Johann Jakob Bachofen

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Johann Jakob Bachofen.

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Johann Jakob Bachofen, né à Bâle le et mort le dans la même ville, est un juriste, philologue et sociologue suisse, théoricien du matriarcat.

Biographie[modifier | modifier le code]

Bachofen naît en 1815 à Bâle. Sa famille vit dans la ville depuis plus de cent ans de la fabrication de soie. A Bâle, il étudie le grec et le latin, puis à Berlin et à Göttingen l'Antiquité et le droit notamment avec Friedrich Carl von Savigny, l'avocat allemand le plus important du siècle.

En tant que fils aîné, il est censé reprendre les affaires de son père, mais il se déclare davantage intéressé par l'Antiquité. En 1841, à l'âge de 26 ans, il devient professeur de droit romain à l'Université de Bâle. En 1842, il est juge à la Cour criminelle et, en 1844, membre du conseil municipal. Il semble avoir un bel avenir devant lui. Mais, usé par des intrigues locales, il abandonne bientôt la chaire, ce que sa situation financière aisée lui permet. Puis il quitte également le conseil municipal ne partageant pas les vues du libéralisme naissant. En 1865, il épouse Elisabeth Burckhardt, une fille de patricien. Il a cinquante ans, elle vingt. ils auront un seul enfant, un fils[1].

Ses années d'étude sont marquées notamment par la connaissance des ouvrages de Christian Gottlob Heyne, de Georg Friedrich Creuzer sur les fondements symboliques de la pensée mythique et de Karl Otfried Müller sur les mythes grecs dont Bachofen reprendra l'opposition entre chthonien et olympien[2].

Travaux[modifier | modifier le code]

Bachofen écrit d'abord sur le droit et l'histoire romaine de manière plutôt classique. Mais, en 1859, il publie un essai sur le symbolisme des tombes des anciens. L'ouvrage ternit sa réputation scientifique. Avec son interprétation émotionnelle des anciens mythes et des religions, il veut créer une « brèche dans les murs de granit du réalisme historique ». Ses collègues voient cela comme un « non-sens supérieur »[1]. Il poursuit néanmoins son programme scientifique visant spécifiquement à s'inscrire contre cette historiographie positiviste libérale, en introduisant une compréhension plus spéculative et intuitive.

Sa propre religiosité et son humeur romantique lui permettent de mieux comprendre la vie de l'Antiquité. Les explications de Bachofen sur les tombes de l'Antiquité tardive avec leurs représentations mythologiques et symboliques de la vie et la mort parviennent à jetter une lumière vive sur les craintes et les consolations des hommes de cette époque[1].

Le refus de la part de ses collègues est total. Ceux-ci considèrent que Bachofen a quitté le sol de la science exacte[1]. Il s'en préoccupe peu et continue ses recherches. Tout en travaillant sur le symbolisme des tombes, il découvre le mythe égyptien d'Isis qui le conduit à élaborer sa théorie d'une domination première du principe féminin avant que celui-ci ne laisse la place au patriarcat[1].

Das Mutterrecht[modifier | modifier le code]

Dans Das Mutterrecht (Le Droit maternel, 1861)[3], il confronte les mythes grecs et les données historiques laissées par les auteurs anciens, dont il déduit, à la suite de Joseph François Lafitau (Mœurs des sauvages Américains comparées aux mœurs des premiers temps) la possibilité qu'aient existé des sociétés de type matriarcal en Grèce antique. Il se fonde essentiellement sur le témoignage d'Hérodote au sujet des pratiques matrilinéaires de Lycie, sur le mythe des Amazones ou encore sur des cultes athéniens dédiés à la Nature.

Les thèses de Bachofen s'articulent autour de deux grands principes. D'abord, Bachofen est l'un des premiers auteurs à évoquer une domination du principe féminin (« Grande déesse ») dans la religion des premières sociétés humaines : la Déesse est l'incarnation de la vie et de la prospérité. Ainsi, en Grèce antique, le panthéon primitif grec aurait été dominé par des divinités féminines avant que les hommes ne s'emparent du pouvoir religieux — fondant ainsi le patriarcat, établissant en lieu et place du culte de la Déesse les cultes de l'époque classique. L'archéologie a depuis mis au jour de nombreux artefacts préhistoriques témoignant d'un culte des organes génitaux féminin.

Deuxièmement, pour Bachofen, l'époque primitive est l'ère de la « gynocratie du droit maternel », où l'hérédité du pouvoir se transmet de mère en fille. La vie sociale apparaît selon lui dans la promiscuité des temps préhistoriques : seule la maternité peut être prouvée. Au reste, les fonctions respectives des deux sexes dans la procréation et la maternité sont mal connues des primitifs, qui conçoivent une sorte de parthénogenèse relevant du surnaturel, dont le corps de la femme est le dépositaire. Selon l'aspect romantique de la théorie de Bachofen, les femmes se libèrent de la tyrannie des caprices sexuels masculins par le biais du pouvoir de la religion.

