Melencolia de Dürer

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Melancholia.
Melencolia I
Image illustrative de l'article Melencolia de Dürer
Artiste Albrecht Dürer
Date 1514
Technique Gravure sur cuivre
Dimensions (H × L) 239 × 168 mm
Localisation Musée Condé, Chantilly (Drapeau de la France France)

Melencolia I ou La Melencolia est le nom donné à une gravure sur cuivre d'Albrecht Dürer datée de 1514. Le titre est pris de l'œuvre où il apparaît comme un élément de la composition. Melencolia I est souvent considéré comme faisant partie d'une série, Meisterstiche, comprenant également Le chevalier, la mort et le diable (1513) et Saint Jérôme dans sa cellule (1514).

Cette œuvre d'une richesse symbolique exceptionnelle a été l'objet d'un nombre considérable d'études[1].

Une œuvre unique, de multiples énigmes[modifier | modifier le code]

Melencolia intègre, de manière synthétique, une multiplicité d'éléments dont les commentateurs s'accordent à reconnaître la forte prégnance symbolique. Ces éléments, représentés séparément, s'appellent les uns avec les autres pour composer un ensemble symbolique complexe et dont les résonances semblent susceptibles d'interprétations inépuisables et indéfinies:

« [...] et l'on pourrait [...] considérer ce chef-d'œuvre selon d'autres perspectives [...] convergeant toutes vers l'harmonieuse unité du point de vue synthétique qui les commande[2]. »

Ces objets symboliques se parent également d'éléments affectifs qui renforcent les contrastes destinés à susciter notre fascination: ainsi de la posture du grand ange, représenté de manière hiératique mais qui semble induire, par l'indifférence majestueuse ajoutée à la force de son regard, une tension secrète dirigée vers le dénouement de la mélancolie émanée de l'astre sombre et la créature volante.

Celle-ci porte, sur la face interne de ses ailes, le nom de la gravure: Melencolia. Étymologiquement, mélancolie est exactement restitué par bile noire ou humeur noire, et le tempérament mélancolique, avec prédominance de l'atrabile (ou bile noire) était le quatrième et dernier tempérament considéré par la médecine hippocratique.

Dürer a inséré un signe entre le mot Melencolia et le I final. Les exégètes se sont interrogés sur sa signification, et c'est probablement de manière intentionnelle que Dürer l'a dessiné de façon telle qu'on peut, en raison de son caractère ornemental qui ne se rencontre pas dans les autres lettres, y voir une simple arabesque décorative, ou bien une allusion à un S orné, dont la signification ouvre la voie à des interprétations complexes[2]. Du temps de Dürer ce signe était appelé typus, du grec typo : image, figure, statue (telle que la Margarita philosophica de Gregor Reisch). Il faudrait donc lire : Melencolia typus I. Ce qui semble effectivement introduire un genre ou une suite. S'agit-il des différents types de mélancolie, comme l'a pu comprendre Panofsy, ou faut-il y reconnaître la première des humeurs, attribuée à Saturne, la plus haute des planète, toujours citée la première dans l'échelle ancienne des sept planètes ? Si l'on prend en compte la carré magique, force est de constater que ce dernier est attribué à Jupiter dont l'égalité d'humeur (la jovialité) est censé équilibrer la dangereuse bipolarité de Saturne. Mais là aussi les interprétations divergent, puisque le nombre I peut se lire comme le I, neuvième lettre de l'alphabet.

Selon la première lecture, on obtient Melencolia-I, qui conduit à entrevoir la forte signification apocalyptique[2] révélée par les autres éléments symboliques de l'œuvre, et dont on rendra compte dans cet article: si on comprend la Melencholia selon une allusion allégorique à l'illusion, aux ténèbres et à l'ignorance, le retour au Principe, c'est-à-dire la restitution d'un monde conforme au vouloir divin est symbolisé par la lettre I, transcription directe du Iod hébraïque[2].

Selon la seconde lecture, on obtient : Melencolia-S.I, les deux dernières lettres étant les initiales latines du Saint-Empire, ce qui conduit aussi à une interprétation de nature apocalyptique[2].

