Illibéralisme

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L’illibéralisme est, selon Pierre Rosanvallon, « une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale. Il ne s’agit donc pas seulement de stigmatiser ce qui constituerait des entorses commises aux droits des personnes, marquant un écart plus ou moins dissimulé entre une pratique et une norme proclamée. Le problème est plus profondément de comprendre une étrangeté constitutive[1]. »

Théorisé à partir des années 1990, le terme émerge dans les années 2010, en particulier pour désigner les orientations des gouvernements hongrois et polonais respectivement dirigés par les partis Fidesz et Droit et justice. Viktor Orbán, Premier ministre hongrois depuis 2010, se réclame de l'illibéralisme dans un discours prononcé en 2014 et apparaît comme son principal défenseur. Certains observateurs observent des développements similaires en Roumanie, en Italie, aux États-Unis, en Israël, en Turquie et au Venezuela. En France, diverses personnalités politiques sont accusées de suivre cette orientation.

Genèse et théorisation[modifier | modifier le code]

Le terme est utilisé dans les années 1990 par Pierre Rosanvallon et Étienne Balibar, dans le domaine philosophique[2]. Pierre Rosanvallon caractérise notamment la culture politique française comme illibérale « par sa vision moniste du social et du politique ; une de ses principales conséquences étant de conduire à une dissociation de l’impératif démocratique et du développement des libertés ». Il estime que le bonapartisme est « la quintessence » de cette culture politique : « C’est en effet en lui qu’ont prétendu fusionner le culte de l’État rationalisateur et la mise en scène d’un peuple-Un. Le bonapartisme est aussi pour cela la clef de compréhension de l’illibéralisme français. Il le radicalise, en effet, d’une certaine manière, en mettant brutalement à nu ses ressorts les plus profonds »[1].

Raymond Boudon utilise également le terme pour désigner « cette théorie latente, souvent présente à l'état semi-conscient, selon laquelle toute relation sociale conflictuelle serait un jeu à somme nulle. Ce prisme d'analyse, très couramment utilisé, ignore qu'une possible coopération se cache derrière tout conflit [...] »[3].

Fareed Zakaria introduit l'illibéralisme dans le débat politique et journalistique en 1997.

Le terme est habituellement utilisé dans la littérature scientifique anglo-saxonne[4]. Il est précisé et introduit dans le débat politique et journalistique en 1997 par Fareed Zakaria[2] qui définit la « démocratie illibérale » comme « une démocratie sans libéralisme constitutionnel qui produit des régimes centralisés, l’érosion de la liberté, des compétitions ethniques, des conflits et la guerre »[5]. Il relève alors que « des régimes démocratiquement élus, qui ont souvent été réélus ou réaffirmés à travers des référendums, ignorent de façon routinière les limites constitutionnelles de leur pouvoir et privent leurs citoyens des droits et libertés fondamentales » ; il met en évidence l'émergence de la démocratie illibérale « du Pérou à l'Autorité palestinienne, du Sierra Leone à la Slovaquie, du Pakistan aux Philippines »[5]. Il recommande aux décideurs occidentaux et surtout américains d'abandonner les préoccupations sur l’ingénierie électorale de ces pays au profit de la défense et la promotion du modèle d’État de droit, propice selon lui au développement d’une démocratie de qualité, estimant que « l’introduction de la démocratie dans des sociétés divisées » peut au contraire contribuer « au nationalisme, au conflit ethnique ou même à la guerre »[6].

Selon le résumé qu'en fait Fabien Escalona, le politiste Matthijs Bogaards définit la démocratie illibérale comme « une situation démocratique où, néanmoins, l’indépendance de la justice est malmenée, et les citoyens ne bénéficient pas d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’État ou à des acteurs privés. Discriminations, corruption et népotisme non réprimés en sont les traductions concrètes ». Matthijs Bogaards situe la démocratie illibérale au sein d'un type de régime plus large, désigné sous le terme de « démocratie défectueuse » qui comprend également les démocraties « fermées » (« lorsque les lois électorales et les conditions de campagne désavantagent l’opposition et empêchent les citoyens de participer à la vie politique ») ; les démocraties « délégatives » (« lorsque le contrôle de l’activité gouvernementale devient impossible à exercer par les juges, le Parlement ou les citoyens ») ; et les démocraties « avec domaines réservés » (« lorsque des pans de l’action publique sont soustraits à la délibération et à l’activité législative »)[6].

