Konrad Lorenz

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Konrad Zacharias Lorenz

Description de l'image  Konrad Lorenz.JPG.
Biographie
Naissance
Décès (à 85 ans)
Nationalité autrichien
Vie universitaire
Formation Vienne
Titres Prix Nobel de physiologie ou médecine (1973)
Approche disciplinaire globale

Principaux travaux

éthologie

Konrad Zacharias Lorenz (Vienne, - Vienne, ), plus connu sous le nom de Konrad Lorenz, est un biologiste et zoologiste autrichien titulaire du prix Nobel de physiologie ou médecine. Lorenz a étudié les comportements des animaux sauvages et domestiques. Il a écrit des livres qui ont touché un large public tels que Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons ou L'Agression, une histoire naturelle du mal.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fiche d'identifiant Konrad Lorenz en 1944.

Il fait des études de médecine et, à trente-quatre ans, il enseigne la psychologie animale et l'anatomie comparée à Vienne pendant trois ans. En 1940, il devient professeur à l'université de Königsberg où il occupe la chaire d'Emmanuel Kant.

Il est mobilisé en 1941 dans l'armée comme médecin psychiatre et est fait prisonnier par les Russes en 1944 et déporté en Arménie soviétique jusqu'en 1948. Dans ses travaux ultérieurs, Lorenz se servira de cette expérience (enthousiasme nationaliste et constat des dégâts du lavage de cerveaux chez les allemands nazifiés et les russes communisés) pour élaborer une critique des dérives de l'instinct d'agression chez l'homme, de la psychologie de l'endoctrinement et du danger de celui-ci.

De 1949 à 1951, il dirige l'institut d'éthologie comparée d'Altenberg puis l'Institut Max Planck de physiologie comportementale (un des 80 instituts de recherche de la Société Max-Planck) de Buldern (1951-1954) puis celui de Seewiesen (Bavière) (1954). Il reçoit en 1973, conjointement avec Karl von Frisch et Nikolaas Tinbergen, le prix Nobel de physiologie ou médecine pour leurs découvertes concernant « l'organisation et la mise en évidence des modes de comportement individuel et social » ; il s'agit du seul prix Nobel jamais remis à des spécialistes du comportement. Leurs travaux constituent les fondements d'une nouvelle discipline de la biologie : l'éthologie.

À la fin de sa vie, Lorenz, proche des mouvements écologistes et anti-nucléaires, consacre sa recherche à une réflexion humaniste sur le devenir de l'humanité. Il décède le 27 février 1989.

Parenté[modifier | modifier le code]

Son père Adolf Lorenz est né à Weidenau (actuelle Vidnava), petite ville morave (Autriche-Hongrie). Fils d'un bourrelier, il devint anatomiste puis chirurgien, puis orthopédiste. Il se rendit célèbre pour ses travaux sur l'opération de la hanche. Sa mère, Emma Lecher, fille de bonne famille mais sans fortune, était également médecin et assistante du docteur Adolf Lorenz. Elle accoucha difficilement de Konrad à l'âge de quarante-deux ans. Son frère Albert devint chirurgien orthopédiste.

Konrad épouse Margarethe Gebhardt (Gretl), son amie d'enfance, en 1927 (décédée en 1986).

Ses études[modifier | modifier le code]

À l'âge de six ans, il débute sa scolarité primaire dans une école privée, financée par un riche maître-boulanger viennois (Mendel) et dirigée par une de ses tantes qui y était institutrice.

À onze ans, il entre au réputé lycée Schotten à Vienne. Il y étudia, pour commencer, la chimie, la physique et l'histoire. Il termine sa formation comme pensionnaire et il étudie les matières classiques traditionnelles et les sciences, particulièrement la biologie.

En 1922, son père l'envoie étudier la médecine à New York, à l'université Columbia. Il y rencontre, par hasard, le professeur Thomas Hunt Morgan, le père de la génétique moderne et aura le privilège d'observer son premier chromosome dans son microscope. Après un seul trimestre à Columbia, il décide de rentrer à Vienne.

Il étudie la médecine à l'université de Königsberg et apprend l'anatomie comparative avec le professeur Ferdinand Hochstetter (de). Directeur de l'institut d'anatomie, celui-ci lui enseigna aussi la phylogénétique comparative, c'est-à-dire, comment reconstruire l'arbre généalogique des espèces à partir des similarités et des différences anatomiques. Hochstetter fait de Konrad son démonstrateur en anatomie, l'année même où Gretl (sa future épouse) débute sa médecine ; il devient alors son instructeur.

