Acédie

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L'acédie peut prendre la forme de la paresse et de l'oisiveté, dans la parabole du bon grain et de l'ivraie de l'Évangile selon Saint Matthieu. Tableau d'Abraham Bloemaert, 1624. Walters Art Museum, Baltimore.

Dans la religion catholique, l’acédie est un mal de l’âme qui s’exprime par l’ennui, le dégoût pour la prière, la pénitence, la lecture spirituelle. L’acédie peut être une épreuve passagère, mais peut être aussi un état de l’âme qui devient une véritable torpeur spirituelle et la replie sur elle-même. C’est alors une maladie spirituelle[1].

Pour l’Église catholique romaine, en théologie morale, l’acédie est l'un des sept péchés capitaux.

L’acédie correspond à un concept moral, ascétique et psychologique qui a pris des sens très différents selon les cultures et les contextes dans lesquels il est utilisé.

Étymologie[modifier | modifier le code]

Étymologiquement, ἀϰήδεια (prononcer « akêdéia ») signifie en grec ancien : négligence, indifférence[2]. Ce nom appartient à la famille du verbe άκηδέω (prononcer « akêdéo »), qui veut dire « ne pas prendre soin de ». On a l’image de quelqu’un qui néglige de prendre soin de lui-même, et finit par se désintéresser de tout.

Historique[modifier | modifier le code]

Le concept d’acédie est des plus anciens : Évagre le Pontique au IVe siècle, puis Jean Cassien au Ve siècle, en tracèrent ainsi les premiers portraits - comme une espèce de « torpeur spirituelle » caractérisant ceux qui, par découragement, ne s'empressent plus à prier Dieu. Ce qui pour autant ne signifie pas simplement le développement d’un abattement léthargique, d’un état de paresse ou de passivité prostrée, teintée de tristesse ; le mal décrit comprend au contraire également, paradoxalement, des états de suractivité, d'agitation, de fébrilité physique et mentale. Ambiguïté du tableau donc, pleinement assumée, qui ne fait que fidèlement refléter, selon Évagre, les contradictions de l'acédie - entrelacement complexe de dynamiques contraires : « l'acédie est un mouvement simultané, de longue durée, de l'irascible et du concupiscible, le premier étant furieux de ce qui est à sa disposition, le dernier languissant après ce qui ne l'est pas ».

L’acédie est donc d’abord un vice monastique. Cassien lie l’acédie à la tristesse qui empêche toute contemplation. Ce vice offre de multiples rejetons : l’oisiveté, la somnolence, l’inquiétude, le vagabondage de l’esprit, la verbosité et la curiosité. L’instrument de lutte contre ce vice est donc le travail manuel. Vice instable, absorbé par la tristesse dans les réflexions théologiques, elle apparaît vite comme obsolète pour Grégoire le Grand, mais les écrits monastiques perpétuent sa présence comme « rébellion du corps aux contraintes auxquelles il est soumis à l’intérieur du monastère » (Pierre Damien). Faiblesse du corps pour les uns, elle est faiblesse de l’esprit pour d’autres comme Bernard de Clairvaux et Adam Scot qui la comprennent comme « une interruption du chemin de perfection sur lequel s’est engagé le moine ». Thomas d’Aquin pose les enjeux de manière efficace en posant la question des causes : l’acédie est à envisager différemment selon que son origine est louable (s’attrister de ses péchés) ou blâmable (convoiter un bien impossible).

Dès le XIIIe siècle l’acédie devient un vice commun et non plus spécifiquement monastique. L’acédie laïque est différente de la monastique : oisiveté, indolence, paresse, sont plus visibles et plus blâmables que la tristesse du moine. Les textes pastoraux, sermons d’éducation, prédications, utilisent ce thème aux XIVe-XVe siècles, jusqu’à son entrée dans les textes laïcs où elle est vue en termes de langueur, amertume et ennui : son entrée dans le cercle laïc modifie l’acédie en mélancolie. Paresse chez les moines, mélancolie chez les laïcs : ce vice, considéré comme trop instable, est écarté de la classification à la fin du Moyen Âge[3].

