rival Carlos.
  • Hermann Hesse intitule le second chapitre de son roman Demian Caïn.
  • La littérature tournant autour de l'univers des jeux de rôles du monde des ténèbres donnent à Caïn le rôle central de père originel des vampires. Son statut de vampire serait la fameuse marque de Dieu. Il aurait rencontré Lilith dans la Terre de Nod, la première femme d'Adam dans la Kaballe juive, laquelle l'aurait initié à ses nouveaux pouvoirs.
  • Dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, le personnage de Pozzo, devenu aveugle et mis à terre, est successivement appelé Abel et Caïn par Estragon et Vladimir, après qu'il eut été frappé par ce dernier.
  • Dans L'Envers de Caïn, le romancier libanais Farjallah Haïk exploite le motif du double et du frère ennemi.
  • La bande dessinée Le Syndrome de Caïn, par Tackian et Red, met en scène le personnage de Caïn associé au mythe du juif errant. Détenteur d'une connaissance millénaire, immortel, Caïn est ici le premier alchimiste et livre aux hommes un savoir peu orthodoxe pour lequel ils s'entre-déchirent.
  • Le jeu vidéo Final Fantasy IV comporte un personnage du nom de Kain. Ce dernier s'y fait manipuler et trahit son meilleur ami par jalousie.
  • Le jeu vidéo indépendant The Binding of Isaac comporte un personnage nommé Caïn.
  • Le jeu vidéo Vampire: The Masquerade - Bloodlines comporte des références à Caïn qui, suite au meurtre de son frère, aurait été condamné à se nourrir de ses enfants et aurait créé les premiers vampires. Il est aussi le "sujet" d'un exposition de Therese Voerman dans la quête "Déchet d'œuvre".
  • Caïn et Abel est le titre du tome 3 de la série Universal War One, de Denis Bajram.
  • La série de jeux vidéo Command and Conquer comporte un méchant important nommé Kane (une variante orthographique de "Caïn" en anglais), au passé mystérieux, qui est le chef d'une secte extrémiste militariste nommée "Confrérie de Nod". Plusieurs éléments sous-entendent qu'il s'agit bien du Caïn biblique. Notamment, dans l'épisode Command and Conquer: Renegade, la tombe d'Abel se trouve dans les entrailles du quartier général de Kane.
  • Dans la série Supernatural, Caïn est le démon qui a formé les chevaliers de l'enfer comme Abaddon. Au commencement, son frère Abel était corrompu par Lucifer. Afin de le sauver, Caïn passa un contrat avec le Diable: Il irait en enfer à la place d'Abel s'il laissait celui-ci aller au Paradis. Lucifer accepta à la condition que Caïn envoie Abel au Ciel de ses propres mains.
  • Dans le second tome de La Cité des ténèbres, Magnus fait référence à Caïn et pense que c'est le premier homme à avoir reçu une Marque, ce qui fait de lui un Chasseur d'Ombre. Clary et Jace font ensuite le parallèle entre ce fratricide et la mort de leur père, qu'ils prévoient.

Musique[modifier | modifier le code]

Caïn et Abel dans d'autres histoires fratricides[modifier | modifier le code]

De nombreuses histoires et mythes sur les fratries représentent des frères « ennemis » ou « opposés » pouvant être comparés à Caïn et Abel :

