Enseignement de la psychanalyse à l'université

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La question de l' enseignement de la psychanalyse à l'université est posée par Sigmund Freud de manière inaugurale en Hongrie, au Congrès de Budapest de 1918 : Sándor Ferenczi est chargé de cet enseignement. En France, l'enseignement de la psychanalyse à l'université est introduit dans le cadre des études de psychologie, d'abord dans l'après-guerre autour de la personnalité de Daniel Lagache, puis à partir des années 1960. Alors que la psychanalyse est devenue aujourd'hui une composante de la vie intellectuelle dans la culture française et occidentale, elle traverse actuellement une crise de son enseignement à l'université.

Histoire[modifier | modifier le code]

La psychanalyse aura été « introduite » en présence à l'université par Sigmund Freud lui-même avant son intervention de 1918 au Congrès de Budapest, où il pose la question problématique de son enseignement par les premiers psychanalystes, puis leurs successeurs.

1909-1917 : Conférences de Freud dans deux universités[modifier | modifier le code]

Invité en 1909 par Granville Stanley Hall à tenir une série de conférences aux États-Unis, où il se rend avec Sandor Ferenczi et Carl Gustav Jung, Freud prononce Cinq leçons sur la psychanalyse à l'Université Clark de Worcester (Massachusetts)[1],[2].

Traduction anglaise par Joan Riviere des Leçons d'introduction à la psychanalyse que Freud a données à l'Université de Vienne en 1915-1917.

Entre 1915 et 1917, il donne une série de conférences à l'Université de Vienne destinées à un public de médecins et de profanes, qui feront l'objet d'une publication (entre 1916 et 1917) intitulée Leçons d'introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse)[3].

1918, au Congrès de Budapest[modifier | modifier le code]

« Doit-on enseigner la psychanalyse à l'université? » : Freud introduit son propos par cette question à l'automne 1918, lors du Ve Congrès international de psychanalyse à Budapest[4]. Ce bref article est paru dans le numéro du 30 mars 1919 de l'hebdomadaire hongrois Gyógyászat (« La Thérapeutique ») à l'occasion d'une enquête sur la réforme de l'enseignement médical : il était alors question d'y intégrer un enseignement de la psychanalyse en faveur duquel plus d'un millier d'étudiants avaient adressé une pétition au recteur de l'Université[5]. Sándor Ferenczi fut chargé de cet enseignement pendant une brève période, de mars à août 1919, au moment du gouvernement bolchevique de Béla Kun[5]. Le texte original n'ayant pas été retrouvé, c'est sa traduction en hongrois (Kell-e az egyetemen a psychoanalysist tanitani?), probablement par Ferenczi, qui fut d'abord publiée, et ensuite retraduite[5]. La première traduction française (à partir du hongrois), de Judith Dupont, sous le titre « Faut-il enseigner la psychanalyse à l'Université? », est parue en 1971 dans Le Coq Héron[5].

Un problème de fond[modifier | modifier le code]

Selon Danièle Brun, dans son intervention de 1919, Freud visait un problème de fond constitutif de la psychanalyse : « le caractère foncièrement étranger de la cure à toute espèce d'enseignement », ce qui fait toujours débat aujourd'hui : le débat tourne autour, d'un enseignement de la psychanalyse à l'université « hors les murs » (expression de Jean Laplanche)[4]. La psychanalyse se diviserait effectivement en « une partie privée, la cure » et « une partie publique, la métapsychologie », d'où un certain conflit entre la partie « privée » représentée par les sociétés de psychanalyse émettant un reproche d'ingérence de l'université dans la décision d'entreprendre une analyse, et la partie « publique » représentée par les enseignants pour lesquels l'accueil de la psychanalyse dans leur cursus met en question sa scientificité[4]. D'après Danièle Brun, c'est pour parer ce genre de risque qu'au moment de l'ouverture de l'université de Vincennes, Serge Leclaire fera en sorte que la psychanalyse y soit rattachée à la philosophie, sans pouvoir éviter du coup pour ce département sa dépendance de l'École de la Cause freudienne[4].

Enseignement de la psychanalyse en France[modifier | modifier le code]

En 1949, Daniel Lagache, dont l'objectif était de « séparer à l'université l'enseignement de la psychologie de la philosophie » intègre la psychanalyse à la psychologie dans le cadre d'un programme de psychologie clinique[6], et ce dans le but de « favoriser l'accès des non-médecins à la psychanalyse »[6].

