Cause première

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Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Premier principe.

En métaphysique, depuis les philosophes présocratiques et en particulier à partir d'Aristote, la Cause première ou le Premier Principe, aussi appelé Arkhè (ce qui signifie principe), est la première de toutes les causes, c'est-à-dire la plus ancienne ou la plus profonde, celle responsable de l'ordre de l'univers. En philosophie scolastique, selon le raisonnement dit de causalité ou cosmologique, ce concept prend encore plus d'importance car il est assimilé à Dieu.

La preuve de l'existence de Dieu proposée par Aristote et reprise par Thomas d'Aquin[1] peut s'énoncer comme suit :

Si l'univers est compréhensible, alors tout a une cause, la cause a elle-même une cause et ainsi de suite. Si la suite est infinie alors l'univers n'est pas compréhensible, dans le cas contraire, il existe une cause ultime qui n'est causée par rien et que l'on peut appeler Dieu.

Présocratiques, Aristote, et néoplatoniciens[modifier | modifier le code]

Nombre de philosophes antiques ont avant Aristote et les néoplatoniciens tenté de déterminer le Premier Principe ou la Cause première de toutes choses. Les plus anciens étaient peut-être les pythagoriciens, pour qui les Nombres et en particulier l'Un étaient le Premier principe, et les Physiciens, qui leur préféraient en général un ou plusieurs des quatre éléments ; certains, même, ont pu considérer comme Premier principe le Chaos, à commencer par Hésiode. Sextus Empiricus donne une liste longue et pourtant incomplète de leurs diverses opinions :

« Phérécyde de Syros a dit effectivement que la terre était principe de tout, Thalès de Milet que c’était l’eau, son élève Anaximandre l’infini, Anaximène et Diogène d’Apollonie l’air, Hippase de Métaponte le feu, Xénophane de Colophon la terre et l’eau, Œnopide de Chios le feu et l’air, Hippon de Rhegium le feu et l’eau, Onomacrite dans ses écrits orphiques le feu, l’eau et la terre, les partisans d’Empédocle tout comme les stoïciens le feu, l’air, l’eau et la terre – en effet en ce qui concerne la fantastique matière sans qualité qui a cours chez certains, eux-mêmes n’assurant pas qu’ils la saisissent, pourquoi faudrait-il encore en parler ? –, les disciples d’Aristote le Péripatéticien le feu, l’air, l’eau, la terre et le corps qui se meut en cercle, Démocrite et Épicure les atomes, Anaxagore de Clazomène les homéomères, Diodore surnommé Cronos les corps minimaux sans parties, Héraclide du Pont et Asclépiade de Bithynie des masses irrégulières, les disciples de Pythagore les nombres, les mathématiciens les limites des corps, Straton le Physicien les qualités[2]. »

Comme on peut le voir dans ce texte, il existe avant Aristote une confusion entre diverses façons de comprendre le Premier Principe : comme cause originelle de tout, ou comme cause matérielle de tout, c'est-à-dire composant de tout. Il est en ce sens possible de déceler plusieurs Premiers Principes différents chez Platon : soit l'Idée du Bien, soit le Démiurge, soit la Chôra.

Aristote, dans sa Métaphysique, donne une nouvelle impulsion au concept de cause et en particulier à celui de Cause première. Sa Cause première, aussi appelée le premier moteur immobile et la pensée de la pensée, équivaut à peu près au Noûs d'Anaxagore, dont il a énormément développé le concept.

C'est cette conception qui, combinée à celles de Parménide et Platon, donnera lieu à l'essentiel de la philosophie de Plotin et de ses disciples, les néoplatoniciens : le Premier principe devient chez eux l'Un, qui est en coïncidence parfaite avec le Bien. Certains philosophes chrétiens de forte inspiration néoplatonicienne, comme Boèce et Denys l'Aréopagite, feront le pont entre Antiquité et Moyen Âge en assimilant indirectement le Premier Principe à Dieu ; mais il faudra attendre la redécouverte d'Aristote par l'Occident au moment des Croisades pour que la doctrine scolastique naisse réellement en s'inspirant de la philosophie arabe.

École scolastique et redécouverte d'Aristote[modifier | modifier le code]

À partir du Xe siècle (Gerbert d'Aurillac) et surtout du XIIe siècle, par les échanges avec la civilisation islamique (Avicenne, Averroès, ...), puis par traduction directe du grec, on redécouvrit la philosophie d'Aristote.