Quoi qu'il en soit, la présence des divers éléments symboliques dans ce chef-d'œuvre, leurs relations mutuelles et les multiples échos qu'ils se renvoient, l'unité organique qui se dégage de leur arrangement, conduisent à interpréter la gravure de Dürer selon la description d'un monde divin et angélique en attente, prêt à restituer à un monde humain sous l'emprise des ténèbres la lumière divine oubliée[réf. souhaitée]. Et les moyens mis en œuvre pour réaliser cette opération nous plongent au cœur d'un univers de connaissances hermétiques dont l'artiste a voulu rappeler la puissance toujours effective. Erwin Panofsky, qui est l'un des spécialistes académiques les plus reconnus sur Dürer, voit dans la Melencolia un autoportrait spirituel du Maître, selon une interprétation qui n'est nullement exclusive d'autres points de vue, et qui pose la question de comprendre ce que « représentait » Dürer à son époque, et les influences qu'il a « condensées » dans ses œuvres.

Les éléments symboliques[modifier | modifier le code]

L'inventaire des éléments présents dans la gravure inclut une vingtaine d'articles, tous identifiables :

  • un ange assis, tenant sur ses genoux un livre, avec un compas à la main ; une bourse et des clés pendent de sa ceinture ;
  • à côté de lui, un putto assis sur une roue de meunier ;
  • derrière eux, le coin d'une construction mal définie (maison, piédestal) avec, accrochés sur ses murs, un sablier, surmonté d'un cadran solaire, une cloche, une balance ; un carré magique est tracé et une échelle monte en arrière plan ;
  • devant l'ange et le putto, sur le sol, divers outils, un creuset sur le feu, une sphère, un lévrier et un polyèdre ;
  • en arrière-plan, le paysage est formé par une surface d'eau et une partie du ciel où apparaissent un arc-en ciel, ou une trajectoire elliptique, un corps céleste dont la nature exacte reste à déterminer, et un animal volant, chauve souris ou gargouille, qui montre, sur la face interne de ses ailes une inscription comprenant un élément ornemental en forme de S et l'inscription « Melencolia I », ou plutôt, si on utilise le signe § toujours en usage : « Melencolia § I ».

La représentation est en vue perspective avec le côté droit encombré de détails tandis que le côté gauche apparaît plutôt vide.

L'ange[modifier | modifier le code]

L'ange est apparemment la figure principale de la composition. Beaucoup d'auteurs l'envisagent au féminin, le voyant comme personnification de la géométrie ou de la mélancolie.

Le putto[modifier | modifier le code]

Le putto et l'ange sont deux figures allégoriques (par leurs ailes) qu'on ne manque pas de mettre en parallèle. Tous deux sont assis, tournés dans la même direction et tiennent des objets semblables. Sur ce fond de similitudes leurs différences d'âge et d'attitude apparaissent renforcées. Étant perchée sur une roue de meunier, ou une meule à aiguiser, selon certains, la figure du putto rappelle manifestement l'imagerie de la Rota fortuna médiévale.[réf. nécessaire] Loin de se ressembler, les deux s'opposent. Le plus petit est occupé à griffonner tandis que le plus grand a abandonné toute velléité.

Les outils éparpillés sur le sol[modifier | modifier le code]

Les outils sur le sol, près du grand ange, se rapportent les uns au travail de la pierre, peut-être sont ils destinés à évoquer la réduction en pierre cubique du grand polyèdre, les autres au travail du bois. Dans le contexte de l'époque de Dürer, ces outils ne peuvent manquer de rappeler les initiations correspondantes: celle des maçons et des tailleurs de pierre d'une part, celle des charpentiers d'autre part.

Le Lévrier (Veltro)[modifier | modifier le code]

L'animal couché au pied du grand ange est un lévrier, veltro en italien. Selon L. Barmont, cet animal, associé à la signature numérique du 515 (le Cinq-Cent-dix-et-cinq) figure dans la Divine Comédie de Dante, et on l'associe à certains éléments apocalyptiques[3], dont la connaissance s'est très probablement transmise dans les multiples organisations reliées aux Fidèles d'Amour. Il semble très probable que Dürer ait incorporé, dans sa gravure, des éléments symboliques propres à l'hermétisme chrétien. Ce qui suit reproduit l'interprétation de L. Barmont relative au Veltro[4].

Dans la Divine Comédie de Dante, le Veltro est introduit par ces vers:

Les mâles sont nombreux auxquels elle [la Louve] s'accouple
Et seront plus encore, jusqu'à ce que le Veltro
Vienne, qui la fera mourir à grand douleur.

Il ne se repaîtra ni d'argent ni de terres,
Mais de vertus de sagesse et d'amour,
Et sa patrie sera de Feltre à Feltre.