En 1968, une action menée par Juliette Favez-Boutonier, Jacques Gagey et Pierre Fédida, développée ensuite par Didier Anzieu à Nanterre, débouche sur deux diplômes nationaux que délivrent les principales U.F.R. de psychologie : le D.E.S.S. pour exercer la profession de psychologue clinicien, et le D.E.A. préliminaire à la thèse de doctorat[4]. Jean Laplanche crée en 1970 à Paris un Laboratoire de psychanalyse et de psychopathologie, en 1975 la revue Psychanalyse à l'université et en 1976, le « D.E.A. de psychanalyse » avec le doctorat qui lui sera associé au sein de la nouvelle Université Paris VII, dans l' U.E.R. des Sciences Humaines Cliniques dont il est l'un des fondateurs[4],[7].

Dans son article du Dictionnaire international de la psychanalyse (2002/2005), Danièle Brun considère que, plus de cinquante ans après « l'entrée officielle de la psychanalyse à l'université », la médecine « ne lui fait plus guère de place, et la psychiatrie témoigne d'un désinvestissement progressif », tandis que « le mouvement cognitiviste se montre de plus en plus fort »[4]. Cependant, la psychanalyse reste « présente dans la plupart des cursus en France et en Europe », ajoute-t-elle[4].

Aux yeux de Gérard Pommier, bien que la psychanalyse en France n'ait « jamais été autant prise en considération » et soit « devenue un fait majeur de notre culture – au sens le plus profond, comme le plus léger[note 1] du terme », elle est aujourd'hui « en passe d’être bannie des universités »[8]. Ce psychiatre et psychanalyste précise son dire en ces termes : « D’un côté – première historique – la psychanalyse vient d’être reconnue dans la loi relative à la politique de santé publique (voté en août 2004). L’article 52 de ce texte accorde le titre de psychothérapeute non seulement aux médecins et aux psychologues, mais aux membres des associations psychanalytiques »[8], tandis que « d’un autre côté, diverses commissions d’expertises s’acharnent à faire disparaître la psychanalyse de l’université »[8]. L’enseignement de la psychanalyse serait donc « en voie d’élimination des facultés de psychologie. La commission d’experts de l’aeres, qui évalue les unités de recherche, ne reflète plus la diversité des paradigmes de formation de la psychologie » [8],[note 2]. Pour Gérard Pommier, « l’on ne dénombre plus les universités de psychologie où la clinique n’est plus enseignée, et encore moins celle d’orientation psychanalytique »[8].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Dans son article paru en 2008, Gérard Pommier donne quelques exemples choisis dans l'actualité française de l'époque (vers 2007/2008 : alors sous la présidence de Nicolas Sarkozy ) : « aucun homme politique ne lâche un lapsus sans qu’il soit considéré comme le révélateur d’un désir caché ». Autre exemple à propos d'une « psychanalyse » habitant notre culture française également au sens « le plus léger » du mot : « lorsque notre président a été hospitalisé pour un flegmon de la gorge le jour fatidique de son divorce, le fait a été considéré aussitôt comme un symptôme ».
  2. En 2008, Gérard Pommier précise aussi : « Le recteur Monteil, le professeur Fayol, et autres experts en majorité cognitivistes n’ont jamais caché leur intention d’exclure la psychanalyse, ou tout du moins de la rejeter vers des humanités sans diplômes soignants ». Il s'insurge contre la « furie évaluatrice » dans le cadre de laquelle s'inscrivent « leurs “expertises” » et fournit ensuite plusieurs exemples de « ce qui se passe lorsqu’une commission d’experts à large majorité cognitiviste vient évaluer une unité de recherche d’orientation psychanalytique » et que l’avis de telles expertises est suivi : les accréditations des unités de recherche de Rennes et de Poitiers n'ont pas été reconduites et ces universités risquaient de ne plus pouvoir enseigner leur clinique dès la rentrée 2008 ; le laboratoire de Lyon II n’a été accrédité que pour deux ans ; l’enseignement de la psychanalyse à Toulouse et à Nantes est « en voie d’extinction au fur et à mesure des recrutements ». À l’université de Université Paris-Nanterre, l’enseignement d’anthropologie clinique et psychanalytique a été supprimé en 2007.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Notice d'Alain Rauzy pour : Sigmund Freud, De la psychanalyse. Cinq leçons données pour la célébration du vingtième anniversaire de la fondation de la Clark University de Worcester, Mass., septembre 1909, OCF.P, volume X 1909-1910, Paris, PUF, 1993, p. 2-3.
  2. UQAC, « Collection les auteur(e)s classiques - Cinq leçons de psychanalyse. (1909) » (consulté le 11 novembre 2014)
  3. Sophie de Mijolla-Mellor, « Introduction à la psychanalyse », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 884-885.
  4. a b c d e f g et h Danièle Brun, « université (enseignement de la psychanalyse à l'-) », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1879-1880.
  5. a b c et d Alain Rauzy, Notice pour « Faut-il enseigner la psychanalyse à l'université? » de S. Freud, OCF.P vol.  XV, 2000, p. 110.
  6. a et b Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, « psychologie clinique », dans Dictionnaire de la psychanalyse, , p. 1236-1237.
  7. Dominique Scarfone, Jean Laplanche, Paris, PUF, coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui », , 128 p. (ISBN 2-13-048405-0), p. 6.
  8. a b c d et e Gérard Pommier, « L'enseignement de la psychanalyse à l'université est-il condamné à disparaître ? », La clinique lacanienne, 2008/1 (no 1), p. 209-212. DOI : 10.3917/cla.013.0209. [lire en ligne]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Textes de référence[modifier | modifier le code]

