Japonisme

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De Hiroshige, Cent vues d'Edo n°52, Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine, 1857, à Van Gogh, Japonaiserie : pont sous la pluie, 1888, Musée Van Gogh, Amsterdam.

Le japonisme est l'influence de la civilisation et de l'art japonais sur les artistes et écrivains, premièrement français, puis occidentaux. L'art qui résulta de cette influence est qualifié de japonesque.

Dans le dernier quart du XIXe siècle, l’ukiyo-e devient une nouvelle source d'inspiration pour les peintres impressionnistes européens puis pour les artistes Art nouveau. C'est dans une série d’articles publiés en 1872 pour la revue Renaissance littéraire et artistique, que le collectionneur Philippe Burty donne un nom à cette révolution : le japonisme[1].

Histoire[modifier | modifier le code]

Bouteille en porcelaine de Chantilly dans le style Kakiémon, France, 1730-1735.

Les premières œuvres artistiques japonaises à éveiller l’intérêt des pays d’Europe de l’Ouest sont les porcelaines. Alors que la céramique de Chine est prisée des familles royales et aristocratiques, la chute de la dynastie Ming provoque un coup d’arrêt à l’exportation des porcelaines chinoises. C’est alors le Japon qui reprend le flambeau, au milieu du XVIIe siècle : entre 1652 et 1683, sur une trentaine d’années, on estime que quelque 1,9 million de porcelaines japonaises ont été exportées vers l’Europe. C’est à cette époque qu’apparaissent les céramiques d'Imari, de Nabeshima ou encore de Kakiémon. Par la suite, la production de blanc de Chine se développe en Europe et les techniques céramiques progressent, permettant de produire des porcelaines similaires à celles de Chine et du Japon, dont les importations diminuent[1].

La laque devient synonyme de Japon dans la seconde moitié du XVIIe siècle[1]. Sous l’influence des missionnaires chrétiens, la laque japonaise donne naissance à l'art Nanban, utilisé pour une vaste gamme d’objets du culte comme du quotidien[1]. Leur exportation vers l’Europe était confiée à la Compagnie néerlandaise des Indes orientales[1]. La reine Marie-Antoinette réunit ainsi une collection de laques japonaises[2],[3] qui entra ensuite au musée du Louvre.

La première exportation d'estampes intervient plus tard, et serait le fait d’Isaac Titsingh (1745-1812), administrateur de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) à Nagasaki[1]. Ainsi, des estampes japonaises étaient visibles en France dans les années 1850-1860, et avant même que le Japon ne se rouvre au monde en 1853. L'histoire du fonds d'ukiyo-e du Département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France en témoigne, avec un volume de la Manga d'Hokusai acquis dès 1843, en même temps que quelques estampes de Koryûsai. On peut également citer le don au Département des Manuscrits, en 1855, d'un ensemble d'estampes ayant appartenu à Wilhelm von Sturler, employé de la Compagnie Néerlandaises des Indes jusqu'en 1826. En effet, le plus souvent, les œuvres parviennent en Europe via le comptoir hollandais de Deshima, à Nagasaki. Certaines illustrations du Nippon : Archiv zur Beschreibung von Japan de 1832-1854 par Philipp Franz von Siebold (1796-1866), médecin allemand employé par la VOC à la même époque que Sturler, s'inspirent déjà de la Manga d'Hokusai, dont il est considéré comme le découvreur en Europe[1]. Mais plus tôt encore, l'ouvrage de Breton de La Martinière, Le Japon ou mœurs, usages et costumes des habitans de cet empire, 1818, comportait des gravures reproduisant des estampes en couleurs de Kitao Masanobu (1761-1816).

Néanmoins, le « japonisme » commence véritablement à la suite de la réouverture du Japon, avec les collectionneurs d'objets d'art japonais qui montrent les œuvres qu'ils possèdent. Lorsque les premiers exemplaires d'estampes en Europe sont exposés à Paris en tant qu'œuvres d'art, l'art japonais compte déjà de fervents amateurs[1].

