Francis Ponge

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Francis Ponge est un poète français, né à Montpellier le 27 mars 1899 et mort au Bar-sur-Loup, Alpes-Maritimes, le 6 août 1988.

Il est inhumé au cimetière protestant de Nîmes. Son épouse est décédée le 5 août 2006 à 94 ans.

Jeunesse et formation[modifier | modifier le code]

En 1900, la famille Ponge s’installe à Avignon, où nait Hélène, sœur de Francis, le 27 septembre. Pendant neuf ans, les Ponge mènent une vie bourgeoise au sein de la bonne société protestante d’Avignon : parcs, villégiatures à la montagne, gouvernantes et précepteurs. En 1908, il entre en classe de septième au lycée Frédéric-Mistral. En 1909, Armand Ponge est muté à Caen. Francis est scolarisé au lycée Malherbe jusqu’au baccalauréat. Il est un élève brillant, mais dissipé. Les vacances sont partagées entre les plages normandes et la maison paternelle à Nîmes.

En 1913, il voyage aux Pays-Bas, en Belgique et au Royaume-Uni avec son oncle paternel, professeur au lycée Condorcet à Paris, et sa tante[1]. Premiers intérêts pour la politique. En 1914, l’approche de la guerre interrompt ses vacances d’été en Thuringe. Il travaille dans un hôpital militaire caennais à la fin de l’été. Il suit à Paris une manifestation organisée par Maurice Barrès. Il entre en classe de rhétorique et découvre le Littré, lit Lucrèce, Horace, Tacite, les symbolistes. C’est une période de dandysme et des premiers poèmes.

En 1915, il obtient la meilleure note de l’académie en philosophie pour une dissertation sur L’art de penser par soi-même. Il décide de s’engager après la mort d’un cousin au front ; une crise d’appendicite aiguë l’en empêche.

En 1916, il entre en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Il publie son premier sonnet dans la Presqu’île no 4 (octobre) sous le pseudonyme de Nogères. Il se réclame de Barrès en art comme en politique.

En 1917, il mène en parallèle des études de droit et de philosophie. Il participe aux manifestations patriotiques de la jeunesse barrésienne contre le défaitiste Caillaux au cours inaugural de Victor Basch en Sorbonne, mais s’intéresse malgré tout à la Révolution russe.

En 1918, il est reçu au baccalauréat de droit, admissible en licence de philosophie, mais reste muet à l’oral : recalé. Il est mobilisé dans l’infanterie à Falaise, puis au G.Q.G. des Armées françaises à Metz. Il lit Nietzsche (La Naissance de la tragédie).

En 1919, il suit le G.Q.G. à Chantilly, et contracte la diphtérie. Il passe sa convalescence dans la villa d’Henry Bataille, où il écrit la Promenade dans nos serres, premier texte où apparaît le matérialisme logique. À Strasbourg, avec Gabriel Audisio, Jean Hytier, il prépare l’École normale supérieure : admissible, il reste une fois de plus muet à l’oral. Il adhère au parti socialiste[2]. Démobilisé, il se brouille avec sa famille.

En 1920, il mène une vie de bohème entre Caen et Paris.

En 1921, il rédige Esquisse d’une parabole, apologue socialiste qui sera publié dans le Mouton blanc, revue dirigée par J. Hytier.

En 1922, il séjourne à Caen où il se réconcilie avec sa famille et connait une intimité intellectuelle avec son père. Il rencontre Jacques Rivière et Jean Paulhan, nîmois et ami de la famille. Il écrit les satires Fragments métatechniques.

Le « drame de l'expression »[modifier | modifier le code]

Poète contemporain, il éprouve déjà, à l'âge de dix-sept ans, une violente révolte contre le parler ordinaire : « N'en déplaise aux paroles elles-mêmes, étant donné les habitudes que dans tant de bouches infectes elles ont contractées, il faut un certain courage pour se décider non seulement à écrire, mais même à parler » (Proêmes, « Des Raisons d'écrire », II, Ponge souligne). Les difficultés qu'il éprouve à exprimer sa douleur après le décès de son père en 1923 avivent son sentiment d'un « drame de l'expression » : le désir irrépressible de s'exprimer (ce que Ponge appelle la « rage de l'expression ») affronte un langage dont les imperfections contraignent, voire faussent tout discours (il faut donc s'exprimer « compte tenu des mots »).

