Joseph Schumpeter

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Joseph Schumpeter

Description de l'image  Joseph Schumpeter ekonomialaria.jpg.
Biographie
Naissance 8 février 1883
Triesch, (Moravie)
Décès 8 janvier 1950 (à 66 ans)
Salisbury, Connecticut
Nationalité Drapeau de l'Autriche autrichienne
Thématique
Formation Université de Vienne
Titres Université de Czernowitz (1909-1911)
Université de Graz (1912-1914)
Université de Bonn (1925-1932)
Université Harvard (1932-1950)
Approche Économie
Travaux * Cycle économique

Joseph Aloïs Schumpeter (Triesch, Moravie, 8 février 1883Salisbury, Connecticut, 8 janvier 1950 (à 66 ans)) est un économiste autrichien du milieu XXe siècle, connu pour ses théories sur les fluctuations économiques, la destruction créatrice et l'innovation.

Il est l'auteur d'une Histoire de l'analyse économique, parue en 1954 et qui fait encore référence. Ni keynésien, ni néoclassique, on le rapproche souvent de l'École autrichienne d'économie. Il est considéré comme l'économiste de l'effervescence et on le qualifie d’économiste hétérodoxe pour ses théories sur l’évolution du capitalisme dans la démocratie, qu'il estime voué à disparaître pour des raisons sociales et politiques.

Biographie[modifier | modifier le code]

Joseph Schumpeter naît en 1883 à Třešť en Moravie, ville austro-hongroise, aujourd’hui en République tchèque, d'un père industriel du textile. Il se retrouve orphelin dès l'âge de 4 ans. Passionné par l'Antiquité gréco-latine, il entre en 1901 à la faculté de droit de Vienne et s’intéresse rapidement à la sociologie en étudiant des auteurs comme Werner Sombart et Max Weber. Il découvre l’économie, en suivant notamment les cours des théoriciens de l'École autrichienne : Friedrich von Wieser, Eugen von Böhm-Bawerk et Carl Menger[1]. Diplômé docteur en droit en 1906, il se rend en Angleterre où il se marie en 1907 avec Gladys Ricards Seaver. Mais son mariage se disloque rapidement[2]. Il quitte alors l'Angleterre et s'installe au Caire où il travaille en tant qu'avocat pour le tribunal mixte international.

En 1908, il publie son premier ouvrage, devenu très vite un classique de la statistique économique, Nature et essence de l'économie théorique, ce qui lui permet d'obtenir en 1909 un poste de professeur associé en économie politique à l'université de Czernowitz.

Il publie la première édition de sa Théorie de l'évolution économique en 1911, ouvrage qui s’affranchit du cadre néoclassique et témoigne de son intérêt pour la dynamique et les lois du changement économique. Schumpeter met particulièrement en exergue l'importance de l'entrepreneur et du processus de destruction créatrice apportée par l'offre de nouveaux produits sur le marché. Entre 1911 et 1919, il enseigne en tant que professeur à l'université de Graz (en Autriche). Avec les sociologues Werner Sombart et Max Weber, il dirige Archiv für Sozialwissenschaften (Archives pour les sciences sociales).

En 1913-1914, il est professeur invité à l'université Columbia de New York.

Après la Première Guerre mondiale, il est brièvement ministre des Finances (1919-1920) du gouvernement de coalition regroupant des sociaux-démocrates, des sociaux-chrétiens et des socialistes révolutionnaires sous l'égide d'Otto Bauer alors que l’Empire austro-hongrois s’effondre. C'est à cette époque que Joseph Schumpeter divorce de Gladys puis dirige pendant quatre ans une banque privée, la banque Biedermann de Vienne. C'est un échec : la banque fait faillite en 1924[1].

En 1925, il devient professeur de finances publiques à l'université de Bonn et se remarie avec Anna Reisinger. Mais l'année suivante, il perd sa mère, sa femme et leur fils nouveau-né. Il publie la deuxième édition de la Théorie de l’évolution économique (1926).

