Masculinité

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher

Selon le petit Larousse, la masculinité est « l'ensemble des caractères propres à l'homme ou jugés tels[1] ». Les études portant sur les masculinités les définissent plutôt comme « ce que les hommes sont supposés être » [2], c'est-à-dire comme les caractéristiques corporelles, comportements et manières de penser que l'on attend d'un individu assigné homme dans l'espace social. Ces attentes ne sont pas les mêmes pour tous et varient avec le temps, c'est pourquoi on préfère parler des masculinités au pluriel, insistant ainsi sur le caractère évolutif, multiple et parfois contradictoire des modèles sociaux proposés aux hommes [3].

Les études sur les hommes et les masculinités (Men's Studies) replacent ces modèles sociaux dans le cadre des rapports de pouvoir liés au genre. La notion de « masculinité hégémonique », développée par la sociologue australienne Raewyn Connell dans son ouvrage Masculinities (1995, 2005), désigne ainsi « la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes »[4].

La naissance du concept : des mouvements pro-féministes aux men’s studies[modifier | modifier le code]

Les mouvements d'hommes pro-féministes[modifier | modifier le code]

Parallèlement aux mouvements féministes américains des années 1970 est apparu un mouvement militant d’hommes favorables aux revendications féministes. « Ces groupes soutiennent les efforts qui promeuvent l’égalité entre les femmes et les hommes, dans tous les secteurs de la société » [5]. Ces groupes d’hommes dits « pro-féministes » naissent un peu partout aux États-Unis, et le plus connu est très certainement le National Organization for Men Against Sexism (NOMAS). Ce groupe se définit lui-même comme une « organisation activiste pro-féministe, attentive aux propositions des mouvements gays (gay-affirmative), antiraciste, qui a soulevé des questions de justice sociale. » [6]. Et à l’instar des mouvements féministes, ces mouvements pro-féministes vont faire naître un nouveau champ d’investigations activiste dans les universités américaines : les men’s studies.

Les men’s studies (en)[modifier | modifier le code]

Les « men's studies » (parfois appelées en français « études sur la condition masculine », quoique cette désignation n'ait pas dans tous les contextes le même poids culturel et historique, allant jusqu'à désigner certaines formes de masculinisme), ont été fondées par des groupes d'hommes pro-féministes en réplique militante aux mouvements d'hommes qui, dans les années 1970, estimaient que le féminisme était « allé trop loin » (voir masculinisme). Elles se sont développées dans plusieurs universités américaines dans les départements d'études de genre aux côtés des Women's studies, autour de revues comme Men and Masculinities[7] et The Journal of Men's Studies[8].

On doit aux sociologues américains Michael S. Kimmel et Michael A. Messner le premier ouvrage portant sur les masculinités en tant qu'identités de genre construites socialement (Men's Lives, 1989). C'est un succès éditorial aux États-Unis où il a déjà été réédité neuf fois. En 1995, la sociologue australienne Raewyn Connell publie son ouvrage Masculinities (seconde édition revue en 2005) où elle définit le concept de masculinité hégémonique. En France, les études sur les masculinités se développent particulièrement depuis les années 2000 (Weltzer-Lang, Sohn, Corbin, Gourarier, Vörös, Rebuccini[9]).

Pour la plupart des auteurs de cette pensée (Messner, 2007, Connell R. W., 2005) les masculinités sont le fruit d’un apprentissage social (social learning). Cet apprentissage social, cette socialisation, repose sur la performativité du genre (Judith Butler, 2006), performativité qui elle-même repose sur des normes la conditionnant . « Il n’y a pas de lieu, dans la société, qui échapperait aux normes de genre. Les hommes sont perçus comme « normaux » quand ils accomplissent (perfom) de manière répétée des gestes et des postures comme l’agilité, la dureté, le stoïcisme émotionnel, la domination et l’hétérosexualité.[…] La répétition est la clé ; les identités, construites de manière fragile et provisoire, doivent être répétées pour être renforcées. » (Phillips, 2009, p. 516). » (Richard, 2010, p. 14)

La "masculinité hégémonique"[modifier | modifier le code]

Ce concept développé par la sociologue australienne Raewyn Connell est une transposition au domaine des gender studies de celui d'hégémonie culturelle forgé par l'idéologue communiste Antonio Gramsci.

