Traité de Bucarest (1918)

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Traité de Bucarest.
Territoires perdus par la Roumanie à la suite du traité : en rouge ceux cédés à l'Autriche-Hongrie, et en vert ceux cédés à la Bulgarie.

Le traité de Bucarest, est le traité de paix entre le Royaume de Roumanie et ses vainqueurs, les membres de la Quadruplice, le Reich, la double monarchie, la Bulgarie et l'Empire ottoman. Ce traité est officiellement signé le 7 mai 1918, six mois après l'armistice du entre les belligérants. Imposé par les puissances centrales alors victorieuses sur le front de l'Est, ce traité de paix oblige le royaume de Bucarest, entré en guerre durant l'été 1916, à se plier devant les exigences du Reich et de ses alliés, sous peine de se voir partagé entre la Bulgarie et la double monarchie. Paix de défaite imposée au roi Ferdinand par les vainqueurs, le traité se solde pour le royaume de Bucarest par des pertes territoriales modérées, au profit de la Bulgarie et de l'Autriche-Hongrie, contrebalancées par la forte tutelle du Reich sur l'économie du royaume. Pendant six mois, la vie du royaume est soumise aux clauses du traité ; la situation politique et militaire des puissances centrales se dégradant durant l'automne 1918, l'application du traité est rapidement remise en cause. En effet, sa dénonciation par la Bulgarie, par l'Empire ottoman et enfin par le Reich[N 1] constitue l'une des conditions des armistices successifs sanctionnant la victoire des Alliés.

Contexte[modifier | modifier le code]

En bleu, la Roumanie au traité de Bucarest (mai 1918), selon une carte française: le liséré rouge montre la limite de la zone occupée (à l'ouest).

La Roumanie dans la Première guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Durant la Première Guerre mondiale, la Roumanie a été alliée aux pays de la Triple-Entente, mais la révolution russe de 1917 et le retrait des troupes russes laisse la Roumanie seule face aux troupes des puissances centrales : le royaume est alors occupé aux deux-tiers après les défaites de l'été et de l'automne 1916 et, appuyé par les troupes russes, maintient à grand-peine un front le long du Siret.

À la suite de cette occupation partielle, le Reich et ses alliés définissent précisément leurs buts de guerre respectifs en Roumanie : Le Reich souhaite le maintien d'une Roumanie étendue et relativement puissante, suffisamment pour écarter la Bulgarie du port de Constanța et garantir les intérêts allemands dans le pays, à savoir des participations dans l'industrie pétrolière et dans l'agriculture roumaines[N 2], tandis que serait octroyée à la double monarchie la Valachie occidentale[1].

Un lien très ténu avec les Alliés[modifier | modifier le code]

Dès l'entrée en guerre de la Roumanie aux côtés des Alliés, ces derniers envoient sur place du matériel et des conseillers militaires organisés en missions militaires par chacun des alliés.

La mission française sur place, commandée par le général Henri Berthelot, composée surtout d'officiers du génie et du renseignement, constamment renforcée au fil des mois[2], constitue sur place le seul lien efficace entre l'Entente et le Royaume de Roumanie. Son indéniable appui logistique, matérialisé par de rares envois de fournitures de guerre, matériel et munitions, n'est pas suffisant pour soutenir la Roumanie, réduite à une bande de terre en Moldavie, à l'heure où les mutineries de la Marne secouent l'armée française et où l'armée russe se débande[3].

Cette mission française exerce, jusqu'à son départ, le 12 mars 1918[N 3],[4],[2], une forte influence sur le roi, son entourage et le gouvernement en place, ce qui incite les puissances centrales à rechercher des interlocuteurs plus sensibles à leurs intérêts[5] ; le roi fait ainsi appel aux conservateurs, qui mettent en place un cabinet ministériel prêt à beaucoup pour tenter de garantir la pérennité du royaume face aux exigences austro-allemandes[5].

De plus, le territoire roumain encore contrôlé par l'Entente n'est plus épaulé par l'arrière-pays de la Russie, d'autant que l'Ukraine est progressivement occupée par les troupes austro-allemandes, prenant ainsi à revers les troupes roumaines déployées sur le Siret[3]. Cependant, la défection russe incite les Alliés, et notamment les Français, à échafauder des projets d'alliance avec le nouveau gouvernement ukrainien, les Cosaques, les Yougoslaves ou les Polonais, afin de maintenir le royaume de Bucarest dans le conflit[6].

