Anna de Noailles

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Anna de Noailles

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La comtesse de Noailles (photographie de presse, 1922).

Nom de naissance Princesse Bibesco Bassaraba de Brancovan
Autres noms Anna-Élisabeth de Noailles
Activités romancière, poète
Naissance 15 novembre 1876
Paris, France
Décès 30 avril 1933 (à 56 ans)
Paris, France
Langue d'écriture française
Genres roman, poésie

La comtesse Anna-Élisabeth de Noailles, née princesse Bibesco Bassaraba de Brancovan[1], est une poétesse et romancière française, d'origine roumaine, née à Paris le 15 novembre 1876 et morte à Paris le 30 avril 1933.

Biographie[modifier | modifier le code]

Née à Paris, descendante des familles de boyards Bibescu de Roumanie, elle est la fille d'un expatrié roumain âgé de 50 ans, le prince Grégoire Bibesco Bassaraba de Brancovan[2] lui-même fils du prince valaque Georges Bibesco (en roumain: Gheorghe Bibescu) et de la princesse Zoé Bassaraba de Brancovan (en roumain: Brâncoveanu).

Sa mère, plus jeune de 21 ans, est la pianiste grecque née à Constantinople Raluca Moussouros (ou Rachel Musurus), à qui Paderewski a dédié nombre de ses compositions.

Sa tante, la princesse Hélène Bibesco, a joué un rôle actif dans la vie artistique parisienne à la fin du XIXe siècle jusqu'à sa mort en 1902. Anna est la cousine germaine des princes Emmanuel et Antoine Bibesco, amis intimes de Proust. Avec son frère aîné Constantin, et sa sœur cadette Hélène, Anna de Brancovan mène une vie privilégiée. Elle reçoit son instruction presque entièrement au foyer familial, parle l'anglais et l'allemand en plus du français et a une éducation tournée vers les arts, particulièrement la musique et la poésie. La famille passe l'hiver à Paris et le reste de l'année dans sa propriété, la Villa Bessaraba à Amphion, près d'Évian sur la rive sud du lac Léman. La poésie d'Anna de Noailles portera plus tard témoignage de sa préférence pour la beauté tranquille et l'exubérance de la nature des bords du lac sur l'environnement urbain dans lequel elle devra par la suite passer sa vie[3].

Le temple du jardin votif Anna de Noailles à Amphion-les-bains.

En 1897 Anne-Élisabeth, dite Anna, épouse, à l'âge de 19 ans, le comte Mathieu de Noailles (1873-1942), quatrième fils du septième duc de Noailles. Le couple, qui fait partie de la haute société parisienne de l'époque, aura un fils, le comte Anne Jules (1900-1979).

Anna de Noailles fut la muse et entretint une liaison avec Henri Franck[4] normalien et poète patriote proche de Maurice Barrès, frère de Lisette de Brinon[5] et cousin d'Emmanuel Berl, mort de tuberculose à 24 ans en 1912.

Elle fut également rendue responsable du suicide, en 1909, du jeune Charles Demange, un neveu de Maurice Barrès qui souffrait pour elle d'une passion qu'elle ne partageait pas.

Anna de Noailles dans son salon en 1913.

Au début du XXe siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Edmond Rostand, Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Maurice Barrès, René Benjamin, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu, l'abbé Mugnier ou encore Max Jacob, Robert Vallery-Radot et François Mauriac. C'est également une amie proche de Clemenceau. En 1904, avec d'autres femmes, parmi lesquelles Julia Daudet et Judith Gautier, fille de Théophile Gautier, Anna de Noailles crée le prix « Vie Heureuse », issu de la revue du même nom, qui deviendra plus tard le prix Fémina, récompensant la meilleure œuvre française écrite en prose ou en poésie.

Elle meurt en 1933 dans son appartement de la rue Scheffer, et est inhumée au cimetière du Père-Lachaise à Paris, mais son cœur repose au cimetière d'Amphion-les-Bains.