  • Sigmund Freud,
    • « Faut-il enseigner la psychanalyse à l'université? » (1918? première publication en hongrois, [1919] : Kell-e az egyetemen a psychoanalysist tanitani? [Soll die Psychoanalyse an den Universitäten gelehrt werden?]), traduction (du hongrois) par Judith Dupont, dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse, vol. XV : 1916-1920, Paris, PUF, 2000, p. 109-114 (ISBN 2 13 047850 6).
    • Introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, 1916-1917), Paris, Payot,  ; Leçons d'introduction à la psychanalyse, OCF.P,vol. XIV : 1915-1917, traducteurs : Janine Altounian, André Bourguignon, Pierre Cotet, Jean-Gilbert Delarbre, Daniel Hartmann, François Robert, Paris, PUF, 2000, (ISBN 2 13 050944 4).
    • De la psychanalyse. Cinq leçons données pour la célébration du vingtième anniversaire de la fondation de la Clark University de Worcester, Mass., septembre 1909, traduction de René Laîné, Johanna Stute-Cadiot, dans OCF.P, volume X 1909-1910, Paris, PUF, 1993, (ISBN 2 13 045767 3), p. 1-55; De la psychanalyse, préface d'Alain Rauzy, Paris, PUF / Quadrige, 2018, [lire en ligne].

Études[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

(Par ordre alphabétique des noms d'auteurs)

  • Jean Laplanche, « Psychanalyse à l'université : Éditorial », Psychanalyse à l'université, no 1,‎ (lire en ligne [PDF])
  • Dans : Alain de Mijolla (dir.), Dictionnaire international de la psychanalyse, Paris, Calmann-Lévy, (ISBN 2-7021-2530-1); rééditions : Hachette-Littérature, 2005 (ISBN 9782012791459).
    • Danièle Brun,
      • « université (enseignement de la psychanalyse à l'-) », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1879-1880.Document utilisé pour la rédaction de l’article
      • « médecine et psychanalyse », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1037-1039.
    • Sophie de Mijolla-Mellor,
      • « recherche en psychanalyse », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1471-1473.
      • « Introduction à la psychanalyse », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 884-885.Document utilisé pour la rédaction de l’article
    • Eva Rosenblum, « Daniel Lagache », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 950-951.
    • Bernard Golse, « Favez-Boutonier, Juliette », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 615-616.
    • Eva Brabant-Gerö, « Hongrie », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 791.
    • Roger Perron,
      • « Question de l'analyse profane (La-) », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1445-1446.
      • « psychologie et psychanalyse », dans Dictionnaire international de la psychanalyse, , p. 1396-1397.
  • Annick Ohayon, Psychologie et psychanalyse en France. L'impossible rencontre 1919 - 1969, éd. La Découverte, 2006 (ISBN 2707147796) [lire en ligne].
  • Gérard Pommier, « L'enseignement de la psychanalyse à l'université est-il condamné à disparaître ? », La clinique lacanienne, 2008/1 (no 13), p. 209-212. DOI : 10.3917/cla.013.0209. [lire en ligne]Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Alain Rauzy,
    • Notice pour S. Freud, « Faut-il enseigner la psychanalyse à l'université? » de S. Freud, OCF.P vol.  XV, 2000, p. 110.Document utilisé pour la rédaction de l’article
    • Notice pour De la psychanalyse. Cinq leçons données pour la célébration du vingtième anniversaire de la fondation de la Clark University de Worcester, Mass., septembre 1909, OCF.P X 1909-1910, Paris, PUF, 1993, p. 2-3.Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Élisabeth Roudinesco et Michel Plon, « psychologie clinique », dans Dictionnaire de la psychanalyse, , p. 1236-1237.Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Dominique Scarfone, Jean Laplanche, Paris, PUF, coll. « Psychanalystes d’aujourd’hui », , 128 p. (ISBN 2-13-048405-0).Document utilisé pour la rédaction de l’article

Articles connexes[modifier | modifier le code]