Traité de Bucarest (1918)

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Le traité de Bucarest a été conclu le , pendant la Première Guerre mondiale, entre le Royaume de Roumanie et ses vainqueurs, les Empires centraux, après l'armistice du . L'abrogation du traité de Bucarest a été l'une des conditions de l'armistice entre les Empires centraux et la Triple-Entente du 11 novembre 1918.

Territoires perdus par la Roumanie à la suite du traité : en rouge ceux cédés à l'Autriche-Hongrie, et en vert ceux cédés à la Bulgarie.

Contexte[modifier | modifier le code]

En bleu, la Roumanie au traité de Bucarest (mai 1918): le liséré rouge montre la limite de la zone occupée (à l'ouest).

La Roumanie dans la Première guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Dans la Première Guerre mondiale, la Roumanie a été l'alliée de la Triple-Entente. Mais la révolution russe de 1917 et le retrait des troupes russes laisse la Roumanie, déjà occupée aux deux-tiers après les défaites de l'été et de l'automne 1916 et repoussant à grand-peine les Empires centraux sur le front du Siret, seule face aux troupes des puissances centrales.

À la suite de cette occupation partielle, le Reich et ses alliés définissent précisément leurs buts de guerre en Roumanie : Le Reich souhaite le maintien d'une Roumanie étendue et relativement puissante, suffisamment pour garantir les intérêts allemands dans le pays, à savoir les participations allemandes dans l'industrie pétrolière, et pour écarter la Bulgarie du port de Constanța, tandis que serait octroyée à la double monarchie la Valachie occidentale[1].

Un lien très ténu avec les Alliés[modifier | modifier le code]

La troupe française du général Henri Berthelot, composée surtout d'officiers du génie et du renseignement, constamment renforcée au fil des mois[2], constitue le seul lien sur place entre l'Entente et le Royaume de Roumanie. Son indéniable appui logistique, matérialisé par de rares envois de fournitures de guerre, matériel et munitions, n'est pas suffisant pour soutenir la Roumanie, réduite à une bande de terre en Moldavie, à l'heure où les mutineries de la Marne secouent l'armée française et où l'armée russe se débande[3].

Cette mission française exerce, jusqu'à son départ, le 12 mars 1918[N 1],[4],[2] une forte influence sur le roi, son entourage et le gouvernement en place, ce qui incite les puissances centrales à rechercher des interlocuteurs plus sensibles à leurs intérêts[5]; le roi fait ainsi appel aux conservateurs, qui mettent en place un cabinet ministériel prêt à beaucoup pour tenter de garantir l'intégrité du royaume face aux exigences austro-allemandes[5].

Ainsi, le territoire roumain encore contrôlé par l'Entente n'est plus épaulé par l'arrière-pays de la Russie, d'autant que l'Ukraine est progressivement occupée par les troupes austro-allemandes, qui prennent à revers les troupes roumaines[3]. Cependant, la défection russe incite les Alliés, et notamment les Français, à échafauder des projets d'alliance avec le nouveau gouvernement ukrainien, les Cosaques, les Yougoslaves ou les Polonais[6].

Situation politique du royaume[modifier | modifier le code]

Sachant le Royaume dans cette situation, les Autrichiens font savoir aux Roumains, par l'intermédiaire de l'attaché militaire austro-hongrois à Bucarest qu'une demande de paix ne serait pas repoussée par les Puissances Centrales, et que, si elle était formulée, le roi ne serait pas obligé d'abdiquer; le roi change aussitôt de président du conseil et nomme le général Alexandre Averescu à cette fonction pour négocier avec les puissances centrales[3].

Dans le même temps, le royaume connaît une forte instabilité institutionnelle, les conservateurs parvenant à prendre le pouvoir, grâce à l'appui des puissances centrales. ces dernières, de leur côté, encouragent le renversement de la dynastie, en échange de quoi le royaume conserverait le contrôle de Constanța et du Nord de la Dobrogée; cette proposition est réfutée par Guillaume II en personne, celui-ci souhaitant lier la question de la dévolution de cette région à la résolution des problème balkaniques et des contentieux turco-bulgares et caucasiens[5].

Par ailleurs, le 9 avril 1918, le vote du Sfatul Țării (le parlement moldave élu en 1917 à Chișinău, qui avait proclamé l'indépendance de la première république de Moldavie vis-à-vis de l'Empire russe) venait de sceller l'union de la Bessarabie à la Roumanie, qui se trouvait dès lors agrandie de 44 422 km2.