Les États-Unis[modifier | modifier le code]

À partir de 1927 et jusqu'à sa mort, il enseigna à l'Université Harvard où il s'installe définitivement en 1932, à la suite de la montée des extrémismes en Europe centrale. Parmi ses étudiants à Harvard figurent Robert Heilbroner, Paul Samuelson, Wolfgang Stolper, Paul Sweezy, Nicholas Georgescu-Roegen et James Tobin.

Il se remarie une troisième fois avec une économiste du nom d'Elizabeth Boody en 1937. De 1937 à 1941, sa réputation internationale lui vaut de présider la Société d’économétrie dont il est l’un des fondateurs. Il devient président de l'American Economic Association en 1948. La fin de sa vie sera marquée par l'édition de deux ouvrages importants : Les Cycles des affaires (1939) où il revient sur l’analyse de la croissance et Capitalisme, socialisme et démocratie (1942) qui lui vaudra une réputation d’économiste « hérétique ».

Il meurt le 8 janvier 1950 d'une hémorragie cérébrale dans sa maison de Taconic, dans le Connecticut, au moment où il va être élu premier président de la nouvelle Association internationale d'économie. Son épouse, Elizabeth Boody (1898-1953) éditera à titre posthume la monumentale Histoire de l'analyse économique (1954) à laquelle il a consacré ses dernières années et L'essence de la monnaie (1970).

Théorie économique[modifier | modifier le code]

Schumpeter se laisse difficilement classer dans une école économique. S'il était bien autrichien, il n'a jamais fait partie de l'École autrichienne avec laquelle il avait été familiarisé par les enseignements d'Eugen von Böhm-Bawerk à l'Université de Vienne.

L'économiste qu'il admirait le plus était sans conteste Léon Walras, mais son analyse dépasse largement le cadre néoclassique. Il fut également fortement influencé par les écrits du sociologue allemand Max Weber. Et, s'il a partagé certaines conclusions avec Karl Marx, son analyse était très éloignée des conceptions marxistes de l'économie. On en fait en général le fondateur de l'évolutionnisme économique. Il est ainsi répertorié dans le cercle des économistes dits « hétérodoxes ».

Il estime que le fondement et le ressort de la dynamique de l'économie sont l'innovation et le progrès technique. L'histoire du capitalisme est une mue permanente. La technologie évolue, se transforme poussant des pans entiers de l'activité économique à s'étioler puis à disparaître après avoir été dominants. Le changement est structurel avant d'être quantitatif.

La destruction créatrice[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Destruction créatrice.

Les grappes d'innovation[modifier | modifier le code]

Joseph Schumpeter expliquait dans Le cycle des affaires, publié en 1939[réf. nécessaire], les cycles économiques par l'innovation et en particulier par les « grappes d'innovation ».
Selon lui, le progrès technique est au cœur de l'économie et elles apparaissent en grappes ou essaims : après une innovation majeure, souvent une innovation de rupture due à un progrès technique, voire scientifique (par exemple : la vapeur, les circuits intégrés, l'informatique, l'internet, les nanotechnologies, ... ) d'autres innovations sont portées par ces découvertes.
On constate alors des cycles industriels où, après une innovation majeure, l'économie entre dans une phase de croissance (créatrice d'emplois), suivie d'une phase de dépression, où les innovations chassent les entreprises "dépassées" et provoquent une destruction d'emplois.

Pour décrire ce processus Schumpeter emploie en 1942 dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Petite Bibliothèque Payot, 1974, pp. 119-125, le terme de « destruction créatrice »

Par exemple, Schumpeter retient les transformations du textile et l'introduction de la machine à vapeur pour expliquer le développement des années 1798-1815 ou le chemin de fer et la métallurgie pour l'expansion de la période 1848-1873.
Cette analyse se rapproche des cycles identifiés par Kondratiev, Juglar ou Kitchin.
Au cœur du système capitaliste se trouve, pour Schumpeter, l'entrepreneur qui réalise des innovations (de produits, de procédés, de marchés, etc.).
En conséquence, la croissance est un processus permanent de création, de destruction et de restructuration des activités économiques. La « destruction créatrice » est donc la caractéristique du système capitaliste qui résulte du caractère discontinu des innovations.

