Traité de Brest-Litovsk (Empires centraux-Ukraine)

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Traité de Brest-Litovsk (Empires centraux-Ukraine)
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Signature de la paix du traité de Brest-Litovsk avec l’Ukraine pendant la nuit du 9 au . Assis au milieu à partir de la gauche : Ottokar Czernin, Richard von Kühlmann et Vasil Radoslavov.
Langue Allemand, bulgare, hongrois, turc, ukrainien
Signé 9 février 1918
à Brest-Litovsk
Parties
Partie 1 Partie 2
Parties Quadruplice Ukraine
Signataires Autriche-Hongrie,
Empire allemand,
Empire ottoman,
Royaume de Bulgarie
République populaire ukrainienne

Le traité de paix de Brest-Litovsk du [a], a été négocié entre les diplomates des Empires centraux[b] et les représentants de la jeune République populaire ukrainienne. Ce traité de paix met un terme à la guerre entre l'Ukraine, alors engagée dans un processus devant aboutir à l'indépendance, et les Empires centraux. Conclu à l'insu des négociateurs russes, le traité aboutit à la reconnaissance de l'indépendance de l'Ukraine. Cependant, l'évolution de la situation militaire sur le front de l'Ouest, ainsi que le rapide écroulement de la République populaire ukrainienne oblige l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, principaux intéressés à la paix avec l'Ukraine, à intervenir militairement dans le pays. Paix de victoire, ce traité est rendu caduc par l'armistice de Rethondes, obligeant le Reich à dénoncer l'ensemble des traités signés avec la Russie au cours de l'année 1918.

Contexte[modifier | modifier le code]

Devant le raidissement bolchevique à Brest-Litovsk[c], les négociateurs des puissances centrales ouvrent les négociations de paix avec les représentants de la Rada centrale ukrainienne[1].

L'Ukraine après la révolution de février 1917[modifier | modifier le code]

Depuis la révolution de Février, l'Ukraine est en ébullition. Dès le , une assemblée, la Rada centrale, se réunit à Kiev, soutenue par d'autres assemblées, qui se constituent sur le territoire ukrainien[2]. Le , la Rada vote l'autonomie de l'Ukraine russe[1], par un Universal, une proclamation ayant force de loi[2].

La révolution d'Octobre incite les membres de la Rada à s'éloigner de la Russie. Alors officiellement autonome au sein de la Russie, la Rada ne reconnaît pas l'autorité du gouvernement bolchevik de Petrograd[1]. Ses membres proclament l'indépendance de la République populaire ukrainienne le [2]

Le lendemain, , les représentants de la Rada se rendent à Brest-Litovsk pour obtenir des puissances centrales à la fois la reconnaissance de l'indépendance ukrainienne[1] et aussi la satisfaction des revendications territoriales, formalisées par un universal du 20 novembre 1917[2]. Le 2 février, les plénipotentiaires ukrainiens demandent à être traités comme les représentants d'un État souverain[3] ; cependant, à ce moment, le gouvernement de la République populaire ukrainienne n'exerce aucune autorité réelle en Ukraine : en effet, ses membres fuient devant les troupes russes dans un train allemand, tandis que les Alliés, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis, partagent le pays, alors en proie à l'anarchie, en autant zones d'influence[4].

Les Puissances centrales en Ukraine[modifier | modifier le code]

Avant le conflit, les puissances centrales disposent de peu de capitaux investis en Ukraine, sauf dans le domaine de la construction mécanique et de l'extraction de la manganèse[d],[5].

L'Ukraine, grenier à blé de la Russie, constitue en 1918 un but de guerre vital : en effet, ses richesse supposées en blé et en matières premières constituent un puissant moteur pour la conclusion d'un traité de paix avec les Ukrainiens[6]. De plus, ces richesses suscitent les convoitises rivales du Reich et de la double monarchie : dans cette rivalité, les diplomates austro-hongrois tentent d'alimenter le sentiment national ukrainien en appuyant les autonomistes[7], espérant pouvoir bénéficier de livraisons massives de blé ukrainien[8].

La présence de négociateurs ukrainiens à la conférence de paix germano-russe incite les Allemands et les Austro-hongrois à prendre en compte les demandes de l'assemblée ukrainienne[9] : en effet, les Allemands et leurs alliés estiment plus facile de parvenir dans un premier temps à un accord avec les représentants de la Rada ukrainiennes[10]. Au terme de négociations entre le Reich et la double monarchie, il est décidé d'ouvrir des négociations avec les Ukrainiens[9].