Les manuscrits des auteurs musulmans et grecs furent recopiés par les copistes du Moyen Âge dans les scriptoria des monastères.

Des traductions eurent lieu entre 1120 et 1190 à Tolède et dans quelques villes d'Italie.

Voir détails Contacts avec la civilisation arabo-musulmane

On parvint ainsi à restructurer le savoir dans les universités au XIIIe siècle, ce qui donna la philosophie scolastique (Thomas d'Aquin).

  • Les quatorze livres en rapport avec la philosophie première d'Aristote et venant après la physique furent regroupés dans la Métaphysique (littéralement après la physique).
  • Les livres en rapport avec la logique furent regroupés dans l'Organon.
  • L'éthique à Nicomaque était le livre sur l'éthique écrit par Aristote.

XVIIe siècle, philosophie moderne[modifier | modifier le code]

Le XVIIe siècle fut un siècle de forte spéculation philosophique, en raison de la remise en cause cosmologique due à la théorie de Copernic (1543) sur l'héliocentrisme. Cette théorie n'était pas acceptée à l'époque de Copernic, et fut remise en honneur presque cent ans plus tard par Galilée. Cette théorie se heurta aux interdits des autorités religieuses de l'époque.

Apparemment, selon certains ouvrages récents de philosophie, la théorie de l'héliocentrisme non seulement défiait les autorités ecclésiastiques, mais elle remettait en cause la valeur même des textes bibliques, qui, à l'époque, affirmaient que la terre était immobile, comme le disait cette ligne du psaume 93 (92) (Dieu, Roi de l'Univers) :

« Tu as fixé la terre, immobile et ferme ».[3]

Nota : la formulation de ce psaume a été revue : « le monde reste ferme, inébranlable »[4].

On s'appuyait encore sur la théorie cosmologique de Ptolémée, le géocentrisme (adopté auparavant par Aristote), qui elle-même était parvenue en occident par la civilisation islamique.

Il est probable que ces termes introduisirent le doute sur la notion même de cause première.

Apparemment, les savants de l'époque furent gênés pour reprendre la cause première de la scolastique, puisque la représentation du monde (paradigme) par les lois de la mécanique n'était plus ce que décrivaient les intellectuels de l'époque dans les universités européennes. Il s'ensuivit un grand débat.

Descartes était impliqué dans ces débats, non seulement avec Galilée, mais aussi avec Isaac Newton, qui décrivit la loi de la gravitation à partir des lois de Kepler.

Descartes sentit que les contraintes de l'époque nécessitaient de revisiter la méthode scientifique.

Il remit en question la notion de cause première. Toutefois, il souhaita appuyer sa méthode sur l'intuition d'un principe premier.

Descartes était profondément croyant, comme tous les hommes de son époque. Il pensa que ce principe était un enchaînement infini (et non fini) de causes et d'effets, dans lequel il voyait Dieu. Du fait de l'enchaînement infini (et non fini comme en scolastique), il ne pouvait trouver la cause première. Le fondement devint donc le fait de penser, le cogito.

Articles détaillés : René Descartes et cogito.

L'attitude de Descartes était très axée sur le sujet pensant, raisonnant (voir solipsisme).

Descartes remit ainsi en cause les principes d'Aristote que la scolastique avait réconciliés avec le christianisme.

Article détaillé : Fides et Ratio.

Voir aussi : Raison et foi

La méthode imaginée par Descartes permettait des explications des phénomènes, par déduction (ou intuition) sur l'enchaînement des causes et des effets, toujours selon le principe de causalité.

Dans les principes de la philosophie, son dernier ouvrage (1644), Descartes indique : « Ainsi toute la philosophie est comme un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale, j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. Or comme ce n’est pas des racines, ni du tronc des arbres, qu’on cueille les fruits, mais seulement des extrémités de leurs branches, ainsi la principale utilité de la philosophie dépend de celles de ses parties qu’on ne peut apprendre que les dernières. »

Descartes remet en cause le découpage traditionnel de la philosophie en trois grandes branches : métaphysique, logique, éthique.

