Théorie des humeurs

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Allégorie des quatre éléments, Louis Finson, 1611.

Popularisée par les Écrits hippocratiques, la théorie des humeurs fut l'une des bases de la médecine antique. Selon cette théorie, le corps était constitué des quatre éléments fondamentaux, air, feu, eau et terre possédant quatre qualités : chaud ou froid, sec ou humide. Ces éléments, mutuellement antagoniques (l'eau et la terre éteignent le feu, le feu fait s'évaporer l'eau), doivent coexister en équilibre pour que la personne soit en bonne santé. Tout déséquilibre mineur entraîne des « sautes d'humeur », tout déséquilibre majeur menace la santé du sujet.

La théorie dite des humeurs[modifier | modifier le code]

La santé (de l'esprit ou du corps) varie en fonction de l'équilibre des humeurs dans le corps, la « crase ».

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Humeurs et tempéraments[modifier | modifier le code]

Pour les anciens, il existe quatre humeurs :

  • le sang : produit par le foie et reçu par le cœur (caractère sanguin ou jovial, chaleureux) ;
  • la pituite ou phlegme ou lymphe : rattachée au cerveau (caractère lymphatique) ;
  • la bile jaune : venant également du foie (caractère bilieux, plutôt enclin à la violence. Il est dit des bilieux qu'ils dégagent une impression de force et de contrôle) ;
  • la bile noire ou atrabile : venant de la rate (caractère mélancolique/anxieux).

Ces humeurs correspondent aux quatre éléments, eux-mêmes caractérisés par leurs propres qualités :

  • le feu : chaud et sec
  • l'air : chaud et humide
  • la terre : froide et sèche
  • l'eau  : froid et humide.

Selon leur prédominance, ils vont déterminer les quatre tempéraments fondamentaux :

  • le bilieux (feu, chaud et sec), est « enclin à la colère »[1] ;
  • l'atrabilaire (terre, froid et sec), « se dit de celui qu'une bile noire et aduste rend triste et chagrin[2]. »
  • Le flegmatique (eau, froid et humide), se dit de l'homme calme et imperturbable, qui garde son sang-froid. Presque apathique ;
  • le sanguin (air, chaud et humide), « Celui en qui le sang prédomine sur les autres humeurs. Il est d'humeur gaie, parce qu'il est sanguin, d'un tempérament sanguin[3]. »

Influence des saisons[modifier | modifier le code]

Selon le physicien, quand les saisons varient, tel ou tel élément prédomine.

Ainsi en hiver, c'est la pituite[4] qui domine, ainsi que le prouvent selon Hippocrate les maladies pituiteuses qui sont caractéristiques de cette saison : rhumes et bronchites avec expectoration de phlegme[4]. Au printemps, quand la saison encore humide se réchauffe, c'est le tour du sang, avec le risque de maladies hémorragiques[4]. L'été chaud et sec échauffe la bile et aggrave les affections bilieuses et les fièvres. L'automne, sec et froid, favorise la bile noire et la mélancolie[4]. Cette connaissance des saisons est importante pour le médecin qui doit s'en souvenir lors du diagnostic et de l'élaboration d'un traitement.

Ainsi un tempérament plutôt sanguin n'est plus le même au printemps ou en été, en automne ou en hiver. Chaque saison correspondant à un élément : printemps - l'air / été - le feu / automne - la terre / hiver - l'eau.

Il en concluait que les gens avaient un tempérament sanguin au printemps et flegmatique en hiver...

Influence des âges de la vie[modifier | modifier le code]

Les âges de la vie correspondent à une évolution de l'individu qui possède une chaleur maximale au début de sa vie qu'il perd peu à peu pour devenir un vieillard froid. Lorsque l'absence de chaleur rend la coction des humeurs, notamment du sang, impossible, le sujet meurt.

Ces âges de la vie correspondent aux saisons. Les hommes ont leur printemps, leur été, leur automne et leur hiver. Mais comme les grands cycles du temps correspondent aux petits cycles, une journée est aussi comme une année, avec sa chaleur sèche du jour et sa froideur humide de la nuit. Le médecin doit donc observer les heures et les saisons les plus favorables pour saigner ou purger les malades, le microcosme étant soumis aux rythmes du macrocosme.

Manque et surplus[modifier | modifier le code]

Lors d'un déséquilibre, quand une humeur l'emporte sur toutes les autres, ou que son influence est excessive, les maladies physiques et psychiques surviennent. Les traitements sont donc calculés pour rétablir l'équilibre et les régimes pour le maintenir : on peut corriger l'excessive froideur des vieillards en leur faisant boire un peu de vin, mais la chaleur excessive des jeunes gens leur interdit absolument cette boisson. Si l'humeur ne peut s'évacuer naturellement (par vomissement, expectoration, saignement de nez, urine ou défécation), on peut avoir recours à des remèdes qui vont la provoquer (cholagogues, diurétiques, purgatifs, saignées).

Dans le cas contraire, lorsqu'une humeur fait défaut, on peut y remédier par une nourriture appropriée, ou des exercices.

C'est précisément à l'un de ces troubles qu'Hippocrate s'intéresse : La mélancolie ou « spleen » [venant du grec σπλήν (splèn) signifiant « la rate », « la mauvaise humeur »]. Il inspirera plus tard des écrivains symbolistes tel que Baudelaire, qui écrira Les Fleurs du mal en puisant ses idées dans cette théorie.