Sens religieux, un péché capital[modifier | modifier le code]

L'acédie figure depuis le Moyen Âge dans la liste des péchés capitaux, le terme venant de la Bible grecque, la Septante, où elle avait le sens général de négligence et d'indifférence, avant que s'ajoute celui de chagrin et surtout d'ennui. Le catéchisme la garde dans sa liste des péchés capitaux : « la paresse ou acédie »[4]. Cette transformation historique d'un sentiment intérieur, un manque de goût (pouvant aller jusqu'à la tristesse spirituelle), à une attitude extérieure, la paresse, est révélatrice de la civilisation du travail[5].

Ainsi, l'acédie désigne l’état de quelqu’un qui est en perte de foi, ou du moins ne la ressent plus, dont le doute l’emporte sur la croyance, et qui cesse de faire des efforts par l’étude et la connaissance de Dieu et les pratiques religieuses telles que la prière, l’adoration, les lectures saintes, la participation régulière aux offices et le service du prochain.

Le mot ne figure plus dans les dictionnaires, mais le catéchisme en parle encore comme d'une forme de dépression due au relâchement : il mentionne l'acédie à propos des tentations contre la prière, « une tentation à laquelle la présomption ouvre la porte »[6].

L'état d’acédie peut avoir plusieurs causes : la responsabilité morale du patient (péché), la maladie, une épreuve de type mystique. Les trois causalités peuvent d'ailleurs être solidaires, puisque tout homme est pécheur et appelé au salut par une voie de purification qui passe par les épreuves ordinaires de la condition humaine.

Jean-Charles Nault considère que l'acédie, péché monastique par excellence, que les anciens moines avaient tant étudiée, mais dont on ne parle pratiquement plus aujourd'hui, constitue un obstacle majeur dans le déploiement de l'agir de tout chrétien. Il prône une reprise en compte de l'acédie dans la morale actuelle[7].

Robert Faricy considère que l'acédie est la principale forme d'indifférence religieuse[8].

Ces dernières décennies, on a affaibli le sens de l’acédie en la réduisant à la simple « paresse ». Pourtant, les deux termes ne sont pas synonymes, puisque l'acédie se traduit dans les sociétés contemporaines par l'indifférence religieuse, alors que l'importance du facteur travail dans l'économie montre que nous ne sommes pas dans une société de paresse.

Enfin, le pape François mentionne régulièrement depuis son accession à la papauté l'acédie comme menace grandissante pour la société en général et le clergé chrétien en particulier :

« (...) les personnes éprouvent le besoin impérieux de préserver leurs espaces d’autonomie, comme si un engagement d’évangélisation était un venin dangereux au lieu d’être une réponse joyeuse à l’amour de Dieu qui nous convoque à la mission et nous rend complets et féconds. Certaines personnes font de la résistance pour éprouver jusqu’au bout le goût de la mission et restent enveloppées dans une acédie paralysante »

« Le problème n’est pas toujours l’excès d’activité, mais ce sont surtout les activités mal vécues, sans les motivations appropriées, sans une spiritualité qui imprègne l’action et la rende désirable. De là découle que les devoirs fatiguent démesurément et parfois nous tombons malades. Il ne s’agit pas d’une fatigue sereine, mais tendue, pénible, insatisfaite, et en définitive non acceptée. Cette acédie pastorale peut avoir différentes origines. Certains y tombent parce qu’ils conduisent des projets irréalisables et ne vivent pas volontiers celui qu’ils pourraient faire tranquillement. D’autres, parce qu’ils n’acceptent pas l’évolution difficile des processus et veulent que tout tombe du ciel. D’autres, parce qu’ils s’attachent à certains projets et à des rêves de succès cultivés par leur vanité. D’autres pour avoir perdu le contact réel avec les gens, dans une dépersonnalisation de la pastorale qui porte à donner une plus grande attention à l’organisation qu’aux personnes, si bien que le “tableau de marche” les enthousiasme plus que la marche elle-même. D’autres tombent dans l’acédie parce qu’ils ne savent pas attendre, ils veulent dominer le rythme de la vie. »[9]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Définition de l'acédie selon l'Église catholique en France
  2. A. Bailly, Dictionnaire grec-français, Édition 1963
  3. Hugo Billard résumant Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Histoire des péchés capitaux au Moyen Âge, Paris, Aubier, 2003, 412 p., cf. http://www.clionautes.org/spip.php?article143.
  4. Catéchisme de l'Église catholique, 1992
  5. Homélie du père Jancrey-Laval, 27-28 octobre 2007
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 2733
  7. Jean-Charles Nault, La Saveur de Dieu, l'acédie dans le dynamisme de l'agir, conclusion générale, pages 456-466]
  8. Robert Faricy, l'anomie et la croix, étude sur l'indifférence religieuse et la vie spirituelle
  9. http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium.html#Non_%C3%A0_l%E2%80%99ac%C3%A9die_%C3%A9go%C3%AFste


Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Adhelme. Patrologia Latina, PL 89.
  • Alliez, J., Huber, J. P. - 1987. « L’acédie ou le déprimé entre le pêché et la maladie », Annales médico-psychologiques, 45, 5, p. 393–408.
  • Barthes, R. - 1977. Séminaire au Collège de France, Comment vivre ensemble. Leçon du 19 janvier 1977.
  • Bartlett, S. - 1990. Acedia: The Ethiology of Work-Engendered Depression. New Ideas in Psychology, 8, 3, p. 389–396.
  • Bourget, P. - 1914. Le Démon de midi, Paris, Plon.
  • Bunge, G. - 1991. Akédia, la doctrine spirituelle d'Évagre le Pontique sur l'acédie, Bégrolles-en-Mauges, Spiritualité Orientale.
  • Cassien, J. - 465. Institutions cénobitiques. Paris, Le Cerf, 1965.
  • Charbonneau, G. ( sous la direction de) - 2012. La Kédia, Gravité, Soin, Souci, Argenteuil, Le Cercle Herméneutique, n°18-19
  • Chaucer, G. - 1400. The Parson's Tale, in The Canterbury Tales, Cambridge Univ. Press, 1975.
  • Chazaud, J. - 1979. La Souffrance de l'idéal, Toulouse, Privat.
  • Clairvaux B. de, Traité de la demeure intérieure. PL 134.
  • Dejours, C. - 1998. Souffrance en France, Paris, Seuil.
  • Del Castello, A. - 2010. Accidia e Melanconia, Milan, Franco Angeli.
  • Évagre le Pontique - 1996. Traité pratique, ou Le Moine. Paris, Le Cerf.
  • Fernandez-Zoïla, A. - 1999. Récits de vie et crises d'existence, Paris, L'Harmattan.
  • Forthomme, B. - 2000. De l'acédie monastique à l'anxio-dépression, Paris, Les Empêcheurs de tourner en rond.
  • Ide, P. - 2003. Les Sept Péchés capitaux ou ce mal qui nous tient tête, Edifa.
  • Jonas d'Orléans, Patrologia Latina, PL 106.
  • Larue, A. - 2001. L'Autre Mélancolie, Paris, Hermann.
  • Lecomte, B. - 1991. L'Acédie, invention et devenir d'une psychopathologie dans le monde monastique, thèse de doctorat de médecine, université de Nancy-1.
  • Le Moal Y. - 2007. L'Actualité de l'acédie au moment de la mi-carrière : recherche exploratoire sur sa portée et sa gestion au regard de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, thèse de doctorat en sciences de gestion (gestion des ressources humaines), IAE/IGR, université de Rennes-1.
  • Le Vigan Pierre - 2011. Le malaise est dans l'homme, avatar-edition.
  • Luciani-Zidane, L. - 2009. L'Acédie, le vice de forme du christianisme. De saint Paul à Lacan, Paris, Cerf.
  • Loriol, M. - 2000. Le Temps de la fatigue. Paris : Anthropos.
  • Mollet, L. - 1993. La Crise du milieu de la vie, Paris, Masson.
  • Monbourquette, J. - 2001. À chacun sa mission, Paris, Bayard.
  • Nault, J.-C. - 2006. La Saveur de Dieu, l'acédie dans le dynamisme de l'agir, Paris, Cerf, coll. cogitatio fidei n° 248, couronné par le prix Henri de Lubac
  • Nault, J.-C. - 2013. Le démon de midi - L'acédie mal obscur de notre temps, préface du cardinal Marc Ouellet, Préfet de la Congrégation pour les Evêques, Dijon, L'échelle de Jacob.
  • Robert-Demontrond, Ph., Le Moal Y. - 2004. « L’Acédie comme mal des ambitions déçues : repères théoriques et études de cas », Revue internationale de psychosociologie

2004/23 (Vol. X).

Articles liés[modifier | modifier le code]

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