L'entrepreneur innovateur[modifier | modifier le code]

Schumpeter met en avant le rôle majeur des innovations dans l'impulsion, la mise en mouvement de l'économie sous l'action de l'entrepreneur. C'est par la fabrication de produits nouveaux, l'adoption de procédés et de techniques inédits, l'utilisation de nouvelles matières premières ou l'ouverture de nouveaux débouchés que les structures finissent par changer.

L'innovation : de l'économie stationnaire à l'évolution économique[modifier | modifier le code]

Schumpeter met en évidence le rôle déterminant de l'innovation dans l'impulsion du système économique. Il prend comme point de départ la modélisation d'une économie stationnaire, nommé circuit économique, et dont les différents éléments structurels se reproduisent à l'identique.

Il s'agit d'une représentation simplifiée de la vie économique et des relations qui se nouent entre les agents économiques. La logique de ce circuit économique est celle de l'équilibre général : les mouvements adaptatifs des prix assurent l'adéquation entre les différentes variables économiques, et chaque facteur de production est rémunéré à son prix. Ce circuit économique est caractérisé par la libre concurrence, la propriété privée et la division du travail entre les agents.

Ces derniers, qui agissent en fonction de leur expérience passée, n'introduisent aucune rupture fondamentale dans leurs comportements et les relations économiques en place. Les méthodes de production et les pratiques de consommation restent stables, l'offre devient égale à la demande par le jeu des prix, de sorte que l'allocation des ressources est efficiente. Les comportements routiniers et les mécanismes adaptatifs conduisent alors à un état stationnaire.

Or, selon Schumpeter, cette routine est brisée par l'entrepreneur et ses innovations. Ainsi, l'évolution ne peut pas venir d'une modification quantitative (hausse de la production ou du capital), mais de la transformation qualitative du système de production. Schumpeter montre que le facteur déterminant de cette évolution est l'innovation : celle-ci est au cœur non seulement du processus de croissance, mais aussi de transformations structurelles plus importantes.

On regroupe parfois les innovations en deux catégories : les innovations de produit et les innovations de procédé (de fabrication). L'acteur central de ces dernières est l'entrepreneur.

L'entrepreneur : acteur fondamental de l'évolution économique[modifier | modifier le code]

Thomas Edison, entrepreneur marquant de la fin du XIXe siècle
Henry Ford, qui inspira Schumpeter pour sa description de l'entrepreneur-modèle

Dans la conception de Schumpeter, l'entrepreneur incarne le pari de l'innovation, thèse qu'il développa en particulier dans Théorie de l'évolution économique en 1911 ; son dynamisme assure la réussite de celle-ci. L'entrepreneur, qu'il ne faut pas confondre avec le chef d'entreprise simple administrateur gestionnaire, ou avec le rentier-capitaliste propriétaire des moyens de production, est pour lui un véritable aventurier qui n'hésite pas à sortir des sentiers battus pour innover et entraîner les autres hommes à envisager autrement ce que la raison, la crainte ou l'habitude, leur dictent de faire. Il doit vaincre les résistances qui s'opposent à toute nouveauté risquant de remettre en cause le conformisme ambiant.

Par exemple, Henry Ford n'est pas un entrepreneur lorsqu'en 1906 il devient chef d'entreprise indépendant, mais il le devient en 1909 lorsque ses usines commencent à fabriquer la fameuse Ford T à un coût qui en fait peu à peu un statut d'objet de consommation courante aux États-Unis : il adopte le système de la chaîne de montage, permettant à la fois de baisser le coût de production et d'accroître son débit, ouvrant la porte à la production de masse. Un autre exemple de véritable entrepreneur est Alfred Krupp lorsqu'il concentre verticalement ses entreprises, et qu'il met en pratique le nouveau procédé de fabrication de l'acier imaginé par l'anglais Henry Bessemer (voir ici).