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. si l'on prend à la lettre l'histoire d'Adam et Ève ; aujourd'hui les principaux clergés juifs et chrétiens les tiennent pour des personnages mythologiques ; par ailleurs on sait que le Code d'Ur-Nammu, beaucoup plus ancien que la Bible, condamnait déjà le meurtre
  2. Le commencement du livre Genèse I-V: la version grecque de la Septante et sa réception p. 372, Monique Alexandre 1988
  3. Jubilés 4:19
  4. a et b Véronique Léonard-Roques, Caïn, figure de la modernité, Champion,‎ 2003, p. 75
  5. Mircea Eliade rappelle la crainte qu'inspiraient les forgerons dans les sociétés pastorales.
  6. Jacob Kaplan, Les Religions et la guerre, Les Éditions du Cerf,‎ 1991, p. 67
  7. Gn 4,1 dans la Bible Segond, Genèse 4:1 dans la Bible du Rabbinat.
  8. Odon Vallet, Qu'est-ce qu'une religion ?, Albin Michel,‎ 1999, p. 271
  9. (en) David Bokovoy, Yahweh as a sexual divinity in J's Prehistory, thèse de doctorat, Université Brandeis, 2012
  10. Véronique-Roques, Figures mythiques: fabrique et métamorphoses, Presses Universitaires Blaise Pascal,‎ 2008, p. 46
  11. Jubilés 4:4
  12. Genèse 4:17 http://www.biblegateway.com/passage/?search=Gen%C3%A8se%204:17&version=LSG
  13. a et b Livre de la Genèse Gn 4. 17-24
  14. (Hébreux 11:4 ; 12:24)
  15. Samuel 1S 16. 7 et Psaumes Ps 139. 1-6
  16. Galates Ga 5. 19
  17. Livre de la Genèse Gn 4. 25
  18. Livre de la Genèse Gn 5. 3
  19. Le Coran, La table servie, V; 27-31
  20. Genèse 3:17 dans la Bible du Rabbinat.
  21. Bruce Waltke (en), Cain and His Offering, Westminster Theological Journal, no 48, 1986, p. 363-372
  22. Cet arbitraire est plusieurs fois attesté dans la Bible. Cf Ex 33,19 dans la Bible Segond, Exode 33:19 dans la Bible du Rabbinat.
  23. Christian Grappe, Alfred Marx, Sacrifices scandaleux ? Sacrifices humains, martyre et mort du Christ, Labor et Fides,‎ 2008, p. 18-20
  24. Genèse 4,1
  25. ("Psychanalyse et pédiatrie" (le texte publié de sa thèse de médecine) éd. du Seuil (1971)"Le cas Dominique", éd. du Seuil (1971)
  26. Voir le livre Caïn, l’énigme du premier criminel de Jacques Laffitte L'Arbre aux Signes Éditions réed° avril 2012
  27. La violence et le sacré, René Girard, 1972, Éd. Pluriel
  28. Article « Abel et Caïn » d'André Paul, dans Dictionnaire du Judaïsme, Encyclopaedia Universalis, 2014, p. 11
  29. Thomas Römer, Dieu obscur: cruauté, sexe et violence dans l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 97
  30. (de) H. Heyde, Kain, der erste Jahwe-Verehrer : die ursprüngliche Bedeutung der Sage von Kain und ihre Auswirkungen in Israel, Calwer Verlag,‎ 1965, p. 21-34
  31. Véronique Léonard-Roques, Caïn, figure de la modernité, Champion,‎ 2003, p. 29
  32. Thomas Römer, Dieu obscur: cruauté, sexe et violence dans l'Ancien Testament, Labor et Fides,‎ 2009, p. 115
  33. (en) Ruth W. Mellinkoff, The Mark of Cain, Wipf and Stock Publishers,‎ 2003, 188 p.
  34. (en) Cheryl Holland, Golems, Vampires and Wanderers, Lulu.com,‎ 2012, p. 32
  35. Véronique Léonard-Roques, Caïn, figure de la modernité, Champion,‎ 2003, p. 9
  36. Laurence Golstenne, Le juif errant: un témoin du temps, Musée d'art et d'histoire du Judaïsme,‎ 2001, p. 36
  37. Contamination de la tradition parabiblique avec le récit de Samson tuant les Philistins avec cette arme dans le livre des Juges Jg 15. 15. Source : (en) Andrew Breeze, « Cain's Jawbone, Ireland, and the Prose Solomon and Saturn », Notes & Queries, décembre 1992, vol. 39, no 4, p. 433-436.
  38. Louis Réau, Iconographie de l'art chrétien. Iconographie des Saints, Presses universitaires de France,‎ 1959, p. 1501-1525
  39. Paul-Henri Michel, « L'iconographie de Caïn et Abel », Cahiers de civilisation médiévale, vol. 1,‎ 1958, p. 194-199
  40. Cécile Hussherr, L'ange et la bête. Caïn et Abel dans la littérature, Cerf,‎ 2005, p. 226
  41. a et b Dante, œuvres complètes, trad. André Pézard, Gallimard, 1965
  42. Divine Comédie, Enfer, V, 107 et XXXII, 16-69

Annexes[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]