En 1928, il obtient le titre de docteur en médecine bien qu'il n'eût aucunement l'intention d'en faire sa profession. Il devient alors assistant de Hochstetter et son travail avec celui-ci se terminera à peine quelques années plus tard quand le vieil homme prendra sa retraite. Lorenz ne s'entendra pas avec son successeur et décidera alors d'étudier la zoologie. En 1933, lors de son second doctorat, il soutient une longue thèse qu'il avait déjà publiée sur le vol des oiseaux et l'adaptation des différentes formes d'ailes. Fait anecdotique, il soutient sa thèse devant un professeur ne l'ayant jamais lue et qui était très attaché aux idées existantes. Il donnera donc les réponses que le professeur attendait, ne voyant pas la nécessité d'aller à contre-courant.

La guerre, Kant et la Psychiatrie clinique[modifier | modifier le code]

Après s'être familiarisé à la philosophie kantienne au cours de l'année 1940 parce que sa femme Gretl décida qu'il devait le lire car il était possible d'établir des liens entre sa pensée et celle de Kant, Lorenz est mobilisé à l'été 1941. Bien qu'ayant travaillé dans un service d'urgence de Vienne, il considérait ses connaissances insuffisantes pour devenir médecin militaire. Par conséquent, dans son formulaire d'inscription, il indiqua seulement « enseignement de la motocyclette » dans la rubrique connaissances spéciales. Il fut donc incorporé à un escadron motorisé où il devint instructeur avant que l'armée ne s'aperçoive de son talent caché et ne l'envoie travailler comme neurologue dans l'aile psychiatrique d'un hôpital militaire de Poznan en Pologne.

Il décrit ces deux années de pratique psychiatrique comme une expérience atroce que jamais il n'aurait choisi lui même. Il dit à propos de son passage au pavillon réservé aux hystériques qu'il garde des souvenirs : « trop horribles pour être racontées. Ce sont des fantômes... des démons! La chose la plus épouvantable que l'on puisse imaginer, c'est un être humain qui a perdu son identité. ». Cette période influença de beaucoup son apport sur le comportement humain, il aborda les problématiques psychiatriques à la lumière des questions posés par le psychiatre de Leeds, Ronald Hargreaves. Premièrement, comment l'instinct de conservation se trouve-t-il perturbé ? Et deuxièmement, quelle est la cause de cette perturbation, est-elle causée par un excès ou une déficience de cet instinct ?

Le 24 juin 1944, Lorenz travaillait comme chirurgien de campagne dans un bunker derrière la ligne de front alors que les Russes avancèrent vers l'ouest encerclant les Allemands à Vitebsk. Après avoir d'abord fui, il se retrouva avec une cinquantaine de sergents allemands et participa activement à la prise d'une tranchée russe. Démoralisés, les soldats allemands refusèrent de continuer et Lorenz les quitta pour essayer de passer seul. Pendant la nuit, il retira ses insignes, enleva son calot et rejoignit l'armée russe. Après avoir marché quelque temps avec eux, il les quitta en allant dans la direction inverse des tirs russes ; croyant rejoindre les forces allemandes, il se livra lui-même aux Russes. En effet, après avoir pris les Allemands en étau et les avoir tous massacrés, les russes se tiraient mutuellement dessus. Il fut blessé par balle au bras gauche lors de sa capture.

Emprisonné à Erivan en Russie, Lorenz ne fut aucunement persécuté ni même victime d'hostilité de la part de ses gardiens mais l'alimentation était insuffisante. Il impressionna grandement ses geôliers en se nourrissant de tarentules venimeuses, il déclara qu'il avait réellement eu besoin de l'apport de leurs protéines. Il continua son travail d'éthologue en étudiant directement les comportements prénuptiaux des puces sur sa peau. Il trouva également le moyen d'écrire un manuscrit secret sur des sacs de ciment en utilisant une solution de permanganate de potassium ; il s'agit essentiellement du brouillon de son travail épistémologique sur la nature de la psyché exposé vingt-cinq ans plus tard dans L'envers du miroir. Lors de sa libération les russes lui permirent de dactylographier son travail et après examen par le comité de censure il put l'amener chez lui ; en février 1948 il était de retour à Altenberg.

