Histoire intellectuelle

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L'histoire intellectuelle est l’une des branches de la recherche historique. D'apparition récente, agité par de nombreuses controverses et oppositions, ce champ d’étude se place dans la continuité de l'histoire des idées.

Enjeux[modifier | modifier le code]

Dans les années 1960 et 1970 en France, l’histoire de la longue durée et l’histoire quantitative, dans la tradition de l’école des Annales, dominaient la production historique. Cela ne laissait que peu de place à l’histoire intellectuelle, considérée comme trop proche du biographique et du politique et donc dévalorisée aux yeux de la plupart des historiens. Il faut donc attendre les années 1980 pour voir émerger un domaine d’étude spécifique sur l’histoire des intellectuels qui, depuis, rencontre un certain succès auprès des historiens et du grand public[1].

Si l’histoire des intellectuels s’intéresse en premier lieu aux protagonistes[2], l’histoire intellectuelle a pour ambition de remplacer la traditionnelle histoire des idées, qui se contentait de présenter chronologiquement les jeux d’influence d’un auteur à l’autre : « L’histoire intellectuelle entend rendre compte des œuvres, parcours, itinéraires, par-delà les frontières disciplinaires », explique François Dosse[3]. Un des principaux débats en histoire intellectuelle a porté sur « les mérites réciproques de l’analyse interne des œuvres et de l’étude externe du contexte, de la compréhension systématique des pensées et du repérage des enracinements sociaux de leur production ou circulation. »[4]

Considérant ces débats comme « sans issue », Roger Chartier s’inspirait du sociologue Pierre Bourdieu pour définir l’histoire intellectuelle. Elle aurait ainsi pour fonction « de comprendre comment chacun des champs de la production intellectuelle [...] traduit selon ses structures et ses références propres les déterminations extérieures qui pèsent sur lui. C’est donc seulement une analyse du champ particulier considéré, de sa constitution comme champ et de son histoire, de ses divisions et oppositions, de ses règles de fonctionnement, qui peut permettre d’assigner socialement, sans mécanisme ni réductionnisme, les pensées et les idées »[5].

Concernant les théories de Pierre Bourdieu, qui ne font pas l’unanimité parmi les historiens, François Dosse appelle à « sortir d’une conception statique d’un contexte qui fonctionne trop souvent comme un cadre rigide et une source d’explications mécaniques »[6]. Subissant l’influence du « tournant linguistique », de nombreux chercheurs qui venaient de l’histoire sociale se sont intéressés dans les années 1980 et 1990 aux notions de culture et de représentation, car le social semblait limiter à lui seul la capacité d’explication. Comme l’écrit François Dosse : « On est passé d’une histoire des mentalités triomphante dans les années 1970 à une histoire intellectuelle ou culturelle sur la base d’une critique de plus en plus radicale du mode de réductionnisme impliqué par un déterminisme sociologique »[7].

François Dosse présente Louis Bodin comme un historien « très à distance du modèle bourdieusien »[8]. Pourtant, dans un ouvrage précurseur paru en 1964, ce dernier regrettait que le monde des intellectuels ne soit pas abordé « comme une réalité sociologique » et que l’« arrière-plan historique, la situation sociale, la dimension culturelle » soient négligés[9]. Selon Louis Bodin et Jean Touchard, l’histoire des intellectuels passe par une étude précise de l’évolution et de la place des structures universitaires[10].

Méthodes[modifier | modifier le code]

En revanche, ceux qui se situent dans la continuité des recherches engagées par Jean-François Sirinelli privilégient trois outils de recherche (les lieux, les milieux et les réseaux), qui permettent d’opter pour une approche à la fois géographique, sociologique et idéologique. La réflexion est axée sur la structuration du milieu intellectuel, son mode de fonctionnement, son rapport au politique. Les réseaux intellectuels se forgent autour de fortes personnalités, mais leur constitution est complexe car elle relève de toute une série d’éléments, à la fois institutionnels, scientifiques, politiques, amicaux... Pour les universitaires, les liens entre individus se tissent généralement au cours de la formation ou des activités militantes. La dynamique de ces réseaux repose sur les convictions idéologiques des protagonistes.

Dans la perspective d’une histoire politique des intellectuels, Jean-François Sirinelli et Jean-Pierre Rioux ont également ouvert la voie à l’étude des structures de sociabilité, dont l’objectif est de mener une étude « des relations entre le politique et le culturel, qu’il s’agisse d’idéaux, d’acteurs ou de cultures politiques »[11] Mais cette démarche a été critiquée : « Le problème est de ne pas réduire l’histoire des intellectuels à la composante "intellectuels" d’une plus vaste histoire politique. »[12]. Par ailleurs, Mil neuf cent, dirigé depuis 1983 par Jacques Julliard et qui a pour sous-titre Revue d'histoire intellectuelle, essaie d'aborder à sa manière la thématique pour la période 1870-1920.

Toute une série d’outils méthodologiques sont désormais disponibles pour écrire l’histoire d’un échantillon sélectionné d’intellectuels. L’étude des parcours individuels est indispensable pour comprendre les comportements intellectuels. L’analyse par générations est souvent déterminante pour expliquer les attitudes intellectuelles, même si elle n’est pas systématiquement applicable.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. L’étude désormais classique de Pascal Ory et de Jean-François Sirinelli sur Les Intellectuels en France, publiée en 1987, a permis une certaine reconnaissance de ce champ historique.
  2. Voir par exemple deux ouvrages qui ont eu un fort retentissement : Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Seuil, 1996, et Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Seuil, 1997.
  3. François Dosse, La Marche des idées : Histoire des intellectuels - Histoire intellectuelle, La Découverte, 2003, p. 11.
  4. Roger Chartier, « Histoire intellectuelle », dans André Burguière (dir.), Dictionnaire des sciences historiques, Paris, PUF, 1986, p. 374.
  5. Roger Chartier, « Histoire intellectuelle », article cité, p. 375.
  6. François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 135.
  7. François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 140.
  8. François Dosse, La Marche des idées, ouvrage cité, p. 129.
  9. Louis Bodin, Les Intellectuels, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1964, p. 5.
  10. Louis Bodin et Jean Touchard, « Les intellectuels dans la société française », Revue française de science politique, décembre 1959.
  11. Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli (dir.), Pour une histoire culturelle, Paris, Seuil, 1997, p. 17.
  12. Nicole Racine et Michel Trebitsch, « Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux », dans Marie-Christine Granjon et Michel Trebitsch (dir.), Pour une histoire comparée des intellectuels, Paris, Éditions Complexe, 1998, p. 18.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • François Dosse, La Marche des idées : Histoire des intellectuels - Histoire intellectuelle, La Découverte, 2003, 300 p.
  • Pascale Goestschel, Emmanuelle Loyer, Histoire culturelle et intellectuelle de la France au XXe siècle, Paris, Armand-Colin, Collection "Cursus", 2002.
  • Jacques Julliard et Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Éditions du Seuil, 1996.
  • Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France de l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986 ; 3e éd. 2002.
  • Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, Histoire culturelle de la France. Tome 4: Le temps des masses, le XXe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 1998.
  • Michel Winock, Le Siècle des intellectuels, Paris, Éditions du Seuil, 1997.

Articles connexes[modifier | modifier le code]