Dans ses Cahiers de prison, A. Gramsci définit l'hégémonie comme

une forme de domination fondée sur "la combinaison de la force et du consentement qui s'équilibrent de façon variable, sans que la force l'emporte par trop sur le consentement, voire en cherchant à obtenir que la force apparaisse appuyée sur le consentement de la majorité"[10].

Le concept d'hégémonie insiste ainsi sur les mécanismes qui expliquent le consentement des dominés au système dans lequel ils et elles ont une position subordonnée. Il permet également de penser les rapports de pouvoir dans un cadre évolutif, comme le résultat de processus historiques, et donc susceptibles d'être remis en question.

La transposition du concept d'hégémonie aux études de genre a permis la formulation du concept de masculinité hégémonique, qui apparaît pour la première fois dans des travaux de sociologie de l'éducation australiens des années 1980. Il est formalisé dans un article théorique de 1985 (Carrigan, Connell, Lee, 1985[11]), puis par l'une des trois auteures, la sociologue australienne Raewyn Connell, dans son ouvrage Masculinities (1995, 2005).

Raewyn Connell explique que dans l’imaginaire collectif la masculinité est uniforme, fixe :

« Dans l’idéologie populaire, la masculinité est souvent considérée comme une conséquence naturelle de la biologie masculine. Les hommes se comportent de telle manière à cause de la testostérone, ou des gros muscles, ou du cerveau mâle. D’un commun accord, la masculinité est fixée. » (Connell R. W., 2000, p. 57).

Pourtant, cette croyance n’est selon elle qu’illusion, les masculinités ne sont pas fixes, elles « n’existent pas antérieurement à l’action sociale, mais commencent à exister en même temps que les gens agissent. » [12]. Ainsi, alors que dans l'imaginaire collectif la pilosité est perçue comme un marqueur de la virilité, cela n'a pas toujours été le cas historiquement (cf. Brulé Pierre, « Les saisons du poil en Grèce antique », L’Histoire, n° 353, mai 2010, p. 76-79).

Si les modèles de masculinité varient à travers l'histoire, plusieurs modèles coexistent également au sein d'une même société. Ils diffèrent notamment en fonction de l'appartenance de classe, de race et de génération. Alors que certains modèles de masculinité peuvent être perçus comme "positifs", d'autres peuvent être déconsidérés en raison de marqueurs sociaux perçus comme des stigmates (Goffman[13]).

Parmi les masculinités, la "masculinité hégémonique" désigne « la configuration des pratiques de genre visant à assurer la perpétuation du patriarcat et la domination des hommes sur les femmes »[4]. Elle constitue le modèle de masculinité perçu, à un moment donné de l'histoire et dans un contexte social spécifique, comme le "meilleur modèle de masculinité". Le concept de "masculinité hégémonique" permet ainsi de penser les rapports de domination entre hommes et femmes, mais aussi les rapports de pouvoir entre hommes et les hiérarchies entre les masculinités. Les individus relevant des masculinités "complices" et "subordonnées" contribuent à leur manière à renforcer la position dominante du modèle de "masculinité hégémonique"[14].

Masculinité versus féminité[modifier | modifier le code]

Pierre Bourdieu souligne que la masculinité et la féminité ne peuvent pas être pensés de manière séparée. Pour lui, c’est avant tout dans l’opposition avec le féminin que le masculin peut se construire et s’exprimer : « La virilité […], est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même. » [15]. Et encore une fois le travail « au corps » et la socialisation sont au centre des processus de virilisation. Bourdieu parle d’un « travail psychosomatique » appliqué aux garçons qui « vise à les viriliser, en les dépouillant de tout ce qui peut rester en eux de féminin » [16]. Et c’est par ce travail psychosomatique de virilisation ou de féminisation des corps que les phénomènes de dominations obtiennent une apparente légitimité biologique ; « La masculinisation du corps masculin et la féminisation du corps féminin, […] déterminent une somatisation de la relation de domination, ainsi naturalisée. » [17]. Dans cette optique, la féminité est l’antithèse de la masculinité ; être une femme consiste alors à ne pas être un homme et être un homme c’est avant tout refuser tout attribut « naturellement » féminin. Masculinité et féminité doivent être pensés de manière relationnelle comme le fruit d’un « travail de construction diacritique, à la fois théorique et pratique […]. » [18].

