Toussaint rouge

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La Toussaint rouge, parfois Toussaint sanglante, est le nom donné en France à la journée du 1er novembre 1954, durant laquelle le Front de libération nationale (FLN) manifeste pour la première fois son existence en commettant une série d'attentats en plusieurs endroits du territoire algérien, à l'époque sous administration française. Cette journée est rétrospectivement considérée comme le début la guerre d'Algérie (1954-1962) et elle est devenue une fête nationale en Algérie[1].

La formule se réfère à la Toussaint (littéralement : fête de tous les saints), dont la date est le 1er novembre, à laquelle une signification funèbre est souvent attribuée par confusion avec le fête des morts (2 novembre).

Contexte historique[modifier | modifier le code]

L'Algérie du statut de 1947[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Statut de 1947.

En 1954, le territoire de l'Algérie est considéré comme partie intégrante de la République française (et non pas une partie de l'Union française). La population de l'Algérie est divisée en deux catégories principales : les citoyens appartenant au premier collège électoral (dits « Français d'Algérie », « Européens », « Pieds-noirs »[2]) ; les citoyens appartenant au deuxième collège (dits « Musulmans » ; « indigènes » jusqu'en 1947), les deux collèges d'un million d'Européens d'une part et de huit millions d'Algériens d'autre part élisent le même nombre de représentants. D'autres inégalités existent, concernant notamment la scolarisation (même primaire), la Sécurité sociale, les normes salariales, etc.

Les origines du FLN[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Mouvement national algérien.

Au début des années 1950, il existe plusieurs mouvements nationalistes, autour de Messali Hadj (MTLD), de Ferhat Abbas (UDMA) et des Oulémas. Un certain nombre de problèmes (fraude électorale dans le Deuxième collège notamment, paupérisation de la population rurale, etc.) amène une radicalisation dans les années 1946-1954, marquée par la création de l'Organisation spéciale, branche clandestine du MTLD, démantelée en 1950.

Au début des années 1950, le MTLD subit une crise : la division entre « messalistes » et « centralistes » ; ceux-ci font sécession en juillet-août 1954. Mais dès mars 1954, un groupe de militants autour de Mohammed Boudiaf, responsable du MTLD en métropole, fonde le Comité révolutionnaire pour l'unité et l'action (CRUA), unitaire, mais dans l'ensemble plus proche des centralistes que des messalistes.

Durant l'été 1954, le CRUA obtient le ralliement de Belkacem Krim, qui mène depuis 1947 une rébellion en Kabylie. Une direction de six membres est alors mise en place : Mohamed Boudiaf, Larbi Ben M'hidi (responsable de l'Oranais), Mostefa Ben Boulaid (Aurès), Rabah Bitat (Algérois), Mourad Didouche (Constantinois) et Belkacem Krim (Kabylie). Puis des pourparlers ont lieu avec la délégation du MTLD au Caire (Khider, Aït Ahmed, Ben Bella) qui acceptent de se rallier au CRUA.

En octobre 1954, celui-ci est dissous et remplacé par le Front de libération nationale, dirigé par les neuf « chefs historiques », avec deux axes fondamentaux : passage à la lutte armée ; objectif de l'indépendance. Pour se signaler de façon spectaculaire et en quelque sorte irrémédiable, il est décidé de commencer par une opération de grande envergure : des attaques nombreuses, sur l'ensemble du territoire, en un laps de temps minimal. Le choix de la date se porte sur le 1er novembre, peut-être en raison de sa signification dans la religion chrétienne.

Les moyens du FLN en 1954

Ils sont faibles. Les militants sont assez nombreux dans l'Aurès et en Kabylie (300 à 400 dans chaque région), ailleurs ils sont seulement quelques dizaines.

L'armement est fourni par ce qui reste des armes de l'Organisation spéciale, branche armée clandestine du MTLD dans les années 1946-1950, à laquelle ont participé, notamment, Hocine Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella. Après le démantèlement de l'OS en 1950, il subsiste cependant quelques caches qui vont être utilisées.

Le contexte international[modifier | modifier le code]

À ce moment, le monde est globalement sur la voie de la décolonisation, notamment, en ce qui concerne la France, en Indochine (défaite de Dien Bien Phu, accords de Genève), en Tunisie et au Maroc.

Dans le monde arabo-musulman, c'est la période de l'affirmation nationaliste de l'Égypte de Nasser au pouvoir depuis 1952.

