Trofim Denissovitch Lyssenko

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Trofim Denissovitch Lyssenko en 1938.

Trofim Denissovitch Lyssenko (en russe : Трофим Денисович Лысенко), né le 29 septembre 1898 à Karlivka (aujourd'hui en Ukraine) et mort le 20 novembre 1976 à Kiev, était un ingénieur agronome soviétique. Il est à l'origine d'une théorie génétique pseudo-scientifique qu'il parvint à imposer en Union soviétique pendant la période stalinienne. Ses thèses sur l'agriculture lui valurent le titre de héros de l'Union soviétique et lui permirent de dominer la recherche biologique en URSS, jusqu'à son discrédit dans les années 1960.

Depuis, le terme lyssenkisme désigne une science corrompue par l'idéologie, où les faits sont dissimulés ou erronément interprétés.

Biographie[modifier | modifier le code]

Lyssenko dans un champ d'orge.
Lyssenko s'exprimant au Kremlin en 1935, en présence de Stanislav Kossior, Anastase Mikoyan, Andreï Andreïev et Joseph Staline.

Lyssenko est né dans une famille de paysans ukrainiens. Après des études à Kiev, il devient technicien agricole[1].

Praticien talentueux, il démontre en 1927, en Azerbaïdjan, qu'on peut transformer une terre agricole en prairie et économiser du fourrage. Cette réalisation lui vaut une certaine publicité dans la Pravda.

De là, Lyssenko se fait le promoteur d'une technique découverte aux États-Unis en 1857, la vernalisation, qui permet de transformer des blés d'hiver en blés de printemps en les soumettant à de basses températures mais qui est alors abandonnée pour manque d'efficacité. Il prétend l'avoir inventée et y voit une façon de sortir l'agriculture soviétique du marasme, même si les biologistes jugent la technique trop peu fiable pour être utile[1].

Il présente à ce sujet une communication lors d'un congrès à Léningrad en 1929. On critique sévèrement son manque de méthode et le fait qu'il s'attribue la découverte d'un autre.

Le conflit qui l'oppose aux « universitaires » survient au moment où l'État stalinien entreprend de discréditer les intellectuels « bourgeois »[2], souvent formés à l'étranger, pour les remplacer par des « fils du peuple », qui doivent leur ascension à l'État soviétique.

La Pravda prend le parti de Lyssenko. Celui-ci, condamnant la génétique mendélienne, jugée « réactionnaire », reprend les thèses du mitchourinisme stipulant qu'il est possible de modifier les caractéristiques génétiques d'une plante en agissant sur son environnement. Il prétend, par des méthodes inspirées de cette théorie, pouvoir faire pousser du blé dans la toundra sibérienne[1].

En 1934, Lyssenko est admis à l'Académie des sciences d'Ukraine[3]. Appuyé par le Parti, il fonde un magazine et attaque les biologistes « mendéliens ». En 1936, Lyssenko est nommé directeur de l'Institut de Génétique et de Reproduction des végétaux d'Odessa ; il entre à l'académie des Sciences de l'URSS[4]. En 1937, il se livre à des attaques contre les biologistes qui refusent ses idées et plusieurs finiront en prison lors des Grandes Purges, ce qui conduit à l'annulation du Congrès international de génétique de Moscou prévu cette année-là.

En février 1938, un décret du Conseil des commissaires du peuple de l'URSS nomme Lyssenko à la tête de l'Académie Lénine des sciences agronomiques (en) de l'URSS[5].

En 1939, Nikolai Vavilov, un des biologistes soviétiques les plus prestigieux, voit ses travaux rejetés sous recommandation de Lyssenko. Il est arrêté en 1940, ainsi que ses principaux collaborateurs. Tous mourront au goulag, Vavilov mourant en prison à Saratov en 1943.

Après la Seconde Guerre mondiale, Lyssenko forme la notion de « biologie de classe », invitant à rejeter les travaux de Gregor Mendel, de Morgan et des autres généticiens sur la théorie chromosomique de l'hérédité. Contrairement à une idée répandue, il ne prônait pas un retour à Lamarck, mais bien aux idées originales que Darwin avait exprimées dans son ouvrage sur La variation des animaux et des plantes en 1868, où il proposait une théorie de la transmission des caractères acquis :

« Dans la période post-darwinienne, la plus grande partie des biologistes du monde, au lieu de continuer à développer la doctrine de Darwin, firent tout pour avilir le darwinisme, pour en étouffer la base scientifique. L’incarnation la plus éclatante de cette dégradation est donnée par Weismann, Mendel, Morgan, fondateurs de la génétique réactionnaire contemporaine »

— Trofim Denissovitch Lyssenko, Agrobiologie[6].

Il prétend, relayé par la presse scientifique soviétique et des pays de l'Est, qu'il est possible de donner naissance à une espèce végétale à partir d'une autre. Les partis communistes occidentaux et certains de leurs membres, intellectuels connus comme Louis Aragon et Gaston Baissette, répètent ce discours en Europe de l'Ouest, au grand désarroi de personnalités telles que Jacques Monod ou J. B. S Haldane, biologistes d'envergure et eux aussi membres du Parti.

Haldane et Monod finiront par quitter le Parti, d'autres tairont leurs doutes pour la cause[1].

À la fin des années 1940, il impose sa théorie farfelue de la « plantation en nids » de graines de céréales ou d'arbres destinés à préserver la toundra du dessèchement : « On plante plusieurs graines dans chaque trou, les plantules qui en sortent seront trop nombreuses, mais la plupart d'entre elles se sacrifieront pour le bien de l'une d'elles ». Cette technique est à l'origine d'un des plus grands échecs sylvicoles du XXe siècle, aussi Lyssenko est au bord de la disgrâce en 1947 [7].