L'inné et l’acquis[modifier | modifier le code]

Lorenz combattit violemment la philosophie vitaliste introduisant une force vitale qui, au delà des processus physiques se déroulant dans le cerveau, explique ultimement le comportement par cette force de nature transcendantale. Il combattit également la conception finaliste du comportement qui implique que l'objectif (la finalité du comportement) détermine le comportement en fonction de l'atteinte de celui-ci. Il démontra que plusieurs animaux, mammifères compris, ne possédent aucune représentation interne de la finalité de leurs comportements, bien que ces comportements semblent orientés vers des objectifs précis. Il s'éleva également contre la conception de l’enchaînement de réflexes qui était, à l'époque, le modèle dominant en matière d'explication de l'instinct ; il utilisa pour ce faire plusieurs résultats expérimentaux du neurophysiologiste Erich Von Holst. Le premier article critiquant ces thèses, Sur la formation du concept d'instinct, fut publié en 1937. Par contre, Lorenz y effleure à peine les erreurs de Watson et de ses disciples béhavioristes, sous estimant leurs influences grandissantes.

Lorenz s'attaqua en 1942 dans Psychologie inductive et téléologique à une nouvelle version du vitalisme : l'holisme. Il raffina ses idées et critiques en 1943 dans Le tout et la partie dans la société animale et humaine, revue et corrigée après la guerre et publiée en 1950. L'holisme, affirmant que le tout est plus que la somme des parties, laisse entrevoir : « un miraculeux facteur producteur total, qui n'étant pas accessible, n'exige pas une explication causale. » ici encore, c'est le retrait de l'explication scientifique véritable qui choque Lorenz ; en extrayant l'explication causale on laisse la porte ouverte à une existence transcendantale de la psyché laissant une brèche où le « croyant peut faire tomber une âme et le philosophe une conscience ; il tient aisément compte du libre arbitre et, par conséquent, du bien et du mal. »

Mais le véritable combat s'effectua entre les «natalistes» qu'il représente et les «environnementalistes», en particulier l'école «béhavioriste» américaine. Il n’accepta jamais la position intermédiaire, représentée par les «éthologistes de langue anglaise» et qu'il, loin de considérer comme une synthèse féconde, considérait comme un compromis politique pour éviter d'introduire un déterminisme biologique insupportable aux yeux des héritiers du principe de l'égalité des hommes issus de la Révolution française. Il dénonça particulièrement la «trahison» de ceux qu'il croyait être ses amis, en particulier Niko Tinbergen. Il trouva particulièrement difficile la mise de côté de ce qu'il considérait comme le pilier de la recherche éthologique : la comparaison inter-espèce. En effet, pour lui, seule cette approche permettait à l'éthologie d'être la continuation de l’œuvre du grand Darwin et de son chapitre consacré à l'évolution du comportement dans l'Origine des espèces. Pire, il voyait dans certaines approches béhavioristes comme le fameux concept de maturation un nouveau repère du vitalisme permettant de repousser l'explication causale jusqu'à ses derniers retranchements. Toutes les réflexions scientifiques de Lorenz concernant ces questions sont regroupés dans son œuvre : Évolution et modification du comportement, l'inné et l'acquis.

Paradoxalement, si la conception de Lorenz sur la nécessité de la comparaison inter-espèce, de l'utilisation de l'isolation et, d'une manière plus générale, de considérer comme fondamentale la question de déterminer la part de l'inné et de l’acquis dans l'étude du comportement fut rejeté lors de la formation de l'éthologie mondiale naissante, cette approche s'introduisit par la grande porte : l'étude de l'homme. Après la publication de l'Agression en 1963, qui connu un succès retentissant, apparurent les premiers travaux scientifiques et ouvrages destinés au grand public écrits par des primatologues et anthropologues utilisant l'approche objective comparée promue par Lorenz. Notons l'Impératif territorial de Robert Ardrey, le Singe nu de Desmond Morris, qu'il détesta car mettant trop l'accent sur la bestialité humaine, et l'Animal Impérial de Robin Fox et Lionel Tiger dont Lorenz écrivit la préface.

Le prix Nobel de 1973 allait consacrer la prise de position de Lorenz sur cette question ; le prix Nobel de physiologie ou médecine n'était pas remise à des zoologistes, ce qui était par définition impossible, mais bien à des physiologistes ayant à leur tête un médecin. Il couronnait la définition de Lorenz du comportement animal comme étant une fonction physiologique constituée de ses propres organes et que cette étude peut avoir des applications importantes chez l'homme et se rattache ainsi, potentiellement, à la médecine.