Situation politique du royaume[modifier | modifier le code]

Sachant le Royaume menacé dans son existence, les diplomates de la double monarchie font savoir aux Roumains, par l'intermédiaire de l'attaché militaire austro-hongrois à Bucarest qu'une demande de paix ne serait pas repoussée par les Puissances Centrales ; de plus, si une demande d'ouverture de négociations parvenait à la double monarchie, le roi Ferdinand ne serait pas obligé d'abdiquer. Celui-ci change aussitôt de président du conseil et nomme le général Alexandre Averescu pour négocier avec les puissances centrales[3].

Dans le même temps, le royaume connaît une forte instabilité institutionnelle, les conservateurs parvenant à prendre le pouvoir, grâce à l'appui des puissances centrales. ces dernières, de leur côté, encouragent les intrigues en vue du renversement de la dynastie des Hohenzollern-Sigmaringen, en échange de quoi le royaume conserverait le contrôle de Constanța et du Nord de la Dobrogée ; cette proposition est réfutée par Guillaume II en personne, celui-ci souhaitant lier la question de la dévolution de cette région à la résolution des problèmes balkaniques et des contentieux turco-bulgares et caucasiens[5].

Par ailleurs, le , le vote du Sfatul Țării (le parlement moldave élu en 1917 à Chișinău, qui a proclamé l'indépendance de la Moldavie) approuve l'union de la Bessarabie avec la Roumanie, agrandie à cette occasion de 44 422 km2.

Exigences des Empires centraux et de leurs alliés[modifier | modifier le code]

Après la conclusion de l'armistice entre les Puissances centrales et la Russie, le roi Ferdinand et par son gouvernement prennent conscience de la nécessité de la conclusion d'une suspension d'armes avec la quadruplice, sous peine de disparition de l'État ; les offres de négociations formulées par les représentants des Puissances Centrales sont donc étudiées par le roi et ses ministres[3].

Les objectifs des puissances centrales, et tout particulièrement du Reich, sont précisés lors d'échanges formels et informels au début de l'année 1918, le Reich se contentant de poser les bases de sa domination économique et financière sur le royaume de Bucarest. Les négociateurs allemands se montrent ainsi particulièrement intéressées devant les potentialités économiques permises par la richesse du royaume de Bucarest ; ces derniers demeurent cependant conscients du caractère limité des richesses pétrolières roumaines, insuffisantes, selon les experts économiques du Reich, pour parvenir à une certaine forme d'autarcie[7].

Revendications territoriales[modifier | modifier le code]

Les objectifs économiques, si ils constituent l'essentiel des aspirations des puissances centrales en Roumanie, ne doivent pas occulter les buts de guerre territoriaux des puissances centrales aux dépens du royaume de Bucarest. Ainsi, l'Autriche-Hongrie et la Bulgarie, toutes deux membres de la quadruplice, aspirent à agrandir leur territoire en annexant des régions du royaume de Roumanie.

La Bulgarie exige de la Roumanie, par une note du 24 février 1918, la totalité de Dobrogée, et non la simple rétrocession du territoire qu'elle avait été obligée de lui céder au terme de la Deuxième guerre balkanique, au traité de Bucarest[8]. Mais, pour les Empires centraux, la cession de la Dobrogée à la Bulgarie est conditionnée par les clauses du traité d'alliance de 1915, obligeant la Bulgarie à rendre à l'Empire ottoman les rives de la basse-Maritsa. Ce territoire étant finalement partagé entre les Bulgares et les Turcs[N 4], il en sera de même pour la Dobrogée entre Bulgares et Roumains : la Roumanie peut conserver la partie située au nord d'une ligne Rasova-Agigea avec le port de Constanța, qui reste toutefois sous occupation conjointe germano-bulgare[9].

L'Autriche-Hongrie souhaite annexer, dans un premier temps, la totalité de la Valachie[9] ; cependant, dans un second temps, les négociateurs austro-hongrois se contentent de rectifications de frontières aux dépens du royaume de Bucarest. Ainsi, dans la chaîne des Carpates, les responsables de la monarchie danubienne souhaitent contrôler les cols et la ligne de crête ; de plus, dans la région des Portes de Fer sur le Danube, elle annexerait le port de Turnu Severin, afin de priver la Roumanie de la possibilité d'une attaque-surprise comme celle de 1916[3].

Ces projets, relativement modérés en apparence, déplaisent aux militaires allemands. Ainsi, contre l'avis du chancelier du Reich, certains, notamment les Dioscures, proposent en 1917, peu après la conquête de la majeure partie du royaume, la transformation du royaume en colonie[10].