(Inferno, I, 34-37)

et :

Je vois, si clairement que je puis le prédire,
Des astres qui, déjà libres de tout obstacle
Et de tout frein, sont prêts à nous donner un temps

Durant lequel un Cinq-cent-dix et cinq
Envoyé de Dieu, occira la Rapace
Et le géant qui fornique avec elle.

(Purgatorio, XXXIII, 14-15)

Le nombre 515, retranscrit en lettres latines dont on a changé l'ordre, donne DVX, équivalent latin du Khan tartare, mot qui se rapproche phonétiquement d'une notion de « puissance » associée à la racine can (pouvoir en anglais) qui se retrouve dans l'appellation du Veltro : un chien de chasse, un canidé. Les vers de Dante nous disent que sa patrie sera de Feltre à Feltre, en ialien: E sua nazion sarà tra Feltro e Feltro. Feltro ressemble phonétiquement à Veltro, mais il faut y voir une allusion à une doctrine propagée dans les sociétés rosicruciennes contemporaines de Dürer : la fonction représentée par le Veltro, destinée à mettre fin au règne des ténèbres, est de nature hermétique est est associée à l'Asie centrale, région dont les habitants habitent des tentes de feutre. Le Veltro représenté dans la gravure de Dürer est donc probablement, au moins sous un certain rapport, une représentation de cette fonction et Dante, en affirmant que le Veltro « ne se repaîtra ni d'argent, ni de terres, mais de vertus de sagesse et d'amour » indique par là qu'il sera lié à la fonction sacerdotale et à la noblesse, et non à la bourgeoisie[5].

La balance[modifier | modifier le code]

La Balance exprime classiquement une notion de jugement, qui serait ici en relation avec un jugement de nature apocalyptique, étant donné la présence des autres éléments de la gravure.

Le compas[modifier | modifier le code]

Le compas est représenté sur la gravure avec une ouverture de 30 degrés, mais comme il n'est pas vu de front, on peut spéculer sur son angle « véritable ». Sa valeur semble proche de 51,4 degrès c'est-à-dire (2 \pi / 7). Le milieu géométrique de la gravure se trouve très proche de la tête du compas (en fait un peu au-dessus) et un certain arrangement compositionnel en cercle autour de ce centre est peut être perceptible, bien que l'organisation gauche/droite et haut/bas soit tout aussi significative.

Le sablier[modifier | modifier le code]

Le sablier est bien évidemment une figuration de l'écoulement du temps, et cet élément renforce la posture d'attente qui semble baigner le monde angélique du premier plan. Toutefois il est représenté au moment où les deux bulbes sont également remplis, suggérant plutôt un certain équilibre statique comme celui de la balance à sa gauche ou la cloche à droite. On notera au-dessus du sablier un cadran solaire dont le gnomon ne projette nulle ombre, tandis que celle du sablier est bien marquée sur le mur. Le luminaire devrait être quelque part sur le prolongement de la diagonale montant du coin gauche de la gravure.

L'échelle[modifier | modifier le code]

L'échelle est souvent associée aux sept Arts libéraux, qui sont en relation avec l'hermétisme. Sur la nature hermétique de la gravure, on remarque la présence d'un creuset alchimique, juste à côté du polyèdre.

L'échelle pointant vers le ciel de telle sorte que l'on n'en voit pas le bout, on pourrait la rapprocher de l'Échelle de Jacob.

Le paysage[modifier | modifier le code]

Selon Erwin Panofsky, la Melencolia serait « dans un lieu froid et solitaire, non loin de la mer »[6] et les arbres entourés d'eau suggéreraient les inondations liées à Saturne[7], opinion rejetée par Maurizio Calvesi[8]. Plus récemment, Dominique Radrizzani propose de reconnaître dans la construction fortifiée de l'arrière-plan une évocation du château de Chillon sur le lac Léman en Suisse[9].

Le carré magique[modifier | modifier le code]

Detail du carré magique

Sur le mur derrière l'ange, figure un carré magique, dont la valeur est 34. Les carrés magiques sont, notamment dans les ésotérismes juif et islamique, associés à des connaissances secrètes qui furent transmises, pendant et avant l'époque de Dürer par des confréries d'ésotérisme chrétien qui maintenaient des relations suivies avec les initiés à l'ésotérisme islamique.