Japonisme dans les arts décoratifs[modifier | modifier le code]

En 1851, les Frères Goncourt dépeignent dans leur Journal un salon décoré d’œuvres d’art japonaises[1]. À partir de 1853 aux États-Unis, puis après 1855 dans le reste de l'Europe[4], l’ouverture progressive du Japon au commerce international entraîne l’afflux en Europe de nombreux objets : paravents, éventails, laques, porcelaines, estampes… qui fascinent les artistes et amateurs d’art occidentaux. Félix Bracquemond devient le premier artiste européen à copier directement des artistes japonais. Sur un service de porcelaine réalisé en 1867 pour Eugène Rousseau, il reproduira des figures animales de la Manga d'Hokusai qu'il avait découverte en 1856 dans l'atelier de son imprimeur Auguste Delâtre, 171, rue Saint-Jacques, où elle avait été utilisée pour caler un envoi de porcelaines[5].

En Angleterre, l'achat d'œuvres japonaises par les institutions commence en 1852, puis leur étude influence l'apparition dans le mobilier d'un « style anglo-japonais » après 1862, qui privilégie sobriété et géométrie. En 1860 et 1861, des reproductions en noir et blanc d'ukiyo-e commencent à être publiées dans des livres sur le Japon, notamment par Delâtre. Les marchands de thé Decelle, à l’enseigne À l'Empire Chinois, sise en 1857 au 45, et à partir de 1862 au 55, rue Vivienne, et Bouillette, à l’enseigne de La Porte chinoise, sise au 36 de la même rue, commencent à vendre divers « articles de Chine, de l’Inde et du japon », dont des estampes aux Frères Goncourt en 1860, ou à Beaudelaire en 1861, lequel rapporte dans une lettre de 1862 : « Il y a peu, j'ai reçu un paquet de “japonneries”. Je les ai distribuées à mes amis ». Félix Bracquemond et Alfred Stevens fréquentent aussi La Porte chinoise.

De même, dès l’ouverture de leur commerce en 1862 au 220, rue de Rivoli, monsieur et madame De Soye se spécialisent également dans l’art japonais et vendent des albums illustrés qui émerveillent Baudelaire. Ils comptent rapidement de nombreux artistes parmi leurs clients dont James Tissot, Henri Fantin-Latour, Dante Gabriel Rossetti, outre ceux précités. James McNeill Whistler rencontre probablement Félix Bracquemond chez Delâtre, qui imprime dès 1858 sa série d’eaux-fortes appelée le French set. Il voit également Stevens à Londres le 10 mai 1863[6], quelques jours après l'ouverture du Salon de peinture et de sculpture de Paris où Stevens expose plusieurs toiles, alors que Whister préfère présenter son tableau La Fille en blanc (Symphony in White, No. 1: The White Girl (en)) au salon des refusés, inauguré le 15 mai 1863.

Puis c’est au tour de Beaudelaire[7], par l'intermédiaire de Henri Fantin-Latour, lors du nouveau voyage de Whistler à Paris, au début d'octobre 1863 ; tandis qu'avec James Tissot, rencontré au Louvre dès 1856, naîtra une certaine rivalité sur la primauté de l'usage de ce nouveau thème, selon la correspondance de Whistler de 1863 à 1865[8]. Ainsi, après avoir réalisé en janvier 1864 Pourpre et Rose : Le Lange Leizen du Six Marks, son premier tableau orientalisant figurant une Chinoise[9], Whistler reçut de Fantin, en avril 1864, des objets de La Porte chinoise, sans doute visitée avec lui lors de ses voyages à Paris de 1863[10], et en emprunta d'autres à Rossetti, afin de réaliser trois tableaux à motifs japonais, dont Caprice en violet et or : le paravent doré et La Princesse du pays de la porcelaine, qui seront achevés vers mars 1865[11], au moment même où Tissot en réalisait trois autres sur ce même sujet, dont La Japonaise au bain[12]. Pour répondre à une demande de plus en plus pressante, d’autres magasins s’ouvrent dans les années 1870, comme en 1874 celui de Samuel Bing à l'enseigne de L'Art japonais au 19, rue Chauchat, puis au 22, rue de Provence et celui de Philippe Sichel au 11, rue Pigalle, qui publiera en 1883 Notes d'un bibeloteur au Japon, et leurs propriétaires entreprennent, comme les De Soye, le lointain voyage au pays du Soleil-Levant.

