Ménades

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Ménade furieuse portant le thyrse et la nébride, et tenant une panthère, coupe à fond blanc de Macron, v. 480 av. J.-C., Staatliche Antikensammlungen (Inv. 2645).

Dans la religion grecque, les Ménades (en grec ancien Μαινάδες / Mainádes, de μαίνομαι / maínomai, « délirer, être furieux »), ou Bacchantes chez les Romains, sont les adoratrices de Dionysos. C'est essentiellement la tragédie des Bacchantes d'Euripide qui nous a laissé une description des rites orgiaques des Ménades[1],[2],[3].

Bacchantes, Thyades et Ménades[modifier | modifier le code]

Les textes anciens ont transmis un certain nombre de mots par lesquels ils désignent les femmes qui s’adonnaient aux rites de la transe bachique. Le féminin bacchantes semble être le plus fréquent. S'il n'existe pas de masculin à ménades, ont été relevées des occurrences du masculin bacchant. Bacchos désigne Dionysos en tant que dieu des pratiques orgiaques[4],[5]. Les ferventes de Dionysos s’appellent aussi les Thyades. Les Thyades de l’Attique se joignent à celles de Delphes pour célébrer ensemble leur dieu[2].

Le terme « Ménade » se trouve déjà chez Homère. Il restera surtout dans la langue poétique et s'appliquera aux suivantes du dieu.

Jean-Pierre Vernant explique que dans la pièce d'Euripide Bacchantes désigne les initiées lydiennes, membres du thiase de Dionysos, et Ménades les incroyantes thébainnes, ainsi que, sous forme verbale, Penthée.[6]

Aux temps anciens, et même à l'époque classique, les témoignages concernant ces pratiques sont fragmentaires et imprécis[5].

Les femmes qui se livraient à ces orgies dionysiaques garderont ces noms quand elles seront organisées en collèges dans les pratiques religieuses de la cité[7].

Description[modifier | modifier le code]

Ménade dansant, copie romaine de l'original grec attribué à Callimaque vers 425-400 avant notre ère au Metropolitan Museum of Art.

Malgré leur étrangeté étonnante dans une société où les femmes semblaient cantonnées à leur vie domestique, les représentations des états sauvages du ménadisme sont attestées par des inscriptions en diverses régions du monde grec, par de nombreux auteurs de l’antiquité grecque, entre autres Diodore de Sicile, Pausanias, Strabon, et par le Romain Firmicus Maternus[8]. Encore faut-il replacer le ménadisme dans le monde religieux auquel il appartient[9].

Les Ménades sont des femmes possédées qui se livrent aux transports orgiaques, en servantes de Dionysos. Elles sont souvent accompagnées de satyres, avec qui elles forment le « thiase » ou cortège dionysiaque. Elles sont couronnées de feuilles de lierre, portent un thyrse, et sont vêtues de la nébride (généralement, une peau de chevreau)[7] ou de la pardalide, une peau de panthère. On désigne aussi du nom de Ménades les participants des Dionysies, célébrations religieuses en l'honneur du dieu dans Athènes.

La plupart des Ménades sont les nourrices du dieu, les nymphes du mont Nysa, auxquelles Hermès avait confié le divin nourrisson. Elles l'escortent, vêtues de peaux de bêtes, en jouant du tambourin et en secouant leurs thyrses, en proie au délire dionysiaque inscrit dans l’étymologie même de leur nom (en grec ancien : μανία, folie, transport)[10]. Dionysos, premier bacchant, est atteint lui-même de cette folie qu’il communique pour châtier ou pour guérir[11]. Les danses des Ménades, selon Les Bacchantes d’Euripide, étaient accompagnées au son des flûtes et des timbales, instruments orgiaques par excellence[12], parfois de crotales ou castagnettes[13].