En ordonnant les nombres de 1 à 16 (ou à 9, 25 ou tout autre nombre carré supérieur à 4), une grille carrée peut être remplie de façon telle que la somme sur chaque ligne horizontale, verticale ou diagonale ait la même valeur. Les carrés magiques utilisés dans l'hermétisme sont d'ordre n, c'est-à-dire qu'ils ont n lignes et n colonnes, correspondant aux entiers allant de 1 à n^2. La somme de tous les nombres d'un tel carré magique de taille n a pour valeur :

1+ 2 + \cdots + n^2= \frac{n^2(n^2 + 1)}{2}~,

tandis que la valeur de ce carré, c'est-à-dire le même nombre que l'on retrouve en sommant les lignes, les colonnes, ou les deux diagonales vaut, puisqu'il y a n lignes et n colonnes, la quantité précédente divisée par n c'est-à-dire :

\frac{1+ 2 + \cdots + n^2}{n}= \frac{n(n^2 + 1)}{2}~.

Les différentes tailles n sont mises en correspondance avec les « cieux » dans les représentations traditionnelles. Le carré d'ordre 4, tel celui que l'on trouve dans la Melencholia, est associé au ciel de Jupiter. La somme de tous ses nombres vaut donc 136, et sa valeur est 34. Le carré d'ordre 3 correspond au ciel de Saturne. Le carré d'ordre 6 est traditionnellement associé au ciel du Soleil. La somme de tous ses nombres vaut donc 1 + 2 + ... + 36 = 666, et sa valeur est 111. Ainsi, on retrouve le fait que 666 est avant tout considéré, notamment par la Kabbale, comme un nombre « solaire », et c'est uniquement l'un de ses aspects, négatif, qui doit être considéré comme « maléfique », et non le nombre en lui-même, qui garde avant tout cet aspect solaire.

Le carré figurant dans la Melencholia est un type particulier de carré magique: la somme dans l'un de ses quatre quadrants, ainsi que la somme des nombres du carré du milieu, valent également 34, la valeur du carré[10]. C'est un carré magique gnomon.

Vers la fin du XVe siècle Luca Pacioli a été le premier à publier des exemples mais il est possible que Dürer ait eu connaissance du manuscrit De Philosophia Occulta que Cornelius Agrippa avait déjà rédigé vers 1510. L'arrangement particulier qu'il a choisi, comporte, au milieu de la dernière ligne, les nombres 15 et 14 qui correspondent à la date de la gravure[11], 1514. De plus, étant lié avec Jupiter, par son caractère « jovial » ce carré devrait être une influence bénéfique contre la mélancolie. Les propriétés numérologiques de cet élément de la gravure peuvent donner l'occasion à de nombreuses interprétations. La valeur numérique du carré magique présent dans la Mélencolia est 34. Ici, ce sont les nombres 3 et 4 qui sont significatifs  : il apparaissent de façon symétrique dans la Tetraktys phytagoricienne: 1 + 2 + 3 + 4 = 10 = 3 + 4 + 3. Ce carré magique est relié à une certaine interprétation cyclique du dénaire (c.f. La monade hiéroglyphique de John Dee, composée à Londres et terminée en 1564, donc véhiculant probablement des connaissances contemporaines à la vie de Dürer), et donc, dans le cas de la gravure, à une interprétation de nature apocalyptique. Dans le carré magique, si on se réfère aux carrés intérieurs, en parcourant le sens des aiguilles d'une montre, on trouve la suite consécutive des nombres 14, 15, 16, 17, 18, 19, 20, avec un dédoublement pour la valeur 17.

Le polyèdre[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Polyèdre de Dürer.
Une vue en perspective du solide de Dürer reconstruit (à gauche) et la géométrie d'une face non triangulaire. Sur celle-ci, on notera que la valeur des angles somme toujours à 9 (somme "arithmosophique").
Le polyèdre en vue frontale, son quadrillage et le carré magique

La signification du polyèdre est une énigme qui est encore débattue. Ce polyèdre s'apparente aux solides d'Archimède mais c'est une construction originale qu'on a fini par appeler, faute de mieux, « polyèdre de Dürer ».

Il s'agit d'un polyèdre à 8 faces. Dürer ne précisa pas, dans les documents qui nous sont restés, la façon dont ce polyèdre peut être construit. Cependant, en 1999, Schreiber[12] remarqua que ce solide peut être obtenu à partir d'un cube, d'abord étiré pour produire 6 faces rhombiques ayant des angles de 72°, puis tronqué à son sommet et sa base pour donner les faces triangulaires dont les sommets sont sur la sphère inscrite sur les six sommets restants du cube.