Tutelle politique[modifier | modifier le code]

Méfiant face à la francophilie de l'opinion roumaine et de la classe politique du royaume, Guillaume II, convaincu par la richesse du royaume lors de son voyage de septembre 1917 en Roumanie occupée[5], souhaite mettre en place une étroite tutelle sur le pays. pour réaliser cet objectif, il souhaite placer sur le trône roumain un prince allemand plus fiable que la branche cadette des Hohenzollern, ou transformer le royaume en colonie ou en dominion allemand[5], voire en marche contre la Russie ; L'empereur souhaite également réformer le pays selon le modèle allemand afin de rendre pérenne l'influence du Reich[10]. Guillaume II souhaite également que le Reich contrôle directement le port de Constanța. Cet objectif à long terme, la mise sous tutelle du pays, doit d'abord se faire au moyen d'une convention militaire entre le Reich et ses alliés, d'une part, et le royaume de Roumanie de l'autre[11].

Cependant, en dépit de ces desiderata, les négociateurs allemands acceptent, lors des entretiens de Kreuznach en mai 1917, le bien-fondé d'une tutelle politique austro-hongroise sur le royaume, alors que les industries avaient déjà été cédées au Reich[12].

Intérêts économiques[modifier | modifier le code]

Les vainqueurs, essentiellement l'Empire allemand et l'Autriche-Hongrie, poursuivent l'un comme l'autre des objectifs économiques et financiers précis en Roumanie, réputée pour son rendement agricole et pour les richesses en pétrole de son sous-sol[N 5], la poursuite de ces buts de guerre est alors une nouvelle source de frictions entre les deux alliés[13], le Reich souhaitant intégrer le royaume parmi les pays dominés économiquement au sein de la Mitteleuropa[11].

Ainsi, les négociateurs allemands, comme leurs homologues austro-hongrois, mènent les uns comme les autres une politique visant à la consolidation des positions économiques de leur pays respectif en Roumanie ; ainsi, dès 1916, les participations alliées dans les entreprises roumaines, tout comme le matériel possédé par les sociétés française, britanniques et russes, sont rachetées par le Reich et les sociétés allemandes, consolidant ainsi la position du Reich dans le royaume occupé[7].

De plus, s'étant rendu en Roumanie au cours de l'année 1917, Guillaume II, soutenu par ses généraux en poste en Roumanie, réclame pour le Reich le contrôle des champs de pétrole roumains, et la libre disposition de ses richesses agricoles[14], le contrôle des chemins de fer et des ports du royaume, la mise en place d'un monopole commercial pour une société détenue en majorité par le Reich, garantissant un contrôle allemand sur l'économie [5],[15]. Au cours de réunions stratégiques tenues au cours de l'hiver 1918, auxquelles participent des représentants de l'OHL et de l'Auswärtiges Amt, il est décidé que le Reich exercerait un strict contrôle sur l'économie roumaine, et plus spécialement sur la production pétrolière, notamment par le biais d'une nouvelle société pétrolière à capitaux austro-allemands en majorité[16]. Cependant, à la faveur de la rupture des négociations entre le Reich et le royaume défait, les Austro-hongrois parviennent à imposer au Reich un accord laissant à la double monarchie le contrôle du tiers de la nouvelle compagnie pétrolière roumaine, garantissant à l'Autriche-Hongrie la livraison de pétrole roumain[17].

Cette mise sous tutelle décidée, les Allemands proposent à la Roumanie de céder les terrains pétrolifères à une société à capitaux majoritairement allemands, la Société pétrolière de la Mitteleuropa, qui disposerait non seulement de droits d'exploitation, mais aussi de droits d'expropriation des terrains qu'elle souhaiterait exploiter[18]. Pour écouler la production, un monopole commercial serait octroyé à une société à créer, pour contrôler la commercialisation du pétrole de Roumanie par le port de Constanța : au sein de cette société par actions, le capital serait partagé au profit du Reich : 55 % des parts reviendraient au Reich, 25 % à l'Autriche-Hongrie et 20 % à l'État roumain. Ce contrôle par le Reich de l'économie roumaine serait masqué par le recouvrement des frais générés par la remise en état de l'économie du pays et doit être camouflé par le truchement d'une aide à la réorganisation de l'économie roumaine. Sur ce modèle sont élaborés les accords destinés à assurer pour le Reich et son allié austro-hongrois le contrôle des excédents agricoles roumains, les exportations étant légalement interdites tant que les besoins alimentaires allemands et austro-hongrois ne sont pas couverts[11].