À l'exposition universelle de 1862 de Londres, Sir Rutherford Alcock, diplomate en poste au Japon depuis 1859, présenta sa collection personnelle d'objets japonais. Le designer Christopher Dresser (1834–1904) lui en acheta quelques-uns puis fut invité au Japon par le gouvernement japonais en 1876. Il est peut-être l'auteur de la chaise laquée, considérée comme précurseur du mobilier de style anglo-japonais, qui avait également été présentée par A .F. Bornemann & Co de Bath à l'exposition de 1862, et qui sera suivie par le mobilier réalisé par Edward William Godwin (en) à partir de 1867, notamment pour le château de Dromore. Sous l'influence japonaise, le mobilier de style Napoléon III utilise également la laque noire parfois incrustée de nacre.

Lors de l’Exposition universelle de 1867 à Paris, le Japon présente pour la première fois, au Champ-de-Mars[13], un pavillon national, réalisé sous la direction de l'architecte Alfred Chapon, une ferme artisanale, ainsi qu'une maison bourgeoise, construite par des artisans japonais sous le patronage du gouverneur de Satsuma, opposé au shogun et partisan de la restauration impériale qui interviendra en octobre de la même année[14]. Le Japon expose cette fois plusieurs milliers d'objet de ses différentes productions artistiques, artisanales et industrielles, outre les estampes figurant dans la section italienne ; tandis que Felix Bracquemond présente au public son « service Rousseau ». À l'issue de l'exposition, 1 300 de ces objets sont vendus au public. Dès lors, l'art japonais commence à être apprécié à grande échelle. La même année, James Tissot aménage un salon japonais dans son hôtel particulier de l'avenue Foch.

Couverture du Paris Illustré, Hayashi Tadamasa, « Le Japon », vol. 4, mai 1886, nos 45-46.

Rendus possibles par la plus grande ouverture du Japon au monde extérieur en 1868 avec l’ère Meiji, des collectionneurs et des critiques artistiques (Henri Cernuschi, Théodore Duret, Émile Guimet) entreprennent des voyages au Japon dans les années 1870 et 1880 et contribuent à la diffusion des œuvres japonaises en Europe, et plus particulièrement en France, tant et si bien que l'Exposition universelle de 1878 présente un bon nombre d'œuvres japonaises notamment des collections Bing, Burty et Guimet.

Vers 1870, Édouard Lièvre créé un atelier d'ébénisterie et réalise de luxueux meubles japonisants, dont ceux de l'hôtel particulier du peintre Édouard Detaille en 1875, puis collabore avec d'autres ébénistes comme Paul Sormani ou des orfèvres comme Ferdinand Barbedienne et la maison Christofle ; tandis que la maison Ameublements Huguet, et à partir de 1867 Gabriel Viardot, produisent également des meubles dans ce style. En 1877, Whistler réalise le décor de la Peacock Room (en) à Londres.

Arrivé à Paris comme traducteur de la délégation japonaise à l’Exposition Universelle de 1878, Hayashi Tadamasa (ou Tasamasa) décide d'y rester et créée en 1883 avec Wakai Kenzaburô (若井兼三郎) une entreprise d’importation d’objets d’art et d’estampes japonais[15], suivi par Iijima Hanjuro, dit Kyoshin (飯島 半十郎), le biographe d'Hokusai. En 1886, Tadamasa fait connaître aux Parisiens l'art et la culture de son pays à travers un numéro spécial du Paris illustré, dont la couverture figure La Courtisane d'Eisen, que Van Gogh copiera l'année suivante dans un tableau. Tadamasa participe également au commissariat japonais de l’Exposition Universelle de 1889. En 1890, il ouvre une boutique au 65, rue de la Victoire à Paris et en 1894 lègue sa collection de gardes de sabres au Louvre. En onze ans d'activités et de voyages aller-retour au Japon, il recevra 218 livraisons comptant notamment 156 487 estampes. Il collabore également activement aux livres Outamaro (1891) et Hokousai (1896) rédigés par Edmond de Goncourt, en lui procurant des traductions de textes japonais et d’innombrables renseignements. Louis Gonse, lui aussi, fait appel à ses connaissances pour son livre intitulé L’Art japonais.

