Recep Tayyip Erdoğan

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Recep Tayyip Erdoğan
Recep Tayyip Erdoğan en 2015.
Recep Tayyip Erdoğan en 2015.
Fonctions
Président de la République de Turquie
En fonction depuis le
(1 an et 11 mois)
Élection
Premier ministre Ahmet Davutoğlu
Binali Yıldırım
Prédécesseur Abdullah Gül
Premier ministre de Turquie

(11 ans 5 mois et 14 jours)
Président Ahmet Necdet Sezer
Abdullah Gül
Gouvernement Erdoğan I, II et III
Législature 22e, 23e et 24e
Coalition AKP
Prédécesseur Abdullah Gül
Successeur Ahmet Davutoğlu
Président général du Parti de la justice et du développement

(13 ans et 13 jours)
Prédécesseur Parti fondé
Successeur Ahmet Davutoğlu
Maire d'Istanbul

(4 ans 4 mois et 26 jours)
Prédécesseur Nurettin Sözen
Successeur Ali Müfit Gürtuna
Biographie
Date de naissance (62 ans)
Lieu de naissance Istanbul (Turquie)[1]
Parti politique MNP (jusqu'en 1981)
RP (1983-1998)
FP (1998-2001)
AKP (2001-2014)
Indépendant (depuis 2014)
Conjoint Emine Gülbaran ép. Erdoğan[2]
Diplômé de Université de Marmara
Résidence Palais présidentiel de Turquie (Ankara)

Signature de Recep Tayyip Erdoğan

Recep Tayyip Erdoğan Recep Tayyip Erdoğan
Premiers ministres turcs
Présidents de la République de Turquie

Recep Tayyip Erdoğan (prononcé en turc : [ˈɾɛd͡ʒɛp ˈtaːjip ˈɛɾdoan] Prononciation du titre dans sa version originale Écouter), né le à Istanbul, est un homme d'État turc, fondateur du Parti de la justice et du développement (AKP) et président de la République de Turquie depuis 2014, après en avoir été Premier ministre de 2003 à 2014.

Diplômé de la faculté des sciences économiques et commerciales de l'université de Marmara, Erdoğan est joueur de football semi-professionnel de 1969 à 1982. C'est au niveau local qu'il commence son parcours politique, après avoir été élu maire d'Istanbul en 1994. Il perd ce mandat en 1998, lorsqu'il est emprisonné pendant quelques mois pour avoir lu un poème du nationaliste turc Ziya Gökalp dans la province de Siirt. En 2001, il fonde l'AKP, qui devient la première force politique turque en 2002, en obtenant la majorité à la Grande Assemblée nationale.

Nommé Premier ministre en 2003, il amende la Constitution pour que le chef de l'État soit directement élu par les citoyens, prône une intégration de la Turquie au sein de l'Union européenne et tente de réformer l'économie nationale. Populaire lorsqu'il s'engage dans le jeu politique, Recep Tayyip Erdoğan bénéficie d'une solide majorité parlementaire, confirmée lors des scrutins législatifs de 2007 et de 2011. Il est contesté par certains pans de l'électorat du fait de son autoritarisme et de soupçons de corruption pesant sur son proche entourage politique et personnel. Il ne parvient par ailleurs pas à régler la question kurde.

En 2014, il devient le premier président de la République élu au suffrage universel direct. L'AKP perd la majorité absolue aux élections législatives de juin 2015, mais la regagne à celles de novembre 2015. La tentative de coup d'État de 2016 renforce son pouvoir dans le pays alors que la majorité de la communauté internationale et l'opposition renforcent leurs critiques à son égard en raison des réformes sécuritaires mises en place et de sa politique internationale.

Biographie[modifier | modifier le code]

Origines[modifier | modifier le code]

Né à Kasımpaşa, un vieux quartier populaire situé sur la rive européenne d’Istanbul[1], Recep Tayyip Erdoğan dit être issu d'une famille géorgienne, originaire de Batoumi, et ayant émigré à Rize[3], d'autres sources évoquant une famille d'origine turque[4][5][6][7]. Selon l'historien Cezmi Yurtsever, la famille Erdoğan descendrait de la famille Bagatlı Recep, une grande famille turque et musulmane, établie aux environs de Trabzon, après la conquête de la ville par Mehmed II[8]. Les ancêtres de Erdogan auraient participé a la conquête de Constantinople en 1453, selon les archives ottomanes[9]. Le grand-père d'Erdoğan, Bağatlı Teyyup, est mort en 1916 durant la Première Guerre mondiale, en se battant contre les Russes[10].

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Le jeune Recep passe son enfance à Rize, où son père était capitaine de navire[11] et membre des garde-côtes turcs. Alors qu'il a 13 ans, sa famille se réinstalle à Istanbul. Il doit vendre des simit, des petits pains en anneau, dans les rues de la métropole. Ses parents l'envoient étudier dans une école religieuse qui forme des imams et des prédicateurs, un lycée İmam hatip. Ce type de lycée est très prisé en Turquie par les familles traditionalistes, même s'il ne se destine pas nécessairement à la carrière d’imam. À 16 ans, Recep Tayyip Erdoğan remplace l'imam à la mosquée pour réciter des prières, pour les naissances ou pour organiser le rituel des décès.

Passionné de football, le jeune Erdoğan n'avoue pas à son père son amour pour ce sport et cache ses crampons dans un sac de charbon. Son père découvre la passion secrète de son fils, sept ans plus tard. Joueur semi-professionnel, Recep Tayyip Erdoğan joue avec son coéquipier Yasoo Aga dans un club de football, et désire passer au statut de professionnel, mais son père ne voulant pas, il renonce.

Erdoğan épouse Emine Gülbaran (née en 1955) le , lors d'une cérémonie religieuse. Il avait rencontré cette dernière au cours d'un meeting politique quelques mois plus tôt. Le couple a quatre enfants : Ahmet Burak, Necmettin Bilal, Sümeyye et enfin Esra.