Une autre approche veut que l'homme peut se définir en tant que "homme masculin" quand il s'approprie de la femme, s'il devient en quelque sorte une femme (Reeser).[réf. souhaitée]

Sport et construction de la masculinité[modifier | modifier le code]

La pratique sportive est très certainement l’un des symboles les plus convaincants de la masculinité hégémonique[19]. Parce qu’ils mettent directement en jeu le corps, les sports, « semblent constituer véritablement une maison des hommes, un lieu de production incontournable de La masculinité. » [20]. « Alors que la force physique a perdu beaucoup de son importance dans le maintien des idéologies de supériorité masculine dans la plupart des institutions, la puissance brute proprement dit (que de nombreux sports exigent) demeure encore perçue comme une preuve matérielle et symbolique de l’ascendance biologique des hommes. Ainsi les hommes peuvent prétendre que leurs performances sportives seront toujours plus rapides, plus hautes, plus longues et plus fortes que celles des femmes » [21].

Sexisme, homophobie et masculinité[modifier | modifier le code]

L’expression de la misogynie et de l’homophobie est souvent le témoin de l’adhésion au modèle de masculinité hégémonique et même, selon Pascale Molinier, va en devenir une composante ; « Homophobie et domination des femmes sont les composantes de la virilité » [22]. Daniel Welzer-Lang définit l’homophobie comme « la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités (ou défauts) attribuées à l’autre genre » (Welzer-Lang, 1994, p.17). En outre, les propos et les blagues sexistes et homophobes ont, selon Rémi Richard « un rôle éducatif : celui de remettre en ordre le genre, celui de punir et de prévenir les écarts au « bon » genre, celui de bétonner les frontières entre masculin et féminin. » [23], la gauloiserie ferait ainsi partie de l'identité française.

Masculinisme et autres approches de valorisation des identités traditionnelles[modifier | modifier le code]

Article détaillé : masculinisme.

Selon Paul-Edmond Lalancette, les caractéristiques plus spécifiques associées à l'homme (dans une majorité des sociétés, notamment celles occidentales et modernes) seraient : la créativité, la rationalité, l'entraide, la concentration, l'endurance, la force physique, la détermination, la planification, l'habileté, le courage, l'agressivité et l'intelligence[24].

Crise de la masculinité[modifier | modifier le code]

La crise de la masculinité est un concept sociologique qualifiant un ensemble de doutes et de remises en causes qu'aurait à subir les hommes occidentaux depuis quelques décennies, en particulier depuis la libération sexuelle et la libération de la femme qu'auraient permises la généralisation de la contraception et la légalisation de l'avortement dans certains pays. Ces mouvements auraient entraîné une redéfinition dialectique du rôle social des individus de sexe male à l'origine d'une évolution des normes attachées à la virilité et la paternité, notamment.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le petit Larousse, 2008, p.625.
  2. (en) Raewyn Connell, Masculinities, Los Angeles, University of California Press, , 324 p. (ISBN 9780745634265, 0745634265, 9780745634272 et 0745634273)
  3. « "Masculinities", site web Raewyn Connell », sur http://www.raewynconnell.net (consulté le 12 juin 2017)
  4. a et b Raewyn Connell (trad. Claire Richard, Clémence Garrot, Florian Voros, Marion Duval et Maxime Cervulle, postface Eric Fassin), Masculinités. Enjeux sociaux de l'hégémonie, Paris, Amsterdam, , 288 p. p., p.11
  5. Blackstone, 2009, p.547
  6. Blackstone, 2009, p. 547
  7. (en) « Men and Masculinities »
  8. https://us.sagepub.com/en-us/nam/the-journal-of-men%E2%80%99s-studies/journal202369
  9. Mélanie Gourarier, Gianfranco Rebuccini, Florian Vörös, Hégémonies (n° 13 revue Genre, Sexualités et Société), Paris,
  10. Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Paris, La Fabrique, , textes choisis et présentés par R. Keucheyan
  11. (en) Raewyn Connell, Tim Carrigan et John Lee, « Toward a new sociology of masculinity », Theory and Society,‎
  12. Connell R. W., 2005, p 198-199
  13. Goffman Erving, Stigmate : les usages sociaux du handicap, Paris, Editions de Minuit,
  14. (en) Connell Raewyn et Messerschmidt J. W., « Hegemonic Masculinities : Rethinking the concept », Gender and Society,‎
  15. Bourdieu, La domination masculine, 1998, p.59
  16. Bourdieu, La domination masculine, 1998, p.32
  17. Bourdieu, La domination masculine, 1998, p.62
  18. Bourdieu, La domination masculine, 1998 p.28
  19. McKay & Laberge, 2006
  20. Richard, 2010, pp. 27-28
  21. McKay & Laberge, 2006, p.242
  22. Molinier & Welzer-Lang, 2000, p. 72
  23. Richard, 2010, p. 85
  24. La nécessaire compréhension entre les sexes, Paul-Edmond Lalancette, p. 147 à 150, Québec, 2008.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’articleOuvrages utilisés pour la rédation de cet article

