Municipalisme libertaire

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Le municipalisme libertaire ou communalisme libertaire, désigne la mise en œuvre locale de l'écologie sociale élaborée par le théoricien communiste libertaire et écologiste politique américain Murray Bookchin.

Ces termes sont utilisés pour décrire un système politique dans lequel des institutions libertaires, composées d'assemblées de citoyens, dans un esprit de démocratie directe, remplaceraient l'État-nation par une confédération de municipalités, de communes, libres et autogérées[1].

Le projet repose sur l'idée que la commune constitue une cellule de base capable d'initier une transformation sociale radicale de façon capillaire[Quoi ?][2].

Histoire[modifier | modifier le code]

Affiche de la première Commune de Lyon, conservée aux Archives municipales de Lyon.

Au Moyen Âge, les nouvelles entités communales gèrent collectivement des terres utilisables par tous les « communiers ».

Au mitan du XVIIe siècle, en Angleterre, les enclosures (privatisation des terres communales) provoquent l'apparition du mouvement des diggers, le plus ancien collectif de squatteurs connu à ce jour et considéré comme précurseur de l'anarchisme moderne[3].

Dans ses ouvrages La Conquête du pain (1892) et L'Entraide, un facteur de l'évolution (1902), Pierre Kropotkine structure la société sur la base de la commune autogérée, entité administrative permettant le traitement des problèmes locaux à une échelle humaine, en y recensant les besoins de la population (nourriture, logement, transport, etc.). L'association fédérale de ces communes permet la gestion globale de territoires plus vastes[4].

Dans l'histoire sociale, le communalisme fait référence aux différentes « communes » qui, au XIXe siècle, revendiquent tout à la fois un projet d'organisation local de démocratie directe et d'organisation globale fédérale, telles la Commune de Lyon (1870) et la Commune de Paris (1871), ou plus tard, à la Commune libre de Kronstadt en 1921 et collectivités autogérées de la Révolution sociale espagnole de 1936, etc.[5],[6]

Description pratique[modifier | modifier le code]

Les assemblées municipales dans un système municipaliste libertaire sont ouvertes à tous. Les citoyens sont informés à l'avance et débattent des sujets lors des assemblées. Les décisions se prennent à la majorité.

Pour les questions touchant une sphère plus large que la communauté (pouvant correspondre autant à la commune, à la municipalité qu'au quartier), elles sont discutées dans des assemblées locales ou régionales, et à un échelon supérieur encore pour les questions plus globales encore. Les personnes assistant à ces assemblées sont des délégués mandatés par les assemblées municipales. Ils doivent rendre des comptes ensuite auprès de leur communauté et leurs décisions peuvent être révoquées. Le pouvoir ne quitte ainsi pas les mains des citoyens, du niveau local.

Le municipalisme libertaire tend à créer une situation dans laquelle les deux pouvoirs, à savoir la confédération de communes libres et l'État-nation ne puissent plus coexister. La structure du municipalisme devient alors la nouvelle structure de la société.

Gradualisme révolutionnaire[modifier | modifier le code]

Le municipalisme libertaire ou l'écologie sociale se réclament explicitement du gradualisme révolutionnaire : sur le terrain des luttes sociales, ils développent des revendications immédiates tout en construisant les fondements d'une société future[7].

Ainsi, pour la Fédération municipale de base de Spezzano Albanese, en 2003, « une pratique libertaire [...] ne se nourrit pas d’illusions réformistes, ni d’une révolution par laquelle on attend le boum pour après en repousser le but, mais bien une pratique gradualiste révolutionnaire qui, trouvant sa force dans le conflit, se projette, jour après jour, hors des institutions du pouvoir, avec des structures auto-organisées et autogestionnaires qui, à partir des municipalités, préfigurent [...] la société de l’autogestion »[8],[9].