Exigences des Empires centraux et de leurs alliés[modifier | modifier le code]

Après la conclusion de l'armistice entre les Puissances centrales et la Russie, le roi Ferdinand et par son gouvernement comprennent qu'un processus similaire est inévitable pour la Roumanie, sous peine de disparition de l'État ; les offres de négociations formulées par les représentants des Puissances Centrales sont donc étudiées par le roi et ses ministres[3].

Les objectifs des puissances centrales, et tout particulièrement du Reich, sont précisés lors d'échanges formels et informels au début de l'année 1918, le Reich se contentant de poser les bases de sa domination économique et financière sur le royaume de Bucarest.

Revendications territoriales[modifier | modifier le code]

Deux pays alliés du Reich ont des revendications sur des territoires roumains qu'ils occupent déjà : l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie.

La Bulgarie exige de la Roumanie, par une note du 24 février 1918, la totalité de Dobrogée, et non la simple rétrocession du territoire qu'elle avait été obligée de lui céder au terme de la Deuxième guerre balkanique, au traité de Bucarest[7]. Mais, pour les Empires centraux, la cession de la Dobrogée à la Bulgarie est conditionnée par les clauses du traité d'alliance de 1915, obligeant la Bulgarie à rendre à l'Empire ottoman les rives de la basse-Maritsa. Ce territoire étant finalement partagé entre les Bulgares et les Turcs[N 2], il en sera de même pour la Dobrogée entre Bulgares et Roumains : la Roumanie peut conserver la partie située au nord d'une ligne Rasova-Agigea avec le port de Constanța, qui reste toutefois sous occupation germano-bulgare jusqu'à nouvel ordre[8].

L'Autriche-Hongrie souhaite annexer, dans un premier temps, la totalité de la Valachie[8]; cependant, dans un second temps, les négociateurs austro-hongrois se contentent de rectifications de frontières aux dépens du royaume. Ainsi, dans la chaîne des Carpates, les responsables de la monarchie danubienne souhaitent contrôler les cols et la crête dans les Carpathes; de plus, dans la région des Portes de Fer sur le Danube, elle annexerait le port de Turnu Severin, afin de priver la Roumanie de la possibilité d'une attaque-surprise comme celle de 1916[3].

Certains militaires allemands, contre l'avis du chancelier du Reich, proposent en 1917, peu après la conquête de la majeure partie du royaume, la transformation du royaume en colonie[9].

Tutelle politique[modifier | modifier le code]

Méfiant face à la francophilie de l'opinion roumaine et de sa classe politique, le Kaiser allemand Guillaume II, convaincu par son voyage dans le royaume occupé en septembre 1917[5], souhaite mettre en place une étroite tutelle sur le pays, à placer sous le sceptre d'un prince allemand plus fiable que la branche cadette des Hohenzollern, transformer le royaume en colonie ou en dominion allemand[5], en marche contre la Russie et réformer le pays afin de rendre pérenne l'influence du Reich[9]. Guillaume II souhaite également que le Reich contrôle directement le port de Constanța. La mise sous tutelle du pays se fait d'abord au moyen d'une convention militaire entre le Reich et ses alliés, d'une part, et le royaume de Roumanie de l'autre[10].

Lors des entretiens de Kreuznach en mai 1917, les négociateurs allemands acceptent le bien-fondé d'une tutelle politique austro-hongroise sur le royaume, alors que les industries avaient déjà été cédées au Reich[11].

Intérêts économiques[modifier | modifier le code]

Les vainqueurs, essentiellement l'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie, poursuivent l'un comme l'autre des objectifs économiques et financiers précis en Roumanie, réputée pour son rendement agricole et pour les richesses en pétrole de son sous-sol, source de frictions entre les deux alliés[12], Le Reich souhaitant intégrer le royaume parmi les pays dominés économiquement au sein de la Mitteleuropa[10].

