Accords Sykes-Picot

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Accords Sykes-Picot
Image illustrative de l’article Accords Sykes-Picot
Carte des accords Sykes-Picot.

Auteur(s) Drapeau du Royaume-Uni Mark Sykes et
Drapeau de la France François Georges-Picot
Signataire(s) Drapeau du Royaume-Uni Edward Grey et
Drapeau de la France Paul Cambon
But Définir la sphère d'influence et de contrôle proposée dans Moyen-Orient

Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le [1], après négociations entre novembre 1915 et mars 1916[2], entre la France et le Royaume-Uni[3] (avec l'aval de l'Empire russe et du royaume d'Italie), prévoyant le partage du Proche-Orient à la fin de la guerre (espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne) en plusieurs zones d'influence au profit de ces puissances, ce qui revenait à dépecer l'Empire ottoman. Ces accords secrets n'ont été finalement révélés au grand public que le 23 novembre 1917 dans un article des Izvestia et de la Pravda et le 26 novembre 1917 puis repris dans un article du Manchester Guardian[4],[5].

Les accords Sykes-Picot ont pris de l'importance sous la forme d'une légende noire attribuant certains événements supposés aux Alliés pendant la Première Guerre mondiale, nourrissant plus tard les prétentions nationalistes arabes et islamistes[6].

L'accord[modifier | modifier le code]

Le , faisant suite à un travail préparatoire épistolaire de plusieurs mois entre Sir Mark Sykes, et François Georges-Picot, l'accord dit Sykes-Picot est conclu entre la France et le Royaume-Uni à Downing Street entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Sir Edward Grey, secrétaire d'État au Foreign Office. Du côté britannique, la commission de Bunsen à laquelle participa Sir Mark Sykes au printemps 1915 en aura jeté les bases[7]. Il sera effectivement signé par les deux ministres des Affaires étrangères, Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et par Edward Grey, secrétaire au Foreign Office.

Il prévoit à terme un découpage du Proche-Orient, c'est-à-dire l'espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne, alors partie intégrante de l'Empire ottoman. L'Empire russe participe aux délibérations et donne son accord, comme l'Italie, aux termes du traité secret.

Le Proche-Orient est découpé, malgré les promesses d'indépendance faites aux Arabes, en cinq zones[8] :

  1. zone bleue française, d'administration directe formée du Liban actuel et de la Cilicie ;
  2. zone arabe A, d'influence française comportant le Nord de la Syrie actuelle et la province de Mossoul ;
  3. zone rouge britannique, d'administration directe formée du Koweït actuel et de la Mésopotamie (actuel Irak sans la région de Mossoul) ;
  4. zone arabe B, d'influence britannique, comprenant le Sud de la Syrie actuelle, la Jordanie actuelle et la future Palestine mandataire ;
  5. zone brune, d'administration internationale comprenant Saint-Jean-d'Acre, Haïfa et Jérusalem. La Grande-Bretagne obtiendra le contrôle des ports d'Haifa et d'Acre.

À la suite de la révolution d'Octobre qui renverse la jeune république russe instaurée depuis la révolution de Février et installe le pouvoir bolchévique, le nouveau gouverneur de Pétrograd découvre dans les archives du ministère des Affaires étrangères une copie du texte du traité Sykes-Picot qu'il porte, en janvier 1918, à la connaissance du gouvernement ottoman, toujours possesseur des territoires concernés[9].

Le pouvoir ottoman transmet alors ces informations au chérif Hussein de La Mecque à qui avait été promis, en 1915 par les Britanniques dans une série d'échanges avec Sir Henry McMahon le haut commissaire britannique au Caire[10], un grand royaume arabe, pour qu'il se désengage de la coalition. Dès la nouvelle connue, la colère gronde chez les Arabes. Désagréablement surpris par la lecture du traité, Hussein transmet le texte au gouvernement britannique avec une demande d'explications[10]. Cependant, Hussein était déjà au courant de l'accord : des archives françaises indiquent qu'une copie de la carte des accords lui est destinée[11].