La journée du 1er novembre 1954[modifier | modifier le code]

Les opérations insurrectionnelles[modifier | modifier le code]

Soixante-dix ont lieu en une trentaine de points du territoire algérien ; mais la densité est nettement plus forte dans l'Aurès et en Kabylie que dans les autres régions.

Zone 1 (Aurès, Mostefa Ben Boulaïd)[modifier | modifier le code]

Des attaques ont lieu contre des bâtiments militaires à Biskra, Batna et Khenchela, les deux dernières occasionnant quatre morts de soldats français.

L'attentat des gorges de Tighanimine

Les victimes européennes les plus souvent citées sont un couple d'instituteurs, Guy et Jacqueline Monnerot, mariés depuis deux mois, arrivés depuis une semaine de métropole pour enseigner volontairement[3] à Tifelfel, localité du douar de Ghassira. Seuls Européens parmi les passagers, le 1er novembre, ils se trouvent, avec le caïd du douar M'Chouneche, Hadj Sadok, et des paysans se rendant au marché, dans l'autocar de la ligne Biskra-Arris, qui est arrêté vers h du matin dans les gorges de Tighanimine par un groupe d'insurgés[3].

Dans son livre La Guerre d'Algérie, Yves Courrière fait de cet épisode le récit suivant[4] :

  • le groupe de l'ALN est dirigé par Bachir Chihani (dit Si Messaoud, 1929-1955), dont le garde du corps, Mohammed Sbaïhi, est armé d'un pistolet-mitrailleur (mitraillette), les autres de fusils Mauser ou autres ;
  • le caïd Hadj Sadok se rend à Arris pour rencontrer l'administrateur parce qu'il a reçu personnellement la proclamation du FLN, mais sa présence dans l'autocar n'est pas connue du commando, ni celle des deux Français[5] ;
  • ces trois passagers doivent sortir du car, puis un dialogue assez court s'engage entre Chihani et Sadok, qui refuse de se soumettre, puis réussit à sortir un pistolet 6.35 ;
  • c'est pour parer cette menace contre Chihani que Mohammed Sbaïhi tire une rafale qui atteint les trois personnes.

Le récit qu'en fait quant à lui Robert Aron est un peu différent[3]. D'après lui, les hommes du groupe de rebelles, après avoir barré la route au car par une rangée de pierre et l'avoir fait s'arrêter sous la menace de leurs armes, en font descendre les époux Monnerot[3]. Le caïd Hadj Sadok étant intervenu en les interpellant ainsi : « Vous n'avez pas honte. Ce sont des enfants, des instituteurs, Ils viennent juste d'arriver chez nous pour notre bien […] » et ayant à l'esprit les consignes qu'on leur a données d'« exécuter les Européens qui font du mal au pays et les musulmans à leur dévotion[3] », les fellagha abattent les trois personnes d'une rafale de mitraillette[3].

Après cela, Bachir Chihani fait repartir le car avec ses passagers et Hadj Sadok, qui n'est que blessé ; en revanche, les époux Monnerot, blessés, sont laissés au bord de la route[3]. Ils sont secourus seulement vers midi par un groupe venu d'Arris sous les ordres de l'ethnologue Jean Servier, qui arrive alors que Guy Monnerot est mort depuis peu[3].

Zone 2 (Constantinois, Mourad Didouche)[modifier | modifier le code]

Zone 3 (Kabylie, Belkacem Krim)[modifier | modifier le code]

Zone 4 (Algérois, Rabah Bitat)[modifier | modifier le code]

Zone 5 (Oranie, Larbi Ben M'hidi)[modifier | modifier le code]

Le garde forestier François Braun est abattu dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954 par le groupe d'Ahmed Zabana, près d'Oggaz[6], ainsi que, le 31 octobre 1954 à 23 h 30, devant la gendarmerie de Cassaigne (Sidi Ali, près de Mostaganem), Laurent François, attaqué par un groupe de rebelles[7].

Laurent François a été déclaré mort le 1er novembre à 1 h 30 du matin, faisant de lui chronologiquement le premier tué de la guerre d'Algérie, l'autocar des époux Monnerot n'ayant été attaqué qu'en milieu de matinée[8].

Les victimes[modifier | modifier le code]

Musulmans
  • Ben Hadj Sadok, caïd du douar M'Chouneche
  • Haroun Ahmed Ben Amar, agent de police
Civils non musulmans
Militaires
  • Pierre Audat, soldat à Batna
  • Eugène Cochet, brigadier-chef à Batna
  • André Marquet, soldat à Khenchela
  • Lieutenant Darneaud, officier à Khenchela[10].