S'étant rendu en Roumanie au cours de l'année 1917, Guillaume II, soutenu par ses généraux en poste en Roumanie, réclame pour le Reich le contrôle des champs de pétrole roumains, et la libre disposition des richesses agricoles roumaines[13], le contrôle des chemins de fer roumains et des ports du royaume, la mise en place d'un monopole commercial pour une société détenue en majorité par le Reich, garantissant un contrôle allemand sur l'économie roumaine[5],[14]. Au cours de conférences tenues durant l'hiver 1918, auxquelles participent des représentants de l'OHL et de l'Auswärtiges Amt, il est décidé que le Reich exercerait un strict contrôle sur l'économie roumaine[14]

Ainsi, les Allemands proposent-ils à la Roumanie de céder les terrains pétrolifères à une société à capitaux majoritairement allemands, la Société pétrolière de la Mitteleuropa, qui disposerait non seulement de droits d'exploitation, mais aussi de droits d'expropriation des terrains qu'elle souhaiterait exploiter[15]. Pour écouler la production, un monopole commercial serait octroyé à une société à créer, pour contrôler la commercialisation du pétrole de Roumanie par le port de Constanța : au sein de cette société 20 % des parts reviendrait à l'État roumain, 55 % reviendraient au Reich et 25 % à l'Autriche-Hongrie ; ce contrôle par le Reich de l'économie roumaine serait masqué par le recouvrement des frais générés par la remise en état de l'économie du pays et doit être camouflé par le truchement d'une aide à la réorganisation de l'économie roumaine. Sur ce modèle sont élaborés les accords destinés à assurer pour le Reich et son allié austro-hongrois le contrôle des excédents agricoles roumains, les exportations étant légalement interdites tant que les besoins allemands et austro-hongrois ne sont pas couverts[10].

Une fois les objectifs des alliés du Reich atteints, le royaume de Roumanie doit se retrouver totalement sous la dépendance du Reich, dans une forme de « vassalité » à l'égard du Reich, ce nouvel état de fait aboutissant à placer le royaume sous une forte tutelle commerciale allemande[14].

Négociations[modifier | modifier le code]

Des négociations menées sous la contrainte militaire des Puissances centrales[modifier | modifier le code]

Caricature française des traités de Brest-Litovsk et de Bucarest de 1918.

Saisi au mois de février des demandes des puissances centrales, le gouvernement proteste, mais se voit opposer un ultimatum, formulé par le comte Ottokar Czernin, expirant au début du mois de mars : soit le royaume accède aux souhaits de ses vainqueurs qui reconnaîtront alors son union avec la République de Moldavie orientale (Bessarabie), dédommageant le royaume de la perte de la Dobrogée au profit de la Bulgarie[7], soit il refuse et il est rayé de la carte dans un délai de six semaines[7]. Cependant, les représentants roumains négocient durement les conditions de paix[10].

Le 1er mars, après une visite de Czernin, ministre austro-hongrois des affaires étrangères, et la formulation d'un ultimatum le 27 février[5], Ferdinand s'incline et accepte le 5 mars de signer les préliminaires de paix de Buftea, qui adoucissent cependant certaines conditions : la Dobrogée n'est pas tout entière cédée à la Bulgarie, et la mise en œuvre des annexions austro-hongroises est échelonnée dans le temps[7]. Sur le plan économique, le gouvernement roumain replié à Iași, n'a pas le choix et avalise l'ensemble des revendications présentées par le Reich et l'Autriche-Hongrie[10].

L'expression des divergences entre le Reich et ses alliés[modifier | modifier le code]

Lors des négociations entre le Reich et ses alliés d'une part, et le royaume de Roumanie d'autre part, des divergences apparaissent entre le Reich et ses alliés, en dépit des accord germano-austro-hongrois de Kreuznach[16].

Depuis la visite du Kaiser en septembre 1917, certains responsables du Reich, autour de Guillaume II et de son chancelier cherchent à mettre le royaume sous tutelle économique, sans pour autant trop l'affaiblir, d'autres, Kühlmann et le haut-commandement, notamment, cherchent à fonder la domination allemande sur les Balkans sur la puissance bulgare; les premiers exposent naturellement des réserves à l'encontre des revendications territoriales austro-hongroises et bulgares[5].

Ainsi, dès la conquête du Royaume, les diplomates austro-hongrois formulent à l'égard du royaume un certain nombre de revendications politiques et économiques en Roumanie[17]. Cependant, les responsables allemands se montrent opposés à la satisfaction de la majeure partie des revendications austro-hongroises en Roumanie[18]; au cours de l'année 1917, Czernin affirme à de nombreuses reprises son souhait de voir la Roumanie annexée ou placée dans la sphère d'influence de la double monarchie[19]. En effet, la sévérité des exigences présentées par les négociateurs allemands est considérablement gênée par les propositions de négociations séparées de l'empereur Charles[20]; de plus, ce dernier se montre en effet hostile à des clauses de paix trop dures entre les puissances centrales et le royaume défait, comme il le fait savoir le 20 janvier 1918 dans un télégramme à Guillaume II, ce qui suscite l'ire de l'empereur allemand et de ses représentants[21] : au mois de février, l'empereur-roi revient par télégramme sur son souhait de voir les puissances centrales conclure avec la Roumanie une paix ne comportant pas de trop grandes exigences[N 3],[22].