Pour les anciens l’atrabile, encore appelée « mélancolie » ou « bile noire », est un liquide froid et sec (contrairement à la pituite ou lymphe (phlegme), froide et humide).

Postérité[modifier | modifier le code]

Albrecht Dürer, La Philosophie, 1502.

Cette théorie a eu une grande influence sur les lettres et les arts. À la Renaissance, elle inspire l'iconographie de nombreuses œuvres peintes ou gravées en commençant par la célèbre Melencolia §I qui renouvela définitivement la représentation des quatre complexions de l'iconographie moyen-âgeuse[5], telle par exemple, entre autres et plus tardivement, cette série de feuilles volantes dessinées par Herman Müller [réf. nécessaire] et gravée par Maarten van Heemskerck, « Les Quatre Tempéraments » (Université de Liège). Publiées à Anvers par l'éditeur Jérôme Cock, établi à l'enseigne des « Quatre Vents », elles font partie de ces nombreuses séries didactiques que la gravure rendait accessibles à un public trop peu fortuné pour acheter des tableaux. La théorie des humeurs était donc largement répandue dans le nord de l'Europe. Elle fait l'objet de multiples allusions dans le théâtre élisabéthain[6] où elle a notamment donné naissance à la Comédie des humeurs, créée par l'auteur dramatique anglais Ben Jonson. Elle permet la résurgence d'archétypes traditionnels popularisés par l'allégorie médiévale. La colère (Ira), par exemple, devient le colérique bilieux, souffrant d'un excès de bile rouge.

La théorie des humeurs fut défendue toute sa vie par le biologiste Auguste Lumière (1862-1954), sous le nom de théorie humorale[7] alors qu'elle avait été abandonnée depuis longtemps par les spécialistes de l'époque[8]. Gérard de Lacaze-Duthiers surnomma « Lumière » le « Père du Néo-Hippocratisme »[9]. La théorie humorale d'Auguste Lumière ne fut pas reconnue par l'Académie des Sciences à l'époque du fait que celui-ci n'était pas médecin[10].

Cette théorie a également été ardemment défendue par Paul Carton (1875-1947), fondateur de la méthode hippocratique cartonienne.

L'artiste plasticien Frank Morzuch y voit le thème central d'une suite de quatre gravures d'Albrecht Dürer dont Melencolia §I donne la clef, par le truchement du carré magique d'ordre 4, attribué à Jupiter, dont l'humeur joviale est censée corriger la bipolarité mélancolique de Saturne. Trois autres gravures d'Albrecht Dürer : Adam et Eve (sanguin), Le Chevalier, la Mort et le Diable (colérique) et Saint Jérôme dans sa cellule (lymphatique) complètent cette tétralogie. Proche de Conrad Celtes, Dürer en illustra la théorie dans l'allégorie de la Philosophia servant frontispice à Conrad Celtes pour ses Libri amorum publiés en 1502 où il classe ces quatre humeurs avec les quatre éléments, les quatre saisons et les quatre directions (quatre vents). À la fin de sa vie il traitera différemment de ce thème en attribuant à nouveau les quatre tempéraments aux Quatre Apôtres, selon le témoignage écrit du peintre lettriste Johan Neudörffer ayant travaillé sous les ordres de Dürer dans l'atelier du peintre : « Albrecht Dürer a offert aux conseillers de Nuremberg quatre images grandeur nature peintes à l'huile dans lesquelles on reconnaît un sanguin, un colérique, un flegmatique et un mélancolique[11]. »

Certaines expressions actuelles sont une réminiscnece de cette théorie : « avoir un tempérament sanguin », « être flegmatique », « se faire de la bile ».

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Dictionnaire de L'Académie française, première édition (1694), p. 101
  2. Dictionnaire de L'Académie française, quatrième édition (1762), p. 117
  3. Dictionnaire de L'Académie française, première édition (1694), p. 440
  4. a, b, c et d Hippocrate (préf. Émile Littré), Œuvres complètes, vol. 6, « de la Nature de l'homme »
  5. Saturne et la mélancolie
  6. Voir Hamlet, Prince mélancolique qui envie son ami Horatio, homme équilibré qui n'est donc pas le jouet de ses passions (Hamlet, acte III, scène 2), ou ce passage de Jules César (acte V, scène 5) où Antoine fait l'éloge de Brutus : « His life was gentle, and the elements // So mix'd in him that Nature might stand up // And say to all the world 'This was a man! » (Sa vie fut honnête, et les éléments // Si bien dosés en lui que la Nature pourrait se mettre debout // Et dire à la face du monde : « Lui, c'était un homme ! »)
  7. Gérard de Lacaze-Duthiers, Albert Messein, Un héros de la pensée, Auguste Lumière et son oeuvre. Le problème de la tuberculose devant l'opinion, Paris, 1946, p. 49.
  8. Auguste Lumière, Les horizons de la médecine, Albin Michel, Paris, 1937, p. 26.
  9. Gérard de Lacaze-Duthiers, Albert Messein, Un héros de la pensée, Auguste Lumière et son œuvre. Le problème de la tuberculose devant l'opinion, Paris, 1946, p. 13.
  10. Paul Vigne, Durand-Girard, La vie laborieuse et féconde d'Auguste Lumière, Lyon, 1942, p. 107, 135, 202, 318, 337, 410.
  11. (de) Johannes Neudörffer. Nachrichten von Künstlern u. Werkleuten. Nürnberg. 1547. Edit. Lochner in Quellenschriften für Kunstgeschichte, vol. X. Vienne 1875, p. 132.