Analyses, critiques, remarques, constatations et comparaisons[modifier | modifier le code]

  • Le municipalisme libertaire fait le deuil de la lutte des classes, puisqu'il souhaite réunir les habitants d'un quartier, d'une commune autour d'un projet commun, sans distinction de classe[10]. Il peut être envisagé également dans l'optique de la société sans classe, donc après un premier changement radical de société.
  • C'est une organisation politique qui existait en Suisse au Moyen Âge lorsque les communes se débarrassèrent de la tutelle de la société féodale avant la création de l'État-nation, la Confédération suisse[11].
  • Au Venezuela, le gouvernement d'Hugo Chávez fait adopter la loi des Conseils Communaux (Ley de los Consejos Comunales) publiée le 10 avril 2006 dans la Gaceta oficial de la Republica Bolivariana. Elle créé plus de 18 000 conseils communaux, ruraux et urbains. Prévu pour regrouper entre 200 et 400 familles vivant dans une même zone, le conseil communal, à la différence des institutions traditionnelles, définit lui-même ses frontières. Le droit de vote est abaissé à 15 ans. À terme ces conseils communaux devraient remplacer les municipalités actuelles. Selon l'article 4 de la loi : « la commune (ou le quartier) est la cellule vivante qui forme l'unité de base de la vie politique et de laquelle tout provient : la citoyenneté, l'interdépendance, la confédération et la liberté »[12].

Actualités[modifier | modifier le code]

En mai 2016, sont organisées à Lyon les premières « Rencontres internationales de l’écologie sociale » qui réunissent une centaine d'écologistes radicaux, de décroissants et de libertaires venus pour la plupart de France, de Belgique, d’Espagne et de Suisse, mais aussi des États-Unis, du Guatemala ou encore du Québec. Au centre des débats : le municipalisme libertaire comme alternative à l’État-nation et le besoin de repenser le militantisme[13],[14].

Influences de la pensée libertaire sur le mouvement kurde[modifier | modifier le code]

Combattante du PKK dans les montagnes de Qandil, en Irak, lors des célébrations de Newroz, le .

En 2006, suite à la disparition du communiste libertaire américain Murray Bookchin, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) prend l'engagement de construire la première société basée sur le confédéralisme démocratique, largement inspiré de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire[15].

En janvier 2014, les cantons libérés du Rojava (Kurdistan syrien), se fédèrent en communes autonomes qui sur les bases d'un contrat social s'appuient sur la démocratie directe pour la gestion égalitaire des ressources. C’est en échangeant avec Murray Bookchin depuis la prison turque, où il purge une peine d’emprisonnement à vie, que Abdullah Öcalan, leader historique kurde, réoriente la stratégie politique du PKK et abandonne le marxisme-léninisme des origines. Le projet internationaliste approuvé par le PKK en 2005, et après par son parti-frère en Syrie, le Parti de l’union démocratique (PYD), est de réunir les peuples du Proche-Orient dans une confédération de communes démocratique, multiculturelle et écologiste[15],[16].

Rappels historiques[modifier | modifier le code]

D'abord lancé dans une guérilla d'orientation marxiste-léniniste, le PKK abandonne le second qualificatif en 1994[17],[18] et adopte à partir de 2005 le Confédéralisme démocratique d'Abdullah Öcalan[19], un programme qui rejette le nationalisme et la prise de pouvoir en tant qu'objectif du parti[19]. Ses grandes lignes sont définies par un projet de démocratie assembléiste proche du municipalisme libertaire, une économie de type collectiviste, un système de fédéralisme intégral entre communes et une coopération paritaire et multiethnique dans des systèmes organisationnels et décisionnels autogérés[20],[21],[22]. Cette réorientation sera principalement l'œuvre des relations entretenues par Abdullah Öcalan lors de sa détention avec l'essayiste Murray Bookchin. En 2006, à la suite du décès du théoricien, l’assemblée du PKK se réfère à Bookchin pour la construction d'un nouveau modèle de socialisme démocratique : le municipalisme libertaire[23]. Celui-ci sera repris par le PYD, proche du PKK en Syrie, mais ne connaîtra une mise en place singulière qu'en 2012 avec l'autonomie kurde acquise au Rojava[24],[18],[25].

Bibliographie et sources[modifier | modifier le code]

Travaux universitaires[modifier | modifier le code]

  • Guillaume Rouyer, Un municipalisme libertaire in Les conseils communaux au Venezuela : Une ultra-démocratie en perspective, Mémoire recherche, Master Gouvernance des Institutions et des Organisations Politiques, Sciences-Po Bordeaux, 2007, lire en ligne.