Le contrôle sur l'économie roumaine doit de plus être accentué par un strict contrôle des moyens modernes de communication dans le royaume. Ainsi, le Reich souhaite renforcer son contrôle sur les installations fluviales du royaumes, en faisant remettre à une société allemande la propriété et la gestion de ces infrastructures[19]. De même, le contrôle du réseau ferré roumain constitue un but de guerre stratégique du Reich en Roumanie : quelle que soit la forme légale prise par cette tutelle, les responsables politiques du Reich se montrent favorables à l'adoption de clauses spéciales, garantissant l'usage prioritaire des chemins de fer pour les besoins du Reich et les entreprises allemandes[20].

Une fois les objectifs des alliés du Reich atteints, le royaume de Roumanie est supposé être placé sous la stricte dépendance des puissances centrales, dans une forme de « vassalité », commerciale, à l'égard du Reich, principal animateur de la Quadruplice[15].

Négociations[modifier | modifier le code]

négociations de paix
Négociateurs de la paix de Bucarest (mai 1918).

Des négociations menées sous la contrainte militaire des puissances centrales[modifier | modifier le code]

Caricature française des traités de Brest-Litovsk et de Bucarest de 1918.

Informé au mois de février 1918 des demandes des puissances centrales, le gouvernement roumain proteste et expose ses réserves, mais cette protestation se heurte à un ultimatum, adressé au président du conseil par le comte Ottokar Czernin le 27 février ; cet ultimatum expire au début du mois de mars : soit le royaume accède aux souhaits de ses vainqueurs qui reconnaîtront alors son union avec la République de Moldavie orientale (Bessarabie), dédommageant le royaume de la perte de la Dobrogée au profit de la Bulgarie[8], soit il refuse et il est rayé de la carte dans un délai de six semaines[8]. Cependant, en dépit du rapport de force défavorable qu'ils ont à affronter, les représentants roumains négocient pied à pied l'ensemble des conditions de paix des puissances centrales[11].

Le 1er mars, après une visite à Bucarest de Czernin, ministre austro-hongrois des affaires étrangères[5], Ferdinand s'incline et accepte le 5 mars de signer les préliminaires de paix de Buftea, qui adoucissent cependant certaines conditions imposées au royaume défait : la Dobrogée n'est pas entièrement cédée à la Bulgarie, et la mise en œuvre des annexions austro-hongroises est échelonnée dans le temps[8]. Sur le plan économique, le gouvernement roumain replié à Iași, est cependant obligé d'avaliser l'ensemble des revendications présentées par le Reich et l'Autriche-Hongrie[11].

Ayant accepté les demandes austro-allemandes, les négociateurs roumains discutent cependant pieds à pieds les conditions imposées par le Reich et ses alliés[21] ; ainsi, lors de la négociation des clauses contenues dans les annexes, les Roumains se montrent totalement opposés à la mise en œuvre du monopole commercial garanti aux puissances centrales[N 6],[22].

L'expression des divergences entre le Reich et ses alliés[modifier | modifier le code]

Lors des négociations entre le Reich et ses alliés d'une part, et le royaume de Roumanie d'autre part, des divergences apparaissent entre le Reich et ses alliés, en dépit des accords germano-austro-hongrois de Kreuznach[23].

Depuis la visite du Kaiser en septembre 1917, certains responsables du Reich, proches de Guillaume II et de son chancelier, cherchent à placer le royaume sous la tutelle économique allemande, sans pour autant trop l'affaiblir ; d'autres, Richard von Kühlmann et le haut-commandement, notamment, cherchent à fonder la domination allemande sur les Balkans sur le royaume de Sofia, dont l'économie serait totalement contrôlée par le Reich. Ainsi, les premiers exposent naturellement des réserves à l'encontre des revendications territoriales austro-hongroises et bulgares en Roumanie[5].

De plus, dès la conquête du Royaume, les diplomates austro-hongrois formulent à l'égard du royaume un certain nombre de revendications politiques et économiques[24]. Cependant, les responsables allemands se montrent opposés à la satisfaction de la majeure partie des revendications austro-hongroises en Roumanie[25] ; au cours de l'année 1917, Czernin affirme à de nombreuses reprises son souhait de voir la Roumanie annexée à la double monarchie ou placée dans la sphère d'influence austro-hongroise[26].

De plus, la sévérité des exigences présentées par les négociateurs allemands est considérablement gênée par les propositions de négociations séparées de l'empereur Charles[27] ; de plus, ce dernier se montre en effet hostile à des clauses de paix trop dures imposées par les puissances centrales au royaume défait, comme il le fait savoir le 20 janvier 1918 dans un télégramme à Guillaume II, ce qui suscite l'ire de l'empereur allemand et de ses représentants[28] : au mois de février, le Habsbourg affirme à nouveau, par télégramme, son souhait de voir les puissances centrales conclure avec la Roumanie une paix ne comportant pas de trop grandes exigences[29].