Le roman de Pierre Loti Madame Chrysanthème, publié en 1887, ne fait qu'accentuer et populariser cette mode du japonisme. Aux expositions universelles parisiennes de 1878, de 1889 et de 1900, le Japon est très présent à la fois par l'architecture, les estampes et par la production de céramiques. Des œuvres japonaises entrent dans les collections du Musée du Louvre grâce au legs d'Adolphe Thiers de 1884 et des œuvres religieuses sont également acquises en 1892. Pour l'exposition universelle de 1900, Hayashi Tadamasa réussit le fabuleux pari de faire venir de très grandes œuvres du Japon, l'empereur Meiji proposant même quelques pièces de sa collection personnelle.

Le mouvement toucha également, outre Bracquemond, d'autres céramistes tels que ses amis Marc-Louis Solon et Jean-Charles Cazin[16], également condisciples avec Fantin-Latour[17] de l'école de dessin de Horace Lecoq de Boisbaudran et réunis dans la Société japonaise du Jinglar fondée en 1867, de même que les grès émaillés, comme ceux de Carriès, les productions de la maison Christofle en métal cloisonné et patiné, les décors textiles et la mode. L'ensemble de l'Art nouveau, dont Samuel Bing se fit à son tour le défenseur, comporte de nombreuses références et influences japonaises, notamment chez Émile Gallé.

Japonisme dans les beaux-arts[modifier | modifier le code]

James Tissot, La Japonaise au bain, 1864, Musée des beaux-arts de Dijon.
James McNeill Whistler, Caprice en violet et or : le paravent doré, 1864, Freer Gallery of Art, Washington.
À gauche : Hiroshige, Cent vues d'Edo no 30, Pruneraie à Kameido, 1857
à droite : Van Gogh, Japonaiserie : pruniers en fleurs, 1887, Musée Van Gogh, Amsterdam.

Les principaux artistes japonais qui influencèrent les artistes européens étaient Hokusai, Hiroshige et Utamaro. Des artistes très peu reconnus au Japon, car produisant un art considéré comme léger et populaire par les élites japonaises de l'époque. Le japonisme a donc sauvé des œuvres qui allaient disparaître et permis de développer une voie nouvelle de l'art japonais.

En retour, l'arrivée des Occidentaux au Japon provoqua de nombreuses réactions chez les artistes japonais. Par exemple dans le domaine de la peinture, deux grandes écoles se formèrent : celle dite du nihonga (voie japonaise) qui eut tendance à perpétuer le canon de la peinture japonaise, et celle dite du yō-ga (voie occidentale), qui développa les techniques et les motifs de la peinture à l'huile (voir Kuroda Seiki et Kume Keiichirō, fondateur de la Société du cheval blanc, Hakuba-kai).

Cependant le mouvement inverse du japonisme est nommé bunmeikaika (文明開化?, du chinois wénmíng kaihua, « civilisation culturelle », « éclosion de la civilisation »). Il ne rencontra pas l'intérêt des artistes japonais, plus soucieux des effets de leur modernisation et occidentalisation. Il a fallu attendre une longue période pour que des artistes et chercheurs japonais se penchent sur le japonisme.

Dès la fin des années 1850, certains artistes achètent des estampes japonaises à Paris, comme Whistler et Tissot, puis Monet qui en réunit 231[18] à partir de 1871[19], ou Rodin qui en acquière près de 200 après 1900[20]. Fantin-Latour, Édouard Manet, Carolus-Duran, Mary Cassatt ou Giuseppe De Nittis firent également collection d'estampes japonaises ; tandis que Van Gogh s'en procure dès 1885 à Anvers et en possèdera plus de 400.