Le le gouvernement britannique répond[réf. nécessaire] :

« Le gouvernement de sa Majesté et ses alliés n'ont pas abandonné leur politique qui consiste à apporter leur concours le plus entier à tous les mouvements qui luttent pour la libération des Nations opprimées. En vertu de ce principe, ils sont plus que jamais résolus à soutenir les peuples arabes dans leur effort pour instaurer un Monde arabe dans lequel la loi remplacera l'arbitraire ottoman et où l'unité prévaudra sur les rivalités artificiellement provoquées par les intrigues des administrations turques.

Le gouvernement de Sa Majesté confirme ses promesses antérieures concernant la libération des peuples arabes.  »

Aux États-Unis, le président Wilson, tentant de mettre en avant l'argument de l'autodétermination des peuples, ne participe pas aux accords Sykes-Picot et cherche à obtenir un mandat de la Société des Nations elle-même, en organisant dans le cadre d'une commission une consultation des peuples concernés[12]. Les Français et les Britanniques sentant la situation leur échapper quittent la commission et se mettent d'accord sur les frontières à la conférence de San Remo en avril 1920[8].

Application de l'accord[modifier | modifier le code]

L’accord est entériné et légalisé avec un mandat en bonne et due forme de la Société des Nations à la conférence de San Remo. La France reçoit mandat du Liban et de la Syrie, la Grande-Bretagne de la Mésopotamie (agrandie de Mossoul cédée par les Français en échange d'une participation aux bénéfices pétroliers du bassin de Kirkouk), de la Transjordanie et de la Palestine.

L’accord franco-britannique doit faire face à une double opposition : l'insurrection nationale turque de Mustafa Kemal Atatürk en Anatolie, en opposition au traité de Sèvres, et l'installation du pouvoir des Hachémites, s'appuyant sur les nationalistes arabes, en Mésopotamie (Irak actuel) et en Syrie. À Damas, que l'accord rattache à la domination française, Fayçal, fils du chérif Hussein, est proclamé roi du « Royaume arabe de Syrie ». Les Français sont chassés d'Anatolie par les kémalistes à l'issue de la campagne de Cilicie, mais parviennent à battre Fayçal et à lui faire quitter Damas. Les Anglais, en compensation, l'installent sur le trône irakien. Le traité de Lausanne, en 1923, entérine l'intégration du Sud-Est anatolien à la nouvelle république de Turquie.

Finalement, le partage décidé ne sera jamais vraiment appliqué, avec la cession en 1919 de Mossoul à l'Angleterre par Clemenceau et la naissance de la Turquie moderne, ainsi que la création de l'Arabie saoudite actuelle[11].

Postérité[modifier | modifier le code]

Les accords Sykes-Picot font l'objet de plusieurs idées reçues. « Il est aussi complètement faux de parler de complot ou de fausses promesses. Les accords Sykes-Picot sont l'une de ces décisions prises en pleine guerre, par des diplomates sous pression qui agissent dans l'urgence et ignorent souvent ce qui se décide dans le bureau d'à côté » note l'historienne Julie d'Andurain, indiquant qu'« il faut se garder d'une lecture téléologique » de cet accord, « qui explique un évènement en fonction de ce qui s'est passé par la suite, comme si cela avait été le but initial. En ne lisant Sykes-Picot qu'à travers ce prisme, on ne comprend rien au Moyen-Orient actuel. L'autre mythe tenace est celui de l'unité arabe empêchée par les impérialismes européens », alors que le Moyen-Orient est déjà profondément divisé : Damas et Bagdad ont des administrations différentes depuis plusieurs siècles, Alep et Damas sont rivales et les dynasties des Hachémites (islam modéré) et des Saoud (fondamentalisme wahhabite) s'opposent. Par ailleurs, le chérif Hussein est parfaitement au courant de l'accord Sykes-Picot, les archives indiquant qu'une copie lui est destinée, tout comme Thomas Edward Lawrence, contrairement à ce que suggère le célèbre film Lawrence d'Arabie (1962)[13].