Postérité et réception critique[modifier | modifier le code]

Bien que très contestée dès sa parution, la thèse eut une influence considérable. Ainsi, l'anthropologue américain Lewis Henry Morgan, mélangeant ses propres observations aux interprétations de Bachofen avance notamment dans La Société archaïque (1877) que, chez les Iroquois, l'enfant n'est apparenté qu'à sa famille maternelle, pas avec celle de son père[4]. Friedrich Engels lui consacre de longues pages dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884)[2].

En 1958 encore, Robert Graves (Les mythes grecs, s'est largement fait l’écho de ce point de vue, même si le second aspect de la théorie de Bachofen a été remis en cause par les travaux de l’historien Simon Pembroke : celui-ci a révélé par un examen contradictoire les faiblesses du témoignage des auteurs anciens et montré qu'aucune preuve archéologique ou épigraphique ne conforte l'existence de sociétés matriarcales en Grèce antique[5].

Emmanuel Todd, anthropologue et historien assez systématique des formes du ménage critique chez Bachofen le fantasme de la « gynécocratie », mais il en attribue l’origine à l’idéologie « patriarcale » des anciens Grecs ou des Chinois, de culture patrilinéaire accentuée, qui n’ont su voir dans les régimes plus égalitaires ou indifférenciés que la marque d’une domination féminine (ainsi du mythe des Amazones) destinée à être renversée par leur propre principe. Il analyse dès lors l'erreur bachofenienne en ces termes : « Nous voyons tout au long du Droit maternel comment fonctionne le fantasme matrilinéaire : il se passe de données simples et solides sur le système de parenté ou l’organisation de la vie familiale, pour se jeter dans une interprétation très libre des mythes qui transforme toute manifestation d’autonomie en domination par les femmes. Ce qui rend la confusion possible, c’est l’ignorance d’un fait très simple pour qui a observé la réalité des sociétés matrilinéaires du présent : le statut de la femme est en réalité plus élevé dans les systèmes de parenté indifférenciés que dans les sociétés matrilinéaires ». Il poursuit en constatant que le régime matrilinéaire, assez rarement constaté, est le plus souvent une réaction défensive à l’organisation patrilinéaire environnante, et ne permet à la femme de conserver un certain statut qu’en perdant beaucoup de l’autonomie « par rapport à ce qu’était sa place dans un monde indifférencié[6] ».

Édition[modifier | modifier le code]

  • J. J. Bachofen, Le Droit Maternel, recherche sur la gynécocratie de l'Antiquité dans sa nature religieuse et juridique, trad. Étienne Barilier, éd. L'Age d'Homme,1996, I-LVI + 1390 p.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d et e (de) Uwe Wesel, Im Reich der Mütter, zeit.de, 5 mai 2011
  2. a et b Pierre Bonte, « Philippe Borgeaud, avec Nicole Durisch, Antje Kolde, Grégoire Sommer, La mythologie du matriarcat. L’atelier de Johann Jakob Bachofen », L’Homme [En ligne], 157, janvier-mars 2001, mis en ligne le 23 mai 2007, consulté le 18 novembre 2017
  3. L’exposé le plus complet, en français de cet énorme ouvrage, est le résumé critique publié par Alexis Giraud-Teulon, en 1874, sous le titre les Origines de la famille.
  4. Le mythe du matriarcat, books.fr, juillet-août 2011
  5. Simon Pembroke Femmes et enfants dans les fondations de Locres et de Tarente, Christian Le Roy traducteur, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, Année 1970, Volume 25, Numéro 5, pp. 1240-1270
  6. L’Origine des systèmes familiaux, Gallimard, Paris, 2011, p. 370-371.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Walter Benjamin, « J. J. Bachofen » (1935), Écrits Français, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2003, p. 123-146 ;
  • Philippe Borgeaud, Nicole Durisch, Antje Kolde et Grégoire Sommer, La mythologie du matriarcat : l'atelier de Johann Jakob Bachofen, Droz, Genève, 1999, 252 p. (ISBN 9782600003506)
  • Manfred Frank, Le Dieu à venir, leçon III & IV, trad. F. Vatan et V. von Schenck, Actes Sud, coll. « Le génie du philosophe », 1990, pp. 34-38.
  • Stella Georgoudi, « Bachofen, le matriarcat et le monde antique. Réflexions sur la création d'un mythe », dans Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, vol. I : Pauline Schmitt-Pantel (dir.), L'Antiquité, Plon, 1991, rééd. Perrin, « Tempus », 2002 ;
  • (en) Simon Pembroke, « Last of the Matriarchs: A Study in the Inscriptions of Lycia », Journal of Economic and Social History of the Orient 8 (1965), pp. 217–247,
  • (en) Simon Pembroke, « Women in Charge: the Function of Alternatives in Early Greek Tradition and the Ancient Idéa of Matriarchy », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, 30 (1967), pp. 1–35 ;
  • Pierre Vidal-Naquet, « L'Enfant grec, le cru et le cuit » et « Les esclaves immortelles d'Athéna Ilias », in Le Chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec, La Découverte, coll. « Poche », 2005 (1re édition 1981) (ISBN 2-7071-4500-9), pp. 177–207 et 249–288.

Articles connexes[modifier | modifier le code]