Émergence dans les années 2010[modifier | modifier le code]

Europe centrale et orientale[modifier | modifier le code]

Discours de Viktor Orbán en 2014[modifier | modifier le code]

Viktor Orbán se réclame de l'illibéralisme dans un discours prononcé en 2014 (ici, lors de son discours de victoire en 2018).

En 2014, lors d'une université d'été à Băile Tușnad, Viktor Orbán, Premier ministre hongrois depuis 2010, affirme dans un discours vouloir construire « un État illibéral, un État non libéral. Il ne nie pas les valeurs fondamentales du libéralisme comme la liberté, etc. Mais il ne fait pas de cette idéologie un élément central de l’organisation de l’Etat. Il applique une approche spécifique et nationale ». Il appelle à « comprendre des systèmes qui ne sont pas occidentaux, qui ne sont pas libéraux, qui ne sont pas des démocraties libérales, peut-être même pas des démocraties. Et qui pourtant font le succès de certaines nations », citant Singapour, la Chine, l’Inde, la Turquie et la Russie[7],[8],[9]. Si Viktor Orbán applique ce qu'il énonce dans ce discours depuis son arrivée au pouvoir en 2010, « la formule a l'avantage de faire rentrer cette politique dans un cadre théorique »[7].

L'universitaire Oana Andreea Macovei résume ainsi l'orientation du discours de Viktor Orbán, qu'elle considère comme « la source privilégiée pour esquisser les contours de l’illibéralisme » : « En tant qu’objectif pour répondre à un besoin de compétitivité économique à l’échelle internationale, l’État illibéral présente un nouveau pivot identitaire, la Nation, dont la protection des intérêts justifierait une limitation, voire un détachement par exemple des libertés fondamentales ou de l’État de droit »[10].

Viktor Orbán s'inspire du sociologue hongrois Gyula Tellér (hu) — « un homme qui, comme lui, est passé d'une pensée libérale à une pensée conservatrice au cours des années 1990, et qui deviendra, à partir de 1998, l'un de ses principaux conseillers » —, et en particulier de sa « critique du libéralisme en Europe centrale à partir d'une perspective communautariste », selon laquelle « dans cette région, le système politique ne doit pas reposer sur la notion de liberté, mais sur les valeurs morales de la communauté »[11]. La journaliste Amélie Poinssot relève qu'on retrouve, « mot pour mot », des éléments du discours de Viktor Orbán dans un texte publié par Gyula Tellér quatre mois plus tôt et envoyé à l'ensemble des députés du Fidesz, le parti de Viktor Orbán[11]. Elle souligne qu'en Hongrie, la notion de démocratie illibérale repose sur « une double opposition » : d'une part, le rejet, « très populaire dans la société hongroise », des « "libéraux", autrement dit la gauche qui était au pouvoir entre 1994 et 1998, puis entre 2002 et 2010, et est considérée par beaucoup comme corrompue et responsable des cures d'austérité imposées au pays » ; et d'autre part, le rejet « des valeurs promues par les sociétés occidentales » : « éclatement du modèle traditionnel de la famille, sécularisation, immigration, mondialisation... »[12]

Selon l'universitaire Jean-Paul Jacqué, la théorie développée par Viktor Orbán est « proche de la doctrine de Poutine de la verticale du pouvoir » et « n’est pas sans rapport avec les thèses de Carl Schmitt sur la primauté du politique par rapport à l’État de droit et aux droits fondamentaux. La souveraineté s’exprime dans la nation qui est la valeur suprême ce qui explique l’instauration pour la presse en 2011 d’un délit d’atteinte à l’intérêt public. [...] Il ne s’agit pas (de) supprimer les libertés fondamentales, mais de les soumettre à l’intérêt de la Nation seule juge du bien commun »[13].

Développements dans l'exercice du pouvoir en Hongrie et en Pologne[modifier | modifier le code]

Caricatures de Jarosław Kaczyński et Viktor Orbán, présidents respectifs de Droit et justice et du Fidesz.