Les années 1970 allaient produire également d'autres best sellers traitant de cette question comme les ouvrages du disciple préféré de Lorenz, Eibl-Eibesfeldt (l'Homme programmé, Contre-l'agression) et la Sociobiologie de Watson ainsi que l'épistémologie de Lorenz  : l'Envers du miroir. Ces idées s’introduisirent rapidement en psychologie cognitive jusqu'à ce qu'il devint banal d'utiliser le terme d’inné pour décrire une fonction cognitive partagée par tous les humains et d'utiliser des comparatifs avec les primates et autres animaux. L'évolution de cette conception alla jusqu'à la création d'une branche complète de la psychologie cognitive  : la psychologie évolutionniste, utilisant une méthode très proche de celle promue à l'origine par Lorenz.

Sa recherche[modifier | modifier le code]

Nikolaas Tinbergen (gauche) et Konrad Lorenz (droite), 1978

Le professeur Hochstetter considéra Lorenz comme un pionnier de l'application de ses propres méthodes à un nouveau domaine. Ce fait est également rapporté par Lorenz lui-même dans plusieurs de ses livres. L'idée principale consiste à appliquer les méthodes de l'anatomie comparative, développées par Hochstetter, à l'analyse du comportement animal.

Chaque espèce animale développe une gamme propre de comportements individuels ou sociaux. Pour l'éthologue, la connaissance du comportement animal débute par sa description, cependant, cette connaissance doit s'enrichir par des tentatives visant à expliquer le comportement. On appelle éthogramme l'ensemble des formes stables de comportement recensées dans une espèce animale. On peut les classer dans les quatre catégories de Tinbergen :

  • la dimension de causalité immédiate : réaction à un stimulus.
  • la dimension ontogénétique : le comportement inné et programmé.
  • la dimension phylogénétique : les différences et ressemblances entre espèces.
  • la dimension adaptative, ou fonctionnelle : les facteurs extérieurs qui ont généré un comportement.

Les concepts fondamentaux qu'il apporta à l'éthologie sont les actions endogènes, les mécanismes innés de déclenchement et d'Empreinte...

De son point de vue d'éthologue, Konrad Lorenz a aussi étudié le rite qu'il interpréta comme une forme adaptative qu'une culture donne à l'agressivité individuelle de ses membres pour circonscrire ses effets désordonnés et indésirables et a contrario valoriser sa contribution à la conservation du groupe.

Konrad Lorenz a consacré une grande partie de sa vie à l'étude des oies cendrées, réalisant alors le travail le plus complet à l'heure actuelle sur cette espèce.

Controverse sur son affiliation nazie[modifier | modifier le code]

Konrad Lorenz fut membre du parti nazi i[1] à partir de 1938. En 1940, il devient professeur à l'université de Königsberg (aujourd'hui Kaliningrad) où il occupe la chaire d'Emmanuel Kant.

Eugéniste, il fut également membre du « département de politique raciale » du parti, produisant conférences et publications. Adoptant pleinement l'idéologie nazie il écrivit, par exemple, dans une lettre à Oskar Heinroth, lors de la déclaration de guerre de la Grande Bretagne à l'Allemagne : « Du pur point de vue biologique de la race, c'est un désastre de voir les deux meilleurs peuples germaniques du monde se faire la guerre pendant que les races non blanches, noire, jaune, juive et mélangées restent là en se frottant les mains »[2].

En revanche, selon ses dires, il ne prit conscience des atrocités commises par le nazisme qu'« étonnamment tard ». Ce fut vers 1943-44, près de Poznań, alors qu'il participait à un programme impliquant des expertises raciales pour la sélection de Polonais d'ascendance allemande[3], il vit des trains de détenus tziganes à destination des camps de concentration. C'est seulement alors qu'il comprit, dans toute son horreur, la « totale barbarie des nazis ».

La controverse publique sur l'affiliation de Konrad Lorenz au parti nazi prit naissance lors de sa nomination pour le prix Nobel. Cette controverse porta sur un article publié dans le Journal de psychologie appliquée et d'étude du caractère (Zeitschrift für angewandte Psychologie und Charakterkunde) en 1940, « Désordres causés par la domestication du comportement spécifique à l'espèce » (Durch Domestikation verursachte Störungen arteigenen Verhaltens). Cet article fut publié dans un contexte de justification scientifique de restrictions légales contre le mariage entre Allemands et non Allemands. Jamais Lorenz ne cacha cette publication, il la cita abondamment et il reprit ces idées dans la plupart de ses livres. Il y développe le concept de l'auto-domestication de l'homme, soit que la pression de sélection de l'homme par l'homme aurait conduit à une forme de dégénérescence de l'espèce humaine dont les plus touchées sont les races occidentales. Les souches primitives étant celles qui ont été épargnées par cette dégénérescence.