Distinctions[modifier | modifier le code]

Elle fut la première femme commandeur de la Légion d'honneur[6] ; la première femme reçue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique (au fauteuil 33 ; lui ont succédé Colette et Cocteau). Elle était aussi membre de l'Académie roumaine. En 1920 son premier recueil de poèmes (Le cœur innombrable) est couronné par l'Académie française ; en 1921 elle en reçoit le Grand prix de littérature. Plus tard l'Académie française créera un prix en son honneur[7]. Elle a été décorée de l'Ordre du Sauveur de Grèce et de Pologne.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Anna de Noailles a écrit trois romans, une autobiographie et un grand nombre de poèmes.

Son lyrisme passionné s'exalte dans une œuvre qui développe, d'une manière très personnelle, les grands thèmes de l'amour, de la nature et de la mort.

  • Le Cœur innombrable, 1901 disponible sur Gallica;
  • L'Ombre des jours (1902, réédité en 2011 aux éditions du Livre unique) disponible sur Gallica;
  • La Nouvelle Espérance(1903);
  • Le Visage émerveillé (1904);
  • La Domination, 1905 disponible sur Gallica;
  • Les Éblouissements (1907);
  • Les Vivants et les morts, 1913 disponible sur Gallica;
  • De la rive d'Europe à la rive d'Asie(1913);
  • Les Forces éternelles (1920);
  • À Rudyard Kipling (1921);
  • Discours à l'Académie belge (1922);
  • Les Innocentes, ou la Sagesse des femmes, 1923 (rééd. Buchet-Chastel, 2009);
  • Poème de l'amour, 1924 disponible sur Gallica;
  • Passions et vanités, 1926 [lire en ligne];
  • L'Honneur de souffrir, 1927 disponible sur Gallica;
  • Poèmes d'enfance (1929);
  • Exactitudes (Grasset, 1930);
  • Choix de poésies (Fasquelle, 1930, puis Grasset, 1976 avec préface de Jean Rostand de 1960);
  • Le Livre de ma vie (1932);
  • Derniers Vers (1933);
  • Derniers Vers et Poèmes d'enfance (1934);
  • L'Offrande, choix et présentation par Philippe Giraudon, coll. « Orphée », Éditions de la Différence, 2012.
  • Elle a écrit la préface du livre du commandant Pierre Weiss, L'espace (Louis Querelle éditeur, 1929).

Témoignages de contemporains[modifier | modifier le code]

Anna-Elisabeth, comtesse de Noailles par Philip Alexius de László, 1913
Anna-Elisabeth, comtesse de Noailles par Jean-Louis Forain, 1914
Caricature par Sem (1911)

« Impossible de rien noter de la conversation. Mme de Noailles parle avec une volubilité prodigieuse ; les phrases se pressent sur ses lèvres, s'y écrasent, s'y confondent ; elle en dit trois, quatre à la fois. Cela fait une très savoureuse compote d'idées, de sensations, d'images, un tutti-frutti accompagné de gestes de mains et de bras, d'yeux surtout qu'elle lance au ciel dans une pâmoison pas trop feinte, mais plutôt trop encouragée. (...) Il faudrait beaucoup se raidir pour ne pas tomber sous le charme de cette extraordinaire poétesse au cerveau bouillant et au sang froid. »

— André Gide, Journal, 20 janvier 1910, Gallimard (Folio : Une anthologie), 1951/2012, p. 109-110

« Mme Mathieu de Noailles aime les approbations (...) Elle voudrait la croix, l'Arc de Triomphe, être Napoléon. C'est l'hypertrophie du moi. Elle est le déchaînement. Elle aurait dû vivre à l'époque alexandrine, byzantine. Elle est une fin de race. Elle voudrait être aimée de tous les hommes qui aiment d'autres femmes qu'elle (...) elle aurait dû épouser le soleil, le vent, un élément. »