L'entrepreneur est certes motivé par la réalisation de bénéfices générés par les risques pris et la réussite. Mais, la conception du profit défendue par Schumpeter est originale : l'entrepreneur crée de la valeur, tout comme le salarié, et il est également motivé par un ensemble de mobiles irrationnels dont les principaux sont sans doute la volonté de puissance, le goût sportif de la victoire et de l'aventure, ou la joie simple de créer et de donner vie à des conceptions et des idées originales. Pour Schumpeter, le profit est la sanction de l'initiative créatrice des risques pris par l'entrepreneur.

Cette conception est contraire aux économistes classiques qui faisaient du profit la contrepartie des efforts productifs (capital et travail) de l'entrepreneur, alors qu'elle est plutôt du ressort du chef d'entreprise. Cette conception est également contraire à celle, marxiste, qui place l'origine du profit dans la confiscation de la plus-value, c'est-à-dire l'appropriation d'une partie du fruit du travail des salariés par le rentier-capitaliste.

Le profit est d'autant plus important et immédiat que l'entrepreneur est capable d'éliminer toute forme de concurrence directe et immédiate. L'innovation revient le plus souvent à détenir une position favorable dans sa branche, et sa diffusion permet l'obtention de droits commerciaux qui techniquement permettent à l'entrepreneur de disposer d'un monopole. Schumpeter considère les monopoles nés de l'innovation comme nécessaires à la bonne marche du capitalisme. En situation de monopole, l'entrepreneur est libre de fixer un prix de vente supérieur à son coût marginal. En situation de concurrence pure et parfaite, pour augmenter ses profits, l'entrepreneur n'a plus cette facilité ; au contraire pour rester concurrentiel son prix de vente tend à se rapprocher du coût marginal (c'est le concept marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit qui est critiqué ici par Schumpeter). Pour regagner une liberté de prix de vente, loin du coût marginal, l'entrepreneur doit baisser ce dernier en réduisant ses coûts de production par des économies d'échelles (augmentation de la production et de la taille des entreprises) ou par un accroissement de la productivité (notamment par l'innovation). Les risques que prend l'entrepreneur en innovant sont motivés par la perspective de conquête d'une position de monopole ou par son maintien.

Schumpeter montre qu'un univers non atomistique (grand nombre d'entreprises) n'est pas forcément négatif pour le consommateur car le monopole ne conduit pas toujours à la hausse des prix ou à la baisse de la production. L'entreprise géante percevant un surprofit peut effectuer des investissements importants. Par ailleurs, les innovations engendrent des effets de synergie au niveau de l'économie. Elles ont des externalités positives en termes d'entraînement sur des secteurs économiques et de créations de nouvelles activités. Elles apparaissent comme le fer de lance de la croissance économique, justifiant alors l'existence de ces nouveaux acteurs contribuant à l'essor du capitalisme. Pourtant, ces situations de monopole ne durent pas. C'est le jeu de la concurrence qui les banalise en faisant de la bataille pour le surprofit le moteur du progrès économique, mais aussi le facteur explicatif des mouvements cycliques de l'économie.

Des fluctuations économiques au changement social : la destruction créatrice[modifier | modifier le code]

L'innovation est à la fois source de croissance et facteur de crise. C'est ce que Schumpeter résume par la formule « destruction créatrice ». Les crises ne sont pas de simples ratés de la machine économique ; elles sont inhérentes à la logique interne du capitalisme. Elles sont salutaires et nécessaires au progrès économique. Les innovations arrivent en grappes presque toujours au creux de la vague dépressionniste, parce que la crise bouscule les positions acquises et rend possible l'exploration d'idées nouvelles et ouvre des opportunités. Au contraire, lors d'une période haute de non-crise, l'ordre économique et social bloque les initiatives, ce qui freine le flux des innovations et prépare le terrain pour une phase de récession, puis de crise.

Rythmes économiques et rythmes technologiques[modifier | modifier le code]

L'observation empirique du système économique montre l'existence, à intervalles réguliers, de cycles économiques où des phases de prospérité alternent avec des phases de dépression.