La proclamation du FLN[modifier | modifier le code]

Un tract[11] fait connaître la position de l'organisation ; le point essentiel est la proposition faite au gouvernement français de négocier les modalités des relations entre la France et l'Algérie après l'indépendance, exigence inconditionnelle du FLN.

Les réactions[modifier | modifier le code]

Le gouvernement français[modifier | modifier le code]

Dès le 5 novembre, le ministre de l'Intérieur, François Mitterrand déclare à la commission de l'Intérieur : « La seule négociation, c'est la guerre »[12] (bien que légalement, il ne s'agisse que de maintien de l'ordre) et le 7 : « L'Algérie, c'est la France et la France ne reconnaîtra pas chez elle d'autre autorité que la sienne ».

Le 12 novembre 1954 Pierre Mendès France, président du Conseil, confirme ce refus devant l'Assemblée nationale[13],[14],[15],[16] :

« Il n'y aura pas de la part du gouvernement ni hésitation, ni atermoiement, ni demi-mesure dans les dispositions qu'il prendra pour assurer la sécurité et le respect de la loi. Il n'y aura aucun ménagement contre la sédition, aucun compromis avec elle, chacun ici et là-bas doit le savoir. À la volonté criminelle de quelques hommes doit répondre une répression sans faiblesse car elle est sans injustice. On ne transige pas lorsqu'il s'agit de défendre la paix intérieure de la Nation, l'unité, l'intégrité de la République. Les départements d'Algérie constituent une partie de la République Française. Ils sont Français depuis longtemps et d'une manière irrévocable. Leurs populations qui jouissent de la citoyenneté française et sont représentées au Parlement ont d'ailleurs donné dans la paix, comme autrefois dans la guerre, assez de preuves de leur attachement à la France pour que la France à son tour, ne laisse pas mettre en cause cette unité. Entre elles et la métropole, il n'y a pas de sécession concevable. Jamais la France, aucun gouvernement, aucun Parlement Français, quelles qu'en soient d'ailleurs les tendances particulières, ne cédera sur ce principe fondamental. J'affirme qu'aucune comparaison avec la Tunisie ou le Maroc n'est plus fausse, plus dangereuse. Ici c'est la France. »

Les opinions publiques[modifier | modifier le code]

Dans l'ensemble, l'opération menée par le FLN, qui n'est alors qu'un groupe inconnu, est soit condamnée par les partisans du statu quo (l'Écho d'Alger), soit désapprouvée en raison de l'usage de la violence par les libéraux d'Algérie (comme Albert Camus), par le Parti communiste algérien (où se trouvent à la fois des Musulmans et des Pieds-Noirs) et même par les autres mouvements nationalistes algériens (MTLD de Messali Hadj, UDMA de Ferhat Abbas).

Il en va de même en métropole.

Pratiquement personne à ce moment, en dehors de ses auteurs, n'approuve donc l'opération du 1er novembre ; mais une fracture apparaît entre ceux qui estiment que la seule bonne réponse est la répression et ceux qui croient que des changements importants (politiques, économiques et sociaux) doivent avoir lieu rapidement en Algérie si on veut éviter le pire (parmi ces derniers : François Mauriac, Germaine Tillion, etc.).

Les mesures adoptées[modifier | modifier le code]

Arrestations[modifier | modifier le code]

Dans l'ensemble, les autorités françaises ne savent rien sur le FLN.

La répression s'attaque donc au groupe le plus suspect, le MTLD, qui est dissous le 5 novembre et dont un grand nombre de militants sont arrêtés (fin décembre, 2000 arrestations en Algérie et en métropole[17]). Dans le cadre de ces opérations, la police arrive à démanteler quelques cellules du FLN, mais dans la plupart des cas, elle a affaire à des personnes qui ne sont pas impliquées et qui n'approuvent pas, le plus souvent, l'insurrection (parmi les dirigeants : Moulay Merbah, messaliste, Benyoucef Benkhedda et Abderrahamane Kiouane, centralistes).

Ces mesures anti-MTLD sont d'ailleurs critiquées, entre autres, par le maire d'Alger, Jacques Chevallier.

Mesures militaires[modifier | modifier le code]

Assez vite, le gouvernement augmente les effectifs militaires de 56 000 à 83 000 hommes, en particulier avec des bataillons de la 25° Division parachutiste (colonel Ducournau), puis des unités coloniales (goumiers et tirailleurs).