Négociations[modifier | modifier le code]

Les négociateurs ukrainiens arrivent à Brest-Litovsk le  ; le 4 janvier, ses membres ont leur premier contact avec Richard von Kühlmann et Ottokar Czernin, respectivement à la tête des délégations allemande et austro-hongroise. Le surlendemain, 12 janvier, la délégation est officiellement admise à la table des négociations, et les négociations commencent aussitôt entre délégués des États de la quadruplice et délégués ukrainiens[11].

Négociateurs[modifier | modifier le code]

Signataires du Traité de Brest-Litovsk[I 1]
Ukraine Empire allemand Autriche-Hongrie Bulgarie Empire ottoman
Tête de la délégation Oleksandr Sevriuk Ministre des affaires étrangères Richard von Kühlmann Ministre des affaires étrangères Ottokar Czernin Premier ministre Vasil Radoslavov Grand vizir Talaat Pacha
Ministre des affaires étrangères Mykola Liubynsky Ober Ost Max Hoffmann Ambassadeur Andrey Toshev I. Hakki Pasha
Mykola Levytsky I. Stoianovich A. Nessimi Bey
Conseil économique Serhi Ostapenko T. Anastasov
P. Ganchev
Ahmed Izzet Pacha

Divergences au sein des puissances centrales[modifier | modifier le code]

Dès les premiers échanges avec la délégation ukrainienne, de nombreuses divergences se font jour entre les négociateurs allemands et les négociateurs austro-hongrois, les premiers percevant l'Ukraine comme un grenier à blé à exploiter par les réquisitions et un traité de commerce favorable au Reich[12], les seconds souhaitant créer un État autonome, allié dans un premier temps aux puissances centrales contre les révolutionnaires russes, puis dans un second temps, lié à la double monarchie contre le Reich[12]

De plus, ces divergences se doublent de manières différentes d'appréhender la paix avec l'Ukraine au sein même des milieux économiques et politiques allemands : une réunion, présidée à Karl Helfferich, se tient à Berlin le 19 janvier afin de trouver une position commune de l'ensemble des acteurs allemands concernés. Tous les participants sont d'accord, à la foi pour « tirer de l'Ukraine tout ce que l'on peut en tirer », et pour remettre en état le réseau ferroviaire ukrainien et de restaurer le système financier et bancaire ukrainien[11].

Demandes ukrainiennes[modifier | modifier le code]

Les Ukrainiens souhaitent la reconnaissance de la république populaire ukrainienne.

Ils exposent aussi des revendications précises dans le domaine économique. Les négociateurs ukrainiens se montrent hostiles à la reprise du traité de commerce germano-russe de 1904 ; ils se montrent également partisan de la mise en place d'un commerce contingenté, sans droits de douane, avec des offices étatiques à Vienne, Kiev et Berlin[5].

Interventions russes[modifier | modifier le code]

Le , Léon Trotski prend la tête de la délégation bolchevik envoyée à Brest-Litovsk ; le , il apprend l'existence de négociations entre les diplomates des puissances centrales et les représentants de la République populaire ukrainienne[13]. Face à cette situation, le plénipotentiaire bolchevik annonce que le nouveau gouvernement russe ne reconnaît pas la proclamation ukrainienne d'indépendance[14].

Clauses du traité[modifier | modifier le code]

Devant l'impatience des responsables austro-hongrois à conclure la « paix alimentaire », afin de nourrir la population affamée, les négociateurs ukrainiens multiplient les exigences, considérant notamment que leur pays, nouvellement indépendant, n'a pas été vaincu par les puissances centrales ; les représentants ukrainiens cherchent donc à négocier un traité de paix favorable à leurs vues[10].

Clauses territoriales[modifier | modifier le code]

Dans un contexte marqué par la précipitation de la double monarchie et par le délitement de l'autorité autrichienne sur ses périphéries, les responsables ukrainiens parviennent à arracher pour leur pays le district de Cholm[9]. Pour cette raison, les Polonais parlent alors d'un « quatrième partage » de la Pologne[15].

À cette concession territoriale s'ajoute l'octroi d'un domaine royal en Bukovine[16], doté d'une autonomie interne pour les Ruthènes habitant en Autriche[9], ainsi qu'un droit de regard octroyé à la Rada sur l'administration de cette région[17].

Clauses politiques[modifier | modifier le code]

Lors des négociations, les plénipotentiaires ukrainiens parviennent à obtenir la satisfaction de l'ensemble de leurs revendications. Ils arrachent notamment un droit de regard dans l'administration interne des territoires ukrainiens de la double monarchie, en Galicie orientale et en Bukovine[16].