De même, la politique allemande en Dobrogée lèse la Bulgarie pour laquelle cette province était un but de guerre : lors des négociations avec la Roumanie, la Bulgarie se voit exclue de la moitié nord, à majorité roumaine, de cette région qui, au lieu de lui être pleinement cédée (23 421 km2), reste à moitié roumaine sous occupation germano-austro-bulgare (la Bulgarie ne s'agrandit ici que de 12 296 km2) ; par ailleurs, les mines de la Macédoine du Vardar, pourtant annexée par la Bulgarie (26 427 km2), devaient être contrôlées par des capitaux allemands[23], provoquant le mécontentement des Bulgares, désormais plus réservés sur la poursuite de la guerre surtout au profit du Reich[20].

Enfin, la satisfaction des revendications bulgares en Roumanie incite les Ottomans à demander la rétrocession des territoires de Thrace turque cédés à Bulgarie en 1915, ainsi qu'un certain nombre de territoires dans le Caucase russe, outrepassant ainsi largement les clauses du traité de paix avec la Russie[8].

Divergences au sein du Reich[modifier | modifier le code]

Au sein des institutions du Reich, des divergences se font jour lorsque le détail des clauses sont connues.

Ainsi, dès le mois de février 1918, les représentants de l'OHL, le haut-commandement allemand, exposent les revendications qu'ils souhaitent voir imposer au pays vaincu par les négociateurs allemands à Bucarest, menés par Richard von Kühlmann[24].

Clauses du traité[modifier | modifier le code]

Alexandre Marghiloman signant le traité de Bucarest sous l'œil des attachés militaires allemand et autrichien.

C'est sur ces bases que le traité est signé le au palais royal de Bucarest, occupé par le général Falkenhayn qui y reçoit le roi roumain Ferdinand en invité de marque vaincu.

Toutes les revendications politiques et économiques formulées par le Reich et l'Autriche-Hongrie sont acceptées par le gouvernement du président du conseil Marghiloman[24].

Clauses territoriales[modifier | modifier le code]

Les partages successifs de la Dobrogée.

Manifestation la plus visible de la défaite roumaine, le royaume de Bucarest doit céder des territoires aux puissances centrales, les pertes territoriales du royaume se révalnt limitées à la faveur des divergences entre les membres de la Triplice.

Les pertes territoriales sont limitées pour le royaume, qui cède la moitié sud de la Dobrogée (au sud d'une ligne Rasova-Agigea soit 12 296 km2) à la Bulgarie

De plus, les principales voies d'accès à la plaine hongroise, notamment les cols des Carpates sont cédées à l'Autriche-Hongrie (5 650 km2)[20], soit un amoindrissement territorial de 14 896 km2, dont 5 600 km2 au profit de la double monarchie, ce qui constitue une entorse au refus des annexions directes posées par les responsables hongrois[25].

La plupart de ces territoires sont faiblement peuplés, et en Dobrogée la plupart des zones cédées sont peuplées de Turcs et de Tatars[réf. incomplète][26].

Ces pertes territoriales sont largement compensées par l'union de la République démocratique moldave avec le royaume de Bucarest[N 4],[27], entraînant un agrandissement de 44 422 km2. À l'issue de ces transferts de souveraineté, la superficie du royaume est de 157 670 km2, alors que sa superficie n'était que de 128 144 km2 en 1914 : cas rare d'un état militairement vaincu, qui sort cependant territorialement agrandi de sa défaite (et davantage agrandi que la Bulgarie, état vainqueur à ce moment de la guerre)[7].

Clauses politiques[modifier | modifier le code]

Les clauses politiques ne constituent pas, selon les Allemands, l'essentiel du traité, qui réside dans les cinq annexes fixant les modalités de la tutelle économique et commerciale du Reich sur le royaume. Ces clauses politiques sont relativement légères : une force d'occupation de 5 divisions allemandes, austro-hongroises et bulgares, financée par la Roumanie[20], s'installe dans le royaume, mais l'armée roumaine n'est pas démantelée[20].