Lors des élections polonaises de 2015, le parti Droit et justice (PiS) adopte comme slogan « Budapest à Varsovie » ; après sa victoire, la Pologne prend la Hongrie comme modèle et les deux pays affichent leur solidarité[14]. Depuis, la Pologne est caractérisée comme illibérale et proche de l'orientation hongroise[15],[16],[17]. Ce sont les deux pays les plus souvent donnés en exemple de l'illibéralisme[6].

Selon Jacques Rupnik, « la régression démocratique » observée en Europe centrale et orientale « combine deux caractéristiques : premièrement, une rupture avec l’État de droit comme fondement de la démocratie libérale ; deuxièmement, la montée du nationalisme comme première source de légitimation politique, entre souverainisme et crispation identitaire »[14]. Oana Andreea Macovei souligne qu'en Hongrie et en Pologne, qui « constituent les exemples les plus avancés de modification structurelle en cours de leur régime politique », l'illibéralisme dépasse le stade du discours pour atteindre « l’ordonnancement constitutionnel » : « Par un véritable modus operandi, le système constitutionnel subit des tentatives de modification au niveau de l’équilibre des pouvoirs, de l’encadrement du pouvoir judiciaire et de l’extension du contrôle politique, y compris dans la société civile. Le modèle libéral est ainsi non seulement altéré de l’intérieur, mais la restructuration constitutionnelle de ses valeurs, agit également au niveau supranational et conduit à une incompatibilité avec les exigences statutaires imposées à l’État, en tant que membre de l’Union »[10].

Jacques Rupnik estime en 2017 que la Pologne et la Hongrie « ne relèvent pas (encore ?) d’autocraties sur le modèle de Poutine ou d’Erdogan. Ce sont des régimes hybrides où la dérive autoritaire et la concentration des pouvoirs faussent la compétition politique : des « États non libéraux », selon Orbán, dans lesquels on considère que les freins et contrepoids du pouvoir ne font que limiter la souveraineté du peuple »[14]. S'il relève en 2018 qu'« il n'y pas de consensus académique sur la caractérisation du régime contemporain hongrois », l'universitaire Matthijs Bogaards relève qu'« illibéral » est l'adjectif le plus communément attaché au terme de « démocratie » lorsque celui-ci est utilisé[18]. Selon lui, « alors que les démocraties défectueuses décrites jusque-là dans la littérature scientifique avaient un profil bien déterminé, la Hongrie combine des caractéristiques d’une démocratie à la fois fermée, délégative, illibérale et limitée par des domaines réservés, ce qui en fait une démocratie “défectueuse de manière diffuse” »[18],[6].

Au début de son nouveau mandat en 2018, Viktor Orbán promeut cette fois le concept de « démocratie chrétienne à l'ancienne » et déclare que « l’ère de la démocratie libérale touche à sa fin. Elle ne parvient pas à protéger la dignité humaine, est incapable d’offrir la liberté, ne peut pas garantir la sécurité et ne peut plus maintenir la culture chrétienne »[19],[20]. Avec la défense de ce nouveau concept, Le Courrier d'Europe centrale s'interroge sur une possible « reculade par rapport à l’« illibéralisme » qu’il a porté depuis 2014 », et qui a « permis à ce dirigeant d'un pays de dix millions d'habitants d'acquérir une renommée mondiale »[19].

Alors que l'Union européenne tarde à répondre à l’évolution de la Hongrie, elle réagit rapidement aux lois illibérales polonaises concernant le Tribunal constitutionnel et l’indépendance des médias[14]. Par ailleurs, « un fort mouvement de contestation a émergé en réponse au tournant nationaliste illibéral à la suite de l’accession au pouvoir du PiS », à travers notamment le Comité de défense de la démocratie[14].

Développements en Roumanie[modifier | modifier le code]

Selon différents observateurs, la Roumanie dirigée par Liviu Dragnea emprunte la voie illibérale.