Dans cette perspective, Ponge fait sienne la conception du poète selon Lautréamont : le poète doit être « plus utile qu'aucun citoyen de sa tribu[3] » parce qu'il invente le langage qu'emploieront ensuite les journalistes, les juristes, les négociants, les diplomates, les savants. S'il appartient au poète de modifier le langage, alors il lui faut d'une part maîtriser en profondeur ce langage et d'autre part voir ce que ce langage peut dire des choses les plus simples (laissant pour plus tard les choses complexes - ainsi le projet ultime de Ponge, « l'Homme », n'aboutira-t-il jamais[réf. souhaitée]). Loin de tout sentimentalisme romantique, Ponge choisit de construire des « définitions-descriptions » de l'objet et consacre son écriture aux choses familières qui nous entourent (le cageot, la cigarette, la bougie, l'orange, le galet, le savon) : « Natare piscem doces » (« Tu apprends au poisson à nager ») dit l'auteur au début de Proêmes. Ce travail aboutit, après dix ans d'écriture, à la publication, en 1942, du Parti pris des choses. Cette apparente lenteur s'explique par le fait que, au cours des années 1930, son emploi aux Messageries Hachette, qu'il qualifie de « bagne », ne lui laisse que vingt minutes par jour pour écrire[4], puis, pendant la guerre, par la priorité qu'il accorde à ses activités de résistant.

Le projet du Parti pris des choses[modifier | modifier le code]

Le Parti pris des choses tente de rendre compte des objets de la manière la plus précise et la plus rigoureuse possible, cherchant en particulier à exprimer leurs qualités caractéristiques. Ce compte-rendu porte sur les qualités physiques de l'objet (Ponge recourt volontiers au vocabulaire technique des sciences expérimentales ; signalant à plusieurs reprises sa dette envers Buffon ou de Emmanuel de Martonne[5], il insiste sur la parenté entre son travail et la recherche scientifique), mais aussi sur les qualités linguistiques du mot désignant l'objet, en particulier l'étymologie, mais aussi le choix et l'ordre des lettres qui composent le mot. Ainsi Ponge écrit-il en ouverture du Cageot : « À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot ». L'ambition du poème consiste alors à établir des liens justifiant le rapprochement entre l'objet d'un côté et le mot de l'autre - ce que Ponge appelle « fonder (le mot) en réalité » : on a pu ainsi qualifier son travail de cratylisme[réf. souhaitée], par référence au Cratyle de PlatonSocrate tente d'établir des étymologies ainsi « fondées en réalité ».

Il en découle que chaque objet commande sa propre rhétorique, et jusqu'à la forme même du "poème" destiné à rendre compte de ses qualités. Ponge résume cette recherche par une équation frappante : « En somme voici le point important : PARTI PRIS DES CHOSES égale COMPTE TENU DES MOTS. » [6]. Le signifiant est alors exploité tant phoniquement que graphiquement (Ponge fréquente assidûment les peintres, notamment Braque, Picasso et Fautrier auxquels il consacre des essais). Ainsi le mot s'emploie-t-il comme matériau du texte (Ponge s'inscrit dans la lignée poétique de Rimbaud, Lautréamont et Mallarmé).