Il est à noter que chacun des candidats présidentiels turcs doit préalablement justifier de quatre années d'études supérieures minimum, ce qui suscite une polémique quant à la véracité des études universitaires que le président Erdoğan aurait réalisées. En effet, il a été remarqué que les différentes biographies, ou propos biographiques, produits par Erdoğan ou ses partisans à ce sujet différaient les uns des autres[12]. Ainsi, Erdoğan affirme avoir obtenu un diplôme après quatre années d’études à la faculté des sciences économiques et administratives de l’université de Marmara, à Istanbul, ce que l’établissement en question a confirmé. Cependant, l'opposant Omer Basoglu, qui accuse le président de falsification et qui avait également réalisé ses études dans l'établissement à la période concernés, affirme n'y avoir jamais croisé Erdoğan et dévoile une série de photos de classes dans lesquelles ce dernier n'apparait jamais. De son coté, le site officiel de l'AKP prétend que le chef de l’État aurait suivi des études la faculté de sciences économiques et commerciales, alors même que celle-ci n'existait pas à l'époque[12]. Après la publication de ces accusations Omer Basoglu est victime de pressions et de harcèlement pour être finalement retrouvé mort quelques mois plus tard, peut-être de maladie, bien que la thèse d'un assassinat soit également évoquée[12],[13].

Ascension politique[modifier | modifier le code]

Recep Tayyip Erdoğan étudie la politique à Istanbul et travaille comme employé de l'entreprise de transport de la municipalité et en tant qu'entrepreneur indépendant. Au milieu des années 1970, il adhère et devient président de la section stambouliote de l'Organisation de jeunesse du Parti du Salut national, le MSP (en), parti islamiste alors dirigé par Necmettin Erbakan.

En 1974, Erdoğan, écrit, dirige et interprète le rôle principal d'une pièce de théâtre avant-gardiste et conspirationniste intitulée Maskomya (comprendre Mas-Kom-Ya - en turc, Mason-Komunist-Yahudi ou Maçon-Communiste-Juif en français), qui présente la franc-maçonnerie, le communisme et le judaïsme comme des périls menaçant la Turquie[14],[15]).

Sa carrière politique est interrompue par le putsch militaire du 12 septembre 1980 et l'interdiction faite aux membres de son parti d'exercer tout mandat, mais dès 1983, Erdoğan redevient actif politiquement dans le Parti de la Prospérité, dont le chef n'est autre que Necmettin Erbakan, qui était déjà lié à Erdoğan au sein du MSP ; les deux hommes décident de rompre politiquement en 1999.

Après une campagne fouillée et préparée, Erdoğan est élu en 1994 maire d'Istanbul, grâce à une image efficace de porte-parole de l'anti-corruption. Sa première priorité est alors de réorganiser la vie chaotique de cette grande mégalopole de 12 millions d'habitants. Ses opposants lui concèdent quelques belles réussites : les coupures d'électricité ou d'eau se font rares et ses grands projets d'infrastructures, comme le métro, sont réalisés et mis sur rail. Comme promis dans sa campagne, le maire d'Istanbul s'engage également à réduire la corruption ; il parvient, lors d'une réunion avec des hommes d'affaires corrompus, à révéler un scandale de corruption devant des journalistes qu'il avait invités de façon secrète.

Malgré la popularité du maire, les milieux laïcs - particulièrement les militaires - demeurent cependant très suspicieux quant aux velléités d'islamisation de la municipalité. Ainsi, à partir de 1996, alors qu'Erdoğan est maire de la ville, quelques établissements publics dépendant de la municipalité ne servent plus d'alcool.

Le 21 avril 1998, Erdoğan est condamné à une peine de 10 mois de prison, pour avoir, lors d'un meeting le 6 décembre 1997 à Siirt dans l'est du pays, repris une citation du poète nationaliste Ziya Gökalp qualifiée d'incitation à la haine : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Conduit en prison, de son propre aveu il vit mal son séjour derrière les barreaux. À sa sortie, le 24 juillet 1999, Erdoğan change radicalement de tactique et renonce à affronter les militaires.

À l'automne de 1999, Erdoğan quitte le Parti de la vertu (FP), qui a succédé au Parti de la Prospérité, et se prononce en faveur d'une séparation de la religion et de l'État (en Turquie, les imams sont des fonctionnaires affiliés au directorat des Affaires religieuses, lui-même dépendant directement du Premier ministre).

En 2001, Erdoğan fonde le Parti de la justice et du développement (AKP), parti conservateur. Le noyau dur de l'AKP est constitué par l'aile modérée du Parti de la Vertu, interdit la même année. Erdoğan en prend alors la présidence.

L'AKP sort vainqueur des élections parlementaires de 2002, mais Erdoğan ne peut immédiatement remplir la charge de Premier ministre du fait de sa condamnation qui le privait de l'activité politique pendant 5 ans suivant la décision de la cour. Sous prétexte que durant les élections une procédure n'a pas été respectée à Siirt, l'AKP propose de renouveler celle-ci. La Commission suprême des élections donne le feu vert pour le renouvellement des élections à Siirt. Pendant ce temps-là, au Parlement, la majorité change certaines lois en faveur d'Erdoğan pour qu'il puisse se présenter en tant que député. L'élection se déroule uniquement dans cette ville et finalement il entre à la Grande Assemblée nationale comme député de Siirt et devient chef du gouvernement à partir de mars 2003.

Premier ministre puis président de la République de Turquie[modifier | modifier le code]

L'AKP domine largement le Parlement (326 députés sur 550), à cinq sièges seulement de la majorité des deux tiers qui lui permet d'amender la Constitution. Depuis 1987 c'est le premier parti à disposer d'une majorité stable et le seul depuis 1945 à n'avoir qu'une autre force politique en face de lui au Parlement. Cela permet au gouvernement Erdoğan de mener sa propre politique sans entrave de l'opposition.

Il est élu président de la République de Turquie le 10 août 2014 avec pour ambition de renforcer les pouvoirs de la fonction présidentielle en modifiant la constitution.

Il vit aujourd'hui à Ankara, pour sa fonction gouvernementale, et conserve son domicile personnel à Istanbul. Erdoğan est par ailleurs un grand passionné de football.

L'un des aspects essentiels de la politique menée par Erdoğan est un ancrage du pays dans un conservatisme religieux plus affirmé[16]. Ce rejet d'une partie de l'héritage laïciste kémaliste est marqué par un grand nombre de réformes[17].