Parmi les peintres européens et américains adeptes du japonisme jusque dans leurs œuvres à partir de 1864[21],[22], on trouve outre Tissot[23],[24],[25], qui en 1867-1868 donne des cours de dessin au prince Tokugawa Akitake[26], Whistler[27],[28],[29],[30], Van Gogh et Monet déjà cités, Stevens, Degas, Manet, Breitner, Renoir, Chase[31], etc., et même l'Ukrainienne Bilińska-Bohdanowicz, Klimt, Auburtin ou Gauguin, puis sous son influence les Nabis, comme Vuillard et Bonnard, qui utilisent des formats très japonais parfois montés en paravent.

Alfred Stevens fréquente aussi le magasin La Porte chinoise où il se procure des objets d'Extrême-Orient. À l'Exposition universelle de 1867, il présente 18 toiles, dont L'Inde à Paris (dit aussi Le Bibelot exotique)[32], que le critique d'art Robert de Montesquiou salue dans la Gazette des beaux-arts. Ce tableau est précédé par La Dame en rose de 1866 et suivi par La Collectionneuse de porcelaines en 1868[33], puis par une série de plusieurs toiles japonisantes vers 1872. En 1893-1894, le peintre hollandais George Hendrik Breitner réalise également une série d'au moins 6 toiles de jeunes filles en kimono de différentes couleurs en s'inspirant de ses propres photographies.

En 1888, Auguste Lepère crée avec Félix Bracquemond, Daniel Vierge et Tony Beltrand, la revue L'Estampe originale, afin d'intéresser les artistes et les amateurs aux nouveaux procédés et tendances de la gravure, notamment en couleur, et Henri Rivière réalise à partir de cette date « Les Trente-six vues de la Tour Eiffel », de 1888 à 1902[34]. Valloton renouvèle alors en 1891 la gravure sur bois[35], avec Gauguin ou Émile Bernard ; tandis que Toulouse Lautrec révolutionne à son tour l'art de l'affiche.

De grandes expositions d'estampes japonaises se tiennent également à Paris, qui participent à la diffusion d'une nouvelle esthétique. En 1873, Henri Cernuschi et Théodore Duret exposent au Palais de l'industrie les estampes collectées lors de leur voyage de 1871-1873. En 1883, la galerie Georges Petit accueille une Exposition rétrospective de l'art japonais de 3 000 objets organisée par Louis Gonse, le directeur de la Gazette des beaux-arts. En 1888, dans sa galerie L'Art japonais, sise 22, rue de Provence où se rencontrent beaucoup de critiques d'art et de jeunes peintres, Samuel Bing présente une Exposition historique de l'art de la gravure au Japon et publie le premier numéro de sa revue mensuelle Le Japon artistique, notamment lue par les Nabis et Gustav Klimt. En 1890, grâce aux collections de ses amis, Bing organise à l’École des beaux-arts de Paris, l'Exposition des maîtres japonais comprenant 760 estampes, dont l'affiche est conçue par Jules Chéret. De 1909 à 1913, Raymond Koechlin consacre aux estampes six expositions au Musée des Arts décoratifs.


Japonisme dans la littérature[modifier | modifier le code]

Reine de joie, par Toulouse-Lautrec, 1892

En littérature et en poésie, les auteurs français du XIXe siècle ressentent le besoin de rompre avec un certain classicisme et se tournent entre autres vers l'orientalisme, puis le japonisme. Concernant le Japon, il ne s'agissait pas tant d'en reprendre les thèmes que de s'inspirer d'une sensibilité et d'une esthétique nouvelle ; parmi ces auteurs figurent notamment Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé et Victor Hugo[37],[38].

D'autres écrivains évoquent les arts et l'esprit japonais dans leurs écrits, tels Marcel Proust, Edmond de Goncourt et Émile Zola[39],[40]. Pierre Loti écrit un de ses romans les plus célèbres, Madame Chrysanthème (1887), en prenant pour sujet sa rencontre avec une jeune femme japonaise pendant un mois, livre précurseur de Madame Butterfly et Miss Saigon, et œuvre qui est une combinaison du récit et du carnet de voyage[41],[42].