Clauses économiques[modifier | modifier le code]

Les clauses économiques du traités sont fixées au cours de négociations qui s'ouvrent sur ces dossiers le 17 janvier[5]. La République populaire ukrainienne s'engage à accorder de larges concessions économiques aux puissances centrales.

Ainsi, les négociateurs ukrainiens multiplient les promesses, comme celle de livrer les excédents alimentaires à la double monarchie et au Reich[18]. Il garantissent notamment la livraison à la double monarchie affamé la livraison d'un million de tonnes de céréales dans les six mois suivant la signature de la paix[19].

Conséquences de la signature[modifier | modifier le code]

Ratification du traité[modifier | modifier le code]

Le traité entre les puissances centrales et la République populaire ukrainienne n'a jamais été ratifié. En effet, la ratification est soumise à la livraison de denrées alimentaires au Reich et à la double monarchie[18] ; or, le gouvernement de la république populaire n'est pas en mesure de livrer les denrées promises aux Allemands et aux Austro-hongrois[20].

Conséquences politiques au sein des puissances centrales[modifier | modifier le code]

Le traité signé entre les puissances centrales et l'Ukraine, en amputant le royaume de Pologne de la région de Chełm, éloigne définitivement les Polonais des puissances centrales. À partir de ce moment, les Polonais ne soutiennent plus les puissances centrales en échange de la satisfaction de leurs revendications nationales[21].

En effet, les Polonais, nombreux au sein du commandement de l'armée austro-hongroise, multiplient alors les marques de rupture avec la double monarchie : les militaires polonais démissionnent massivement, notamment le gouverneur général de Lublin, Stanisław Szeptycki, et le responsable de l'administration civile austro-hongroise, Jerzy Madeyski[22] ; d'autres renvoient leurs décorations[21]. De plus, le cercle polonais regroupant les députés polonais au Reichsrat de Vienne, soutien indéfectible au gouvernements qui se succèdent à Vienne depuis 1867, rompt tout contact avec le cabinet d'Ernst Seidler von Feuchtenegg, empêchant la constitution de toute majorité au Reichsrat[15].

Les principaux responsables de la double monarchie, l'empereur Charles, Ottokar Czernin et Stephan Burián von Rajecz, sont parfaitement conscients du choc que les clauses de la paix avec l'Ukraine peuvent causer au sein de la double monarchie, mais, à leurs yeux, ils font le choix du moindre de deux des maux qui frappent alors la double monarchie, préférant résoudre la crise alimentaire que subit la double monarchie depuis deux ans[19].

Conséquences en Ukraine, en Pologne et en Russie[modifier | modifier le code]

La signature de la paix entre le gouvernement ukrainien, alors en plein déconfiture face à l'offensive bolchevique en Ukraine[e], incite les responsables militaires des puissances centrales à intervenir militairement dans la guerre civile russe, afin, notamment, de garantir les termes de la paix avec l'Ukraine[18].

Le traité avec l'Ukraine à peine signé, les militaires allemands obtiennent la reprise de la guerre sur le front de l'Est, simplement en imposant aux diplomates la rupture des pourparlers de paix avec les négociateurs bolcehviks[23]. Au terme de l'avancée allemande en Russie, les négociateurs bolcheviks, drapés dans le refus de reconnaître l'indépendance ukrainienne, cèdent, et le , reconnaissent, en signant la paix avec les puissances centrales, les termes du traité avec l'Ukraine[24].

Déçus par le transfert de Chełm à l'Ukraine, ainsi que par l'érection d'un kronland jouissant d'une autonomie accrue en Galicie orientale[14], les Polonais se détachent massivement des puissances centrales, la régence de Pologne doit affronter une crise politique sans précédent, tandis que les Polonais d'Autriche se détachent massivement de la double monarchie, démissionnant de leurs fonctions, renvoyant leurs décorations, le club polonais ne soutenant plus le gouvernement autrichien[f],[21]. Le gouvernement impérial de Vienne ne contrôle alors plus la Galicie, qui sombre alors dans l'anarchie, les fonctionnaires quittant leur poste, ou l'exerçant sans entrain[25].