Les opérations militaires sont particulièrement dirigées sur l'Aurès « principal bastion de l'insurrection »[18] en novembre et décembre. Malgré cela, la région n'est pas pacifiée, et la rébellion reprend en Kabylie en janvier 1955[19].

Mesures politiques[modifier | modifier le code]

Le 12 décembre 1954, François Mitterrand annonce à l'Assemblée algérienne un projet de réformes, présenté le 5 janvier 1955.

Le gouvernement nomme un nouveau gouverneur général, Jacques Soustelle, qui est très mal perçu par les tenants du statu quo.

Le gouvernement de Pierre Mendès France est renversé le 3 février sur sa politique algérienne. Malgré cela, la nomination de Soustelle est maintenue par son successeur Edgar Faure.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Fêtes nationales des États Membres », sur Organisation des Nations unies (consulté le 16 juillet 2014).
  2. Ainsi qu'une « élite » musulmane de 60 000 personnes admises à voter dans le premier collège, parmi lesquelles seules 32 000 personnes se sont effectivement inscrits sur les listes électorales.
  3. a, b, c, d, e, f, g et h Robert Aron, Grands dossiers de l'histoire contemporaine, Paris, CAL (Club des amis du livre),‎ 1964 (1re éd. : Grands dossiers de l'histoire contemporaine ; Nouveaux grands dossiers de l'histoire contemporaine, Paris, Librairie Académique Perrin, 1962-1964), 494 p., « Les origines de la rébellion algérienne », p. 440-441.
  4. La Guerre d'Algérie 1954-1957, Robert Laffont, coll. « Bouquins », p. 302-308, 312-317, « Les fils de la Toussaint, troisième partie : l'insurrection ». L'auteur ne précise pas toutes ses sources et le récit a une forme souvent romancée.
  5. Yves Courrière indique (page 307) que la présence des Français a posé un problème à Chihani, qui a l'ordre d'« attaquer les militaires et les musulmans favorables à la France. [Mais] Ben Boulaïd l'a bien recommandé : « Ne touchez pas à un civil européen ! »
  6. Claude Martin, L'agonie d'Oran, Nice, 1985, p. 13.
  7. Belkoniène Taïeb, Tehar Ahmed, Belkoniène Mohamed, Saharoui Albdelkader, Belhamiti et Chouarfia : voir le verdict de la Cour d’Assises de Mostaganem du 24 juillet 1955 : « C'était la veille de la Toussaint de 1954 »
  8. notrejournal.info › ... › Bibliographie › Guerre 1954-1962
  9. De religion juive. La mention de la religion de cette victime se justifie (à la limite) si on considère que les Juifs d'Algérie y sont souvent installés depuis des siècles. Mais, en 1954, ils sont citoyens français de plein droit (depuis 1870), électeurs dans le Premier collège ; aucune marque ne les distingue des non juifs.
  10. [1] « 1er novembre 1954 «Toussaint rouge» en Algérie »] sur le site Hérodote, consulté le 7 juin 2014. Le site indique clairement qu'André Marquet et le lt Darneaud n'étaient pas à Batna ; référence à Khenchela : Bernard Droz, Histoire de la guerre d'Algérie, 1982, p. 60.
  11. « PROCLAMATION DU 1er NOVEMBRE 1954 », sur Portail du 1er Ministère de la République Algérienne
  12. Droz, 1982, p. 62.
  13. L'Afrique française : bulletin mensuel du Comité l'Afrique française et du Comité du Maroc, volumes 61-65, Comité du Maroc, Comité de l'Afrique française, 1957, p. 10.
  14. Michel Delenclos, Les Mots des uns, les maux des autres : la France et l'Algérie, Godefroy de Bouillon, 2008, p. 537.
  15. Michel de Jaeghere, Le Livre blanc de l'armée française en Algérie, Contretemps, 2001 (ISBN 978-2951780903), p. 47.
  16. Éric Roussel, Pierre Mendès France, Paris, Gallimard, coll. « NRF biographies », 2007 (ISBN 978-2070733750), p. 352.
  17. Droz, 1982, p. 62.
  18. G. Pervillé, De l'Empire français à la décolonisation, 1991, p. 170.
  19. Droz, 1982, p. 64.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Bernard Droz et Évelyne Lever, Histoire de la guerre d'Algérie, Paris, Seuil, coll. « Points », 1982
  • Yves Courrière, Histoire de la Guerre d'Algérie

Filmographie documentaire (INA)[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]