Les fidèles de Dionysos sont en état de transe ou d’enthousiasme au sens étymologique du grec ἐνθουσιασμός, c’est-à-dire possédées par le dieu ; elles portent des tatouages sur le visage en guise de camouflage. Elles sont souvent inconscientes de leurs actes. Elles chantent la joie de chasser les chèvres. Dans le mythe, lorsque parfois les Ménades deviennent folles, elles ne montrent aucune pitié, démembrant les malheureux voyageurs — c’est le sparagmos, en grec σπαραγμός — et mangeant leur chair crue (on le voit notamment dans le mythe d’Orphée). Leur mois de prédilection est celui d'octobre car c'est le temps des vendanges[réf. nécessaire].

On a pu croire que le délire, caractéristique des Ménades, était dû à l’ivresse, mais Louis Gernet réfute cette idée : « Les Ménades ne sont pas des femmes prises de vin ; les Bacchants, et pas davantage les célébrants du dithyrambe ancien, ne sont des êtres en proie à l’ivresse. [...] Pas davantage n’apparaît un facteur d’intoxication. [...] Le délire est soulevé par les moyens traditionnels, et également collectifs, de suggestion : le vertige de la chorée et la musique hypnotisante[14]. » Et si les participantes des Dionysies mâchaient du lierre, à l’époque de Plutarque, c’est que cette plante était un attribut de Dionysos[15]. Certains font valoir le fait que ces descriptions sont le fait d'hommes, non de femmes[16], ce qui jetterait un doute sur leur objectivité. Il est vrai que le ménadisme est un monopole féminin, car s’il y avait bien des associations de bacchants, il n’y a de collèges que de Ménades[17].

Interprétation[modifier | modifier le code]

Le délire des Ménades, avec leurs mouvements convulsifs, la flexion du corps en arrière et leurs danses violentes jusqu'à l'épuisement, l'insensibilité et l'aliénation, fait écho à un phénomène beaucoup plus général que l'on retrouve notamment en Thrace, ou en Asie mineure et auquel on peut donner le nom de ménadisme[2].

La comparaison avec des rituels slaves montre qu'il s'agit initialement de rituels nocturnes du feu célébrés en plein air.

"Le bacchant, loin d'être impossible sur le plan rituel, a été banni de toute expression, mais pas de la réalité cultuelle" [18], de sorte que des hommes participaient bien à ces pratiques, seulement ne correspondant pas ainsi à l'idéologie de la citoyenneté, leur présence est silenciée - Anne-Françoise Jaccottet en trouve toutefois traces.

Ces rituels en supposée non-mixité n'ont rien de subversif au départ. C'est seulement en perdant leur signification [évasif]qu'ils le sont devenus[19].

Dans la Grèce contemporaine, on peut rapprocher ce phénomène des exploits des Anasténaridès (en)[20].

Ces pratiques ont reçu une interprétation psychanalytique de Paul Diel dans son ouvrage, Le symbolisme dans la mythologie grecque. Ce psychologue y voit le « symbole du déchaînement frénétique des désirs multiples » et de la « libération à l'égard de toute inhibition » dont le « châtiment est l'écartèlement »[21].

Noms des Ménades[modifier | modifier le code]

On connaît le nom de quelques Ménades, en particulier par des inscriptions de vases grecs sur lesquels elles sont représentées, comme Kalis et Thero sur une coupe à figures rouges du peintre Oltos et du potier Euxithéos trouvée à Tarquinia en 1874, qui représente sur une face le cortège de Dionysos[22].