Cependant, les jeux de lettres relèvent de l'arbitraire de la langue et de l'irrationnel (le rapprochement entre "cage", "cageot" et "cachot" peut encore se justifier, mais entre "savon" et "savoir", par exemple, l'analogie semble bien plus discutable). Ponge s'évertue, dans Le Parti pris des choses, à accroître cette part irrationnelle au moyen de calembours, d'allitérations, de permutations de lettres, d'analogies gratuites, d'associations d'idées audacieuses (à propos de l'orange, il évoque la « lanterne vénitienne des saveurs »), tout en restant, en apparence, sur une description "à froid". Cette tension extrême des textes diffuse un humour très subtil, lequel couvre d'apparences débonnaires ou futiles un message bien plus tragique et subversif : le "compte tenu des mots" s'avérant impérieux pour tout discours (pas seulement pour les textes du Parti pris), et la forme de ces mots relevant en partie de l'arbitraire linguistique, alors il existe nécessairement une part irrationnelle dans tout discours. Dans une telle perspective, truffer une description en apparence objective et rigoureuse d'éléments irrationnels ressemble, à bien des égards, à un travail de sape systématique de la langue. Commentant son propre travail, Ponge évoque un "anarchiste" en train de construire une "bombe" dont la "poudre" serait l'irrationnel (Entretiens avec Philippe Sollers). Par ailleurs, cette dimension irrationnelle inhérente à tout discours renvoie l'individu à l'absurdité de sa condition. Cependant, Ponge écrit contre le pessimisme existentiel, l’incertitude et l’angoisse métaphysique, le "silence déraisonné du monde" auquel Camus fait référence dans Le Mythe de Sisyphe (« L’absurde naît de cette confrontation entre l’être humain et le silence déraisonné du monde »[7]), ou encore Pascal (« Le silence éternel des espaces infinis m’effraie[8] »). Ponge entend au contraire faire parler les choses : « le monde muet est notre seule patrie » déclare-il. Il choisit délibérément des objets finis, modestes, circonscrits, « rien qui flatte ce masochisme humain, rien de désespérant ». En 1954, dans Pratique d’écriture ou l’inachèvement perpétuel, publié en 1984 dans la collection l’esprit et la main, il déclare :

« À partir du moment où l’on considère les mots comme une matière, il est très agréable de s’en occuper. Tout autant que peut l’être pour un peintre de s’occuper des couleurs et des formes. Très plaisant d’en jouer. (…) Par ailleurs, c’est seulement à partir des propriétés particulières de la matière verbale que peuvent être exprimées certaines choses - ou plutôt les choses. (…) S’agissant de rendre le rapport de l’homme au monde, c’est seulement de cette façon qu’on peut espérer réussir à sortir du manège ennuyeux des sentiments, des idées, des théories, etc. »

Il se réclame également de Lucrèce (Ier siècle av. J.-C.), disciple d’Épicure, dont le De rerum natura rappelle le titre qu'il avait d'abord envisagé pour Le Parti pris des choses : « l’approbation de la nature »[réf. souhaitée]. Pour lui, « la foudre est physique et pas métaphysique ». L’univers se réduit à un ensemble d’atomes qui s’assemblent selon diverses combinaisons. Le matérialisme philosophique est donc ici à rapprocher d’un matérialisme verbal et poétique.

Réception et dépassement du Parti pris des choses[modifier | modifier le code]

Dès sa première édition, Le Parti pris des choses attira l'attention d'Albert Camus (résistant comme Ponge, il a envoyé à ce dernier le manuscrit du Mythe de Sisyphe, lequel occasionna une riche et amicale correspondance entre les deux écrivains)[9], puis de Jean-Paul Sartre, qui consacre une critique importante au recueil (L'Homme et les choses, Poésie 44, juillet-octobre 1944) et rédige une préface au Parti pris des choses. Maldiney, un autre phénoménologue, écrit Le legs des choses dans l’œuvre de Francis Ponge et Derrida lui consacre l’objet d’un entretien. Néanmoins, Ponge se méfie des philosophes de l’abstraction conceptuelle. Il n’est pas idéaliste, mais matérialiste, ne s’intéresse pour sa part qu’au « rapport de l’homme au monde ». L'enthousiasme des philosophes de l'absurde et des existentialistes pour Le Parti pris provoquera d'abord l'étonnement flatté de l'auteur, puis, plus tard, un regret grandissant car, si ces commentaires contribuent à la notoriété de Francis Ponge, ils gêneront la reconnaissance des dimensions les plus novatrices de son œuvre proprement littéraire, entretenant de nombreux malentendus.