Cependant, le royaume est néanmoins subordonné aux puissances centrales, comme l'atteste l'article 27 des annexes, soumettant le pays à une politique de germanisation de son clergé catholique (en grande partie lié à l'Italie et la France) ; selon Annie Lacroix-Riz, cette annexe crée les conditions d'une subordination de la hiérarchie ecclésiastique catholique aux intérêts de l'Autriche-Hongrie et du Reich. Ainsi, cette subordination se manifeste par le contrôle des clercs et par l'envoi dans le royaume de représentants ecclésiastiques « germanophiles »[28].

Clauses économiques[modifier | modifier le code]

À ces clauses politiques, s'ajoutent des clauses économiques : l'essentiel des productions roumaines est ainsi dévolu au Reich et à son allié austro-hongrois pour les neuf années suivantes, tandis qu'une compagnie à capitaux allemands, austro-hongrois et roumains est constituée pour l'extraction des ressources pétrolifères roumaines[20], objectif principal des négociateurs allemands[24].

De plus, face à des dirigeants austro-hongrois aux abois[25], le Reich s'assure un contrôle durable de l'économie roumaine, en obligeant le royaume vaincu à faire du Reich et de ses alliés ses principaux clients pour ses productions agricoles, au moins jusqu'en 1926, en remettant en vigueur un traité de commerce conclu avant le conflit et en contrôlant la politique douanière du royaume jusqu'en 1930[12].

Enfin, le royaume s'engage à livrer à l'Autriche-Hongrie des produits agricoles, notamment du blé. Les quantités livrées, bien qu'inférieures à ce qui était prévu, fournissent un palliatif à la situation alimentaire catastrophique de la double monarchie[25].

Après sa signature[modifier | modifier le code]

Réactions allemandes[modifier | modifier le code]

En dépit de ces dispositions, très largement favorables au Reich, de fortes réserves sont émises à ce propos par les milieux économiques allemands, qui reprochent au traité de les écarter du « gâteau roumain » au profit de l'État impérial[24]. De plus, Erich Ludendorff relaie cette opposition des milieux économiques, en affirmant que le peu d'avantages obtenus est sans commune mesure avec l'étendue de la victoire remportée sur le front de l'Est en général et sur le royaume de Roumanie en particulier[29].

Ainsi, les annexes de l'accord de paix avec la Roumanie, l'essentiel du texte, sont négociées dans un premier temps entre les principaux groupes de pression au sein du Reich, l'OHL, le gouvernement et les milieux économiques, avant d'être proposés aux Roumains; cependant, soutenu par les milieux économiques, Erich Ludendorff donne un large publicité aux aspirations des milieux économiques, parfois contre la politique gouvernementale : les principaux représentants des milieux bancaires sont ainsi réservés sur la place de l'État allemand dans le contrôle de l'économie roumaine, tandis que le quartier-maître général s'étonne de l'absence de liens entre les clauses politiques et les clauses économiques que le Reich souhaite imposer au vaincu[24].

Réactions des alliés du Reich[modifier | modifier le code]

Les clauses du traité de paix mécontentent également les alliés méridionaux du Reich, le royaume de Bulgarie et l'empire ottoman, la première parce que la Dobrogée ne lui a pas été attribuée dans sa totalité, le second parce que le traité turco-bulgare de septembre 1915 obligeait la Bulgarie à donner une compensation proportionnelle à l'empire ottoman en cas d'annexion territoriale aux dépens de la Roumanie[12]. Un compromis en trouvé : la Dobrogée au sud d'une ligne Rasova-Agigea est annexée au royaume de Bulgarie, tandis que le nord de la région avec le port de Constanța reste roumain, étant occupé par des troupes surtout allemandes, et accessoirement austro-hongroises, bulgares et ottomanes[N 5], jusqu'à la conclusion d'un accord entre la Bulgarie et l'empire ottoman, au grand mécontentement des opinions publiques et des gouvernements bulgare et ottoman[30]. Symboliquement, le général allemand Mackensen fait enlever de la moitié nord de la Dobrogée les inscriptions en bulgare mises en place par l'armée de Penteleï Kiselov, remettre sur son socle la statue en bronze d'Ovide à Constanța, descendue par les Bulgares dans l'intention de la fondre, et recrute des administrateurs civils parmi les Roumains et les Allemands de Dobrogée à la place de ceux nommés par les Bulgares[31].

Dénonciation[modifier | modifier le code]

Le traité n'a jamais été ratifié, y compris par les puissances centrales, qui bénéficient des droits de la puissance occupante[N 6],[27].

