Illibéralisme

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L’illibéralisme est, selon Pierre Rosanvallon, « une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale. Il ne s’agit donc pas seulement de stigmatiser ce qui constituerait des entorses commises aux droits des personnes, marquant un écart plus ou moins dissimulé entre une pratique et une norme proclamée. Le problème est plus profondément de comprendre une étrangeté constitutive »[1].

Théorisation dans les années 1990[modifier | modifier le code]

Le terme est utilisé dans les années 1990 par Pierre Rosanvallon et Étienne Balibar, dans le domaine philosophique[2]. Pierre Rosanvallon caractérise notamment la culture politique française comme illibérale, dont le bonapartisme est selon lui « la quintessence » : « C’est en effet en lui qu’ont prétendu fusionner le culte de l’État rationalisateur et la mise en scène d’un peuple-Un. Le bonapartisme est aussi pour cela la clef de compréhension de l’illibéralisme français. Il le radicalise, en effet, d’une certaine manière, en mettant brutalement à nu ses ressorts les plus profonds »[1].

Le terme est habituellement utilisé dans la littérature scientifique anglo-saxonne[3]. Il est précisé et introduit dans le débat politique et journalistique en 1997 par Fareed Zakaria[2] : celui-ci relève alors que « des régimes démocratiquement élus, qui ont souvent été réélus ou réaffirmés à travers des référendums, ignorent de façon routinière les limites constitutionnelles de leur pouvoir et privent leurs citoyens des droits et libertés fondamentales » ; il met en évidence l'émergence de la « démocratie illibérale » « du Pérou à l'Autorité palestinienne, du Sierra Leone à la Slovaquie, du Pakistan aux Philippines »[4].

Émergence dans les années 2010[modifier | modifier le code]

Hongrie et Pologne[modifier | modifier le code]

En 2014, Viktor Orbán, Premier ministre hongrois depuis 2010, affirme dans un discours vouloir construire « un État illibéral, un État non libéral. Il ne nie pas les valeurs fondamentales du libéralisme comme la liberté, etc. Mais il ne fait pas de l’idéologie un élément central de l’organisation de l’Etat. Il applique une approche spécifique et nationale ». Il appelle à « comprendre des systèmes qui ne sont pas occidentaux, qui ne sont pas libéraux, qui ne sont pas des démocraties libérales, peut-être même pas des démocraties. Et qui pourtant font le succès de certaines nations », citant Singapour, la Chine, l’Inde, la Turquie et la Russie[5],[6].

Depuis l'arrivée au pouvoir en 2015 de Droit et justice, dirigé par Jarosław Kaczyński, la Pologne est également caractérisée comme illibérale et proche de l'orientation hongroise[7],[8],[9].

Dans ses vœux à la presse du 4 janvier 2018, Emmanuel Macron consacre une partie de son discours à souligner le clivage qui s'installe, selon lui, au sein de l'Union européenne, entre les démocraties libérales et illibérales. Il vise ainsi la Pologne et la Hongrie, mais aussi l'Autriche qui a plus récemment porté à sa tête une coalition conservatrice incluant le Parti de la liberté d'Autriche, généralement classé à l'extrême droite par les commentateurs politiques[2],[10].

Pour Ludovic Lepeltier-Kutasi, « l’illibéralisme sonne davantage comme un concept publicitaire que politologique, dans la mesure où il a été inventé de toutes pièces par les communicants de Viktor Orbán à un moment où celui-ci commençait à s’enliser dans une impopularité due à l’échec de sa politique économique et sociale et à l’éclatement de nombreuses affaires de corruption. [...] Il a permis de transformer le chef d’un gouvernement banalement de droite, d’un petit pays sans véritable rôle géopolitique, en un gourou new age façon Don Quichotte, luttant avec grand bruit – mais sans réelle conséquence en vérité – contre des menaces imaginaires. « Réactionnaire » et « conservateur » suffisent largement à qualifier la réalité de l’horizon politique et idéologique du Fidesz au pouvoir en Hongrie, dans la mesure où l’opposition viscérale aux valeurs dites « progressistes » en reste l’un des principaux marqueurs »[11].

États-Unis[modifier | modifier le code]

En 2016, après la victoire de Donald Trump lors de l'élection présidentielle américaine, Fareed Zakaria se dit inquiet de la possible « montée de la démocratie illibérale aux États-Unis »[12].

Roumanie[modifier | modifier le code]

Pour le politologue Cristian Pîrvulescu, les mouvements de protestation qu'a connus la Roumanie au début de l'année 2017 répondent à une dérive illibérale du régime[3].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Rosanvallon 2001
  2. a, b et c Thomas Legrand, « Macron et la tentation illibérale », sur France Inter, .
  3. a et b Cristian Pîrvulescu, « La Roumanie entre « illibéralisme » et protestation », Études, vol. 7,‎ juillet-août 2017, p. 17-28 (lire en ligne). Via Cairn.info.
  4. Zakaria 1997
  5. Joël Le Pavous, « Dis, Viktor Orbán, c'est quoi au juste l'«illibéralisme»? », sur Slate, (consulté le 1er août 2017).
  6. Laurent Ribadeau Dumas, « La Hongrie est-elle la première des «démocraties non libérales» en Europe? », sur geopolis.francetvinfo.fr, (consulté le 1er août 2017).
  7. Brice Couturier, « Orban et Kaczynski. Comment la démocratie devient illibérale. », sur France Culture.fr, (consulté le 4 janvier 2018).
  8. Daniel Desesquelle, « L’illibéralisme, une menace en Europe ? », sur rfi.fr, (consulté le 4 janvier 2018).
  9. Jean-Baptiste François, « Pologne-Hongrie : deux pouvoirs entre ressemblance et dissemblance », sur la-croix.com, (consulté le 4 janvier 2018).
  10. Emmanuel Macron, « Discours du Président de la République Emmanuel Macron à l'occasion des vœux à la presse », sur Palais de l'Élysée, .
  11. Ludovic Lepeltier-Kutasi, « Hongrie : faut-il qualifier Viktor Orbán de dirigeant "illibéral" ? », Le Courrier d'Europe centrale,‎ (lire en ligne)
  12. (en) Fareed Zakaria, « America’s democracy has become illiberal », sur washingtonpost.com, (consulté le 1er août 2017).