En novembre 2015, il est renforcé dans son mandat par la victoire aux élections législatives de l'AKP, qui rassemble la majorité turco-sunnite et parvient à attirer les Kurdes dévots[18]. Le parti retrouve ainsi la majorité absolue à la Grande Assemblée nationale.

Le , une tentative de coup d'État militaire, finalement repoussée, menace le pouvoir d'Erdoğan. Celui-ci appelle ses partisans à braver le couvre-feu décrété par les putschistes[19]. Quelques jours plus tard, il entame une purge dans l'armée, les médias, l'enseignement et la magistrature[20].

Conservatisme religieux[modifier | modifier le code]

Égalité homme-femme[modifier | modifier le code]

Le 24 novembre 2014, il affirme, le Coran à l'appui, que les femmes ne pouvaient être considérées comme les égales des hommes et déclare que selon l'islam le rôle des femmes dans la société est de faire des enfants. Il affirme aussi que les féministes ne peuvent pas le comprendre « parce qu'elles n'acceptent pas l'idée même de la maternité ». Il a aussi assuré que « les deux sexes ne pouvaient pas être traités de la même façon parce que c'est contre la nature humaine » et qu'on ne peut pas mettre sur le même plan une femme qui allaite et un homme. En août, il a suscité la colère des mouvements féministes turcs en tentant de limiter le droit à l'avortement. Les associations de défense des femmes turques accusent le gouvernement d'encourager les violences conjugales. Selon elles, « plus de 200 femmes ont été tuées en Turquie par leur mari ou leur compagnon depuis le début de l'année »[21].

Laïcité[modifier | modifier le code]

L'arrivée de l'AKP au pouvoir a fait craindre à l'Union européenne, et à beaucoup de Turcs, que la laïcité kémaliste puisse être menacée. Le port du voile dans les universités, après plusieurs tentatives infructueuses (véto de la cour constitutionnelle, menace de dissolution) a été autorisé en février 2008 par le Parlement. Erdoğan estime toutefois qu'il faut introduire en Turquie une plus grande liberté religieuse. Son mandat a aussi été marqué par une loi sur l'adultère, qui devait criminaliser l'infidélité. Ce projet de loi a été vite abandonné sous la pression de l'armée, des médias, et de l'Union européenne.

Erdoğan récuse les accusations d'islamisme et se déclare « démocrate conservateur » ou « démocrate musulman » (en référence aux démocrates chrétiens européens), il s'affirme respectueux de la démocratie et de la laïcité et relègue la religion à la sphère privée. Erdoğan se dit proche des partis chrétiens-démocrates européens.

À partir de 2012, une fois l'élite militaire en prison lors du procès Ergenekon, Erdoğan fait davantage référence à l'Islam, rappelant ses discours télévisés des années 1990.

En 2014 et en 2015, Erdoğan fait voter de nouvelles lois autorisant le port de signes religieux dans l'administration publique pour les fonctionnaires.

La gauche turque, notamment l'opposition laïque du parti créé par Atatürk, le CHP Parti républicain du peuple, récuse une laïcité de façade et dénonce un pouvoir personnel qui aurait pour but d'en finir avec la laïcité. Cette opposition stigmatise une collusion du pouvoir avec des dirigeants religieux comme Fethullah Gülen ; en Turquie, des groupes religieux ont en effet une grande influence dans le milieu éducatif ; ils pointent les manquements de l'éducation nationale, réclament une plus grande place pour la religion à l'école et veulent la promotion du créationnisme musulman.

Minorités religieuses[modifier | modifier le code]

Le Vatican a dénoncé la « christianophobie institutionnelle en Turquie ». Edmond Farhat, nonce apostolique à Ankara, a affirmé que la liberté religieuse n'existe que sur le papier dans ce pays. L’Église catholique romaine se plaint notamment de ce qu'aucune reconnaissance juridique ne lui ait été accordée, reconnaissance juridique qu'elle réclame depuis 1970.

L'Église orthodoxe de Constantinople attend toujours la réouverture de son Institut de théologie orthodoxe de Halki, et les églises se voient retarder sans date les autorisations de faire des réparations indispensables sur leurs églises. À ce jour les étudiants grecs étudient toujours sur des photocopies, les livres étant toujours interdits. Les popes n'ont toujours pas le droit de sortir en habit de culte dans les rues.

Le commissaire européen chargé de l'élargissement, Olli Rehn, a d'ailleurs averti par écrit le gouvernement turc que la liberté religieuse appliquée en Turquie ne répondait pas encore aux critères fixés par l'Union.

Le 13 mai 2010, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan a lancé un appel à ne pas discriminer les non-musulmans. Il a envoyé une lettre publique dans laquelle il appelle explicitement à respecter les droits des minorités chrétiennes et juives, à respecter leur clergé et à éviter les commentaires discriminatoires. « Les non-musulmans sont partie intégrante de l'État turc et ont le droit de préserver leur identité et leur culture. »[22]

Politique intérieure[modifier | modifier le code]

Le début de son mandat est marqué par quelques réformes politiques et économiques telles qu'un élargissement des droits des instances religieuses non musulmanes, la réduction de 6 à 3 ans des peines de prison pour « insulte » aux forces armées et autres piliers de l'État turc, la limitation de leur application aux insultes avec « intention » et le remplacement des peines de prison de la loi relative à la presse par des amendes[23]. Les lois amendées contiennent cependant des dispositions permettant d'envoyer les journalistes en prison[23]. D'autres lois et articles de code répressifs envers la presse sont restés inchangés[23].

La mise en œuvre de ces réformes s'est toutefois heurtée aux résistances de l'appareil d'État et sont fortement remises en question à l'approche des années 2010 par les intellectuels turcs et l'Union européenne, dont l'écrivain et prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, le musicien Fazıl Say ou le peintre Bedri Baykam qui voient en Erdoğan un despote qui fait sauter un à un les verrous de la laïcité afin d'instaurer un régime islamiste et personnel.