En pleine guerre froide, il se fait l'ardent promoteur de la « théorie des deux sciences » : la « science bourgeoise », fausse par essence, et la vraie science, la « science prolétarienne », théorie qui permet à Staline de justifier la poursuite de ses purges dans le monde scientifique et intellectuel[1].

« De 1948 à 1952, le pouvoir de Lyssenko fut absolu : aucune de ses décisions ne fut contestée, aucune de ses thèses critiquée[8]. »

Cependant en 1950, Staline condamne dans un opuscule linguistique la distinction entre science bourgeoise et science prolétarienne de Lyssenko. Les thèses de Lyssenko sont ensuite remises ponctuellement en cause dans les années 50[9]. Mais, il est pris sous l'aile de Khrouchtchev. Ainsi, toute critique des théories lyssenkistes fut impossible en URSS jusqu'à la chute de Nikita Khrouchtchev en 1964.

En 1965, l'Académie des sciences relève Lyssenko de ses fonctions officielles.

Sa mort, en novembre 1976, sera mentionnée dans une petite dépêche de l'agence TASS.

Le bilan de sa carrière est accablant : « Apport scientifique nul, paralysie de la biologie et de l'agronomie soviétiques pendant près de trente ans, mise à l'écart et assassinats de savants mondialement réputés[10]. »

Commentaire sur la théorie de Lyssenko[modifier | modifier le code]

Lyssenko, l'Académie des sciences soviétique, la Nomenklatura et ses relais dans le reste du monde depuis les années 1930 jusqu'à la chute de Nikita Khrouchtchev en 1964 avec lui, croient que la nature des plantes peut être moulée par les conditions du milieu. Les partisans de Mendel furent désignés comme « ennemis du peuple soviétique[11]. »

Lorsqu'il fut décidé de se séparer de Lyssenko, ce dernier fut convoqué devant le comité de l'Académie des sciences soviétique, section Biologie, et soumis à une série de questions qui aboutirent au discrédit total de ses thèses.

L'affaire Lyssenko[modifier | modifier le code]

Le lyssenkisme donne lieu à un violent débat en France pendant l'été 1948[12]. La controverse éclate entre scientifiques communistes et amène certains d'entre eux à rompre tout lien avec le Parti communiste français, notamment Jacques Monod.

« Comment Lyssenko a-t-il pu acquérir assez d'influence et de pouvoir pour subjuguer ses collègues, conquérir l'appui de la radio et de la presse, l'approbation du comité central et de Staline en personne, au point qu'aujourd'hui la vérité dérisoire de Lyssenko est la vérité officielle garantie par l'État que tout ce qui s'en écarte est « irrévocablement banni » de la science soviétique ? […] Tout cela est insensé, démesuré, invraisemblable. C'est vrai pourtant. Que s'est-il passé ? »

— Jacques Monod, Article du quotidien Combat, 15 ou 19 septembre 1948[13]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d et e Patrick Liegibel, « L'affaire Lyssenko ou l'intelligentsia parisienne en délire », émission Au fil de l'histoire sur France Inter, 6 mars 2013
  2. Joel et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, p. 98
  3. Joel et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, p. 228
  4. Joel et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, p. 229
  5. Kotek, Ibidem.
  6. Édition en Langues étrangères, Moscou, 1953, p. 532, cité par Denis Buican, Lyssenko et le lyssenkisme, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1988, chap. I.
  7. Fabien Liagre, Christian Dupraz, Agroforesterie : Des arbres et des cultures, France Agricole Éditions,‎ 2008, p. 95
  8. Dominique Lecourt, Lyssenko. Histoire réelle d'une « science prolétarienne » (1976), réed. Quadrige/PUF, 1995 (ISBN 2130473024).
  9. Yann Kindo, L’affaire Lyssenko, ou la pseudo-science au pouvoir, SPS n° 286, juillet-septembre 2009
  10. Joël et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, p. 95.
  11. Joel et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, p. 66, 67 et 86...
  12. Dominique Lecourt, Lyssenko : histoire réelle d'une « science prolétarienne », p. 25
  13. Cité par Dominique Lecourt, Lyssenko : histoire réelle d'une « science prolétarienne », p. 30

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • La situation dans la science biologique. Session de l'Académie Lénine des sciences agricoles de l'URSS. 31 juillet-7 août 1948, Moscou, Editions en langues étrangères, 1949.
  • Denis Buican, L'Éternel Retour de Lyssenko, Paris, Copernic, 1978.
  • Denis Buican, Lyssenko et le lyssenkisme, PUF, Que sais-je ?, 1988.
  • Aurélien Chevalme, La Réception du lyssenkisme en France (1948-1998), Mémoire de D.E.A., Université Paris X-Nanterre, 2001.
  • David Joravsky, The Lysenko Affair, Chicago, Chicago University Press, 2e édition: 1986.
  • Joël et Dan Kotek, L'Affaire Lyssenko, Éditions Complexe, 1986 (ISBN 2870271875)
  • Dominique Lecourt, Lyssenko, histoire réelle d'une « science prolétarienne », Paris, Maspéro, 1976 (préf. de Louis Althusser) (Réed PUF, coll. Quadrige, 1995).
  • « Lyssenkisme » et « Marx et Darwin » in Dictionnaire d'histoire et philosophie des sciences, sous la direction de Dominique Lecourt (1999), 4e édition Quadrige/PUF, 2005.
  • Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, Collection Témoins, 1971 (ISBN 2070277763)
  • Régis Ladous, Darwin, Marx, Engels, Lyssenko et les autres, Vrin, Collection « Science », 1984 (ISBN 2711692663)
  • Aleksandra Kroh, Petit traité de l'imposture scientifique, Belin - Pour la Science, 2009 (ISBN 2701146249[à vérifier : isbn invalide])

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]