En réaction aux excès du japonisme, l'écrivain Champfleury forge dès 1872[43] le mot-valise « japoniaiserie »[44]. Il dénonce par ce néologisme le snobisme béat et dénué d'esprit critique qui entoure alors dans certains cercles français tout ce qui touche au Japon ; le mot est ensuite repris pour qualifier ces dérives exotiques, telle que la « salade japonaise » qui figure dans la pièce d'Alexandre Dumas fils, Francillon[45], ou encore l'érotisme de pacotille qui s'inspire de Pierre Loti et que symbolise le mot « mousmé[44] ».

Japonisme dans la musique[modifier | modifier le code]

En 1871, Camille Saint-Saëns écrivit un opéra en un acte, La Princesse jaune, sur un livret de Louis Gallet, dans lequel une jeune Hollandaise est jalouse de la fixation faite par son ami artiste sur une estampe japonaise. En 1885, l'opéra comique The Mikado est présenté à Londres par Arthur Sullivan sur un livret de William S. Gilbert et l'opéra Madame Butterfly de Puccini est créé à Milan en 1904 sur un livret de Luigi Illica et Giuseppe Giacosa. Le ballet d'inspiration japonaise Papa Chrysanthème, donné en 1892 au Nouveau Cirque de la rue Saint-Honoré, inspire en 1895 un vitrail à Toulouse Lautrec, commandé par Bing et exécuté par Louis Comfort Tiffany[46].

À la suite des poètes, les musiciens se sont intéressés à une poésie plus concise, plus incisive, permettant un développement mélodique plus délicat que la grande déclamation réservée au domaine de l'opéra. Dans cet esprit, renouant avec la précision du madrigal classique, l'attention des compositeurs français se porta sur des traductions de tanka et de haïkus en français.

L'un des tous premiers musiciens à se consacrer activement à la poésie japonaise fut Maurice Delage. Ayant entrepris un voyage en Inde et au Japon à la fin de 1911, il y séjourna durant l’année 1912. De retour en France, il maîtrisait suffisamment les subtilités du langage poétique pour traduire lui-même les poèmes que son ami Stravinski mit en musique en 1913 sous le titre Trois poésies de la lyrique japonaise[47].

L'œuvre de Stravinski fut bien accueillie lors de sa création, en janvier 1914. Trois ans plus tard, Georges Migot composa Sept petites images du Japon pour chant et piano, à partir de poèmes tirés d'une anthologie des poètes classiques[47].

En 1925, Maurice Delage assista à la création de ses Sept haï-kaïs pour soprano et ensemble de musique de chambre (flûte, hautbois, clarinette en si bémol, piano et quatuor à cordes), dont il avait traduit lui-même les poèmes.

En 1927, Jacques Pillois proposa Cinq haï-kaï pour quintette (flûte, violon, alto, violoncelle et harpe). Les haï-kaï sont lus entre les morceaux[47].

Entre 1928 et 1932, Dimitri Chostakovitch compose son cycle de Six romances sur des textes de poètes japonais, pour ténor et orchestre, opus 21. Les textes sont partiellement tirés du recueil de la Lyrique japonaise où Stravinski avait emprunté ses trois poèmes. Les sujets, qui tournent autour de l'amour et de la mort, rejoignent les thèmes favoris du musicien russe. Il compose les trois premières romances la première année, la quatrième en 1931 et les deux dernières en 1932.

En 1951, le compositeur américain John Cage proposa à son tour Cinq haïkus pour piano, puis Sept haïkus l'année suivante. Selon Michaël Andrieu, le musicien, « amoureux des formes minimales, s'intéressera au haïku plus tard dans sa carrière[48] ».

Dès 1912, Bohuslav Martinů avait composé ses Nipponari, sept mélodies pour soprano et ensemble instrumental, qui ne furent créées qu'en 1963.

La même année, Olivier Messiaen composait Sept haïkaï, esquisses japonaises pour piano et orchestre[48].