Il ne reste d'ailleurs valide que six mois. Le général Berthelot, resté auprès du roi Ferdinand de Roumanie, toujours confiant en ses conseillers français et francophiles[16], lui suggère de ne pas ratifier le traité[N 7],[32], se doutant que, sur le plan économique et stratégique, l'entrée en guerre des États-Unis compenserait le retrait des Russes. Le , la Roumanie dénonce le traité et reprend les hostilités contre les Austro-Allemands ; la mission Berthelot réapparaît alors : en fait, une partie de ses membres n'avaient pas quitté le pays mais s'étaient fait discrets en Moldavie[5].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Les missions militaires alliés quittent Iași, où le gouvernement s'était replié, en direction de l'Est au moyen de cinq trains mis à disposition par le royaume.
  2. La Bulgarie rend aux Ottomans Mandra, au sud de Demotika, mais conserve Ferecik et la rive droite de l'embouchure du fleuve.
  3. Cette exigence austro-hongroise déchaîne à nouveau l'ire allemande, Guillaume II ne répondant pas à son homologue.
  4. Les responsables politiques moldaves ont profité de la guerre civile qui débute en Russie pour proclamer l'indépendance de la Moldavie.
  5. Le corps d'occupation de la Dobrogée du Nord était formé de la 11e Armée allemande, d'éléments de la 3e Armée austro-hongroise, de la 1re Armée bulgare et de quelques unités turques.
  6. Les puissances centrales disposent ainsi de la possibilité de maintenir une force d'occupation dans le royaume et d'utiliser le réseau routier et ferroviaire roumain sans restrictions.
  7. Selon les termes de l'armistice de Rethondes, le traité de Bucarest est déclaré nul et non avenu par les signataires.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Fischer, 1961, p. 359
  2. a et b Sandu, 2015, p. 158
  3. a, b, c, d et e Renouvin, 1934, p. 531
  4. Grandhomme, 2006, p. 31
  5. a, b, c, d, e, f, g, h et i Fischer, 1961, p. 515
  6. Grandhomme, 2006, p. 29
  7. a, b, c, d et e Renouvin, 1934, p. 532
  8. a, b et c Fischer, 1961, p. 516
  9. a et b Fischer, 1961, p. 366
  10. a, b, c, d et e Fischer, 1961, p. 519
  11. Fischer, 1961, p. 365
  12. a, b et c Renouvin, 1934, p. 533
  13. Fischer, 1961, p. 367
  14. a, b et c Fischer, 1961, p. 517
  15. Fischer, 1961, p. 518
  16. a et b Fischer, 1961, p. 514
  17. Fischer, 1961, p. 325
  18. Fischer, 1961, p. 355
  19. Fischer, 1961, p. 414
  20. a, b, c, d, e et f Schiavon, 2011, p. 200
  21. Bled, 2014, p. 349
  22. Fischer, 1961, p. 517, note 31
  23. Fischer, 1961, p. 520
  24. a, b, c, d et e Fischer, 1961, p. 521
  25. a, b et c Bled, 2014, p. 350
  26. George Ungureanu 2007
  27. a et b Sandu, 2015, p. 159
  28. Lacroix-Riz, 1996, p. 36
  29. Fischer, 1961, p. 522
  30. Renouvin, 1934, p. 534, 606
  31. Chera, 1992, pp. 153-162.
  32. Sandu, 2015, p. 160

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Paul Bled, L'agonie d'une monarchie : Autriche-Hongrie 1914-1920, Paris, Taillandier,‎ , 464 p. (ISBN 979-10-210-0440-5). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Constantin Chera, Ocupația bulgară în Dobrogea în Arhivele naționale istorice, A.N.I. filiala Constanța, fondul Primariei, dosar n° 46/1916, ed. Minac, Constanza 1992.
  • Fritz Fischer (trad. Geneviève Migeon et Henri Thiès), Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1914-1918) [« Griff nach der Weltmacht »], Paris, Éditions de Trévise,‎ , 654 p. (notice BnF no FRBNF35255571). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Jean-Noël Grandhomme, « La Roumanie en guerre et la mission militaire Italienne (1916-1918) », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 4, no 224,‎ , p. 15-33 (DOI 10.3917/gmcc.224.0015, lire en ligne) Document utilisé pour la rédaction de l’article
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  • George Ungureanu, Le problème du Cadrilatère, différend territorial et repères imagéologiques (1913-1940), Pitești,‎

Articles connexes[modifier | modifier le code]