La première difficulté vient de la grande confusion éditoriale des livres de Ponge : Le Parti pris des choses, œuvre de jeunesse (certains textes datent des années 1920), n'est publié qu'en 1942. Entretemps, l'auteur a mûri. Au cours des années 1930, il rédige une série de textes brefs reflétant une réflexion approfondie sur le langage en général et sur les structures linguistiques du français en particulier. Ces textes cherchent à cerner au plus près les propriétés spécifiques de la langue françaises (ainsi Les Poissons volants s'efforce-t-il d'exprimer la valeur propre de l'imparfait de l'indicatif). Discours sur le discours, ils peuvent être qualifiés de "métalinguistiques" et semblent relever de la logique ou de la philosophie ; mais dans l'esprit de Ponge, il s'agit d'une œuvre strictement littéraire destinée à la fois à légitimer et à dépasser le Parti pris, en mettant l'accent sur le travail réformateur, voire révolutionnaire, du poète "inventeur" d'une langue nouvelle. Cependant, la très haute abstraction de ces textes et leur abord souvent obscur sèment le doute dans l'esprit des éditeurs, lesquels repoussent plusieurs fois la publication (ces retards provoqueront la brouille définitive entre Ponge et Jean Paulhan, qu'une solide amitié liait pourtant depuis le début des années 1920). Rassemblés sous le titre Proêmes (mot-valise associant prose et poème, en même temps que transcription d'un mot grec désignant le prélude d'un chant ou l'exorde d'un discours), ces travaux à valeur de manifeste ne paraîtront en effet qu'en 1948, après que Ponge, presque quinquagénaire, exprima son impatience et son mécontentement dans des termes extrêmement vifs (il écrit à Gaston Gallimard : « Mon œuvre étouffe, et cela ne peut plus durer »).

La deuxième difficulté amène Ponge à s'apercevoir que les associations d'idées et les jeux de lettres provoquent des permutations et des développements infinis ; de là, il reconnaît que la jubilation que peut provoquer l'activité poétique provient en large part de cette surprise renouvelée devant un objet pourtant connu (il nomme "objeu" cette relation particulière à l'objet). Il énonce ainsi son intention : « En revenir toujours à l'objet lui-même, à ce qu'il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j'ai déjà (à ce moment) écrit de lui » (La Rage de l'expression, "Berges de la Loire"). Si le poète trouve toujours quelque chose de différent à écrire à propos d'un même objet, il ne peut être question de "finir" un poème. La forme "fermée", "finie", des textes du Parti pris apparaît comme un leurre regrettable. Ponge lui préférera désormais une forme "ouverte", où il montre, par la publication des notes successives à propos d'un même objet, la constante imbrication des thèmes et leur constant renouvellement. Puisqu'un poème est à proprement parler "interminable", alors le poète ne peut de facto que publier des "travaux en cours", ce qui est précisément le cas des textes rassemblés sous le titre La Rage de l'expression (publié en 1952).

Ainsi, au moment de la publication du Parti pris des choses, Ponge a-t-il nettement infléchi le sens de son travail, et choisi des orientations qui, si elles ne constituent pas, tant s'en faut, un reniement de ses œuvres de jeunesse, les relèguent cependant au statut de travaux préparatoires. Pendant ce temps, la notoriété grandissante de Ponge lui vaut, au cours des années 1950, de recevoir plusieurs demandes de la part des éditeurs, ce qui conduit à la publication en 1961 et 1962 du Grand recueil, somme assez disparate de textes variés (certains inédits datant même du début des années 1920). Sans doute cette reconnaissance de l'auteur doit-elle être saluée ; malheureusement, elle estompe le caractère profondément novateur de ses recherches de l'entre-deux-guerres. En particulier, la place majeure accordée par la plupart des critiques au Parti pris des choses conduit à plusieurs contresens sur l'œuvre de Ponge et gêne considérablement la pleine compréhension de sa portée la plus originale.