Pour le politologue Cristian Pîrvulescu, les mouvements de protestation que connaît la Roumanie au début de l'année 2017 répondent à une dérive illibérale du régime[4]. Les organisations de défense des droits de l'homme craignent que le référendum constitutionnel roumain de 2018, qui vise à rendre inconstitutionnelle une légalisation du mariage homosexuel, n'engage la Roumanie sur une voie illibérale commune à la Hongrie et à la Pologne[21]. Alors que la Roumanie prend la présidence du Conseil de l'Union européenne en 2019 et doit notamment, à ce titre, décider si elle inscrit à l’ordre du jour du Conseil la procédure de sanction européenne contre la Pologne et la Hongrie pour leurs atteintes à l’indépendance de la justice, Le Monde estime que le pays est « en pleine dérive illibérale », « dans un climat de défiance inédit avec Bruxelles » après « les assauts répétés du Parti social-démocrate, et particulièrement de son leader, Liviu Dragnea, contre le système judiciaire local »[22]. Certains observateurs considèrent alors que la Roumanie constitue une « vitrine » de l'illibéralisme en Europe[23],[24].

En avril 2019, Frans Timmermans, premier vice-président de la Commission européenne, annonce l’ouverture d’une procédure contre la Roumanie concernant un projet de réforme du système judiciaire qui réduirait notamment les délais de prescription pour de nombreux délits, et s’appliquerait entre autres à Liviu Dragnea[24].

Développements en Italie et dans d'autres pays voisins[modifier | modifier le code]

Après les élections législatives slovènes de 2018, Slate considère que « la victoire à la Pyrrhus du conservateur slovène Janez Janša, soutenu par Budapest, marque un premier coup d’arrêt à la politique « illibérale » adoubée de Rome à Bratislava »[25]. En juillet 2018, Dominique Moïsi estime que « le modèle illibéral [...] poursuit sa métastase en Europe » avec « la coalition gouvernementale italienne Ligue-5 Etoiles » et « la brutalité verbale de Matteo Salvini », ministre de l'Intérieur[26]. En octobre 2018, Olivier Tosseri, journaliste aux Échos, évoque « l'inexorable dérive de l'Italie vers « l'illibéralisme », bien qu'« à ce jour, aucune mesure restrictive des libertés fondamentales n'[ait] été adoptée »[27].

États-Unis[modifier | modifier le code]

En 2016, après la victoire de Donald Trump lors de l'élection présidentielle américaine, Fareed Zakaria se dit inquiet de la possible « montée de la démocratie illibérale aux États-Unis »[28]. Pour Hatem Mrad, « Donald Trump rentre bien dans la sphère de l’illibéralisme »[29]. Viktor Orbán salue son élection en déclarant : « La non-démocratie libérale, c’est terminé »[14].

France[modifier | modifier le code]

Selon Jean-Yves Camus, le programme proposé par Marine Le Pen lors de l'élection présidentielle de 2017 « va vers la “démocratie illibérale” que développe Viktor Orbán en Hongrie »[30].

En septembre 2017, Éric Fassin affirme dans une tribune pour Libération qu'Emmanuel Macron est « un candidat néolibéral devenu président illibéral » : « Parvenu à la présidence sans jamais se lier à un parti, Macron revendique haut et fort un pouvoir personnel dont les parlementaires seraient les simples exécutants. Réformer le code du travail par ordonnances le signifie aujourd’hui sans ambiguïté. La séparation des pouvoirs, chère aux pères fondateurs de la pensée libérale, a fini de s’effacer au profit d’un présidentialisme absolu. Il n’est pas davantage question de négociation avec ce qu’on hésite à nommer encore des «partenaires sociaux». [...] La logique autoritaire déployée pour imposer les réformes est aussi au cœur de la politique d’immigration »[31].

Dans ses vœux à la presse du 4 janvier 2018, Emmanuel Macron consacre une partie de son discours à souligner le clivage qui s'installe, selon lui, au sein de l'Union européenne, entre les démocraties libérales et illibérales. Il vise ainsi la Pologne et la Hongrie, mais aussi l'Autriche qui a plus récemment porté à sa tête une coalition conservatrice incluant le Parti de la liberté d'Autriche, généralement classé à l'extrême droite par les commentateurs politiques[2],[32]. Son usage par le président de la République répand le terme dans le débat public français, alors qu'il était absent des discours politiques jusqu'alors[33].

L'Humanité accuse alors Emmanuel Macron de chercher ainsi à « discréditer toute alternative au libéralisme économique, sur lequel est savamment entretenue la confusion avec le libéralisme politique. Et ainsi distiller dans les esprits que tout projet politique « postlibéral » du point de vue économique serait suspect, forcément antidémocratique et autoritaire »[33]. Dominique Moïsi estime qu'« en dépit de l'affaire Benalla, Emmanuel Macron reste incontestablement le seul et, surtout, le meilleur pour faire échec à la vague illibérale. Mais il sait que l'alliance avec l'Allemagne, si elle est la condition nécessaire, n'est plus la condition suffisante à la réussite de l'entreprise »[26].