Il s'agit d'un article foncièrement anti-suprémacisme aryen, cette publication lui retira toute possibilité d'une carrière politique et signa son abandon de tout contact avec la vie politique. Il dit à ce propos[4] :

« L'essai de 1940 voulait démontrer aux nazis que la domestication était beaucoup plus dangereuse que n'importe quel prétendu mélange de races. Je crois toujours que la domestication menace l'humanité ; c'est un très grand danger. Et si je peux réparer, rétrospectivement, l'incroyable stupidité d'avoir tenté de le démontrer aux nazis, c'est en répétant cette même vérité dans une société totalement différente mais qui l'apprécie encore moins. »

Ce fut le style pro-nazi de cet article, adoptant un ton délibérément politique et non scientifique, publié dans un contexte de haine raciale que les détracteurs de Lorenz soulevèrent. La remise du prix Nobel à Lorenz entraîna un grand remous dans la communauté des sciences humaines, en particulier au sein de l'école de behaviorisme américain. En effet, le long combat que Lorenz fit contre les théories de cette école, en ce qui concerne les comportements innés et acquis, lui valut beaucoup d'ennemis. Notons, entre autres, l'article de Lehrman de 1953, dans Quarterly Review of Biology : « Une critique de la théorie du comportement instinctif de Konrad Lorenz » citant le caractère et les origines « nazis » des travaux de celui-ci qui démarra la guerre.

La controverse au sujet de l'article de 1940 prit véritablement racine après la publication dans Sciences en 1972 d'un discours prononcé au Canada par Léon Rosenberg, de la faculté de médecine de Harvard, et la publication par Ashley Montagu, un anthropologue opposé à la théorie des instincts de l'homme de Lorenz, de la conférence d'Eisenberg : « La nature humaine de l'homme ». Dans cette conférence, l'article de 1940 est critiqué comme s'il s'agissait d'un article à caractère scientifique et actuel. Il s'agit d'une demi-page (sur plus de 70) des pires passages politiques cités hors contexte et se terminant par : « Nous devons - et nous le ferons - compter sur les sentiments sains de nos meilleurs éléments pour établir la sélection qui déterminera la prospérité ou la décadence de notre peuple… ». Si cette dernière proposition semble prôner un eugénisme nazi, l'affirmation que les meilleurs éléments ne sont pas nécessairement « aryens » et donc que certains devraient céder leur place à des représentants d'autres races, était totalement suicidaire à l'époque. Lorenz laisse sous entendre, dans sa biographie, qu’il fut mobilisé lors de la guerre germano-soviétique et envoyé sur le front de l'est pour cette raison.

Les médias s'emparèrent de ce scandale et le montèrent en épingle. Lorenz fut alors présenté comme un partisan pro-nazi. Comble de malheur, il accepta naïvement le Prix Schiller qui lui avait été proposé par un vieux membre conservateur de l'Académie bavaroise des sciences. Lorenz apprit trop tard que ce prix provenait d'un groupe néo-nazi. Complètement dégoûté et horrifié, il prétexta être alité et envoya son fils Thomas et son ami Irenäus Eibl-Eibesfeldt annoncer que les 10 000 marks de ce prix seraient versés au compte de Amnesty International. Finalement, l'argent du prix ne fut jamais versé.

Ses grandes découvertes[modifier | modifier le code]

Les coordinations héréditaires[modifier | modifier le code]

L'acte instinctif se distingue par la présence d'une coordination héréditaire, c'est-à-dire, d'une suite de contractions musculaires produisant une séquence de mouvements caractéristique et stéréotypée. Cette suite de mouvements est innée et cela peut-être vérifié de plusieurs façons :

  • La séquence est identique chez tous les représentants de l'espèce. Il s'agit de la méthode de comparaison horizontale.
  • La séquence varie en forme et en intensité selon la distance génétique séparant les groupes taxinomiques proches (espèces, genres, familles), révélant la phylogenèse de ces comportements. Il s'agit de la méthode de comparaison verticale.
  • La séquence n'est modifiée par aucune forme d'apprentissage ceci étant facilement vérifiable pour les espèces où les soins parentaux sont absents ou par isolation artificielle dès la naissance. Il s'agit de la méthode par isolation.
  • Dans plusieurs cas, il est possible de remonter vers le centre nerveux responsable de cette séquence comportementale; la rigidité constitutive de ce centre moteur implique une origine aussi déterminée pour ce type de comportement que pour les organes du corps. Il s'agit de la méthode physiologique.