Pour un Malherbe, foyer d'une œuvre complexe[modifier | modifier le code]

L'extrême originalité de Ponge trouve cependant à s'expliciter en 1965, dans un essai magistral sur François de Malherbe. Les contemporains éprouvèrent une certaine surprise teintée parfois de déception, voire d'un sentiment de trahison : comment Ponge, proche des surréalistes, longtemps membre du Parti communiste, et se qualifiant lui-même volontiers de révolutionnaire, pouvait-il écrire de telles louanges à un poète en apparence si courtisan ? Quant aux critiques littéraires de droite, ils fustigèrent la prétention manifeste de Ponge qui s'identifie, tout au long de l'essai, à son prestigieux modèle.

Pourtant, l'étude approfondie de Ponge le conduit à reconnaître une proche parenté entre ses préoccupations les plus récentes et les impératifs de Malherbe. Premier point souligné par Ponge : Malherbe « sait exactement (…) doser (ses éloges), et ne dire que ce qu'il veut dire. Il sait ce qu'il fait. Dire, pour lui, c'est faire. (…) Il loue les grands, et il s'arrange, ce faisant, pour se louer lui-même et la poésie, pour faire triompher la langue et l'esprit ». Autrement dit, tout poème de Malherbe, fût-il un éloge, s'accompagne d'une réflexion et d'une célébration de la langue. Dans chaque poème s'imbriquent les deux niveaux de l'expression du sujet et de l'invention métalinguistique (on reconnaît ici le sens des recherches exprimées dans Proêmes). Aussi Ponge peut-il écrire que Malherbe constitue le "tronc" de la langue française, celui qui établit toutes les règles classiques de la versification mais qui n'hésite pas, lorsque le sujet l'y oblige, à transgresser ces règles. Dans cette perspective, Malherbe évalue toutes les ressources de la langue : il "tend la lyre" française et Ponge écrit : « Malherbe (…) ayant accordé [la lyre], [l'ayant] plusieurs fois faite sonner, sans doute tenons-nous en lui le plus grand poète des temps modernes (…) et devons-nous tenir son œuvre comme la lyre elle-même. »

Deuxième point souligné par Ponge tout au long de l'essai : tout discours est par nature destiné à l'échec (parce que le langage ne permet pas une "expression" satisfaisante) mais en même temps tout discours peut potentiellement fonctionner ou plaire. La Rage de l'expression consacrait déjà cette profonde identité entre l'inévitable échec absolu du discours (le poète ne peut pas finir son poème) et la possibilité d'atteindre, dans cet horizon limité, des résultats relatifs très probants, même par des énoncés triviaux (Ponge évoque, dans ses Entretiens avec Philippe Sollers, des phrases très banales mais très efficaces comme "Passez-moi le sel", par exemple). Or, dans son essai sur Malherbe, il écrit : « Pas de plus grand esprit que Malherbe. (…) Personne en effet plus que lui n'a jamais été convaincu à la fois de sa supériorité relative et de son échec absolu. Nous en avons plusieurs preuves. » Parmi ces dernières, celle-ci, véritable leitmotiv de l'essai de Ponge, le rapprochement entre deux vers de Malherbe : « Rien, afin que tout dure, ne dure éternellement », et, ceci posé, « Ce que Malherbe écrit dure éternellement. »

Ponge insiste ainsi, en prenant appui sur Malherbe, sur ses propres recherches qu'il ressaisit globalement dans une réflexion sur le rôle et la fonction du poète. À cette même occasion, il réévalue l'ensemble de son œuvre, laquelle continue d'exacerber, en le légitimant de manière de plus en plus profonde, le "drame de l'expression" inaugural, même si les dernières œuvres (Le Savon, La Fabrique du Pré) lui trouvent un pendant optimiste dans "l'objeu".