— Abbé Mugnier, Journal, 24 novembre 1908 - Mercure de France, coll. « Le Temps retrouvé », 1985, p. 174

« Achevé le roman : Le Visage émerveillé (...) pour la forme, il y a là du nouveau, des instantanés, et des inattendus. Des sensations qui deviennent des sentiments. Des couleurs, des saveurs, des odeurs prêtées à ce qui n'en avait pas jusqu'ici. Mme de Noailles a renchéri sur Saint-François d'Assise : elle se penche encore plus bas, elle dit au melon blanc : " Vous êtes mon frère", à la framboise, " Vous êtes ma sœur" ! Et il y a encore et surtout des joies subites, des désirs qui brûlent, de l'infini dans la limite... »

— Abbé Mugnier, Journal, 1er décembre 1910, p. 197

« Le poète des Éblouissements était au lit, dans une chambre sans luxe (...) Une volubilité d'esprit et de paroles qui ne me permettait pas toujours de la suivre (...) Elle m'a dit combien elle aimait Michelet, l'idole préférée, admire Victor Hugo, aime moins Lamartine, admire Voltaire, Rousseau, préfère George Sand à Musset (...) Aujourd'hui, elle n'a plus de vanité (...) Même ses vers les plus lyriques sur le soleil, elle les écrivait avec le désir de la mort. Elle n'était pas joyeuse... Très amusantes anecdotes sur la belle-mère, à Champlâtreux, contées avec un esprit voltairien (...) Elle avait pensé à cette chapelle en écrivant le Visage émerveillé. Elle a écrit sur la Sicile des vers encore inédits (...) à l'intelligence, elle préfère encore la bonté". »

— Abbé Mugnier, Journal, 2 décembre 1910, p. 198 et 199

« Elle était plus intelligente, plus malicieuse que personne. Ce poète avait la sagacité psychologique d'un Marcel Proust, l'âpreté d'un Mirbeau, la cruelle netteté d'un Jules Renard. »

— Jean Rostand, préface à Choix de poésies d'Anna de Noailles, 1960[8]

« Sacha Guitry admirait infiniment Mme de Noailles, mais qui n'admirait pas Anna de Noailles ? C'était un personnage extraordinaire, qui avait l'air d'un petit perroquet noir toujours en colère, et qui ne laissait jamais placer un mot à personne. Elle recevait dans son lit, les gens se pressaient en foule dans sa ruelle [...] et cela aurait pu être un dialogue étourdissant mais c'était un monologue bien plus étourdissant encore [...] Sacha m'a dit d'elle : quand on l'entend monter l'escalier on a toujours l'impression qu'il y a deux personnes en train de se parler, et quand elle redescend, il semble qu'une foule s'éloigne. »

— Hervé Lauwick, Sacha Guitry et les femmes[9]

« Elle surgit d'une porte-fenêtre, précédée d'un multitude de cousins multicolores comme dans un ballet russe. Elle avait l'air d'une fée-oiselle condamnée par le maléfice d'un enchanteur à la pénible condition de femme (...). Il me semblait que si j'avais pu prononcer le mot magique, faire le geste prescrit, elle eût, recouvrant son plumage originel, volé tout droit dans l'arbre d'or où elle nichait, sans doute, depuis la création du monde. Puisque c'était impossible, elle parlait. Pour elle seule. Elle parla de la vie, de la mort, les yeux fixés sur Lausanne, moi regardant son profil. Elle ne m'écoutait pas. Il était rare qu'elle le fit. Malheureusement, elle n'avait pas besoin d'écouter pour comprendre. (...). Je reçus tout à coup, en pleine figure, ses énormes yeux, elle rit de toutes ses dents et me dit : "Comment pouvez-vous aimer les jeunes filles, ces petits monstres gros de tout le mal qu'ils feront pendant cinquante ans ? »