Les coordinations héréditaires possèdent comme caractéristique fondamentale qu'une fois déclenchées elles s'exécutent jusqu'à la fin, même si en cours de mouvement elles perdent toute finalité. De plus, les coordinations héréditaires sont souvent combinées à des taxis qui sont des formes de contrôle (régulation cybernétique) du mouvement. Par exemple, une oie dont un des œufs roule en bas du nid va étendre le cou pour le ramener à l'intérieur. Le mouvement de roulis de l'œuf doit être corrigé par des mouvements droite-gauche du cou, il s'agit de la taxis. De plus, même si l'œuf disparaît (retiré par l'expérimentateur) ou qu'il lui échappe, l'oie doit compléter le mouvement avant de pouvoir recommencer.

Les mécanismes innés de déclenchement[modifier | modifier le code]

Une coordination héréditaire est toujours, sauf dans le cas de déclenchement endogène, à vide ou comme activité de substitution, déclenchée par un stimulus. Ce stimulus est soit visuel, tactile, odorifère ou sonore. Les stimuli visuels, sonores et tactiles, étant plus simples à reproduire, ont été grandement étudiés.

Lorenz remarqua que les stimuli visuels déclenchant une coordination héréditaire ne nécessitent pas de ressembler le plus possible à la forme naturelle. Seules quelques caractéristiques fondamentales sont nécessaires, il s'agit du stimulus clé. De plus, en général, plus le stimulus artificiel est grand ou exagéré, plus il est efficace. Il s'agit du phénomène d'hyperstimulus ou stimulus supranormaux. Par exemple, une oie va réagir beaucoup plus promptement à la vue d'un œuf gigantesque en dehors de son nid et va même préférer cet œuf à celui de taille normale et ceci même si l'œuf est beaucoup trop gros pour qu'elle puisse le transporter.

Les appétences et motivations[modifier | modifier le code]

L'appétence, venant du terme appétit, désigne, selon Lorenz, un mécanisme de déclenchement endogène inné. Il s'agit d'un stimulus interne responsable du déclenchement d'un comportement. Lorenz démontra qu'il existe beaucoup plus d'appétences que ce qui était généralement admis. Le modèle analogique de l'appétence de Lorenz est un système hydraulique; la motivation, pour une appétence donnée, s'accumule progressivement jusqu'à atteindre un seuil critique, c'est seulement lorsque le seuil est atteint que le comportement est déclenché.

Lorenz distingue également les contextes motivationnels des appétences, ceux-ci étant des états spécifiques dans lesquels se trouve l'animal et qui permettent de déclencher tel ou tel comportement en fonction de stimuli externes. Par exemple, pour que soit déclenché le mouvement pour ramener un œuf par une oie, il faut absolument que celle-ci soit en train de couver. La couvaison est un contexte motivationnel. L'étude des contextes motivationels est plus simple que celui des appétences, il suffit de démontrer qu'un stimulus clé ne déclenche un comportement que dans telle ou telle situation (le contexte).

L'apprentissage[modifier | modifier le code]

Les découvertes de Konrad Lorenz dans ce domaine et les idées qu'il a défendues modifièrent considérablement notre compréhension de cette faculté. Le fondement incontestable de sa thèse est que pour que l'apprentissage soit possible, il doit nécessairement exister des mécanismes génétiquement déterminés permettant à un animal d'apprendre. Selon lui, un animal ne peut pas apprendre n'importe quoi mais seulement ce pour quoi son système nerveux est conçu. Ici, contrairement à la conception behavioriste traditionnelle, prônant l'existence d'un seul mécanisme d'apprentissage générique (basé sur la punition et la récompense), Lorenz démontre la diversité de ces mécanismes et leur spécificité. En ce qui concerne l'humain, sa grande faculté d'apprendre ne viendrait donc pas d'une perte des mécanismes d'apprentissage rigides ancestraux mais bien d'un ajout massif de tels mécanismes : faculté d'apprendre une langue, une culture, des concepts... Il fut avec Noam Chomsky le premier véritable défenseur de cette thèse qui est maintenant largement répandue dans plusieurs disciplines (anthropologie, sociologie, psychologie). Remarquons, néanmoins, que la vieille conception culturaliste prêchant que l'humain est une « tabula rasa » à la naissance, a la peau dure, défiant ainsi toutes les évidences scientifiques.

