Théologie négative

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L'apophatisme (du substantif grec ἀπόφασις, apophasis, issu du verbe ἀπόφημι – apophēmi, « nier ») est une approche philosophique fondée sur la négation. En dérive la théologie négative, c'est-à-dire une approche de la théologie qui consiste à insister plus sur ce que Dieu n’est pas que sur ce que Dieu est. Pour ceux qui appartiennent à une tradition monothéiste basée sur la Bible (comme les juifs, chrétiens ... ) ou "le Livre" (musulmans ...), cette théologie peut sembler paradoxale puisque Dieu, en Exode 3-14, dit de lui-même : « Je suis celui qui est ». Ceux-ci développent, en effet, une théologie positive.

La théologie négative peut être développée de deux façons :

  • par négation (démarche apophatique, du grec apophasis : négation) ;
  • ou par abstraction (méthode aphairétique, du grec, aphairesis : abstraction).

La tradition apophatique part de Clément d'Alexandrie au IIe siècle et aboutit aux mystiques espagnols du XVIe siècle : Louis de Grenade, Jean d'Avila, Luis de León, Jean de la Croix[1].

Un exemple frappant se trouve chez le théologien Jean Scot Erigène (IXe s. EC) : « Nous ne savons pas ce qu'est Dieu. Dieu lui-même ignore ce qu'il est parce qu'il n'est pas quelque chose. Littéralement Dieu n'est pas, parce qu'il transcende l'être. »

L'apophatisme est une démarche intellectuelle par laquelle toute idée que l'on se fait de la divinité se voit démasquée dans son inadéquation à délimiter ce qui est sans limite. Par exemple, l’affirmation : « Dieu existe », ne peut se concevoir en théologie négative. Pas plus que : « Dieu est miséricordieux. » L’expression de la transcendance s’exprime uniquement par des propositions négatives et par un recours à l’abstraction, et ultimement par le silence car même une proposition d'apparence négative est une affirmation concernant l'indicible sur lequel rien ne peut être affirmé. Dire que « Dieu n'est pas miséricordieux » est, in fine, une affirmation tout aussi positive que d'affirmer que « Dieu est miséricordieux », puisque Dieu n'est ni miséricordieux, ni ne l'est pas. La démarche apophatique vise l'expérience directe de l'absolu par l'abolition de toute adhérence intellectuelle aux concepts. Autrement dit, cette démarche vise sa propre négation, sa propre fin dans l'éveil spirituel.

Patrick Royannais cite La Faiblesse de croire de Michel de Certeau : « Un événement est impliqué partout, mais « saisi » nulle part. Jésus est l'Autre (...) Il ne peut être l'objet possédé[2].» et commente : « Ce que l'on croit n'est pas vérifiable, manipulable, réductible à un objet de connaissance dont on pourrait faire le tour (...) On comprend que le langage apophatique soit particulièrement adapté, puisque l'affirmation est facilement solidaire de certitudes vérifiées. Ce langage n'est pas réservé à la mystique ou alors tout croire est mystique[3]

Ce mode de pensée puise son origine dans la philosophie antique. On le retrouve dans la pensée théologique chrétienne ainsi que dans certains courants philosophiques modernes qui se sont intéressés aux formes du langage. La théologie négative chrétienne apparait clairement pour la première fois chez Pseudo-Denys l'Aréopagite qui fait des emprunts à Damascius, philosophe néoplatonicien anti-chrétien. On retrouve ces mêmes influences dans le soufisme. L'Extrême-Orient a développé à sa façon, et cela bien avant l'Occident, une théologie apophatique qui s'exprime dans le bouddhisme, le taoïsme, l'hindouisme et bien d'autres traditions.

« Là, dans la théologie affirmative, notre discours descendait du supérieur à l'inférieur puis il allait s'élargissant au fur et à mesure de sa descente; mais maintenant que nous remontons de l'inférieur jusqu'au Transcendant, notre discours se réduit à proportion de notre montée. Arrivés au terme nous serons totalement muets et entièrement unis à l'Indicible. »
Pseudo-Denys l'Aréopagite, De la théologie mystique.

Le concept d’abstraction est présent dans l’Antiquité, à la fois dans la tradition péripatéticienne et dans celle de l’Académie. Il s’agit d’une opération intellectuelle intuitive qui prétend séparer dans les formes l’essentiel du non-essentiel. Cette forme de soustraction, les Anciens l’appliquent d’abord à la mathématique pour définir la surface par retranchement du volume, la ligne par retranchement de la superficie et ainsi de proche en proche jusqu'à l’unité primordiale. En étendant ce concept à la logique, le prédicat attribut du sujet et le sujet lui-même se présentent comme une somme : la négation du prédicat est assimilée au retranchement et l’opération intellectuelle abstraite de séparation apparaît comme une opération négative.

Une telle démarche ressortit foncièrement à l’idéalisme dans la mesure où la connaissance remonte, par soustraction et négation, de la réalité tangible à la réalité invisible, de l’immanent au transcendant. Elle présente à la fois un côté négatif, l’opération de retranchement, et un côté positif, la perception intuitive des réalités supérieures. L’abstraction se présente comme une démarche ontologique qui permet d’atteindre les formes supérieures de la connaissance.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pierre Bühler, Introduction à la théologie systématique, Edicoes Loyola,‎ 2008, p. 23
  2. Michel de Certeau, La faiblesse de croire, Seuil, paris, 1987, p.225.
  3. Patrick Royannais, Michel de Certeau : l'anthropologie du croire et la théologie de la faiblesse de croire, in Recherches de scineces religieuses, 4e trimestre 1003, tome 91

Voir aussi[modifier | modifier le code]