Presse muselée[modifier | modifier le code]

Au cours des années de pouvoir d'Erdogan la Turquie n'a cessé d'accentuer le caractère restrictif de sa politique en matière de liberté d'information et a en conséquence soulevé de nombreuses critiques d'ONG internationales. En effet, de 72 à 97 journalistes turcs sont en prison en 2012[24],[25], contre 13 fin 2002[23], l'année de l'arrivée au pouvoir de l'AKP. Reporters sans frontières qualifie alors la Turquie de « première prison au monde pour les journalistes » [26], ce qui est confirmé l'année suivante par le Comité pour la Protection des Journalistes [27] ( bien que le mode de comptabilisation des deux organisations diffère ). Cette situation semble continuer à se dégrader puisque en 2016 la Turquie n'atteint plus que la 151ème place, sur 180 pays évalués, dans le classement annuel de RSF des pays du monde selon leur indice de liberté de presse. L'ONG souligne notamment la concentration de la plupart des médias entre les mains de patrons de presse proche du pouvoir, la multitude de procès intentés pour « insulte  » ou « terrorisme », ou encore la saisie par la police de journaux critiques du régime [28].

Ces mêmes intellectuels dénoncent également l'affaire Ergenekon, qui serait un prétexte pour faire taire l'armée, rempart traditionnel contre l'islamisme dans le jeu d'influence politique dans le pays, et pour faire disparaître une opposition laïque journalistique de plus en plus virulente contre le régime. En effet, Erdoğan intente systématiquement des procès à l'encontre des journaux d'opposition, si bien que ces journaux sont l'objet de saisies ou sont fortement pénalisés par les amendes. L'opposition de gauche fait surtout les frais de ces procès, comme en 2011 le journal Aydınlık.

Ce durcissement du gouvernement turc contre la liberté de la presse s'accentue au cours de son mandat. En 2015, 15 chaînes de télévision sont ainsi saisies ou interdites d’émettre par le pouvoir, des centaines de journalistes sont sous le coup de poursuites pour avoir « insulté le président ». En novembre 2015, les journalistes Can Dündar et Erdem Gül sont accusés d'« espionnage » pour avoir publié en mai un article sur les livraisons d'armes des services secrets turcs (MIT) à des groupes islamistes en Syrie[29].

Les procès pour injure envers M. Erdogan se sont multipliés depuis son élection à la tête de l’État en août 2014. Environ 2 000 procédures judiciaires ont été lancées en Turquie pour ce motif entre août 2014 et avril 2015[30],[31].

Politique économique[modifier | modifier le code]
Article détaillé : Économie de la Turquie.

La Turquie a affronté la plus grave crise financière de son histoire récente en 2000 et en 2001. Mais les Turcs ont aussi été véritablement marqués par le tremblement de terre de l'année 1999, qui leur a montré l'étendue de la corruption dans leur pays. Le gouvernement Erdoğan a promis de faire de la lutte contre la corruption une de ses priorités.

Mais la victoire de l'AKP doit beaucoup à l'exaspération de la classe moyenne, victime de plein fouet du chômage. Pour rééquilibrer les comptes de la Turquie (elle est le deuxième plus gros débiteur du FMI après le Brésil, avec 16 milliards de dollars, sa dette extérieure atteint 30 % de son PIB et sa dette publique est de 80 %), l'AKP suit la politique économique du FMI.

Le passage d'Erdoğan au pouvoir est marqué par la libéralisation de l'économie et la diminution du nombre de fonctionnaires. Sa politique poursuit la politique entreprise par les anciens gouvernements, c’est-à-dire mettre fin au protectionnisme d'État et libéraliser les échanges commerciaux, en abaissant les droits de douane, et en supprimant les quotas sur les importations.

L'environnement institutionnel stable créé par le gouvernement obtient des résultats positifs entre 2002 et 2011 avant de connaître un net ralentissement à partir de 2012. En 2015, l'orientation économique voulue par Erdoğan demeure sujette à interrogations dans un pays qui connaît des déséquilibres macroéconomiques importants, en particulier déficits extérieurs et inflation[32].

Politique institutionnelle[modifier | modifier le code]

Sur le plan institutionnel, Erdoğan s'est prononcé à plusieurs reprises en faveur d'une modification importante de la Constitution de la Turquie, offrant notamment au président de la République une compétence plus élargie et plus importante. Il propose que l'élection du président se fasse au suffrage universel, alors qu'il est actuellement élu par le Parlement. En 2007, alors qu'une partie de la presse turque et européenne évoquait l'hypothèse d'une candidature d'Erdoğan à la présidence de la République, il déjoue les pronostics en faisant élire un de ses proches, le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül.

Au cours de la campagne menée pour les élections législatives, en 2011, l'idée d'une nouvelle Constitution a largement été évoquée par Erdoğan, lui-même en campagne.

Il est finalement élu à la présidence de la République dont les élections ont lieu en août 2014.

Le , lors de ses vœux du Nouvel-An, il défend le système présidentiel fort qu'il veut instaurer en Turquie en prenant pour exemple l'Allemagne d'Adolf Hitler. Il déclare ainsi « Dans un système unitaire (comme la Turquie) un système présidentiel peut parfaitement exister. Il y a actuellement des exemples dans le monde et aussi des exemples dans l'histoire. Vous en verrez l'exemple dans l'Allemagne d'Hitler. »[33],[34],[35].

Kurdes[modifier | modifier le code]
Article détaillé : Question kurde en Turquie.

Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) considéré comme une organisation terroriste par la Turquie, l'Union européenne et les États-Unis, après quinze ans de lutte pour l'indépendance et 37 000 morts, avait décrété un cessez-le-feu en 1999 avec l'ancien gouvernement. Le cessez-le-feu a été rompu en 2004.

Le Erdoğan a promis de régler le problème kurde avec plus de démocratie. Il a d'ailleurs déclaré lors d'un discours à Diyarbakir : « Chaque pays a connu des jours difficiles dans son histoire. Un grand État et un pays fort comme la Turquie a surmonté de nombreuses difficultés pour arriver jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi, nier les erreurs du passé ne sied pas aux grands États. Un grand État et une nation forte se tournent avec confiance vers l’avenir en se confrontant à leurs fautes et à leurs erreurs. C’est avec ce principe à l’esprit que notre gouvernement sert le pays. (…) Le problème kurde n’est pas le problème d’une partie de notre peuple, mais le problème de tous. C’est donc aussi le mien. Nous allons régler chaque problème avec encore plus de démocratie, plus de droits civils, et plus de prospérité, dans le respect de l’ordre constitutionnel, du principe républicain et des principes fondamentaux que nous ont légués les pères fondateurs de notre pays. »

Puis il a rappelé les trois idéologies que combat l'État turc :

  • le nationalisme ethnique ;
  • le nationalisme régional ;
  • le nationalisme religieux.