Le compositeur Friedrich Cerha a également composé un haïku, « vraiment en référence au Japon » selon Michaël Andrieu, « mais dont le contenu textuel est vraiment bien éloigné […] avec la perte de tout lien à la nature et aux images poétiques (le texte, dans sa traduction française, est : Plus je suis fatigué, plus j'aime être à Vienne…).[49] »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f, g, h et i Hirotaka Watanabe, « Aux racines du boom japonais – le japonisme », Nippon.com, le 26 août 2015
  2. Collection de laques de la reine Marie-Antoinette, base Atlas du musée du Louvre, site louvre.fr
  3. Collection de laques du Japon de la reine Marie-Antoinette sur la base Joconde, site culture.gouv.fr
  4. Perceptions du Japon, site de Laurent Buchard sur orange.fr.
  5. Gallica, Gazette des beaux-arts, 1905, pp. 142 à 143, site gallica.bnf.fr
  6. Lettre de Whistler à Stevens, 9 mai 1863, site whistler.arts.gla.ac.uk.
  7. Lettre de Baudelaire à Whistler, 10 octobre 1863, site whistler.arts.gla.ac.uk.
  8. Malheureusement, la première page de la lettre de Whistler à Fantin-Latour du 4 janvier 1864, conservée à la Library of Congress, qui devait évoquer son voyage à Paris a disparu.
  9. Lettre de Whistler à Fantin-Latour, 3 février 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk
  10. Lettre de Whistler à Fantin-Latour, 5-26 avril 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk.
  11. Lettre de Whistler à Fantin-Latour, février-mars 1865, site whistler.arts.gla.ac.uk.
  12. Lettre de Whistler à Dante Gabriel Rossetti, après octobre 1864, site whistler.arts.gla.ac.uk
  13. Pavillons japonais aux Expositions Universelles, site de Laurent Buchard sur orange.fr.
  14. Pavillon japonais de Satsuma à l'exposition universelle de Paris de 1867, site sp.yimg.com.
  15. Hayashi Tadamasa, site wiki.samurai-archives.com
  16. Henri Fantin-Latour, Toast avec la vérité, 1865, Louvre, dessin du tableau détruit par l'artiste, site art-graphiques.Louvre.fr
  17. Henri Fantin-Latour, Hommage à Delacroix, 1864, Musée d'Orsay, site musée-Orsay.fr
  18. Giverny, La collection d’estampes japonaises de Claude Monet, site giverny.fr
  19. Monet prétendra avoir commencé sa collection à 16 ans, en 1856, avec des estampes trouvées au Havre dans des emballages de marchandises, comme Bracquemond.
  20. Exposition « Rodin, le rêve japonais », Musée Rodin, site musee-rodin.fr.
  21. Le Japonisme, 08/07/2011, blog art-magique.fr
  22. Japonaiserie in Art, site livejournal.com.
  23. La Japonaise au bain, Tissot, 1864, Musée des beaux-arts de Dijon, site dijoon.free.fr/mba
  24. Lumière sur James Tissot, La Japonaise au bain, Musée des beaux-arts de Dijon, site mba.dijon.fr
  25. Jeune femme tenant des objets japonais, Tissot, 1865, collection privée, site ic.pics.livejournal.com
  26. Portrait de Tokugawa Akitake, Tissot, 27 septembre 1868, aquarelle, Musée historique de la famille Tokugawa, Mito, site pinimg.com.
  27. Pourpre et Rose : Le Lange Leizen du Six Marks, Whistler, 1864, Philadelphia Museum of Art, cette première œuvre orientaliste de Whistler figure en fait une Chinoise, site philamuseum.org
  28. Symphonie en blanc no 2 : La blanche petite fille, Whistler, 1864, Tate Britain, Londres.
  29. Caprice en violet et or : le paravent doré, Whistler, 1864, Freer Gallery of Art, Washington, site asia.si.edu
  30. Variations en couleur chair et en vert, Whistler, 1864-1870, Freer Gallery of Art, Washington, site asia.si.edu
  31. Fall Fashion Trend: Japonisme, Barbara Wells Sarudy, 20/08/2010, blog b-womeninamericanhistory19.