  • Document utilisé pour la rédaction de l’articleBourdieu, P. (1998). La domination masculine. Paris: Seuil.
  • Françoise Héritier, Masculin-féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996
  • Butler, J. (2009). Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe ». Paris: Éditions Amsterdam.
  • Butler, J. (2006). Trouble dans le genre. Le féminisme et la subvertion de l'identité. Paris: La Découverte.
  • Connell, R. W. (2004). « Les armes et l'homme: comment la nouvelle recherche sur la masculinité permet de comprendre la violence et de promouvoir la paix dans le monde d'aujourd'hui ». Dans R. Connell, I. Breines, & I. Eide, Rôles masculins, masculinités et violence (p. 21-35). Paris: UNESCO.
  • Document utilisé pour la rédaction de l’article Connell, R. W. (2000). Masculinités et mondialisation. Dans Welzer-Lang, Nouvelles approches des hommes et du masculin (p. 195-219). Toulouse: Presses universitaires du Mirail.
  • Connell, R. W. (2000). The men and the boys. Cambridge: Polity Press.
  • David D. Gilmore, Manhood in the Making. Cultural Concepts of Masculinity, Yale University Press, 1990
  • Lajeunesse, L. S. (2008). L'épreuve de la masculinité. Béziers: H&O édition.
  • McKay, J., & Laberge, S. (2006). Sport et masculinités. CLIO. Histoire, femmes et sociétés (23, Le genre du sport), p. 239-267.
  • Messner, M. A. (2007). Out of play. Critical essays on gender and sport. New York: Sate University of New York Press.
  • Pfister, G. (2006). Activités physiques, santé et construction des différences de genre en Allemagne. CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés n°23 , 45-73.
  • Phillips, D. (2009). « Masculinity studies ». Dans J. O'Brien, Encyclopedia of gender and society (p. 512-516). Californie: SAGE Publication.
  • Reeser, Todd W. (2010) Masculinities in Theory: An Introduction, Wiley-Blackwell.
  • Richard, R. & Dugas, E. (2012) « Le genre en jeu. De la construction du genre dans les interactions en tennis de table », SociologieS [En ligne], Théories et recherches, mis en ligne le 09 mai 2012, URL : http://sociologies.revues.org/3969
  • Lynne Segal, Slow Motion: Changing Masculinities, changing Men, Virago Press, 1990 (and by Palgrave en 2007)
  • Welzer-Lang, D. (2008). Les hommes et le masculin. Paris: Payot & Rivages.
  • Welzer-Lang, D. (1994). L'homophobie : la face cachée du masculin. Dans d. Welzer-Lang, P. Dutey, & M. Dorais, La peur de l'autre en soi (p. 13-88). Montréal: V.L.B. éditeur.
  • Welzer-Lang, D. (2000). « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin ». Dans D. Welzer-Lang, Nouvelles approches des hommes et du masculin (p. 109-138). Toulouse: Presses universitaires du Mirail.
  • Bhasin, Kamla. "Exploring masculinity". (ISBN 9788188965007)
  • Lacroix, X. (1993). Homme et Femme, l’insaisissable différence, Cerf,
  • Gabard, J. (2011). Le féminisme et ses dérives - Rendre un père à l'enfant-roi, Paris, Les Éditions de Paris


Revues
  • Revue Sciences Humaines :
    • « Hommes / femmes, quelles différences ? », n°146, 2004
    • « Masculin-féminin », n°42, 1994

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]