L'historien Eugene Rogan abonde dans ce sens, soulignant que les Britanniques « n'ont pas trahi les Arabes ; ils ne se sont pas non plus rangés du côtés des sionistes ». Plus que de souhaiter créer un État juif ou arabe, ils désiraient avant tout défendre leurs intérêts, notamment au niveau du canal de Suez, et pour cela continuer à contrôler la région en sapant les mouvements nationalistes. « Ainsi, la promesse non pas d'un État juif mais d'un foyer national juif, devait permettre de créer une communauté de clients qui faciliterait le contrôle britannique de la Palestine. Sûrs de leur expérience impérialiste, ils ont cru pouvoir gérer les demandes contradictoires des deux communautés. Ce n'est qu'en 1937 qu'ils ont reconnu ne plus avoir le contrôle de la situation »[14].

Le nom de l'accord est historiquement déformé. Selon l'historien Henry Laurens, les Britanniques ont préféré l'appeler « Sykes-Picot » plutôt que « Cambon-Grey » ou « Grey-Cambon », comme il aurait dû s'appeler (puisqu'il s'agit des deux signataires), afin de lui donner moins d'importance. Notamment gênés par ce partage arbitraire vis-à-vis de leurs alliés arabes, les Britanniques s'en sont tenus à cette façon réductrice de nommer l'accord, qui est depuis entrée dans le langage courant.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • James Barr, Une ligne dans le sable, Perrin / ministère de la Défense, 2017, 512 pages.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://www.law.fsu.edu/library/collection/LimitsinSeas/IBS094.pdf p. 8.
  2. The Middle East in the twentieth century, Martin Sicker.
  3. (en) David Fromkin, A Peace to End All Peace: The Fall of the Ottoman Empire and the Creation of the Modern Middle East, New York, Owl, , 286, 288 p. (ISBN 0-8050-6884-8).
  4. (en) « Syria and Lebanon are often in the news ».
  5. Castles Made of Sand: A Century of Anglo-American Espionage and Intervention, Google Books.
  6. Christophe Ayad, « Henry Laurens : « Il y a eu une légende noire des accords Sykes-Picot » », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne).
  7. (en) Jacob C. Hurewitz, The Middle East and North Africa in World Politics: A Documentary Record, Yale University Press, , 883 p. (ISBN 0-300-02203-4, lire en ligne), p. 26-46.
  8. a et b Henry Laurens, « Comment l'Empire ottoman fut dépecé » dans Le Monde Diplomatique, avril 2003 [lire en ligne (page consultée le 13 mars 2009)].
  9. « Le Moyen-Orient redessine ses frontières », Le Devoir, 16 aoüt 2014.
  10. a et b Xavier Baron, Les Palestiniens, Genèse d'une nation, Seuil, 2000, (ISBN 978-2-02-060160-3), p. 18.
  11. a et b « Sykes-Picot : une « ligne dans le sable » qui hante le Moyen-Orient », article d'Adrien Jaulmes, dans le Figaro, P15 de l'édition du 14-15 mai 2016.
  12. (en) Kubilay Yado Arin, « Turkey and the Kurds – From War to Reconciliation? », UC Berkeley Center for Right Wing Studies Working Paper Series,‎ (lire en ligne).
  13. Adrien Jaulmes, « Sykes-Picot : une « ligne dans le sable » qui hante le Moyen-Orient », Le Figaro, samedi 14 / dimanche 15 mai 2016, page 15.
  14. Eugene Rogan, interviewé par Antoine Flandrin, « "Le Moyen-Orient est la région la plus durablement touchée" », Idées Le Monde, cahier du Monde n°22958, 3 novembre 2018, p. 4.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]