Le polyèdre figure non loin d'une sphère dans la gravure. Or le polyèdre de Dürer est sphérique, c'est-à-dire que ses sommets sont tous situés à égale distance par rapport à un centre. La présence simultanée de ce polyèdre sphérique et de la sphère ont conduit certains, dont Louis Barmont, à envisager une corrélation possible avec le problème de la quadrature du cercle, selon une perspective de type « apocalyptique » dans la gravure de Dürer, en relation avec l'instant limite de la fin des temps.

Il est remarquable qu'une projection dans un plan perpendiculaire aux faces triangulaires inscrive la figure dans une grille carrée de dimension 4x4 dont les sommets sont tronqués[13]. Ainsi une correspondance s'établit entre le solide géométrique et le carré arithmétique.

Le graphe de Dürer, associé au solide de Dürer.

Le dessin préparatoire de ce polyèdre où Dürer indique les arêtes non visibles se trouve dans un carnet autographe de l’artiste conservé à la SLUB (Sächsische Landesbibliothek-Staats-und Universitätsbibliothek Dresden). Le polyèdre, tracé en perspective, y est représenté sur une estrade aux coins tronqués elle aussi en perspective, à l’instar de cet énigmatique solide. Or, si la construction de ce polyèdre a fait l’objet de plusieurs études, il n’existe par contre que peu de recherches relatives à sa position centrale dans la gravure. L’artiste plasticien Frank Morzuch a étudié ce polyèdre à Dresden après avoir constaté que le prolongement de ses arêtes permet d’établir une grille fondamentale d’ordre 3 apparentée au carré de Saturne que vient contrecarrer la grille d’ordre 4 du carré planétaire de Jupiter introduite à dessein, selon Erwin Panofsky, pour corriger la dangereuse bipolarité de Saturne. Ces deux grilles sont en relation avec les barreaux de l’échelle dont les degrés horizontaux jurent avec la remarquable mise en perspective du polyèdre comme l’a indiqué Eberhard Schröder. Cette découverte en relation avec les carrés planétaires ouvre la voie à une interprétation encore inédite confirmant la thèse qui fait de cette gravure une magistrale leçon de géométrie cryptée, celle-là même qu’Albrecht Dürer est allé chercher à Bologne lorsqu’il informe Willibald Pirckheimer, dans sa lettre de Venise du 13 octobre 1506 : Encore dix jours ici et j’en aurai fini. Ensuite, je voudrais me rendre à cheval à Bologne pour apprendre l’art de la perspective secrète que quelqu’un doit m’enseigner[14].

Le squelette du polyèdre de Dürer est un graphe à 12 sommets (figure ci-contre).

Article détaillé : Graphe de Dürer.

Le visage sur le polyèdre[modifier | modifier le code]

Sur le polyèdre, on peut apercevoir les traits indistincts d'un visage, un peu penché sur la droite. Peut-être est-ce un portrait de l'auteur ; on peut aussi voir un crâne humain, qui pourrait symboliser la finitude de la vie humaine dans la mélancolie.

Le satellite sombre ?[modifier | modifier le code]

Gérard de Nerval, dans El Desdichado :

Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

et certains auteurs établissent une relation entre ce Soleil noir de la Mélancolie nervalien et l'astre rayonnant d'une lumière noire dans la gravure de Dürer. Selon Louis Barmont, cette interprétation est fausse[15]et l'astre sombre est, selon cet auteur, une comète qui traversa effectivement le ciel occidental au cours des années 1513 et 1514 ou la météorite d'Ensisheim en 1492. D'autres auteurs établissent une relation entre cet astre et la notion du « Satellite sombre », telle qu'on la trouve par exemple chez Burgoyne[16].

Une telle interprétation irait dans le sens d'une forte prégnance « apocalyptique » à l'œuvre : le Satellite sombre, dont le rayonnement dans la gravure de Dürer semble apporter sa part de victoire à la créature volante, et dont les effluves se déversent sur l'ensemble du monde humain (symbolisé ici par l'arrière plan), représenterait le triomphe passager de l'obscurcissement et des ténèbres, qui ne seront dissipées que lorsque les éléments divins du premier plan se « réveilleront » au moment opportun.