Cette divergence se manifeste également dans le partage de la manne pétrolière roumaine, les Austro-hongrois s'opposant à la répartition des actions dans la nouvelle compagnie, ce partage privilégiant les capitaux allemands au détriment de ceux de la double monarchie et de la Roumanie[19].

De même, la politique allemande en Dobrogée lèse la Bulgarie pour laquelle cette province constitue un but de guerre : lors des négociations avec la Roumanie, la Bulgarie se voit exclue de la moitié nord, à majorité roumaine, de cette région qui, au lieu de lui être pleinement cédée (23 421 km2), reste à moitié roumaine sous occupation germano-austro-bulgare[N 7],[30], accentuant le mécontentement des Bulgares, désormais plus réservés sur la poursuite de la guerre menée surtout au profit du Reich[27].

Enfin, la satisfaction des revendications bulgares en Roumanie incite les Ottomans à demander la rétrocession des territoires de Thrace turque cédés au royaume de Sofia en 1915, ainsi qu'un certain nombre de territoires dans le Caucase russe, outrepassant ainsi largement les clauses du traité de paix conclu entre la Russie et les puissances centrales[9].

Divergences entre négociateurs allemands[modifier | modifier le code]

Ajoutées à l'antagonisme des objectifs entre le Reich et ses alliés, des divergences se manifestent au sein même des institutions du Reich ; ces divergences portent à la fois sur les la nature des liens entre le royaume vaincu et le Reich, mais aussi sur leur forme et sur leur ampleur.

Ainsi, dès le mois de février 1918, les représentants de l'OHL, le haut-commandement allemand, exposent les revendications qu'ils souhaitent voir imposer au pays vaincu par les négociateurs allemands à Bucarest, menés par Richard von Kühlmann[31].

De plus, lors des négociations, les responsables militaires se montrent favorables à l'inclusion des clauses économiques, le cœur du traité, dans le corps du texte, ou à défaut, que ces clauses, renvoyées en annexe, soient paraphées avec le texte principal ; au terme d'échanges entre civils et militaires, les clauses économiques, supposées pérennes, sont exclues du texte principal et renvoyées dans les annexes[N 8],[32].

Clauses du traité[modifier | modifier le code]

Alexandre Marghiloman signant le traité de Bucarest en présence des attachés militaires allemand et autrichien.

Les rivalités entre les membres de la quadruplice, alors que le Reich se trouve en position hégémonique vis-à-vis de ses alliés, constituent un obstacle important à la conclusion rapide d'un accord entre les puissances centrales, d'une part, et la Roumanie, d'autre part ; de plus, ces rivalités contribuent à la mise en place de clauses moins défavorables au royaume de Bucarest. Cependant, le traité est signé le au palais royal de Bucarest, occupé par le général Falkenhayn ; le général allemand y reçoit le roi Ferdinand de Roumanie en invité de marque vaincu.

Toutes les revendications économiques formulées par le Reich et l'Autriche-Hongrie, à durée limitée, sont rapidement acceptées par le gouvernement du président du conseil Marghiloman[31] ; seules les clauses politiques et territoriales sont avalisées par les négociateurs roumains le 26 mars seulement[21].

Clauses territoriales[modifier | modifier le code]

Les partages successifs de la Dobrogée.

La perte de territoires constitue le manifestation la plus visible de la défaite roumaine ; le royaume de Bucarest doit ainsi céder des territoires aux puissances centrales, les pertes territoriales du royaume se révélant limitées à la faveur des divergences entre les membres de la Quadruplice.

Les pertes territoriales sont limitées pour le royaume, qui cède la moitié sud de la Dobrogée (au sud d'une ligne Rasova-Agigea soit 12 296 km2) à la Bulgarie.

De plus, les principales voies d'accès à la plaine hongroise, notamment les cols des Carpates sont cédées à l'Autriche-Hongrie[27], soit un amoindrissement territorial de 14 896 km2, dont 5 650 km2 au profit de l'Autriche[N 9],[33].

Ces pertes territoriales sont largement compensées par l'intégration de la République démocratique moldave au sein du royaume de Bucarest[N 10],[34], entraînant un agrandissement de 44 422 km2. À l'issue de ces transferts de souveraineté, la superficie du royaume est de 157 670 km2, alors qu'elle est de 128 144 km2 en 1914, matérialisant un accroissement de l'emprise territoriale roumaine en Europe en dépit de sa défaite militaire et politique[8].