Priorité à l'exactitude[modifier | modifier le code]

On mesure alors la portée littéraire de l'œuvre de Francis Ponge, qui tend à opérer un retournement complet par rapport à une conception romantique de la poésie, illustrée notamment par Lamartine et Alfred de Musset. Contrairement à l'opinion commune, le rôle du poète ne consiste aucunement à étaler des sentiments (surtout des sentiments larmoyants) "inspirés" par une "muse" mais à atteindre une expression adéquate (pour l'auteur et pour le lecteur) de l'objet dont il est question. Contrairement à la recherche surréaliste, avec laquelle pourtant Ponge partage certains centres d'intérêt, il faut se défier de toute "spontanéité" que l'écriture automatique entend précisément libérer, et se garder de tout bavardage verbeux, de tout délayage. Aussi le travail de Ponge se situe-t-il à l'extrême limite du champ poétique, et lui-même refuse le qualificatif de "poète".

Au plus fort de la confusion sur le sens de son œuvre, et tandis qu'il bataille pour la publication des Proêmes, Ponge écrit avec quelque agacement (dans Méthodes, "My Creative Method", daté "Le Grau-du-Roi, 26 février 1948", Ponge souligne) :

« PROÊME. - Le jour où l'on voudra bien admettre comme sincère et vraie la déclaration que je fais à tout bout de champ que je ne me veux pas poète, que j'utilise le magma poétique mais pour m'en débarrasser, que je tends plutôt à la conviction qu'aux charmes, qu'il s'agit pour moi d'aboutir à des formules claires, et impersonnelles, on me fera bien plaisir, on s'épargnera bien des discussions oiseuses à mon sujet. »

L'exactitude et la rigueur de l'expression, que Ponge saluait en Malherbe comme des vertus cardinales, l'amènent également à révérer La Fontaine, qu'il se choisit pour modèle. Il confie ainsi à Philippe Sollers son ambition d'atteindre la perfection littéraire à travers l'économie de moyens au point d'arriver à la forme des maximes, des proverbes ou des dictons, citant en exemple le vers tiré de la fable Le Lion et le rat : « Une maille rongée emporta tout l'ouvrage » (Entretiens avec Philippe Sollers).

Par ce renversement radical du rôle et de la fonction du poète, Francis Ponge exerce une influence considérable sur la poésie française contemporaine.

Naissance perpétuelle de la parole : l’objeu et l’objoie[modifier | modifier le code]

Après les formes concises des poèmes du Partis pris des choses, Ponge s'interroge sur la genèse même de l'écriture au point de recommencer plusieurs fois ses poèmes comme celui autour de la figue (dans Comment une figue de parole et pourquoi).

Il s'agit pour lui d'explorer la naissance perpétuelle de la parole, comme objeu (contraction d'objet et jeu). Ce concept est illustré dans la Rage de l'expression, la parole est comme une "obsession", les répétitions et les variantes se lisent comme la preuve du mouvement perpétuel, d'éternel recommencement tendant à l'infini de l'écriture, montrant ainsi que la création a pour corollaire indispensable le non-achèvement.

En même temps, il y a une certaine jouissance de la parole et de l'écriture dans ce système de la répétition. Dans le Savon, Ponge parle de ce contact de l'homme, du lecteur ou du poète, avec les choses et le monde à travers le texte poétique qui permet de « concevoir son identité personnelle, de la dégager de ce qui n'est pas elle, de la décrasser, décalaminer, de se signifier de s'éterniser enfin, dans l'objoie » et de conclure en disant « c'est bien ainsi qu'il faut concevoir l'écriture : non comme la transcription, selon un code conventionnel, de quelque idée mais à la vérité comme un orgasme. »

Le matériau poétique apparaît donc comme objet de jouissance pour le poète lui-même en train d'écrire.