Ses grandes théories[modifier | modifier le code]

La théorie de la dégénérescence[5][modifier | modifier le code]

La théorie de la dégénérescence de Lorenz inscrit dans la nature biologique de l'homme les problèmes de décadence des civilisations. Cette constatation vient de la comparaison entre les caractéristiques de l'homme civilisé et des animaux domestiqués. En cela, Lorenz remarque que les animaux domestiques se caractérisent souvent par :

  • des problèmes alimentaires et un manque de contrôle des mécanismes de l'appétit pouvant entraîner l'obésité ;
  • des problèmes de régulation de la sexualité et une hypersexualisation ;
  • une régression infantile des individus, les adultes se comportant comme des individus immatures (dépendance parentale et activité ludique).

Selon Lorenz, l'homme civilisé, n'étant plus contraint par l'environnement sauvage, a été forgé par la sélection artificielle produite par la civilisation elle-même. Ainsi, l'espèce humaine s'est auto-domestiquée. Toujours selon Lorenz, sans un système social de valeurs fortes imposées et régulatrices des mœurs, la nature «domestique» de l'homme civilisé prendra le dessus. Nous obtiendrons alors une civilisation d'obèses, hypersexualisés, immatures et passant leur temps à se divertir. Plus inquiétant, si l'évolution de l'homme depuis un million d'années fut propulsée par l'ajout génétique d'instincts typiquement humains, celui de l'homme civilisé depuis dix mille ans est caractérisé par une dégénérescence génétique.

La théorie de l'agression[6][modifier | modifier le code]

La théorie de l'agression de Lorenz est une généralisation de la théorie anthropologique du bouc émissaire. En premier lieu, Lorenz démontre que la parade nuptiale de plusieurs espèces animales est une variation du comportement d'agression. Le schéma général de la parade nuptiale consiste en un comportement d'attaque entre le mâle et la femelle qui, à la dernière seconde, est réorienté vers un ennemi commun, pouvant être un congénère dans le cas des animaux sociaux.

Pour Lorenz, ce schéma général provient du fait que pour qu'une relation interindividuelle soit possible, cela nécessite que deux individus partagent un même territoire. L'instinct de territorialité faisant en sorte que cette situation fasse augmenter inexorablement la motivation d'agression, la sélection naturelle a simplement permis ce rapprochement en permettant de détourner cette agressivité vers un ennemi commun.

L'application de cette théorie à l'homme fait en sorte que pour que l'amour soit possible, il faille nécessairement haïr les mêmes choses ensemble. De même, tout regroupement social ne peut exister que par réorientation de l'agressivité interindividuelle contre un ennemi commun : nation contre nation, classe supérieure contre inférieure, syndicat contre patronat, parti politique contre parti politique, équipe contre équipe, etc.

La théorie de la connaissance[7][modifier | modifier le code]

Digne successeur de la chaire de Kant, Konrad Lorenz corrigea la théorie de la connaissance de celui-ci. En effet, à l'époque de Kant, la théorie de la sélection naturelle de Darwin et même celle du transformisme de Lamarck étaient inconnues. Il en découle que l'idée que les concepts a priori de l'entendement soient indépendants et sans adéquation avec la réalité du monde (le noumène) ne tient plus.

Selon Lorenz, les concepts a priori de l'entendement (par exemple la représentation centrale de l'espace) ont été forgés par le mécanisme de la sélection naturelle via la confrontation entre les comportements des animaux et la réalité, la sélection naturelle ayant favorisé les organismes aptes à se représenter le mieux possible l'espace et les autres concepts a priori.

Lorenz détaille l'évolution de la représentation centrale de l'espace et la façon dont elle a été forgée en comparant la structure de la représentation de l'espace de plusieurs espèces animales. Il élabore également sur le développement des autres concepts innés (a priori de l'entendement) et comment ceux-ci s'intégrèrent pour former les mécanismes de la pensée conceptuelle.