Puis Erdoğan a affirmé : « Il y a dans notre pays de nombreuses composantes ethniques. Nous ne faisons aucune distinction entre elles. Elles constituent chacune une sous-identité. Il y a un lien qui nous unit tous, et ce lien est la citoyenneté de la République de Turquie. (…) Je le dis à nouveau, la Turquie c’est autant Ankara, Istanbul, Konya, Samsun, Erzurum que Diyarbakir. Je veux que vous le sachiez, chaque endroit de ce pays a des parfums, des couleurs, des voix, des musiques, et des saveurs différentes. »

Le gouvernement Erdoğan a mis fin à quinze ans d'état d'urgence dans le Sud-Est du pays. Il a également autorisé la diffusion de programme en langue kurde à la radio et à la télévision et a aussi permis l'ouverture d'instituts privés d'enseignement de la langue kurde. Mais ces réformes et ces actes n'ont pas tous été suivis d'effets.

Les Kurdes réclament également que le gouvernement fasse quelque chose pour sortir la partie kurde de la Turquie de la pauvreté et de la morosité économique. Erdoğan a affirmé que le gouvernement n'y prévoyait pas d'investissements industriels, et il a au contraire encouragé les hommes d'affaires locaux à prendre l'initiative, en profitant des mesures d'incitation récemment mises en place.

Abdullah Öcalan, le chef de l'organisation séparatiste PKK, a échappé à l'exécution qui l'attendait (sa peine a été commuée en réclusion à perpétuité en 2002, lors de l'abolition de la peine de mort). L'Union européenne, qui accuse la Turquie de ne pas lui avoir fait un procès équitable, a demandé au gouvernement turc de rejuger le fondateur du PKK. Cependant, le président turc Abdullah Gül a déclaré que « même en le jugeant cent fois, il recevra le même châtiment ». Un nouveau jugement n'est donc pas à l'ordre du jour.

Le , Erdoğan inaugure la première chaîne publique turque (TRT 6) en langue kurde et prononce quelques phrases kurdes en direct. En juillet-août, il annonce sa volonté de réforme, en octroyant plus de droits culturels et linguistiques aux Kurdes, notamment par l'apprentissage de la langue kurde à l'école[réf. nécessaire].

Le Parti de la paix et de la démocratie (BDP), le principal parti pro-kurde ne voit dans ces mesures qu'une ouverture de façade. D'après eux les citoyens de culture kurde sont toujours considérés comme des citoyens de seconde zone et souffrent de discriminations à l'emploi. Les affrontements avec la police et l'armée se sont accrus en 2010 dans les régions à majorité kurde.

Contestations[modifier | modifier le code]

En 2013, Erdoğan doit faire face à un vaste mouvement protestataire rassemblant plusieurs millions de personnes qui manifestent contre un projet immobilier qui aurait détruit le parc Gezi d'Istanbul. La répression policière lui est alors imputée, et des critiques se font entendre sur son autoritarisme. Il est également accusé de visées islamistes, illustrées par la possible reconversion du musée Sainte-Sophie en mosquée[36]. Ses projets architecturaux à Istanbul jugés mégalomaniaques (une mosquée plus grande que celle de La Mecque, un canal sous-marin qui perturbe des fouilles archéologiques, un immense aéroport, un quartier de 24 gratte-ciel) sont également critiqués pour leur dimension ainsi que des soupçons de pots-de-vin ou de blanchiment d'argent qu'ils impliquent[37].

Le , Recep Tayyip Erdoğan procède à un important remaniement ministériel qui affecte dix postes sur vingt-cinq de son gouvernement, à la suite d'opérations judiciaires et policières ayant mis au jour un possible réseau de corruption concernant des membres éminents de l'AKP et leurs proches[38]. Même s'il s'en défend et dénonce un complot de l'étranger, le propre fils du Premier ministre est mis en cause dans ces affaires de corruption. Mais le procureur qui menait l'enquête à son sujet a été dessaisi du dossier, ce qui a provoqué l'indignation du Conseil supérieur des juges et des procureurs, Erdoğan étant accusé de vouloir « étouffer » l'affaire. Ces événements ont également engendré des manifestations, l'effondrement de la livre turque à la Bourse d'Istanbul, et compromettent les chances du Premier ministre à l'approche des élections de 2014 et 2015[39]. Par la suite, six députés démissionnent, une première dans l’histoire du parti, ne manquant pas au passage de critiquer le Premier ministre. Ertugrul Günay, ancien ministre de la Culture, dénonce ainsi « l'arrogance du gouvernement » alors qu'Erdal Bayraktar, jusque-là député d'Ankara, déclare : « Un parti politique ne peut pas être géré comme s'il était la propriété d'une personne, particulièrement de M. Tayyip Erdoğan ». D'autres demandent même sa démission[40]. Des scandales liés à des écoutes sur des secrets d'État ainsi que la volonté du Premier ministre de fermer les réseaux sociaux YouTube et Twitter sont également critiqués comme des atteintes aux droits de l'homme ; Yaman Akdeniz, professeur de droit de l'Internet à l'Université Bilgi d'Istanbul déclare ainsi : « Le pays n'a jamais atteint de tels niveaux de censure »[41].

En juin 2014, un an après le début des manifestations, Amnesty International dénonce le « harcèlement judiciaire et policier » du gouvernement Erdoğan, mettant l'accent sur la partialité de la justice, la violation de la liberté de rassemblement et les violences policières[42]. En décembre 2014, un lycéen turc de 16 ans avait été arrêté et inculpé pour « insulte au président »[43].

Erdoğan est également critiqué pour avoir fait construire un nouveau palais présidentiel de plus de 1000 pièces à Ankara pour un coût plus de 490 millions d'euros[44].