Clauses politiques[modifier | modifier le code]

Les clauses politiques ne constituent pas, selon les Allemands, l'essentiel du traité, qui réside dans les cinq annexes fixant les modalités de la tutelle économique et commerciale du Reich sur le royaume. Ces clauses politiques sont relativement légères : une force d'occupation 5 divisions allemandes, austro-hongroises et bulgares, entretenue par la Roumanie[27], s'installe dans le royaume ; de plus, l'armée roumaine n'est pas démantelée[27].

Cependant, en dépit de ces clauses relativement légères, le royaume apparaît clairement subordonné aux puissances centrales, comme l'atteste l'article 27 des annexes, soumettant le pays à une politique de germanisation de son clergé catholique[N 11]. Selon Annie Lacroix-Riz, cette annexe crée les conditions d'une subordination de la hiérarchie ecclésiastique catholique aux intérêts de l'Autriche-Hongrie et du Reich ; cette subordination se manifeste notamment par le contrôle des clercs et par l'envoi dans le royaume de représentants ecclésiastiques « germanophiles »[35].

Enfin, en dépit de revendications ambitieuses en matières de contrôle des moyens de communication dans le royaume de Roumanie, les puissances centrales n'obtiennent, dans ce domaine, que des mesures limitées,ne parvenant pas à prendre le contrôle des réseaux de communication du royaume : des accords tarifaires sont signés dans le domaine des chemin de fer, tandis qu'une clause garantit pour les compagnies de navigation maritime et fluviales allemandes et austro-hongroises une égalité de traitement avec leurs concurrentes roumaines[36].

Clauses économiques[modifier | modifier le code]

À ces clauses politiques, s'ajoutent des clauses économiques, reprenant pour partie les termes du traité de commerce liant la Roumanie au Reich depuis 1904[N 12],[37]. L'essentiel des productions roumaines est ainsi dévolu au Reich et à son allié austro-hongrois pour les neuf années suivantes, tandis qu'une compagnie à capitaux allemands, austro-hongrois et roumains est constituée pour l'extraction des ressources pétrolifères roumaines[27], objectif principal des négociateurs allemands[31]. Ces clauses sont contenues dans les annexes du traité de paix, signées le 5 avril 1918[32].

De plus, face aux dirigeants austro-hongrois, représentants d'un pays alors aux abois, épuisé par 3 années et demi de guerre[33], le Reich s'assure un contrôle durable de l'économie roumaine, en obligeant le royaume vaincu à faire du Reich son principal client pour l'exportation de ses productions agricoles, au moins jusqu'en 1926 ; cette clause constitue en réalité une remise en vigueur du traité de commerce conclu avant le conflit, mais en y ajoutant le contrôle par la quadruplice, dans le faits par le Reich, de la politique douanière du royaume jusqu'en 1930[13].

Puis, les autorités d'occupation s'arrogent un droit de regard sur la politique monétaire menée par la banque centrale roumaine durant la totalité de l'occupation militaire austro-allemande, garantissant ainsi la mise en œuvre d'une politique monétaire conforme aux intérêts des puissances centrales[21].

Enfin, le royaume s'engage à livrer aux puissances centrales et plus spécialement à l'Autriche-Hongrie des produits agricoles, notamment du blé. Les quantités livrées, bien qu'inférieures à ce qui était prévu, fournissent un palliatif à la situation alimentaire catastrophique de la double monarchie[33]. De plus, à ces livraisons ponctuelles, s'ajoute un droit d'option sur les productions céréalières du royaume ; ce droit, reconnu au bénéfice du Reich et de la double monarchie, doit expirer à la fin de l'année 1927[37].

Après sa signature[modifier | modifier le code]

Réactions allemandes[modifier | modifier le code]

En dépit de ces dispositions, très largement favorables au Reich, de fortes réserves sont émises par les milieux économiques allemands ; en effet, certains milieux d'affaires du Reich défendent l'idée que les clauses du traités écartent les entreprises allemandes du « gâteau roumain » au profit de l'État impérial[31]. Ainsi, Erich Ludendorff relaie cette opposition, affirmant que le peu d'avantages obtenus par le Reich est sans commune mesure avec l'étendue de la victoire remportée sur le front de l'Est en général et sur le royaume de Roumanie en particulier[38].

Ainsi, les annexes de l'accord de paix avec la Roumanie[N 13] sont négociées dans un premier temps entre les principaux groupes de pression au sein du Reich, l'OHL, le gouvernement et les milieux économiques, puis, dans un second temps, leurs clauses sont proposées aux Roumains ; cependant, soutenu par les milieux économiques, Erich Ludendorff donne un large publicité à leurs aspirations, se positionnant parfois en porte-à-faux vis-à-vis de la politique gouvernementale : les principaux représentants des milieux bancaires sont ainsi réservés sur la place de l'État allemand dans le contrôle de l'économie roumaine, tandis que le quartier-maître général[N 14] s'étonne de l'absence de liens entre les clauses politiques et les clauses économiques que le Reich souhaite imposer au vaincu[31].