Prix et distinctions[modifier | modifier le code]

Distinctions Internationales[modifier | modifier le code]

Distinctions autrichiennes[modifier | modifier le code]

  • Récipiendaire du Prix de la ville de Vienne (1959).
  • Distinction autrichienne pour la Science et les Arts (1964).
  • L'Anneau de Paracelse de la ville de Villach (1973).
  • Le prix Hans Adalbert Schweigart partagé avec André Gernez à Salzburg (1979).
  • Son nom a été donné au Konrad Lorenz Institute for Evolution and Cognition Research à Altenberg.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Alec Nisbett, Konrad Lorenz, J.-M. Dent & Sons Ltd, Londres, chapitre 4, 1976. (ISBN 2714411908)
  2. Lettre de Lorenz à Heinroth, citée par Burkhardt, "Patterns of Behavior: Konrad Lorenz, Niko Tinbergen, and the Founding of Ethology" p. 276
  3. Biologists under Hitler, Ute Deichmann, 1996, Harvard University Press, pp: 195-197.
  4. Alec Nisbett, 1979, p.118
  5. Les Huit péchés capitaux de notre civilisation (1974) ; (orig.: « Die acht Todsünden der zivilisierten Menschheit », 1973)
  6. On Aggression (1966) ; (titre original : « Das sogenannte Böse. Zur Naturgeschichte der Aggression. », Borotha-Schoeler, Wien, 1963) ; L'Agression, une histoire naturelle du mal (traduit de l'allemand), Flammarion, Paris (1977) ISBN 2-08-081020-0
  7. Behind the Mirror : A Search for a Natural History of Human Knowledge (1973) ; (orig.: « Die Rückseite des Spiegels. Versuch einer Naturgeschichte menschlichen Erkennens », 1973) ; L'envers du miroir : Une histoire naturelle de la connaissance, Flammarion, Paris (1975)

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • King Solomon's Ring (1952) ; (titre original : « Er redete mit dem Vieh, den Vögeln und den Fischen », Borotha-Schoeler, Wien, 1949) ; Il parlait avec les mammifères, les oiseaux et les poissons (traduit de l'allemand), Flammarion, Paris (1968)
  • Les animaux ces inconnus, Editions de Paris (1953)
  • Man Meets Dog (1954) ; (titre original : « So kam der Mensch auf den Hund », Borotha-Schoeler, Wien, 1950) ; Tous les chiens, tous les chats (traduit de l'allemand), Flammarion, Paris (1970)
  • On Aggression (1966) ; (titre original : « Das sogenannte Böse. Zur Naturgeschichte der Aggression. », Borotha-Schoeler, Wien, 1963) ; L'Agression, une histoire naturelle du mal (traduit de l'allemand), Flammarion, Paris (1977) (ISBN 2080810200)
  • Évolution et Modification du comportement : L'inné et l'acquis, Payot, Paris (1967)
  • Essais sur le comportement animal et humain : Les leçons de l'évolution de la théorie du comportement, Le Seuil, Paris (1970).
    • Studies in Animal and Human Behavior Vol I (1970) ; (orig.: « Über tierisches und menschliches Verhalten. Aus dem Werdegang der Verhaltenslehre », Band 1, 1965)
    • Studies in Animal and Human Behavior Vol II (1971) ; (orig.: « Über tierisches und menschliches Verhalten. Aus dem Werdegang der Verhaltenslehre », Band 2, 1965)
  • Behind the Mirror : A Search for a Natural History of Human Knowledge (1973) ; (orig.: « Die Rückseite des Spiegels. Versuch einer Naturgeschichte menschlichen Erkennens », 1973) ; L'envers du miroir : Une histoire naturelle de la connaissance, Flammarion, Paris (1975).
  • Les Huit péchés capitaux de notre civilisation (1974) ; (orig.: « Die acht Todsünden der zivilisierten Menschheit », 1973)
  • The Foundations of Ethology (1981) ; Les Fondements de l'éthologie, Flammarion, Paris (1984)
  • L'Homme dans le fleuve du vivant, Flammarion, Paris (1981)
  • Les Oies cendrées, Editions Albin Michel, Paris (1989) ; (orig.: « Hier bin ich - Wo bist du ? Ethologie der Graugans », R. Piper GmbH & Co. KG, Munich 1988)
  • L'Année de l'oie cendrée, Stock, Paris (1991) ; (orig.: « Das Jahr der Graugans », 1979)
  • L'homme en péril, Flammarion, Paris (1992) (Der Abbau des Menschlichen, 1983)
  • De petits points lumineux d'espoir, entretiens avec Frédéric de Towarnicki, Rivage, Paris (2009)
  • L'Agression, une histoire naturelle du mal

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Lien externe[modifier | modifier le code]