Cet astre sombre est orienté nord-ouest sud-est, il tend vers la balance, « évocatrice du signe zodiacal de ce nom, du "Jugement dernier" et de la date même de la "Fin des Temps" »[17]. En relation avec les connaissances hermétiques présentées par Dürer, Louis Barmont note que la comète symbolise l'agent igné qui aide à la « calcination » d'un monde finissant, selon la formule hermétique résumée par les initiales I.N.R.I: Igne Natura Renovatur Integra.

La date[modifier | modifier le code]

La date 1514 qui apparaît à côte du monogramme de Dürer, figure aussi dans le carré magique. Elle n'est probablement pas anodine et fournit peut-être l'une des clefs de l'œuvre. On a en effet[18] avancé que Dürer aurait été membre d'une de ces nombreuses confréries d'hermétisme chrétien, ramifiées en un nombre indéterminé de sociétés secrètes, reliées aux Fidèles d'Amour dont Dante aurait fait partie, à la suite de la destruction de l'Ordre du Temple ; destruction qui se produisit, précisément en 1314, c'est-à-dire exactement 200 ans avant la date de réalisation de la gravure.

Si cette clef s'avérait exacte, ce qui est encore débattu aujourd'hui, la signification apocalyptique de la Melencolia s'en trouverait renforcée. Une telle signification semble en tout cas fortement prégnante dans l'œuvre qui nous représente un monde divin et angélique dans une posture d'attente, jusqu'à ce que la clochette au-dessus du carré magique ne retentisse... ou que le sablier ne soit totalement épuisé, ce qui ne se produira qu'à la fin des temps, c'est-à-dire au moment limite et intemporel représenté par la quadrature du cercle.

Interprétations[modifier | modifier le code]

Le foisonnement de symboles a donné lieu à de très nombreuses interprétations[19]. De nos jours il ne semble pas possible qu'une seule puisse rendre compte[20] d'une façon satisfaisante de tous les éléments de la gravure. Il n'est guère convaincant de se rabattre sur une intention autoriale à jamais inaccessible; non seulement les symboles sont susceptibles de lectures plurielles mais leur présence simultanée engendre des combinaisons dont la multiplicité ne saurait être épuisée. Toutefois l'exploration de certains thèmes a produit des interprétations qui méritent certainement de l'attention.

  • Erwin Panofsky propose de voir La Melencolia comme un autoportrait spirituel de Durer ; cette interprétation a été développée dans les éditions successives du livre Saturne et la mélancolie qui reste la référence de base sur le sujet[21].
  • Patrick Doorly a suggéré que Melencolia I serait l'illustration de l'échec à définir la beauté tel que Platon l'a décrite dans son dialogue Hippias Majeur[22].
  • Louis Barmont a écrit une étude sur l'ésotérisme de la Mélencolia intitulée : « L'ésotérisme d'Albert Dürer, la Mélencolia » (1947), dans laquelle on trouvera des éléments sur l'appartenance de Dürer à des sociétés d'ésotérisme chrétien de son temps.
  • Pierre Piobb dans le formulaire de haute magie[23] propose une interprétation du carré magique et des divers éléments présents dans le tableau.
  • Karel Vereycken, dans Albrecht Dürer contre la Mélancolie néo-platonicienne, estime que l'humanisme chrétien de Dürer, ami d'Erasme de Rotterdam, le porte à polémiquer contre un néo-platonisme de plus en plus paien.

Dans la fiction[modifier | modifier le code]