Enfin, rapidement, le nouvel État ukrainien, la République populaire ukrainienne, se révèle un État fantoche géré, à la suite d'un coup d'état réussi le , par un officier cosaque, Pavlo Skoropadsky, prête-nom des occupants allemands[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Ce traité est connu sous le nom de Brotfrieden (paix du pain) en allemand.
  2. Chaque membre de la Quadruplice a dépêché à Brest-Litovsk des diplomates pour négocier la paix avec la Russie bolchevique.
  3. Au mois de , Trotski prend la tête de la délégation bolchevique et souhaite remettre en cause les résultats obtenus par les puissances centrales depuis le mois de .
  4. la France et la Belgique contrôlent en moyenne près de 85 % des avoirs investis en Ukraine.
  5. Le , les troupes bolcheviques s'emparent de Kiev, obligeant la Rada à fuir dans l'Ouest du pays.
  6. Le club polonais, regroupant les élus conservateurs polonais au Reichrat de Vienne, ont constitué, depuis 1867, un soutien indéfectible aux gouvernements autrichiens successifs.

Liens internet[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c et d Renouvin 1934, p. 527.
  2. a, b, c et d Dupont Melnyczenko 1996, p. 36.
  3. Schiavon 2011, p. 196.
  4. Le Naour 2016, p. 47.
  5. a, b et c Soutou 1989, p. 660.
  6. Le Naour 2016, p. 44.
  7. Snyder 2013, p. 114.
  8. Bled 2014, p. 346.
  9. a, b, c et d Renouvin 1934, p. 528.
  10. a et b Schiavon 2011, p. 197.
  11. a et b Soutou 1989, p. 661.
  12. a et b Snyder 2013, p. 120.
  13. Le Naour 2016, p. 46.
  14. a et b Bled 2014, p. 347.
  15. a et b Szymczak 2015, p. 49.
  16. a et b Snyder 2013, p. 116.
  17. Snyder 2013, p. 115.
  18. a, b et c Renouvin 1934, p. 529.
  19. a et b Schiavon 2011, p. 198.
  20. Schiavon 2011, p. 199.
  21. a, b et c Schramm 2015, p. 15.
  22. Schramm 2015, p. 15, note 36.
  23. Le Naour 2016, p. 52.
  24. Renouvin 1934, p. 530.
  25. Bled 2014, p. 394.
  26. Snyder 2013, p. 122.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Damian Szymczak, « Comment les Polonais retrouveront-ils leur indépendance ? », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 4, no 260,‎ , p. 33-58 (DOI 10.3917/gmcc.260.0033, lire en ligne).  (inscription nécessaire) – via Cairn.info
  • Georges-Henri Soutou, « 1918 : la fin de la Première Guerre mondiale ? », Revue historique des armées, no 254,‎ , p. 4-17 (la pagination des citations dans l'article correspond à celle du document PDF créé à la demande) (lire en ligne). 
  • Pierre Jardin, « La Fin de la guerre en Allemagne », Revue historique des armées, no 251,‎ , p. 35-46 (la pagination des citations dans l'article correspond à celle du document PDF créé à la demande) (lire en ligne). 
  • Tomasz Schramm, « Les Polonais : citoyens des Etats belligérants », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 4, no 260,‎ , p. 5-18 (DOI 10.3917/gmcc.260.0005, lire en ligne).  (inscription nécessaire) – via Cairn.info
  • Jean-Bernard Dupont Melnyczenko, « Naissance et affirmation de la conscience nationale ukrainienne, 1850-1920 », Matériaux pour l'histoire de notre temps, no 43,‎ , p. 30-37 (DOI 10.3406/mat.1996.402067, lire en ligne). 
  • Max Schiavon, L'Autriche-Hongrie dans la Première Guerre mondiale : la fin d'un empire, Paris, Éditions SOTECA, 14-18 Éditions, coll. « Les Nations dans la Grande Guerre », , 298 p. (ISBN 978-2-9163-8559-4). 
  • Thimothy Snyder, Le Prince rouge : les vies secrètes d'un archiduc de Habsbourg, Paris, Gallimard, , 376 p. (ISBN 978-2-0701-3972-9). 
  • Fritz Fischer (trad. Geneviève Migeon et Henri Thiès, préf. Jacques Droz), Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale (1914-1918) [« Griff nach der Weltmacht »], Paris, Éditions de Trévise, , 654 p. (OCLC 781953089, notice BnF no FRBNF35255571). 
  • Pierre Renouvin, La Crise européenne et la Première Guerre mondiale, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Peuples et civilisations » (no 19), , 779 p. (notice BnF no FRBNF33152114). 
  • Jean-Yves Le Naour, 1918 : L'étrange victoire, Paris, Perrin, , 411 p. (ISBN 978-2-262-03038-4). 
  • Georges-Henri Soutou (préf. Jean-Baptiste Duroselle), L'Or et le sang : les buts de guerre économiques de la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, coll. « Nouvelles études historiques », , 963 p. (ISBN 978-2-213-02215-4, OCLC 905765263). 

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]