  32. L'Inde à Paris ou Le Bibelot exotique, Alfred Stevens, 1867, huile sur toile, 73,7 × 59,7 cm, collection privée, site wikiart.org
  33. La Collectionneuse de porcelaines, Alfred Stevens, 1868, North Carolina Museum of Art, site ncartmuseum.org
  34. L'anti-musée par Yann André Gourvennec, « Les Trente-six vues de la Tour Eiffel » de Henri Rivière, site antimuseum.online.fr.
  35. The Great Wave: The Influence of Japanese Woodcuts on French Prints, Colta Feller Ives, 1980, p. 18 à 20, Metropolitan Museum of Art, site books.google.fr
  36. Gallica, Gazette des beaux-arts, 1905, pp. 148 à 149, site gallica.bnf.fr
  37. (en) Karyn Williamson, From Orientalism to Japonisme: Hugo, Baudelaire and Mallarme, université de l'Illinois à Urbana-Champaign,‎ , 1-7 p.
  38. (en) Elwood Hartman, « Japonisme and Nineteenth-Century French Literature », Comparative Literature Studies, vol. 18, no 2,‎ , p. 141-166 (lire en ligne)
  39. (en) Jan Hokenson, « Proust's “japonisme”: Contrastive Aesthetics », Modern Language Studies, vol. 29, no 1,‎ , p. 17-37 (lire en ligne)
  40. (en) Yoko Chiba, « Japonisme: East-west renaissance in the late 19th century », Mosaic: A Journal for the Interdisciplinary Study of Literature, vol. 31, no 2,‎ , p. 1-20
  41. Keiko Omoto et Francis Marcouin, Quand le Japon s'ouvrit au monde, Paris, Gallimard,‎ (ISBN 2-07-076084-7), p. 158
  42. (en) Jan van Rij, Madame Butterfly: Japonisme, Puccini, and the Search for the Real Cho-Cho-San, Stone Bridge Press,‎ (ISBN 9781880656525), p. 53-54
  43. Harold Bloom, Marcel Proust, Infobase Publishing, 2004, p. 99.
  44. a et b Jan Hokenson, Japan, France, and East-West Aesthetics: French Literature, 1867-2000, Fairleigh Dickinson University Press,‎ (ISBN 9780838640104, lire en ligne), p. 211
  45. François Lachaud, « Bouddhisme et japonisme des Goncourt à Claudel », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 152, no 2, p. 699-709
  46. Au Nouveau Cirque, Papa Chrysanthème, Toulouse Lautrec et Tiffany, 1895, musée d'Orsay, site musée-Orsay.fr.
  47. a, b et c Michaël Andrieu, p. 188.
  48. a et b Michaël Andrieu, p. 189.
  49. Michaël Andrieu, p. 190.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michaël Andrieu, Réinvestir la musique : Autour de la reprise musicale et de ses effets au cinéma, Paris, éditions L'Harmattan,‎ (ISBN 978-2-296-45203-9).
  • Isabelle Charrier, La Peinture japonaise contemporaine de 1750 à nos jours, La Manufacture, 1991.
  • Serge Elisseev, La Peinture contemporaine au Japon, 1922.
  • Olivier Gabet (dir.), Japonismes, Paris, coédition Flammarion/musée Guimet/musée d’Orsay/musée des Arts décoratifs, 2014 (ISBN 978-2-08-134305-4).
  • Brigitte Koyama-Richard, Japon rêvé, Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa, Paris, Hermann, 2001.
  • Le Japonisme, Réunion des Musées Nationaux, Paris, 1988, 341 p. (ISBN 2711821927)
    Catalogue de l'exposition à Paris et Tokyo en 1988
  • Japonisme & mode, Paris Musées, Paris, 1996, 208 p. (ISBN 2879002575).
    Catalogue de l'exposition au Musée de la mode et du costume à Paris en 1996
  • (en) Yōko Takagi, Japonisme in Fin de Siècle Art in Belgium, Pandora, Anvers, 2002, 320 p. (ISBN 9053251448)
  • (en) Gabriel P. Weisberg et al., Japonisme: Japanese Influence on French Art, 1854-1910, Cleveland Museum of Art, Cleveland, 1975, 220 p. (ISBN 0910386226).
  • (en) Gabriel P. Weisberg et Yvonne M. L. Weisberg, Japonisme: An Annotated Bibliography, Jane Voorhees Zimmerli Art Museum, Rutgers-The State University of New Jersey, New Brunswick, NJ ; Garland Pub, New York, 1990, 445 p. (ISBN 0824085450).

Liens externes[modifier | modifier le code]