Autres langues[modifier | modifier le code]

Radio[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jérôme Calauzènes, Ghislain Tranié, L'école, la démocratie, Vuibert, 2015, page 249.
  2. Michel Onfray, L'Ordre libertaire : La vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion, 2012, page 66.
  3. Nicolas Walter, Anarchism and Religion, 1991, in Robert Graham, Anarchism : A Documentary History of Libertarian Ideas - Volume II - The Emergence of the New Anarchism (1939 to 1977), Montréal/New-York/London, Black Rose Book, 2009, page 43.
  4. Henri Desroche, Coopération et développement : mouvements coopératifs et stratégie du développement, Presses Universitaires de France, 1964, page 150.
  5. Michel Onfray, L'Ordre libertaire : La vie philosophique d'Albert Camus, Flammarion, 2012, page 67.
  6. Martine Torrens Frandji, Michel Onfray, le principe d'incandescence : Essai, Grasset, 30 oct. 2013, page 74.
  7. Fédération municipale de base de Spezzano Albanese, Spezzano Albanese : l’expérience communaliste de la Fédération municipale de base, in Le quartier, la commune, la ville... des espaces libertaires, éditions du Monde Libertaire & éditions Alternative Libertaire, 2001, texte intégral.
  8. Rencontre internationale, Au-delà de Porto Alegre… idées, expériences et pratiques d’autogouvernement, Spezzano Albanese, août 2003, texte intégral.
  9. Le Monde libertaire, HS n°23, juillet-août 2003, texte intégral.
  10. L'analyse du municipalisme préconisé par Bookchin nous conduit en définitive à en récuser deux éléments principaux : l'électoralisme et l'interclassisme, in Paul Boino, Communalisme et municipalisme libertaires..., Alternative Libertaire, n°236, février 2001, texte intégral.
  11. Adof Gasser, L'histoire de la liberté populaire et de la démocratie, 1939.
  12. Guillaume Rouyer, Un municipalisme libertaire, in Les conseils communaux au Venezuela. Une ultra-démocratie en perspective, Master Gouvernance des Institutions et des Organisations Politiques, Institut d'études politiques de Bordeaux, 2007, pp. 74-83.
  13. Des anarchistes genevois-e-s, « Questions pour un autre futur », Le Courrier,‎ (lire en ligne).
  14. Rédaction, « Rencontres Internationales de l'Écologie Sociale - 27 28 et 29 mai 2016 Lyon », Passerelle éco,‎ (lire en ligne).
  15. a et b Benjamin Fernandez, « Murray Bookchin, écologie ou barbarie », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne), extraits en ligne.
  16. Mathieu Léonard, Le Kurdistan, nouvelle utopie - Un nouveau chiapas au Moyen-Orient ?, Revue du crieur, n°4, juin 2016, lire en ligne.
  17. «Dossier terrorisme - Le PKK», Geostratos, centre francophone d’information et d’étude géopolitique contemporaine [lire en ligne].
  18. a et b The Guardian - Why world ignoring revolutionary kurds of syria [lire en ligne].
  19. a et b APA - déclaration finale de la 3e Assemblée Générale du KONGRA GEL, 1er juin 2005 http://apa.online.free.fr/article.php3?id_article=677
  20. Abdullah Ocalan, Confédéralisme démocratique [lire en ligne].
  21. Kurdish Question -WHICH SYRIA? [lire en ligne]
  22. Le Courrier de l'Atlas, actualité du Maghreb en Europe - Kurdistan syrien : la réussite d'une administration autogérée, 14 octobre 2014 [lire en ligne]
  23. Organisation communiste libertaire, Le Confédéralisme démocratique, la proposition politique de libération de la gauche kurde, 17 septembre 2013 [lire en ligne]
  24. FranceTV info, Géopolis - Pourquoi les Kurdes sont-ils mollement soutenus à Kobané ?, 21 octobre 2014 [lire en ligne]
  25. Kurdish Question - The constitution of the Rojava antons [lire en ligne].

Liens externes[modifier | modifier le code]