— Emmanuel Berl, Sylvia, Gallimard, 1952, réédition 1994, p. 89-90

« Octave Mirbeau la ridiculise dans la La 628-E8 (passage repris dans la Revue des Lettres et des Arts du 1er mai 1908), la montrant comme une « idole » entourée de « prêtresses » : « Nous avons en France, une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie… Comme nous serions fiers d’elle !… Comme elle serait émouvante, adorable, si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d’idole que lui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon ! Tenez ! la voici chez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins… Des amies, j’allais dire des prêtresses, l’entourent, extasiées de la regarder et de lui parler. / L'une dit, en balançant une fleur à longue tige : / — Vous êtes plus sublime que Lamartine ! / — Oh !… oh !… fait la dame, avec de petits cris d’oiseau effarouché… Lamartine !… C’est trop !… C’est trop ! / — Plus triste que Vigny ! / — Oh ! chérie !… chérie !… Vigny !… Est-ce possible ? / — Plus barbare que Leconte de Lisle… plus mystérieuse que Mæterlinck ! / — Taisez-vous !… Taisez-vous ! / — Plus universelle que Hugo ! / — Hugo !… Hugo !… Hugo !… Ne dites pas ça !… C’est le ciel !… c’est le ciel ! / — Plus divine que Beethoven !… / — Non… non… pas Beethoven… Beethoven !… Ah ! je vais mourir ! / Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue d’adoration. — Encore ! encore !… Dites encore ! » »

— Octave Mirbeau, La 628-E8, 1907, réédition Éditions du Boucher, 2003, p. 400

. L'orientation de ce portrait est reprise par l'ambassadeur de France à Bucarest le comte de Saint-Aulaire, dans ses mémoires[10] qui la montre sans-gêne, prétentieuse et monopolisant la conversation.

Charles Maurras fait d'Anna de Noailles l'une des quatre femmes de lettres qu'il prend comme exemplaires du romantisme féminin[11] dont il voit une résurgence à la fin du XIXe siècle, aux côtés de Renée Vivien, Marie de Régnier et Lucie Delarue-Mardrus. Ces qualités sont aussi vantées par les travaux de la critique littéraire antiféministe Marthe Borély[12].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Postérité[modifier | modifier le code]

Les établissements d'enseignement suivants portent son nom :

Iconographie[modifier | modifier le code]

Le portrait d'Anna de Noailles par Jean-Louis Forain est conservé au musée Carnavalet. Il lui a été légué par le comte Anne-Jules de Noailles en 1979.

Célébrité de son temps, plusieurs peintres de renom de l'époque firent son portrait, comme Antonio de la Gandara, Kees van Dongen, Jacques-Émile Blanche ou Philip Alexius de Laszlo (illustration sur cette page).

En 1906 elle fut le modèle d'un buste en marbre par Auguste Rodin, qui est aujourd'hui exposé au Metropolitan Museum à New-York ; le modèle en terre glaise, qui lui donne comme un bec d'oiseau comme le portrait-charge de profil par Sem reproduit sur cette page, est exposé au Musée Rodin à Paris.

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Francisation de Brâncoveanu.
  2. Selon le faire-part de son décès à Paris, son nom est écrit ainsi toujours sous la forme francisée
  3. (en) « Anna de Noailles - biographie », sur annadenoailles.org
  4. Emmanuel Berl, dans Sylvia (Gallimard, 1952, p. 89 de la réedition de 1994).
  5. Archives juives
  6. Dossier sur la base Léonore
  7. Prix Anna de Noailles
  8. p. 9 de l'édition Grasset de 1976.
  9. Plon, 1965, p. 195-196
  10. Confessions d'un vieux diplomate, Flammarion 1953
  11. Le Romantisme féminin, première publication 1903 in Minerva, n° du 1er mai 1903, en ligne, consulté le 25 septembre 2010.
  12. Marthe Borély, L'émouvante destinée d'Anna de Noailles, Paris, 1939.