Le 10 août 2014, il est élu président de la République. Sa victoire est nette (52 % des voix dès le premier tour), mais avec une abstention record (25 %), des accusations de trucage et de nombreux médias l'annonçant vainqueur dès le début de la campagne. Cette élection lui permet de continuer de diriger le pays pendant cinq ans, malgré les critiques concernant le fait que la Turquie devienne une autocratie. Elle change de facto la Turquie en un régime présidentiel, même si dans les faits, le régime demeure parlementaire ; il faudra attendre les élections législatives de juin 2015 pour modifier la Constitution. Le politologue Baskin Oran écrit : « Erdoğan va instaurer un régime basé sur un seul homme, qui frôle une dictature. Car il a supprimé la séparation des pouvoirs. L'exécutif, c'est lui, le législatif, c'est son parti, la justice est sous sa tutelle, les juges et les procureurs qui ouvrent des enquêtes non désirées sont immédiatement virés. Quant au quatrième pouvoir, les médias sont, en dehors de quelques exceptions, sous son contrôle »[45].

Renvoyé pour un tweet critique à l'égard d'Erdoğan, le journaliste du quotidien turc Milliyet, Kadri Gürsel, analyse début 2016 la cécité dont auraient fait preuve les Occidentaux vis-à-vis de la Turquie. Il note ainsi que celui qu'on a voulu considérer comme un « islamiste modéré » aurait, dans les années 2000, souscrit à certaines réformes demandées par l'UE non pas pour lui donner des gages mais pour mieux évincer le pouvoir militaire afin de renforcer son emprise sur le pays. Il critique par ailleurs le double jeu d'Erdoğan par rapport à l'État islamique, qu'il aurait laissé prospérer afin de précipiter la chute du régime syrien d'Assad afin d'y installer un régime islamiste. Il relève par ailleurs que la crise des migrants aurait ses conséquences dans l'échec de cette politique, l'affrontement entre Daesh et le pouvoir syrien ayant amené à la destruction de nombreuses villes et la fuite de populations qu'Erdoğan laisse pour partie passer vers l'Europe[46].

Politique diplomatique[modifier | modifier le code]

Carte représentant les déplacements officiels du chef du gouvernement turc.
Carte représentant les déplacements officiels du président de la République de Turquie.
Recep Tayyip Erdoğan, en compagnie du président des États-Unis, Barack Obama, lors d'un entretien à la Maison-Blanche, à Washington, D.C..

La Turquie est toujours un grand allié des États-Unis, et sert de médiateur avec les Palestiniens et les Syriens. Elle a effectué un rapprochement avec la Grèce et reste un partenaire économique et politique important de l'Union européenne.

Dès le début de son mandat de Premier ministre, Erdoğan joue la carte de l'adhésion européenne, coupant l'herbe sous les pieds de ses opposants laïcs. Son gouvernement obtient en la promesse de l'Union européenne d'entamer des négociations d'adhésion le . Promesse tenue l'année suivante, malgré l'absence de reconnaissance de la République de Chypre. Cette dernière espère cependant pouvoir tirer des ses négociations la réunification de l'île et le départ des Turcs puisque chaque État doit signer l'accord d'entrée d'un nouveau.

Avec le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, Erdoğan est à l'origine de la fondation, en 2005, de l'Alliance des civilisations à l'Organisation des Nations unies[47], un projet visant à contrer le terrorisme par des moyens politiques, économiques et sociaux, et non militaires, à l'inverse de la « guerre contre le terrorisme » menée par George W. Bush.

La Turquie a changé de cap diplomatique depuis l'ère Erdoğan, d'autant plus depuis la venue d'Ahmet Davutoğlu au ministère des Affaires étrangères. Elle s'est ouverte de plus en plus vers le monde musulman, et commence à faire cavalier seul dans le jeu des équilibres géostratégiques. Les prises de position turques sur le nucléaire iranien en 2009, soutenues par le Brésil, montrent un changement de cap radical avec les gouvernements précédents, et commencent à inquiéter les nations occidentales sur les véritables intentions du pouvoir islamo-conservateur. Le gouvernement cherche à projeter ses succès économiques sur le terrain politique dans les anciens territoires de l'Empire ottoman en multipliant les partenariats avec les pays arabes, et en prônant la politique du zéro problème avec les voisins. On appelle cette nouvelle politique, le néo-ottomanisme.

Erdoğan a aussi annoncé, en 2007, la construction de trois centrales nucléaires.

Ces prises de positions contradictoires de la nouvelle diplomatie turque témoignent d'un expansionnisme économico-politique qui inquiète les alliés traditionnels de la Turquie.

Le 10 février 2008, lors d'une visite officielle, il déclare, devant 20000 personnes réunies à Cologne, à propos des Turcs d'Allemagne : « L'assimilation est un crime contre l'humanité »[48]. Ces propos suscitent des sympathies dans la communauté turque, mais provoquent un tollé dans la droite allemande et relancent le débat sur la politique d'intégration des immigrés, alors que l'Allemagne a décidé de réduire les cours de langue turque et de durcir les conditions du regroupement familial[48].

Guerre d'Irak[modifier | modifier le code]

Pendant la guerre en Irak, le gouvernement américain avait demandé la permission de survoler le territoire turc, ainsi que le déploiement de 62 000 soldats américains dans le pays. Un grand débat eut lieu à cette occasion en Turquie, et le gouvernement refusa d'accorder cette autorisation. Pour faire pression, les Américains proposèrent un chèque de 15 milliards de dollars à la Turquie en dédommagement du coût de la guerre. Le gouvernement demanda l'avis du Parlement, qui également refusa.

Bien qu'hostile à la guerre en Irak, Recep Tayyip Erdoğan, avec le soutien de l'armée, estimait qu'un soutien aux Américains était dans l'intérêt à long terme du pays, notamment pour prendre part aux décisions sur l'avenir des zones kurdes irakiennes.

Relations turco-israéliennes[modifier | modifier le code]
Erdoğan au Forum économique mondial, en 2005, alors Premier ministre depuis deux ans.