En juin 2018, Alain Duhamel présente Laurent Wauquiez comme « l’illibéral à la française » et le compare à Viktor Orbán, au regard du nouveau tract des Républicains, intitulé « Pour que la France reste la France »[34]. En septembre 2018, Gérard Grunberg estime que, si Laurent Wauquiez « n’a pas indiqué quel aurait été son vote » au Parlement européen concernant la résolution en faveur de l'activation de l'article 7 du traité sur l'Union européenne contre la Hongrie, « ses déclarations permettent de penser qu’il aurait voté contre la résolution, comme l’a fait Franck Proust », et que « la démocratie « illibérale » et chrétienne prônée par Orbán semble [lui] convenir »[20].

L'éditorialiste Éric Zemmour estime que « le concept d'« illibéralisme » développé par Viktor Orbán peut devenir la chance de la droite française si elle sait s'en saisir »[35], et qu'il « n'est en rien le contraire du libéralisme, encore moins de l'économie de marché »[36].

A l'automne 2018, après ses réactions aux perquisitions menées à son domicile et dans les locaux de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon est accusé par Gilles Savary d'être doté d'un « surmoi illibéral »[37]. Le commissaire européen Pierre Moscovici estime qu'« il se comporte comme tous ces populistes dans les démocraties illibérales, c’est-à-dire qu’il pense qu’on arrive au pouvoir par les urnes, mais qu’ensuite il va combattre les libertés. Ce qu’il a fait sur la presse, ce qu’il a fait sur la justice, c’est pas très différent de ce qui se passe avec Orbán et Kaszynski »[38].

Israël[modifier | modifier le code]

Pour Dominique Moïsi, Israël devient, sous l'impulsion de Benyamin Netanyahou, « le signe de la présence [au Moyen-Orient] de la démocratie illibérale » : « Comme Orbán, "Bibi" a précédé le trumpisme. Son idylle actuelle avec la Maison-Blanche découle de convergences évidentes. Sans doute assistons-nous à un retour du sionisme vers sa composante ethno-religieuse, longtemps marginale tant que survivait la flamme du "ben-gourionisme" »[26].

Turquie[modifier | modifier le code]

Recep Tayyip Erdoğan est parfois présenté comme illibéral[39],[40]. Antoine Garapon considère que « l’illibéralisme d’Erdogan est une forme de démocratie débarrassée des droits de l’homme mais aussi de l’État de droit, une démocratie qui ne tarde pas à verser dans une tyrannie de la majorité. Celle-ci exerce une véritable dictature par la loi (en modifiant par exemple en un après-midi le nombre de juges de la Cour constitutionnelle) »[41].

Venezuela[modifier | modifier le code]

En juin 2018, l'historien Jérôme Perrier estime que le pouvoir chaviste au Venezuela se caractérise à la fois par un « illibéralisme économique foncier » et un « illibéralisme politique, tout aussi éclatant ». Il précise qu'« qu’à partir de 2007, la radicalisation du régime chaviste connaît une accélération évidente, qui va bientôt conduire le Venezuela à passer d’une démocratie illibérale à un véritable régime autoritaire, finalement très proche des vieilles dictatures communistes de l’époque de la Guerre froide »[42].

Explications de l'émergence[modifier | modifier le code]

Dominique Moïsi estime que « le rejet du traité constitutionnel européen par la France et par les Pays-Bas, en 2005, a été une étape importante dans la conquête des esprits » de l'illibéralisme[26]. Dans Le Peuple contre la Démocratie (2018), Yascha Mounk considère que l’émergence des démocraties illibérales dans les années 2010 est le symptôme de l’échec des politiques des premières décennies du XXIe siècle, en particulier après la crise bancaire et financière de l'automne 2008[43]. Concernant l'Europe centrale et orientale, Jacques Rupnik indique que « pour expliquer la régression démocratique », « la thèse la plus répandue est celle d’une société divisée entre les gagnants et les perdants de la transition post-1989. Elle met en lumière la répartition inégale des bénéfices de la croissance économique, et plus généralement, le contraste entre les grandes villes, les diplômés et la jeunesse, tous trois favorables à l’orientation libérale qui a prévalu ces deux dernières décennies, et un électorat plus rural, à la fois moins éduqué et plus âgé »[14].

