Abdelmalek Sayad

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Abdelmalek Sayad, né en Algérie en 1933 et décédé en 1998 en France, est sociologue, directeur de recherche au CNRS et à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), assistant de Pierre Bourdieu. Fin connaisseur de la communauté nord-africaine en France, il a été décrit par ses amis comme un « Socrate d'Algérie ». À partir de l'approfondissement de cette connaissance, il a su atteindre les régularités qui structurent les émigrations-immigrations contemporaines. Les modèles théoriques qu'il a élaborés s'avèrent posséder une pertinence à même d'aider à comprendre les émigrations les plus diverses et à penser les situations des immigrés, des étrangers et des sans papier aujourd'hui[1],[2].

Biographie[modifier | modifier le code]

Abdelmalek Sayad est né en 1933 à Aghbala, commune de Beni Djellil en Kabylie, région berbère du nord de l'Algérie , troisième et unique garçon d'une famille de cinq enfants. Entré à l'école à l'âge de sept ans, il a fait ses études primaires dans son village natal. Il a poursuivi sa scolarité au lycée de Bejaïa (Bougie), puis il a fait une formation d'instituteur à l'école normale de Bouzareah à Alger. Il a ensuite été nommé instituteur à l'école du quartier Barberousse de la casbah d'Alger. Il a poursuivi enfin ses études à l'université d'Alger où il a fait la rencontre de Pierre Bourdieu.

En 1963, il s'est installé en France. D'abord vacataire au Centre de sociologie européenne de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il a intégré en 1977 le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), nommé Directeur de recherches en sociologie.

Abdelmalek Sayad est décédé le 13 mars 1998.

Il était marié à Rebecca Sayad, qui a donné ses archives en 2006 à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration (Paris).

l'Association des Amis d'Abdelmalek Sayad s'est employée à organiser un colloque sur l'actualité de la pensée de Sayad[3] et a contribué à la diffusion de la connaissance de son œuvre en France et en Algérie grâce à une exposition[4] et des conférences et séminaires.

Sociologie[modifier | modifier le code]

En sociologie, il a renouvelé la question de l'immigration sur laquelle il a porté un double regard. Pour étudier cette question complexe, il l'a considéré comme « un fait social dans sa globalité ». Traiter l'immigration comme "un fait social total" (Marcel Mauss) l'a conduit à placer au cœur de son analyse l'émigré-immigré et à ne plus considérer l'immigration seulement en termes de coûts et avantages économiques. Il a jeté un regard humain sur la question délicate des migrations.

Cela l'a conduit aussi à accorder toute sa place à l'histoire en s'attachant aux déterminations entraînées par la colonisation de l'Algérie et par la guerre d'indépendance comme le montre le travail mené avec Pierre Bourdieu "'Le déracinement. La crise de l'agriculture traditionnelle en Algérie'"

Étudiant des trajectoires individuelles à différents moments de l'histoire de l'Algérie et de la France il a montré, contre la présentation d'une immigration homogène soumise aux mêmes mécanismes, qu'il peut y avoir différentes "générations" dans l'immigration, au sens où les conditions sociales de l émigration, à un moment donné, structurent les représentations et les pratiques des individus concernés. Ainsi les paysans appauvris de 1930 produit par la colonisation deviennent des émigrés-immigrés très différents des paysans "dépaysannés" devenus sous prolétaires des villes algériennes des années 1960 produits par les transformations de l'agriculture algérienne et par la guerre d'indépendance. les deux émigrations ne se ressemblent pas et sont utilisées différemment par la société française. Les caractéristiques des émigrés-immigrés entrent en rapport avec les situations que connaît la société française

Au cœur de l' analyse, le sujet émigré-immigré est donc au centre de deux systèmes en interaction: l'un qui est lié aux variables d'origines (caractéristiques sociales, aptitudes socialement déterminées dont le sujet est porteur avant l'émigration);l'autre qui dépend de variables d'aboutissement (ensemble des variables qui dans la société française vont déterminer le devenir du sujet).Ainsi, sa sociologie du début des années 1970 vient en rupture avec les analyses sociologiques précédentes qui portaient un regard très déshumanisant sur l'immigré. Il est parti d'une double vision, diachronique (historique) et synchronique (présente) accordant ainsi une place primordiale à la colonisation et à la décolonisation de l'Algérie.

En France, Sayad a analysé avec un grand soin la situation embarrassante dans laquelle se trouve empêtré l'émigré dès qu'il arrive sur la terre d'accueil, un jeu à somme nulle, à la fois oublié dans son pays d'origine et dans son pays d'accueil où il est contraint au mutisme, donc doublement absent. les nombreux articles consacrés à ces analyses ont été rassemblées Dans son livre 'La double absence'. La traduction de ce livre en langue anglais par David Macy sous le titre « Suffering of immigrants », exprime bien les observations de Sayad qui montrent que l'émigration-immigration est une véritable déchirure spirituelle, une souffrance individuelle qui peut avoir des incidences sur la conception collective de l'émigration qui, à son tour, a une influence considérable sur les rapports « pouvoir - État - émigration ». C'est pourquoi Abdelmalek Sayad dira qu'« exister, c'est exister politiquement ».