Erdoğan n’a pas changé radicalement la politique de la Turquie vis-à-vis de l'État d'Israël qui reste un allié majeur. Cela n'a pas empêché Erdoğan de dénoncer la politique jugée musclée des gouvernements d'Ariel Sharon et de Benyamin Netanyahou.

En 2004, au lendemain de l'assassinat du Cheikh Ahmed Yassine, du Hamas, Tayyip Erdoğan n'hésitait pas à qualifier cette opération d'« acte terroriste » puis il dénonça le « terrorisme d'État » pratiqué par Israël dans la bande de Gaza, avant de rappeler temporairement son ambassadeur à Tel-Aviv et son consul à Jérusalem « pour consultations ».

Lors de l'opération Arc-en-ciel, en mai 2004, qui fut déclenchée dans la ville de Rafah, Erdoğan a dénoncé la « terreur d’État » israélienne. Il déclara également que « les Israéliens traitent les Palestiniens comme ils ont été traités eux-mêmes, il y a cinquante ans ». Mais le partenariat stratégique et notamment militaire entre les deux pays n'est pas menacé par ces déclarations.

Les relations israélo-turques se sont toutefois nettement réchauffées depuis. Erdoğan a proposé le lors d'un voyage officiel en Israël et dans les territoires palestiniens de servir de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Même si Israël s'est aussitôt opposé à la proposition du Premier ministre turc par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Silvan Shalom, les tensions ont nettement baissé.

Certains événements sont cependant venus marquer le calme relatif. Le , Erdoğan a quitté un débat au Forum économique mondial à Davos (Suisse) après avoir été interrompu lors de son argumentation par le modérateur, à la suite d'un plaidoyer du président israélien, Shimon Peres, en faveur de la récente offensive menée par son pays dans la bande de Gaza et qui avait fait plus de 1 330 morts palestiniens. Erdoğan a notamment déclaré : « Je pense que vous devez vous sentir un peu coupable. […] Vous avez tué des gens. Je me souviens des enfants qui sont morts sur des plages. »[49].

Le , le Premier ministre turc déclare que « considérer Jérusalem comme la capitale indivisible de l'État hébreu, comme le font les Israéliens, est une folie. Jérusalem est la prunelle des yeux du monde musulman […] et on ne peut accepter aucune atteinte israélienne à Jérusalem et aux lieux musulmans », lors du Sommet annuel de la Ligue arabe[50].

En 2010 également, à la suite de l'abordage de la flottille pour Gaza, Erdoğan tient un discours très dur à la Grande assemblée nationale, condamnant un acte de « terrorisme d’État », dénonçant une « attaque insolente et irresponsable qui piétine toute vertu humaine ». En 2013, Benyamin Netanyahou présentera ses excuses au chef du gouvernement turc pour la mort de neuf Turcs lors de l'abordage soldant le contentieux lié à cette affaire[51].

Relations turco-grecques[modifier | modifier le code]
Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre grec Geórgios Papandréou, en 2011.

Le gouvernement turc a invité le Premier ministre Kóstas Karamanlís à se rendre à Ankara. C'est ainsi la première visite officielle du genre depuis 1959.

C'est à l'occasion de la construction d'un nouveau gazoduc que les ministres grec et turc se sont rencontrés. Le Premier ministre turc a longuement remercié son homologue grec pour le soutien qu'il lui apporte pour l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne : « Il n'est pas possible d'oublier le soutien qu'a apporté mon ami Kostas Karamanlis [au projet d'entrée de la Turquie dans l'Union européenne], spécialement lors du processus du 17 décembre ».

L'AKP cherche activement une solution à la question chypriote, qu'il doit résoudre pour prétendre entrer dans l'Union. Bien que l'ancien ministre des Affaires étrangères, devenu par la suite président de la République, Abdullah Gül, reconnaisse que le dossier « n'est pas totalement dans [ses] mains », les négociations directes actuelles entre les présidents de la République autoproclamée turque de Chypre Nord et la République de Chypre laissent entrevoir un accord sur une réunification de l'île.

Le chef du gouvernement grec, Kóstas Karamanlís, a exprimé « le ferme et réel soutien de la Grèce à la perspective européenne » de la Turquie ; « Nous suivons avec intérêt vos efforts pour satisfaire à l'objectif de l'acquis européen ».

Chine et troubles au Xinjiang[modifier | modifier le code]

Lors des troubles de juillet 2009 au Xinjiang, le Premier ministre turc dénonce l'action de la République populaire de Chine contre la minorité que sont les Ouïghours. Il affirme que « l'événement survenu en Chine est une sorte de génocide, il n'y a pas d'autre façon de commenter cet événement ». « Il y a là des atrocités, des centaines de personnes sont tuées, et un millier sont blessées. Nous avons du mal à comprendre que la direction de la Chine […] puisse rester spectatrice face à ces événements ».

Rapports difficiles avec l'Arménie[modifier | modifier le code]

Le gouvernement a effectué un rapprochement historique avec l'Arménie à l'occasion d'une rencontre de football en 2010. Il était question de rouvrir la frontière entre les pays, mais les relations se sont à nouveau envenimées, les pressions ultra-nationalistes des deux nations bloquant systématiquement toute voie d'ouverture. Le gouvernement ne paraît pas prêt à une détente avec l'Arménie, comme en témoigne la destruction d'une sculpture monumentale dédiée à la paix avec ce voisin, construite en 2010 dans la région de Van, mais enlevée en 2011, Erdoğan qualifiant cette œuvre de « déchet » (ucube en turc).

Aujourd'hui, en Turquie, le génocide arménien n'est pas officiellement reconnu. Erdoğan considère que ce sujet est utilisé par l'Occident comme prétexte pour contrer l'inévitable ascension économique et politique de la Turquie[52]. Il souhaite opposer la vérité historique décrétée par votes dans certaines assemblées nationales à une vérité basée sur des documents et archives historiques et scientifiques. Il encourage les universitaires et scientifiques turcs à inciter plus de personnes à s'intéresser au sujet pour ne pas laisser la place à des propagandes qu'il qualifie de « racistes et populistes ». Erdoğan a lancé plusieurs appels à ouvrir les archives pour permettre l'élaboration de comités scientifiques pour un rapprochement entre les deux pays[53], cependant l'État turc continue d'emprisonner des intellectuels et historiens turcs qui soutiennent la reconnaissance du génocide arménien.