  • Melencolia est la gravure autour de laquelle est construite l'intrigue du roman de Henri Loevenbruck, Le Testament des siècles, qui a également été adapté en BD.
  • La gravure est citée dans le roman de Dan Brown, Le Symbole perdu.
  • À la fin du roman La Clef des mensonges de Jean-Bernard Pouy, le héros mourant trouve Melencolia dans un coffre censé contenir l'explication de la quête dans laquelle il s'est laissé emporter.
  • La Nausée de Jean-Paul Sartre devait à l'origine s'appeler Melencolia. La gravure de Dürer se trouve d'ailleurs sur la couverture de certaines éditions.
  • L'œuvre est utilisée dans le prologue du film Melancholia de Lars von Trier (2011).
  • Le plasticien Frank Morzuch développe depuis 1999, un système fondé sur les carrés planétaires et la théorie des humeurs. Elle corrobore l’hypothèse d'une tétralogie pressentie par Peter-Klaus Schuster dans son ouvrage : Melencolia I, Durer Denkbild, Berlin Gebr. Mann Verlag, 1991, vol. I, p. 331 sqq[24] est à paraître chez Flammarion pour le 500e anniversaire de Melencolia § I.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Pour une bibliographie récente se référer à l'étude en deux volumes de Peter-Klaus Schuster, Melencolia I : Dürers Denkbild. Berlin 1991, (2 Bände) ISBN 3-7861-1188-X ou Hartmut Böhme: Albrecht Dürer, Melencolia I : im Labyrinth der Deutung Fischer, 1989, ISBN 3-596-23958-3
  2. a, b, c, d et e Louis Barmont, L'ésotérisme d'Albert Dürer "La Melencolia", 1947, ISBN 2-7138-0144-3.
  3. c.f. L. Olschki The myth of felt, University of California Press, 1949, et, en italien, Giorgio Brugnoli Le figure messianiche del veltro e del cinquecento diece e cinque, Giornale italiano di filologia, 2002, vol 54, n°1, pp 61-74, ISSN 0017-0461.
  4. L. Barmont, op. cit.
  5. L. Barmont, op. cit. pp. 10-17.
  6. Erwin Panofsky, La vie et l’art d’Albrecht Dürer (The Life and Art of Albrecht Dürer, 1943), Dominique Le Bourg trad., Hazan, coll.35/57, 1987, p. 245
  7. Ibidem, p. 263. Voir également Raymond Klibansky, Erwin Panofsky & Fritz Saxl, Saturn and Melancholy, Studies in the History of Natural Philosophy, Religion and Art, Londres, Nelson, 1964, p. 324-25 et n.
  8. Maurizio Calvesi, « A noir (Melencolia I) (1969) », La Melanconia di Albrecht Dürer, Turin, Einaudi, 1993, p. 44
  9. Dominique Radrizzani, Lemancolia. Traité artistique du Léman, Lausanne, Les Éditions Noir sur Blanc, 2013, pp. 14-26
  10. c.f. J. A. H. Hunter and J. S. Malachy, Mathematical Diversions, New York, Dover, 1975.
  11. Entendu que le "A" et le "D" sont la première et la quatrième lettre de l'alphabet, la ligne inférieure "4-15-14-1" répète le monogramme et la date D 1514 A (Dominique Radrizzani, op. cit., 2013, p. 24)
  12. P. Schreiber, A new hypothesis on Dürer's enigmatic polyhedron in his copper engraving 'Melencholia I' Historia Math. 26, pp. 369-377, 1999.
  13. Lynch T., The Geometric Body in Dürer's engraving Melencolia, Journal of The Warburg and Courtaud Institutes, vol 45 (1982) 226
  14. Dürer Schriftlicher Nachlass, Hans Rupprich I, page 59, ligne 85.
  15. c.f. Louis Barmont, op. cit.
  16. c.f. Thomas Burgoyne, Light of Egypt, tome I.
  17. c.f. L. Barmont, op. cit. p. 7.
  18. c.f. Louis Barmont, op. cit.
  19. Schuster, op. cit., pp 17-83
  20. Böhme H, op. cit.; Balus, W.,(1994) "Dürer's "Melencolia I": Melancholy and the Undecidable", Artibus et Historiae 15 (30): 9-21
  21. Klibansky R., Panofsky E. et Saxl F., Saturne et la mélancolie
  22. Doorly P., Durer's Melencolia I: Plato's abandoned search for the beautiful. The Art Bulletin 2006
  23. P.V. Piobb, Formulaire de haute magie, Editions Dangles, 1937, p.176.
  24. frankmorzuch.com

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Garnier-Pelle, Nicole , Albrecht Dürer (1471-1528) et la gravure allemande au musée Condé à Chantilly, éd. Somogy, n° 49, 2003-2004
  • Klibansky, Raymond, Erwin Panofsky et Fritz Saxl. Saturne et la mélancolie. Traduit de l'anglais et d'autres langues par Fabienne Durand-Bogaert et Louis Évrard. (Paris : Gallimard, 1989)
  • Renouard de Bussierre, Sophie, exp. Paris, musée du Petit Palais, 1996, Albrecht Dürer, œuvre gravé, n° 196 p. 214-248
  • Frank Morzuch, L'affaire Dürer

Liens externes[modifier | modifier le code]