Tous les économistes ont mis en évidence des mécanismes de régulation permettant au capitalisme de se développer au-delà des crises, et ont cherché à rendre compte de l'existence de ces rythmes. Schumpeter propose une interprétation des rythmes économiques à la lumière des rythmes ou vagues technologiques : les innovations sont à l'origine de cycles économiques. Il montre que le phénomène de grappes d'innovations est à l'origine à la fois de l'expansion comme de la récession qui lui succède. Schumpeter a fourni une analyse cohérente des cycles longs dits cycles Kondratieff (en l'hommage à l'économiste soviétique Nikolai Kondratieff).

En fait, Schumpeter s'est aussi inspiré des travaux de l'économiste français Clément Juglar qui le premier avait mis en évidence dès 1856, les phénomènes cycliques sur une période d'une dizaine d'années, alors que Kondratieff a surtout travaillé sur les causes de ces cycles longs : l'usure et le renouvellement des grandes infrastructures (chemins de fer, canaux, grands aménagements fonciers) dont la construction demande des investissements exceptionnels. Mais ces explications lui semblaient insuffisantes, préférant parler de vagues massives d'innovations groupées autour d'une découverte centrale, comme la machine à vapeur qui a ouvert la voie à la révolution industrielle entre 1790 et 1850 et le chemin de fer qui a dynamisé l'économie des années 1890 jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Le cycle économique

Schumpeter prétend que trois cycles se superposent et expliquent pour l'essentiel l'évolution de la conjoncture :

  • les cycles courts, ou cycles Kitchin, qui durent en moyenne 40 mois et s’expliquent selon lui par des variations de stocks,
  • les cycles moyens, dits cycles Juglar, qui durent, eux, entre 6 et 11 ans,
  • les cycles longs, ou cycles Kondratieff, qui s’étalent sur 40 à 60 ans. Ils seraient le résultat d’innovations majeures : machine à vapeur, automobile.

Les monopoles mettent l'économie sur la voie du progrès mais ils ne sont que temporaires. Les surprofits vont amener des entrepreneurs imitateurs à proposer des biens similaires ou des procédés voisins obligeant les entreprises en place à se différencier sans cesse ou à baisser leurs prix. Ce phénomène d'imitation entraîne des innovations par grappes, c'est-à-dire une agrégation des innovations provoquées par la réussite de l'entrepreneur innovateur dont la position n'est que temporairement dominante.

L'application et la diffusion des innovations dépendent en amont de la propension de l'entrepreneur à prendre des risques, de la recherche dans l'émergence d'inventions susceptibles d'être exploitées, et du crédit. Elles dépendent en aval de la propension des individus à recevoir l'innovation (pour les produits nouveaux), donc de leurs goûts et habitudes. Ces conditions rendent compte de la réalisation, de la vitesse et de l'étendue de la diffusion. C'est donc le jeu innovation-imitation-monopole temporaire qui assure la croissance économique et le bouleversement perpétuel des positions établies.

L'activité cyclique se déroule de la façon suivante : la phase d'expansion s'explique par les profits qui engendrent une hausse des investissements et de la demande, sous l'effet des grappes d'innovation. Dans un premier temps, les crédits accordés vont provoquer une inflation des biens de production puis de consommation. Ensuite, la quantité additionnelle de biens engendre la déflation, accentuée par le remboursement des crédits annonçant la dépression. Les possibilités de profit se raréfient, les faillites apparaissent. Le phénomène d'imitation entraîne une saturation des marchés et une baisse de la rente monopolistique, donc une réduction de l'investissement suivie d'une baisse de l'activité. La crise ne pourra être dépassée que par d'autres vagues d'innovations. C'est le mécanisme décisif de l'activité cyclique qui implique un processus de destruction créatrice.

L'expansion dépend de la diffusion et de l'assimilation des nouvelles conditions d'activité. La dépression correspond à une période de disparition des structures productives en excès et des dettes, et à la gestation de nouvelles innovations. Pour Schumpeter, la durée de chaque cycle correspond à l'importance des innovations et leurs effets d'entraînement.

Le progrès technique n'est pas un flux continu et les cycles obéissent à des mécanismes autorégulateurs. Il se diffuse de manière périodique par vagues à partir de certains secteurs et certains lieux.