Critiques du terme[modifier | modifier le code]

En visite en Hongrie en février 2015, Angela Merkel déclare en réponse à Viktor Orban : « Honnêtement, "illibéral" et "démocratie" ne peuvent pas, selon moi, aller ensemble. Les racines de la démocratie sont toujours, entre autres, dans le libéralisme »[9].

Jan-Werner Müller juge le terme « profondément trompeur » s'agissant de la Pologne et de la Hongrie, estimant que « ce n’est pas seulement le libéralisme qui est visé, mais la démocratie elle-même ». En ce sens, il craint que « loin d'être reçue comme une critique, l'expression renforce l'image de ces leaders comme des opposants au libéralisme, tout en leur permettant de continuer à qualifier leurs actions de « démocratiques » – ce qui, malgré toutes les déceptions du dernier quart de siècle, est toujours la condition la plus importante pour l'inclusion dans « l’Occident » géopolitique. En outre, l'expression « démocratie illibérale » confirme le point de vue selon lequel la démocratie est le domaine des gouvernements nationaux – et que c’est l'Union européenne qui pousse au libéralisme démocratique. Cela permet à des figures comme Kaczyński et Orbán de dépeindre l'UE comme l'agent du capitalisme sauvage et de la morale libertine »[44],[45].

Pour l'universitaire Ludovic Lepeltier-Kutasi, « l’illibéralisme sonne davantage comme un concept publicitaire que politologique, dans la mesure où il a été inventé de toutes pièces par les communicants de Viktor Orbán à un moment où celui-ci commençait à s’enliser dans une impopularité due à l’échec de sa politique économique et sociale et à l’éclatement de nombreuses affaires de corruption. [...] Il a permis de transformer le chef d’un gouvernement banalement de droite, d’un petit pays sans véritable rôle géopolitique, en un gourou new age façon Don Quichotte, luttant avec grand bruit – mais sans réelle conséquence en vérité – contre des menaces imaginaires. « Réactionnaire » et « conservateur » suffisent largement à qualifier la réalité de l’horizon politique et idéologique du Fidesz au pouvoir en Hongrie, dans la mesure où l’opposition viscérale aux valeurs dites « progressistes » en reste l’un des principaux marqueurs »[46].

Fabien Escalona, chercheur et journaliste à Mediapart, estime que même en se limitant, à l'instar de Fareed Zakaria, à la définition « minimale » de la démocratie comme « procédure de sélection, par des représentés, de représentants qui exercent le pouvoir à leur place », celle-ci se heurte au fait que ladite procédure de sélection, pour ne pas être biaisée, « exige des conditions qui sont précisément celles auxquelles s’attaquent les promoteurs assumés de la démocratie illibérale. Autrement dit, à supposer que la démocratie réellement existante se ramène à un marché sur lequel s’affrontent des entrepreneurs politiques, encore faut-il que la concurrence soit « libre et non faussée » – ce qui implique une presse libre et indépendante, l’absence de contrainte sur les électeurs, et la possibilité pour des opposants de s’organiser et de disposer d’un accès minimal à des ressources économiques et médiatiques ». S'il considère que « l’argument d’autorité ne suffira pas à briser le pouvoir d’attraction de la notion », et que « la popularité du terme, y compris en termes d’analyse pure, tient à ce qu’il capture bien le caractère incontestablement hybride de nombreux régimes politiques », il adresse d'autres critiques à la notion : « D’une part, elle risque de faire passer pour une variante de démocratie ce qui n’en est qu’une forme altérée, marquée par une involution autoritaire. D’autre part, elle est inadaptée à la diversité des mécanismes de « dé-démocratisation » à l’œuvre dans le pays censé l’incarner, à savoir la Hongrie. Enfin, elle est utilisée dans une construction rhétorique binaire, supposant que les démocraties libérales classiques sont préservées de la dégénérescence observée chez les autres. Or, de plus en plus de travaux soulignent la fragilité des démocraties dites « consolidées » (en référence à leur qualité et à leur ancienneté) »[6].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Fareed Zakaria (trad. Daniel Roche), L’Avenir de la Liberté : la Démocratie illibérale aux États-Unis et dans le Monde [« The Future of Freedom : Illiberal Democracy at Home and Abroad »], Paris, O. Jacob, (ISBN 978-2738112910).
  • Pierre Rosanvallon, « La démocratie illibérale (le césarisme) », dans La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Paris, Gallimard, .
  • (en) Mabel Berezin (en), Illiberal Politics in Neoliberal Times : Culture, Security and Populism in the New Europe, Cambridge, Cambridge University Press, .
  • (en) András L. Pap, Democratic Decline in Hungary : Law and Society in an Illiberal Democracy, Routledge, coll. « Comparative Constitutional Change », , 176 p. (ISBN 9781138052123).
  • Yascha Mounk, Le Peuple contre la Démocratie, L'Observatoire, coll. « La Relève », , 528 p. (ISBN 979-1032904534).
  • Amélie Poinssot, « Démocratie illibérale et vernis européen », dans Dans la tête de Viktor Orbán, Solin/Actes Sud, (ISBN 978-2-330-11903-4), p. 161-176. Document utilisé pour la rédaction de l’article