En 2014, pour la première fois depuis 1915, la Turquie, par le biais d'un communiqué officiel publié sur le site du Premier ministre présente ses condoléances aux Arméniens pour les massacres de 1915[54].

Récompenses[modifier | modifier le code]

Le 26 juin 2009 à Bruxelles, il reçoit des mains de la princesse Astrid de Belgique le prix de la fondation du Forum de Crans-Montana.

Le 1er décembre 2010, il reçoit le tout dernier prix Kadhafi des droits de l'homme décerné par le colonel Kadhafi, mais le chef du gouvernement turc, en raison de ses relations avec les États-Unis, se détournera du Guide libyen l'année suivante.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Ahmet Insel, La nouvelle Turquie d'Erdogan: Du rêve démocratique à la dérive autoritaire, Éditions La Découverte, , 172 p., « Repères chronologiques ».
  • Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse, Erdogan : Nouveau père de la Turquie ?, éd. François Bourin, , 440 p. (ISBN 979-1-0252-0172-5).

Notes et références[modifier | modifier le code]

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  2. (tr) Nebahat Koç, « Ağabeyi Emine Hanım'ı anlattı », sur sabah.com,‎ (consulté le 1er novembre 2014)
  3. (tr) Bülent Sarıoğlu, « Kimlik değişimi! », Milliyet,‎ (consulté le 7 juillet 2014) : « Ben de Gürcü'yüm, ailemiz Batum'dan Rize'ye göç etmiş bir Gürcü ailesidir. »
  4. « Recep Tayyip Erdoğan Türk mü? » (consulté le 10 juillet 2016)
  5. HaberMerkezi5, « Erdoğan: Afedersin çok daha çirkin şeylerle Ermeni diyen oldu »,‎ (consulté le 10 juillet 2016)
  6. « Adana 01 Haber - RECEP TAYYİP ERDOĞANIN KÖKENLERİ », sur www.adana01haber.com (consulté le 10 juillet 2016)
  7. Serhat GökTürk, « BAŞBAKAN RECEP TAYYİP ERDOĞAN'NIN SOYU TÜRK ERMENİ RUM GÜRCÜ 'mü »,‎ (consulté le 10 juillet 2016)
  8. (tr) « Erdoğan'ın dedesi şehit düşmüş », sur habername.com,‎ (consulté le 7 juillet 2014)
  9. « Adana 01 Haber - RECEP TAYYİP ERDOĞANIN KÖKENLERİ », sur www.adana01haber.com (consulté le 10 juillet 2016)
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  14. Boisson, Pierre, "Maçons, communistes, juifs" : quand Erdogan était comédien, Rue89, 13 février 2014, consulté le 3 avril 2015.
  15. "Antisemitism in the Turkish Media (Part III): Targeting Turkey's Jewish Citizens", MEMRI.org, 6 juin 2005, consulté le 3 avril 2015.
  16. La "nouvelle Turquie" d'Erdogan au carrefour de l'Europe, de la Russie et des pays musulmans, touteleurope.eu, 6 février 2015.
  17. Quelles sont les dernières atteintes à la laïcité en Turquie ?, lemonde.fr, 11 décembre 2014.
  18. Tancrède Josseran, « Turquie, Victoire de l'Anatolie réelle », Conflits, no8, janvier-mars 2016.
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  21. Turquie : pour Erdogan, la femme n'est pas l'égale de l'homme.
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  35. Turquie : pour vanter une présidence forte, Erdogan cite l'Allemagne d'Hitler Huffington Post, 1 janvier 2016.
  36. Guillaume Perrier, « Sainte-Sophie fait de la politique », in Le Monde, samedi 14 décembre 2013, page 3.
  37. Guillaume Perrier, « Erdogan, la folie des grandeurs », Le Point, semaine du 9 janvier 2014, pages 58-60.
  38. Arielle Thedrel, « Guerre fratricide chez les islamistes turcs », in Le Figaro, jeudi 26 décembre 2013, page 6.
  39. Nare Hakikat, « Rattrapé par les affaires, Erdogan dénonce une conspiration contre la Turquie », in Le Figaro, lundi 30 décembre 2013, page 5.
  40. Laure Marchand, « Turquie : le parti d'Erdogan plonge dans la tourmente », in Le Figaro, mardi 31 décembre 2013, page 6.
  41. Julie Connan, « La "bombe" des écoutes perturbe la fin de campagne », Le Figaro, samedi 29, dimanche 30 mars 2014, page 9.
  42. Laurence Marchand, « En Turquie, la répression bat son plein un an après Gezi », Le Figaro, mercredi 11 juin 2014, page 8.
  43. « En Turquie, un adolescent risque la prison pour « insulte » à Erdogan »
  44. O. M., « Vu d'ailleurs », Le Figaro Magazine, semaine du 19 décembre 2014, page 29.
  45. Hakikat Nare, « Erdogan, président tout-puissant », Le Figaro, lundi 11 août 2014, page 7.
  46. Kadri Gürsel, interviewé par Adrien Jeaulmes, « Kadri Gürsel : "Erdogan a créé une autoroute djihadiste en Turquie », Le Figaro, samedi 20 / dimanche 21 février 2016, page 16.
  47. Présentation de l'Alliance des civilisations sur le site officiel (en anglais).
  48. a et b http://www.lemonde.fr/europe/article/2008/02/13/angela-merkel-et-recep-tayyip-erdogan-s-affrontent-sur-l-integration-des-turcs-d-allemagne_1010764_3214.html
  49. Le "coup de calcaire" de Recep Tayyip Erdogan à Davos, lemonde.fr, 30 janvier 2009.
  50. Condamnation unanime de la Ligue arabe, radio-canada.ca, 27 mars 2010.
  51. Flottille pour Gaza : Netanyahu s'excuse auprès d'Erdogan, lexpress.fr, 22 mars 2013.
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  53. http://www.tetedeturc.com/home/spip.php?article3752
  54. M. Erdogan présente ses condoléances aux Arméniens pour les massacres de 1915, lemonde.fr, 24 avril 2014.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Article connexe[modifier | modifier le code]

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