Progrès technique et changement social[modifier | modifier le code]

L'introduction du progrès technique a un effet sur les comportements et les habitudes des différents agents économiques. L'entrepreneur innovateur entraîne de nombreux imitateurs, ce qui entraîne un changement radical de leur fonction de production (réorganisation du travail). Les innovations qui se diffusent dans l'économie vont bouleverser les modes de consommation en répondant à des besoins non satisfaits, voire en en créant de nouveaux. Les marchés se trouvent ainsi modifiés. Le progrès technique agit sur les structures de l'économie tout entière : la combinaison des facteurs de production (travail et capital) se modifie car il y a remplacement des structures anciennes par des nouvelles structures, et donc mobilité des moyens de production. L'impact sur la nature des qualifications et l'emploi, ainsi que sur leur répartition spatiale est considérable. Enfin, le progrès technique assure des positions dominantes et bouleverse l'état des rapports de force entre les pays au niveau international.

Pour Schumpeter, la nouvelle organisation du travail qui se met en place grâce à la forte croissance des Trente Glorieuses, est une innovation majeure. Par contre, Schumpeter n'a pas anticipé la réorganisation de direction des entreprises, avec notamment la création d'un directoire (entreprise), d'un conseil de surveillance, d'une assemblée générale et de l'arrivée de la technostructure théorisée par John Kenneth Galbraith.

La fin du capitalisme[modifier | modifier le code]

Dans son œuvre Capitalisme, socialisme et démocratie, Schumpeter semble rejoindre la conclusion de Karl Marx sur l'inévitabilité de l'effondrement du capitalisme. Schumpeter reste néanmoins convaincu des bienfaits du capitalisme et il regrette cette fin inévitable, selon ses propres termes « si un médecin prévoit que son patient va mourir, ça ne veut pas dire qu'il le souhaite ». Il se déguisa donc en partisan du socialisme pour inciter le jeune socialiste à lire son travail, espérant que son lecteur reconnaitrait de lui-même les travers du socialisme[3].

Si Schumpeter rejoint la conclusion de Marx, il rejette son raisonnement comme celui de Keynes : « Comme avec Marx, il est possible d’admirer Keynes tout en considérant néanmoins que sa vision sociale est fausse et que chacune de ses propositions est fallacieuse[4] ». Schumpeter estime que Marx et Keynes se rejoignent en ce que leurs théories expliquent que le capitalisme peut s'effondrer selon des causes qui sont endogènes, caractère commun qui permet d'offrir une justification rationnelle à l'anticapitalisme[5].

Schumpeter rejette le matérialisme historique, pour lui la structure économique ne détermine pas entièrement la société et il ne pense pas que la viabilité du capitalisme soit intrinsèquement menacée par exemple par une baisse tendancielle du taux de profit (l'innovation pouvant la contrecarrer). En revanche, pour Schumpeter comme pour Marx, le succès du capitalisme conduit inévitablement à la concentration du capital, c'est-à-dire à la création de grandes entreprises, gérées par des chefs d'entreprises, simples administrateurs et appartenant à des rentiers-capitalistes, véritables propriétaires des entreprises. Pour Schumpeter, cette concentration aboutit à l'avènement d'un sentiment d'hostilité générale contre le capitalisme. Mais « la masse du peuple n'élabore jamais de sa propre initiative des opinions tranchées [et] elle est encore moins capable de les énoncer, ni de les convertir en attitudes et en actions cohérentes. » Schumpeter ne pense donc pas que c'est une révolution dirigée par un hypothétique prolétariat ouvrier qui mettra à bas le capitalisme. L'hostilité envers le capitalisme ne peut s'exprimer et se traduire qu'avec l'appui d'une large frange de la classe des intellectuels.