L'œuvre de Sayad relève donc de trois principes. le premier dit qu' avant l'immigration il y a l'émigration: "émigration et immigration deux phénomènes aussi indissociables que le recto et le verso d'une même feuille. " (Sayad, 1998). Adopter ce principe a conduit Sayad à mener des études historiques sur la colonisation de l'Algérie et sur les effets de la guerre d'indépendance et à différencier les émigrations. Le second principe est que les États sont parties prenantes dans les émigrations-immigrations avec la domination des États les plus forts sur les États dépendants et avec l'élaboration d'une " pensée d'État" qui structure les pratiques et les représentations des immigrés comme des nationaux. Le troisième principe permet de comprendre que ce phénomène est organisé autour de la dissimulation de la réalité à ses propres yeux comme à ceux des autres, ici et là-bas, et autour des illusions du retour. De ces écarts naissent parfois "le mal d'immigration" et les conflits avec les enfants nés en France. au point de désigner sa descendance d'« enfants illégitimes ».

Abdelmalek Sayad a renouvelé la question de l'émigration-immigration en défendant deux grandes thèses :

  • selon la première, l'effet génération joue un rôle moteur dans la recomposition des immigrés dans la société française. d'une période à l'autre la place occupée dans la structure sociale française a changé de fond en comble.
  • la seconde thèse est que les immigrés ne forment pas un ensemble homogène, mais sont traversés par des clivages de stratification sociale.

Sayad,malgré la proximité culturelle avec les populations issues de l'immigration algérienne, en bon bourdieusien, a entretenu avec son objet une distance réflexive dont l'ouvrage "Histoire et recherche identitaire'' est un magnifique exemple.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Avec Pierre Bourdieu, Le déracinement : La crise de l'agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1964
  • L'immigration, ou les paradoxes de l'altérité, De Boeck Université, 1992, 331 p.
  • Un Nanterre algérien, terre de bidonvilles (avec Éliane Dupuy), Autrement, 1998, 125 p.
  • Avec Alain Gillette, L'immigration algérienne en France, Paris, Editions Entente, 1976, 127 pages (sous le pseudonyme Malek Ath-Messaoud), 2nde édition, 1998, 279 pages (sans pseudonyme)
  • La double absence. Des illusions de l'émigré aux souffrances de l'immigré. Paris, Seuil, 1999, 438 p. Coll. Liber.
  • Histoire et recherche identitaire suivi de Entretien avec Hassan Arfaoui, Bouchène, 2002, 113 p.
  • La doppia assenza. Dalle illusioni dell'emigrato alle sofferenze dell'immigrato, trad. : D. Borca et R. Kirchmayr, éd. Cortina Raffaello, 2002.
  • Algeria: nazionalismo senza nazione, éd. Mesogea, 2003.
  • L'immigration ou les paradoxes de l'altérité. 1. L'illusion du provisoire, Paris, Éditions Raisons d'agir, 2006, 218 p.
  • L'immigration ou les paradoxes de l'altérité. 2. Les enfants illégitimes, Paris, Éditions Raisons d'agir, 2006, 208 p.
  • David Macy, The suffering of immigrants, Cambridge, polity press, 2004.
  • L'immigrazione o i paradossi dell'alterità. L'illusione del provvisorio, trad. S. Ottaviani, éd. Ombre Corte, 2008.
  • Association des amis d'Abdelmalek Sayad (dir.), Actualité de la pensée d'Abdelmalek Sayad, Casablanca, Éditions Le Fennec, 2010, 415 p.
  • Yacine Tassadit, Yves Jammet, Christian de Montlibert, Abdelmalek Sayad; la découverte de la sociologie en temps de guerre, Nantes, Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2013, 191 p.
  • Christian de Montlibert, Les souffrances de l'émigré, les souffrances de l'immigré, Koinonikes Epistimes / Social Science, 2013, no 2.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Impossible d'exister dans une nation sans exister politiquement par Christian de Montlibert, L'Humanité, 22 décembre 2011
  2. immigration:un triple déni d'humanité par Christian de Montlibert, L'Humanité, 4 avril 2008
  3. Association des amis d'Abdelmalek Sayad (dir.), Actualité de la pensée d'Abdelmalek Sayad, Casablanca, Éditions Le Fennec, 2010, 415 p.
  4. Yves Jammet, Christian de Montlibert, avec le concours des graphistes Gérard Paris-Clavel et Thierry Sarfis; exposition à Paris, Strasbourg, Marseille, Saint-Chamond, Montpellier, Neuilly sur Marne,Blanc-Mesnil, Nanterre, Angers, Argelès-sur-Mer... et à Constantine, Oran...

Lien externe[modifier | modifier le code]