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • Douze petits écrits, avec un portrait de Mania Mavro, NRF/Gallimard, 1926 (rééd. in Tome premier, 1965)
  • Le Parti pris des choses, 1942.
  • Le Peintre à l'étude, Paris, Gallimard, 1948 - études sur Émile Picq, Jean Fautrier, Georges Braque… (rééd. in Tome premier, 1965)
  • Proêmes, 1948.
  • La Seine 1950, photos de Maurice Blanc, La Guilde du Livre, Lausanne
  • La Rage de l'expression, 1952.
  • Le Grand Recueil : I. "Méthodes", 1961 ; II. "Lyres", 1961 ; III "Pièces", 1961.
  • L'appareil du téléphone 1962.
  • Pour un Malherbe, 1965.
  • Le Savon, 1967.
  • Entretiens avec Philippe Sollers, 1970.
  • La Fabrique du Pré, 1971.
  • Comment une figue de parole et pourquoi, 1977.
  • Pratiques d'écriture.
  • Œuvres complètes, La Pléiade volume I , janvier 1999 ; volume II, août 2002 ; Gallimard, Paris.
  • Pages d'atelier, 1917-1982, 2005 ; Gallimard, Paris (Ensemble de textes inédits).
  • Album amicorum, 2009 ; Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », Paris. (De 1926 à 1988, 60 ans d'"envois" et de dédicaces reçues).

Prix et décorations[modifier | modifier le code]

Il reçoit le Prix international de poésie (Capri) en 1959 ; Officier de la Légion d'honneur en 1969 ; Prix de l'Ingram Merril Foundation (États-Unis) en 1972 ; Prix international de poésie Books Abroad Neustadt à Norman (Oklahoma) en 1974 ; Membre honoraire de l'American Academy and Institute of Arts and Letters (New York) en 1980 ; premier Grand Prix national de poésie en 1981 ; Commandeur de la Légion d'honneur en 1983 ; Prix de poésie de la Mairie de Paris en 1985 ; Grand Prix de l’Académie française en 1984.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres mises en scène[modifier | modifier le code]

  • La Tentative Orale par l'auteur, Paris, théâtre du Vieux Colombier, 1947. Texte repris par Olivier Bosson, Paris, 1983 ; par Pierre Baux, Paris, 2001 puis 2003.
  • Le Savon" par Yves Bical, mis en scène par Émile Lanc, théâtre Poème de Bruxelles, 1972.
  • Introduction au galet par Olivier Bosson, Paris, 1983.
  • Le Savon mis en scène par Christian Rist, 1re présentation au Festival d'Avignon en juillet 1985.
  • Pièces et morceaux montage de textes par Jean Thibaudeau mis en scène par Nelly Borgeaud Avignon, juillet 1985.
  • Monologue du Malherbe mis en scène par Christian Rist et Jean-Marie Villégier, Avignon, juillet 1985.
  • Le Concert de vocables coproduit par le Studio classique, la Maison de la poésie et le Festival d'Avignon, 1985.
  • Le Savon - vingt ans après par Yves Bical, mis en scène par Robert Lemaire, théâtre Poème de Bruxelles, 1988. Lyon, 1989.
  • Monde muet poésie-concert Maison de la Poésie, 2001.
  • Comment une figue de paroles et pourquoi par Pierre Baux et Célie Pauthe avec Violaine Schwartz Paris, 2001 puis 2003.
  • Travail d'invention sur "Le Parti pris des choses" par Kévin Zarshenas avec Axel Croce, 2011

Lien externe[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Francis Ponge et Eugène de Kermadec, histoire d'un compagnonnage, par Madeline Pampe
  2. http://francisponge.mes-biographies.com/biographie-Francis-Ponge.html
  3. Lautréamont, Poésies II.
  4. Franc Schuerewegen (sous la direction), Francis Ponge, Rodopi, 1997, p. 4.
  5. « Il faut donc être attentif aux déclarations de Ponge, par exemple l’éloge du géographe Emmanuel de Martonne. Le pillage des livres savants, ce sont les mots de Ponge, obéit à la “nécessité du plagiat” proclamé par Lautréamont. » Ponge, résolument, ouvrage collectif sous la direction de Jean-Marie Gleize, p. 226 (École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud/University of Pennsylvania, 2004, ISBN 2-84788-044-5).
  6. (Méthodes, "My Creative Method", daté "Sidi-Madani, lundi 29 décembre 1947")
  7. Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, 1942
  8. Blaise Pascal, Pensées.
  9. Franc Schuerewegen (sous la direction), Francis Ponge, Rodopi, 1997, p. 6.