Le capitalisme entraîne le développement de l'appareil éducatif, ce qui tout à la fois concourt à la formation d'une opinion publique large et à une surproduction des intellectuels par rapport aux besoins des professions libérales. Les intellectuels déconsidérés et peu rémunérés ont tout intérêt à se liguer contre le capitalisme et à abreuver l'opinion publique de discours contre l'argent et l'esprit d'entreprise. Ils catalysent et font précipiter l'hostilité générale contre le capitalisme. Le capitalisme se sclérose ainsi progressivement de l'intérieur, pour des raisons sociales et politiques, au fur et à mesure que des majorités démocratiquement élues choisissent de mettre en place une économie planifiée accompagnée d'un système d'État-providence et de restriction des entrepreneurs. Le climat intellectuel et social nécessaire à l'esprit d'entreprise et d'innovation, et donc à l'apparition d'entrepreneurs, décline et finit par être remplacé par une forme ou une autre de socialisme, encore plus sclérosant. Les gouvernements ont alors notamment tendance, pour être populaires, à développer l'« État fiscal » et à transférer le revenu des producteurs vers les non-producteurs, décourageant l'épargne et l'investissement au profit de la consommation, ce qui crée une pression inflationniste croissante. Dans toutes décisions, les gouvernements démocratiquement élus ont alors tendance, pour garantir leur réélection, à privilégier le court terme au détriment du long terme.

Schumpeter est convaincu que la libre concurrence capitaliste est le meilleur système économique, il ne recommande pas cette évolution, mais il ne sait pas comment l'éviter. Le capitalisme ne peut poursuivre sa marche en avant qu'à condition que perdure l'esprit des entrepreneurs qui seul fait sa force. Une critique radicale du capitalisme inspirée de l'œuvre de Schumpeter, souligne qu'il secrète la grande entreprise et que cette dernière étouffe toute velléité d'imagination. Les grandes organisations sont marquées par la multiplication des cadres gestionnaires, des experts et des bureaucrates, conduits à raisonner en termes de carrière, de revenu régulier et de position sociale et du même coup peu ou pas enclins à prendre des risques comme dans le modèle de l'entrepreneur.

Œuvres majeures de Joseph Schumpeter[modifier | modifier le code]

  • Nature et contenu principal de la théorie économique (Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie), 1908.
  • Théorie de l’évolution économique (Theorie der wirtschaftlichen Entwicklung), première édition, 1911 ; deuxième édition, 1926 [lire en ligne].
  • Les cycles des affaires (Business Cycles: a Theoretical, Historical and Statistical Analysis of the Capitalist Process), 1939.
  • Capitalisme, socialisme et démocratie (Capitalism, Socialism, and Democracy), 1942 [lire en ligne].
  • Histoire de l'analyse économique (History of Economic Analysis), publié après sa mort en 1954.
  • Théorie de la monnaie et de la banque - Tome 1, l'essence de la monnaie, Éd. l'Harmattan, 08/04/2005 (ISBN 2-7475-8026-1)
  • Théorie de la monnaie et de la banque - Tome 2, Théorie Appliquée, Éd. l'Harmattan, 08/04/2005 (ISBN 2-7475-8027-X)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Jean-Claude Drouin, Les grands économistes, Presses Universitaires de France, 2006.
  2. (en) « In praise of entrepreneurs », The Economist, 26 avril 2007.
  3. Muller, Jerry Z. The Mind and the Market. Anchor Books, New York. 2003.
  4. Joseph Schumpeter, Histoire de l’analyse économique, Paris, Gallimard, 1983, Tome 3, p. 589.
  5. Joseph Schumpeter, op. cit., p. 582.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Christian Deblock, Jean-Marc Fontan (Direction), Innovation et développement chez Schumpeter, Revue Interventions économiques [En ligne], 46 | 2012, novembre 2012. URL : http://interventionseconomiques.revues.org/1463
  • Alexis Karklins-Marchay, Joseph Schumpeter, Vie - Œuvres - Concepts, 2004, Ellipses, ISBN 2-7298-1372-1
  • Maurice Baslé, etc., Histoire des pensées économiques – les fondateurs, 2e édition, Sirey, ISBN 2-247-01666-9
  • (en) Ján Iša, Profiles of world economists: Joseph Alois Schumpeter, BIATEC, Volume XII, avril 2004, lire en ligne
  • (en) Thomas K. McCraw, Prophet of Innovation: Joseph Schumpeter and Creative Destruction, 2007, Belknap Press, 719 pages

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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