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Henri Jeanmaire, Dionysos, histoire du culte de Bacchus, Payot, 1re édition 1951.
  • E. R. Dodds (trad. Michael Gibson), Les Grecs et l’irrationnel, Paris, Flammarion, coll. « Champs », (1re éd. 1959), 318 p., « Le Ménadisme » (p.  265 à 274).
  • Pierre Lévêque et Louis Séchan, Les grandes divinités de la Grèce, Éditions E. de Boccard, , 448 p. (ISBN 978-2-200-37211-8).
  • Edith Hamilton (trad. Abeth de Beughem), La Mythologie, éd. Marabout, (ISBN 9782501002646).
  • Marie-Christine Villanueva Puig, « Les représentations de ménades dans la céramique attique à figures rouges de la fin de l’archaïsme », Revue des Études Anciennes, t. 94, nos 1-2 (Colloque de la Société des professeurs d'Histoire ancienne, mai 1991),‎ , p. 125-154 (lire en ligne, consulté le 27 juillet 2020).
  • Marie-Christine Villanueva Puig, « À propos de quelques noms de ménades attiques inscrits », Mètis, Anthropologie des mondes grecs anciens, vol. 13,‎ , p. 159-171 (lire en ligne, consulté le 27 juillet 2020).
  • Anne-Françoise Jacottet, « L’impossible Bacchant », Pallas, revue d’études antiques, vol. 48,‎ , p. 9-18 (lire en ligne, consulté le 27 juillet 2020).
  • Dominique Jaillard, « Pythies, Ménades et autres possédés », ASDIWAL, revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions, no 2,‎ , p. 60-81 (lire en ligne, consulté le 27 juillet 2020).
  • Valérie Toillon, « Danse et gestuelle des ménades. Textes et images aux Ve et IVe siècles av. J.-C. », Théologiques, vol. 25, no 1,‎ , p. 55-86 (lire en ligne, consulté le 27 juillet 2020).

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Euripide, Bacchantes, vers 139, 677 et suiv., 1043 et suiv.
  2. a b et c Lévêque et Séchan 1966, p. 292.
  3. Euripide, traduction Jean et Mayotte Bollack, Les bacchantes, Lonrai, édition de minuit, , 95 p. (ISBN 978-2-7073-1900-5), p. 9.
  4. Anne-Françoise Jacottet, « L'impossible bacchant », Pallas, vol. 48, no 1,‎ , p. 9–18 (ISSN 0031-0387, DOI 10.3406/palla.1998.1482, lire en ligne, consulté le 12 août 2020)
  5. a et b Henri Jeanmaire, Dionysos, histoire du culte de Bacchus, Payot, réed. 1978, p. 157.
  6. Jean-Pierre Vernant, « Le Dionysos masqué des Bacchantes d'Euripide », L'Homme,‎ 1985
  7. a et b Louis Gernet et André Boulanger, Le Génie grec dans la religion, Albin Michel, coll. L’Évolution de l’Humanité, 1970, p. 99.
  8. Dodds 1977, p. 265-266.
  9. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, coll. Champs, 1982, p. 92.
  10. Louis Gernet et André Boulanger, Le Génie grec dans la religion, Albin Michel, coll. L’Évolution de l’Humanité, 1970, p. 105-106.
  11. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, coll. Champs, 1982, p. 93.
  12. Aristote, Politique, Livre VIII, chap. VI, 1341 a 21-22.
  13. Dodds 1977, p. 268.
  14. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, coll. Champs, 1982, p. 107.
  15. Louis Gernet et André Boulanger, Le Génie grec dans la religion, Albin Micchel, coll. L’Évolution de l’Humanité, 1970, p. 101.
  16. Claude Orrieux et Pauline Schmitt-Pantel, Histoire grecque, Presses Universitaires de France, (ISBN 978-2-13-062569-8, lire en ligne)
  17. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Flammarion, coll. Champs, 1982, p. 110.
  18. Anne-Françoise Jaccottet, « L'impossible bacchant », Pallas. Revue d'études antiques, vol. 48, no 1,‎ , p. 9–18 (DOI 10.3406/palla.1998.1482, lire en ligne, consulté le 5 août 2020)
  19. Jean Haudry, Le feu dans la tradition indo-européenne, Archè, Milan, 2016 (ISBN 978-8872523438), pages 385-386
  20. Lévêque et Séchan 1966, p. 292-293.
  21. Paul Diel, Le symbolisme dans la mythologie grecque, Petite Bibliothèque Payot, 1966, pages 135-136.
  22. Musée archéologique national de Tarquinia, RC6848.