Les protocoles additionnels[modifier | modifier le code]

Les annexes garantissent l'ouverture de négociations destinées à régler les questions non tranchées par le traité. Il est ainsi prévu l'ouverture de négociations destinées à fixer les modalités financières non réglées par le traité ou ses annexes.

Ainsi, des négociations s'ouvrent au début du mois de juin pour fixer définitivement et précisément le détail des clauses financières du traité. Le 8 juillet, un accord est trouvé entre les puissances centrales et le royaume de Bucarest. À la suite de cet accord, est mis en place un clearing, plaçant la Roumanie dans la dépendance commerciale des puissances centrales, un office financier aux mains des Austro-Allemands contrôlant très précisément les devises amenées à pénétrer dans le pays[39].

Réactions des alliés du Reich[modifier | modifier le code]

De plus, les clauses du traité de paix mécontentent également les alliés méridionaux du Reich, le royaume de Bulgarie et l'empire ottoman, la première parce que la Dobrogée ne lui a pas été attribuée dans sa totalité, le second parce qu'une clause du traité turco-bulgare de septembre 1915 n'a pas été respectée par le royaume de Sofia : la Bulgarie n'a pas octroyé à l'empire ottoman une compensation territoriale en Thrace, cette compensation devant être proportionnelle aux annexions bulgares en Roumanie[13].

Un compromis en trouvé : la Dobrogée au sud d'une ligne Rasova-Agigea est annexée au royaume de Bulgarie, tandis que le nord de la région avec le port de Constanța reste roumain, mais est occupé par des troupes de chacun des États de la quadruplice[N 15], jusqu'à la conclusion d'un accord entre la Bulgarie et l'empire ottoman, au grand mécontentement des opinions publiques et des gouvernements bulgares[40] et ottomans[41].

Dénonciation[modifier | modifier le code]

Le traité n'a jamais été ratifié, y compris par les puissances centrales, qui bénéficient ainsi des droits de la puissance occupante[N 16],[34].

Il ne reste d'ailleurs valide que six mois. Le général Berthelot, resté auprès du roi Ferdinand de Roumanie, témoignant toujours une grande confiance dans ses conseillers français et francophiles[23], lui suggère de ne pas ratifier le traité[N 17],[42], se doutant que, sur le plan économique et stratégique, l'entrée en guerre des États-Unis compenserait le retrait des Russes.