Articles[modifier | modifier le code]

  • (en) Fareed Zakaria, « The Rise of Illiberal Democracy », Foreign Affairs, no 76,‎ novembre-décembre 1997 (lire en ligne, consulté le 1er août 2017). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • Pierre Rosanvallon, « Fondements et problèmes de l' "illibéralisme" français », Académie des sciences morales et politiques,‎ (lire en ligne, consulté le 1er août 2017). Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Abby Innes, « Hungary's Illiberal Democracy », Current History, vol. 114, no 770,‎ , p. 95-100 (lire en ligne, consulté le 5 octobre 2018).
  • (en) Aron Buzogány, « Illiberal democracy in Hungary: authoritarian diffusion or domestic causation? », Democratization, vol. 24, no 7,‎ , p. 1307-1325 (lire en ligne, consulté le 5 octobre 2018).
  • Jacques Rupnik, « La démocratie illibérale en Europe centrale », Esprit,‎ , p. 69-85 (lire en ligne, consulté le 8 août 2018). Via Cairn.info. Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • (en) Lenka Bustikova et Petra Guasti, « The Illiberal Turn or Swerve in Central Europe? », Politics and Governance, vol. 5, no 4,‎ , p. 166-176 (lire en ligne, consulté le 5 octobre 2018).
  • (en) Reijer Hendrikse, « Neo-illiberalism », Geoforum (en), vol. 95,‎ , p. 169-172 (lire en ligne, consulté le 10 mars 2019).
  • Oana Andreea Macovei, « L’État illibéral dans l’Union européenne, essai de conceptualisation », Civitas Europa, no 40,‎ , p. 127-144 (lire en ligne, consulté le 7 août 2018). Via Cairn.info. Document utilisé pour la rédaction de l’article

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

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  2. a b et c Thomas Legrand, « Macron et la tentation illibérale », sur France Inter, .
  3. « Fitoussi - Boudon : le défi du libéralisme. DÉBAT A quelles conditions la France est-elle réformable ? », Le Figaro,‎ (lire en ligne, consulté le 13 septembre 2018).
  4. a et b Cristian Pîrvulescu, « La Roumanie entre « illibéralisme » et protestation », Études, vol. 7,‎ juillet-août 2017, p. 17-28 (lire en ligne, consulté le 1er août 2017). Via Cairn.info.
  5. a et b Zakaria 1997
  6. a b c d et e Fabien Escalona, « La «démocratie illibérale», une notion trompeuse », sur Mediapart, (consulté le 4 octobre 2018).
  7. a et b Poinssot 2019, p. 163
  8. Joël Le Pavous, « Dis, Viktor Orbán, c'est quoi au juste l'«illibéralisme»? », sur Slate, (consulté le 1er août 2017).
  9. a et b Laurent Ribadeau Dumas, « La Hongrie est-elle la première des «démocraties non libérales» en Europe? », sur geopolis.francetvinfo.fr, (consulté le 1er août 2017).
  10. a et b Macovei 2018
  11. a et b Poinssot 2019, p. 164-165
  12. Poinssot 2019, p. 165-166
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