Au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Il y eut un travail important fait par les protestants sur l'Ancien Testament. La ligne du psaume 93 (92) est actuellement rédigée ainsi :

  • Dans la traduction œcuménique de la Bible :
« Oui, le monde reste ferme, inébranlable, »
  • Dans la traduction de la Bible de Jérusalem :
« Oui, le monde est stable ; point ne bronchera. »

Auguste Comte a complètement rejeté l'idée même de cause première, oubliant par la même occasion la métaphysique (que Descartes avait conservée à sa façon). Pour Comte, la métaphysique devint un stade dépassé de l'humanité, la science faisant passer l'humanité à un stade dit positif, par la loi des trois états.

Article détaillé : Auguste Comte.
Article détaillé : loi des trois états.

Le spiriste Allan Kardec évoque rapidement l'argument de la cause première [5]

Au XXe siècle[modifier | modifier le code]

Aujourd'hui, la méthode scientifique a évolué : elle ne cherche pas à fournir des explications, mais fournit des conjectures en vue d'établir des prévisions.

En ce qui concerne les questions religieuses, elles sont découplées par rapport à la méthode scientifique, sur le plan de l'explication scientifique.

La lecture de la Bible "à la lettre" n'est plus d'actualité. Il arrivait parfois, au XVIIe siècle ou a fortiori aux siècles antérieurs, d'en faire une lecture très littérale ; mais même alors, et ce dès l'Antiquité les théologiens préconisaient de distinguer les quatre sens de l'Écriture.

On attache aujourd'hui davantage d'importance aux symboles, plutôt qu'aux mots précis.

On peut se demander s'il n'y a pas eu un glissement de sens du mot cause du sens "finalité" au sens "cause d'un phénomène" (voir article cause).

La lettre encyclique Fides et Ratio du pape Jean-Paul II (septembre 1998) souligne l'importance du fondement, comme le montre cet extrait :

Fides et Ratio : importance du fondement dans la démarche philosophique

Equivalent anciens et orientaux[modifier | modifier le code]

La cause première a des équivalents, plus ou moins éloignés dans d'autres systèmes philosophiques[réf. nécessaire].

En Égypte ancienne : Atoum, qui s'est créé de lui-même (voir aussi causa sui), surgissant de Noun, le Chaos ou l'océan primordial.

En Chine,

  • Dans la philosophie de Confucius : idée de ren (ou jen), vertu d'humanité, dignité de l'homme, sens de l'humain et sagesse, Dao, ou voie, que l'on retrouve dans le taoïsme.
  • Tao, notion de voie (Lao Tseu, et Zhuang Zhou)

En Inde :

  • Bouddhisme : pas de recherche de cause autre que celle de la souffrance, la spéculation abstraite est stérile (cf. parabole du blessé).
  • Hindouisme : idée de l'Un.
Article détaillé : Origine de la philosophie.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Il s'agit d'une des cinq voies Quinquae viae proposées par Thomas d'Aquin dans Somme théologique (cf. article Quinquae viae#La voie par la causalité efficiente).
  2. Esquisses pyrrhoniennes, III, 6, « Des principes matériels », trad. Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, 1997, p. 377-379.
  3. Histoire illustrée de la philosophie, De Socrate à nos jours, 2500 ans de philosophie occidentale, Bryan Magee, page 65
  4. Traduction œcuménique de la Bible
  5. « Pourrait-on trouver la cause première de la formation des choses dans les propriétés intimes de la matière ? " Mais alors, quelle serait la cause de ces propriétés ? Il faut toujours une cause première. " » Allan Kardec, Le Livre des esprits, Livre premier, Les Causes premières, Chapitre premier, Preuve de l'existence de Dieu

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Généralités

La cause première dans la philosophie chrétienne

Les concepts philosophiques

Évolution de la cause première dans le rationalisme

Bibliographe[modifier | modifier le code]

  • Théologie et métaphysique de la Création chez saint Thomas d'Aquin, Jean-Marie Vernier, Pierre Téqui éditeur, collection croire et savoir, 1995, (ISBN 2-74030-310-6)
  • Brèves méditations sur la création du monde Jean-Marc Rouvière, L'Harmattan 2006, (ISBN 2-74759-922-1)
  • Histoire illustrée de la philosophie, de Socrate à nos jours, 2500 ans de philosophie occidentale, Bryan Magee, éditions France Loisirs, 2002, (ISBN 2-74415-509-8),
  • Descartes, Samuel S. de Sacy, écrivains de toujours. Seuil. 1996. (ISBN 2-02028-228-3).
  • Méditations métaphysiques. Descartes. GF Flammarion, 1979. (ISBN 2-08070-328-X[à vérifier : ISBN invalide])-05