Le , la Roumanie dénonce le traité et reprend les hostilités contre les Austro-Allemands, défaits en Italie, en France et dans les Balkans. La mission Berthelot réapparaît alors au grand jour : une partie de ses membres n'avaient pas quitté le pays et avaient continué de mener, depuis la Moldavie, une action discrète, perpétuant l'influence Alliée dans le royaume roumain[5].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. La fin des hostilités entre les alliés et les puissances centrales est sanctionnée par des armistices successifs entre les Alliés victorieux et chacun des membres défaits de la quadruplice, d'abord, le royaume de Sofia, puis l'Empire ottoman, l'Autriche-Hongrie, et enfin le Reich.
  2. Les diplomates et hommes politiques des puissances centrales parlent alors de « milliards roumains ».
  3. Les missions militaires alliés quittent Iași, où le gouvernement s'était replié, en direction de l'Est au moyen de cinq trains mis à disposition par le gouvernement royal.
  4. La Bulgarie rend aux Ottomans Mandra, au sud de Demotika, mais conserve Ferecik et la rive droite de l'embouchure du fleuve.
  5. En 1914, le royaume est le 4e producteur mondial de pétrole brut.
  6. Un délai est ainsi obtenu, permettant l'ouverture de nouvelles négociations, le traité ne s'appliquant qu'en cas d'échec de ces dernières.
  7. la Bulgarie ne s'agrandit ici que de 12 296 km2.
  8. En dépit de cette divergence de forme, les négociateurs du Reich font signer au gouvernement une déclaration de principe garantissant la main-mise principalement allemande et secondairement austro-hongroise sur l'économie roumaine.
  9. Ces annexions constituent une entorse au refus des annexions directes, condition posée par les responsables hongrois lors de l'entrée en guerre de la double monarchie.
  10. Les responsables politiques moldaves ont profité de la guerre civile qui débute en Russie pour proclamer l'indépendance de la Moldavie.
  11. Ce clergé, dans sa grande majorité, apparaît alors entretenir des relations avec l'Italie et la France.
  12. Le Reich et la Roumanie d'une part, l'Autriche-Hongrie et la Roumanie de l'autre, sont liés par des traités de commerce signée durant la décennie précédente.
  13. Ces annexes constituent l'essentiel des clauses du traité imposé à la Roumanie.
  14. Titre officiel d'Erich Ludendorff.
  15. Le corps d'occupation de la Dobrogée du Nord était formé de la 11e Armée allemande, d'éléments de la 3e Armée austro-hongroise, de la 1re Armée bulgare et de quelques unités ottomanes.
  16. Les puissances centrales disposent ainsi de la possibilité de maintenir une force d'occupation dans le royaume et d'utiliser à leur profit et sans restriction les réseaux routier et ferroviaire roumains.
  17. Selon les termes de l'armistice de Rethondes, le traité de Bucarest est déclaré nul et non avenu par les signataires.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Fischer 1970, p. 359.
  2. a et b Sandu 2015, p. 158.
  3. a, b, c, d et e Renouvin 1934, p. 531.
  4. Grandhomme 2006, p. 31.
  5. a, b, c, d, e, f, g, h et i Fischer 1970, p. 515.
  6. Grandhomme 2006, p. 29.
  7. a et b Soutou 1989, p. 669.
  8. a, b, c, d et e Renouvin 1934, p. 532.
  9. a, b et c Fischer 1970, p. 516.
  10. a et b Fischer 1970, p. 366.
  11. a, b, c, d et e Fischer 1970, p. 519.
  12. Fischer 1970, p. 365.
  13. a, b et c Renouvin 1934, p. 533.
  14. Fischer 1970, p. 367.
  15. a et b Fischer 1970, p. 517.
  16. Soutou 1989, p. 670.
  17. Soutou 1989, p. 675.
  18. Fischer 1970, p. 518.
  19. a et b Soutou 1989, p. 672.
  20. Soutou 1989, p. 673.
  21. a, b et c Soutou 1989, p. 676.
  22. Soutou 1989, p. 680.
  23. a et b Fischer 1970, p. 514.
  24. Fischer 1970, p. 325.
  25. Fischer 1970, p. 355.
  26. Fischer 1970, p. 414.
  27. a, b, c, d, e et f Schiavon 2011, p. 200.
  28. Bled 2014, p. 349.
  29. Fischer 1970, p. 517, note 31.
  30. Fischer 1970, p. 520.
  31. a, b, c, d et e Fischer 1970, p. 521.
  32. a et b Soutou 1989, p. 677.
  33. a, b et c Bled 2014, p. 350.
  34. a et b Sandu 2015, p. 159.
  35. Lacroix-Riz 1996, p. 36.
  36. Soutou 1989, p. 681.
  37. a et b Soutou 1989, p. 678.
  38. Fischer 1970, p. 522.
  39. Soutou 1989, p. 679.
  40. Renouvin 1934, p. 534.
  41. Renouvin 1934, p. 606.
  42. Sandu 2015, p. 160.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Paul Bled, L'Agonie d'une monarchie : Autriche-Hongrie 1914-1920, Paris, Taillandier, , 464 p. (ISBN 979-10-210-0440-5). 
  • Fritz Fischer (trad. Geneviève Migeon et Henri Thiès), Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1914-1918) [« Griff nach der Weltmacht »], Paris, Éditions de Trévise, , 654 p. (notice BnF no FRBNF35255571). 
  • Jean-Noël Grandhomme, « La Roumanie en guerre et la mission militaire Italienne (1916-1918) », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 4, no 224,‎ , p. 15-33 (DOI 10.3917/gmcc.224.0015, lire en ligne). 
  • Annie Lacroix-Riz, Le Vatican, l'Europe et le Reich : De la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Paris, Armand Colin, coll. « Références Histoire », , 539 p. (ISBN 2-200-21641-6). 
  • Pierre Renouvin, La Crise européenne et la Première Guerre mondiale, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Peuples et civilisations » (no 19), , 779 p. (notice BnF no FRBNF33152114). 
  • Traian Sandu, « La Roumanie, une victoire à la Pyrrhus », Les cahiers Irice, vol. 1, no 13,‎ , p. 155-170 (DOI 10.3917/lci.013.0155, lire en ligne). 
  • Max Schiavon, L'Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale : la fin d'un empire, Paris, Éditions SOTECA, 14-18 Éditions, coll. « Les Nations dans la Grande Guerre », , 298 p. (ISBN 978-2-9163-8559-4). 
  • Georges-Henri Soutou, L'Or et le sang : les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, , 963 p. (ISBN 2213022151). 

Articles connexes[modifier | modifier le code]