Racine carrée de deux

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Page d'aide sur l'homonymie Ne doit pas être confondu avec Nombre de Pythagore ni Nombre premier de Pythagore.

La racine carrée de deux, notée √2, √2 ou 21/2, est définie comme le seul nombre réel positif qui, lorsqu’il est multiplié par lui-même, donne le nombre 2, autrement dit √2 × √2 = 2. C’est un nombre irrationnel, dont une valeur approchée à 10–9 près est

\sqrt{2} \approx 1,414\,213\,562.
L’hypoténuse d’un triangle rectangle isocèle de côté 1 vaut √2.

Le calcul d’une valeur approchée de √2 a été un problème mathématique pendant des siècles. Ces recherches ont permis de perfectionner les algorithmes de calculs d’extraction de racines carrées. En informatique, ces recherches se sont poursuivies afin d’optimiser ces algorithmes en réduisant les temps de calcul et la consommation de mémoire[1].

La longueur √2 peut être construite géométriquement de plusieurs manières ; par exemple, la diagonale d'un carré de côté 1, qui est l’hypoténuse d’un triangle rectangle isocèle, vaut √2 par le théorème de Pythagore.

Le nombre √2, aussi appelé constante de Pythagore[2], est étudié depuis longtemps par les Babyloniens, experts en questions du second degré et disposant d'un algorithme d'approximation précis. Depuis l'école de Pythagore, les Grecs du Ve siècle av. J.-C. et du IVe siècle av. J.-C. l'étudient pour mieux comprendre l'incommensurabilité, concept équivalent à notre irrationalité. Ils trouvent trois démonstrations différentes, conduisant à divers progrès, comme la mise au point du raisonnement par l'absurde, la descente infinie ou encore l'anthyphérèse, un algorithme comparable à notre fraction continue. Pour les Grecs, ni les fractions, ni les irrationnels ne sont des nombres. Ce pas est franchi par les mathématiciens arabes à l'origine de l'algèbre.

Ce nombre intervient dans des applications de la vie courante :

Étymologie[modifier | modifier le code]

L’expression « racine carrée » est issue de la notation géométrique européenne qui prévalait avant la notation algébrique, et plus particulièrement de l’une des constructions de √2 qui sera présentée à la section consacrée à l'historique ; en effet, les problèmes mathématiques ont souvent été présentés sous forme géométrique avant d’être ramenés à des expressions algébriques. L’expression « radical de deux » était aussi utilisée.

√2 dans la vie courante[modifier | modifier le code]

Format de papier[modifier | modifier le code]

Article détaillé : format de papier.
Le rapport longueur/largeur d’une feuille de format A est une bonne approximation de √2.

Les formats de papier A, B et C de la norme ISO 216, d’emploi courant hors de l’Amérique du Nord, ont été conçus pour vérifier une propriété remarquable : une feuille coupée en deux parties égales par la largeur, produit deux feuilles semblables à l’original ; c’est-à-dire avec le même rapport longueur/largeur. L’aire étant diminuée d’un facteur 2, ceci n’est possible que si ce rapport vaut √2 ; dans la pratique, les dimensions sont arrondies.

Ci-dessous sont données les valeurs approximatives des formats A0 à A5 en fonction de √2.

Valeurs approximatives des dimensions des formats A0 à A5 exprimées en fonction de √2. Dans la pratique, les dimensions sont arrondies.
format longueur (m) largeur (m) aire (m2)
A0 √√2 √√2/√2 1
A1 √√2/√2 √√2/2 1/2
A2 √√2/2 √√2/(2√2) 1/4
A3 √√2/(2√2) √√2/4 1/8
A4 √√2/4 √√2/(4√2) 1/16

Les séries B et C diffèrent de la série A respectivement d’un facteur √√2 (~ 1,19) et √√√2 (~ 1,09).

Les facteurs d’agrandissement de 200 %, 141 %, 71 %, 50 % proposés par les photocopieuses sont des approximations de (√2)n qui permettent le passage à des formats de papier supérieurs ou inférieurs — que ce soit physiquement ou par impression de 2n pages par feuille.

Notons qu'en mathématiques, on note plus volontiers \sqrt{\sqrt{2}} = \sqrt[4]{2} = 2^{1/4} et \sqrt{\sqrt{\sqrt{2}}} = \sqrt[8]{2} = 2^{1/8}.

Musique[modifier | modifier le code]

Article détaillé : gamme tempérée.

La gamme du tempérament égal se construit ainsi : le rapport de fréquences entre les notes extrêmes de l’octave est 2 ; et la gamme est divisée en douze demi-tons de rapports de fréquence égaux ƒ. Le rapport de fréquences entre la note la plus haute et la plus basse est donc ƒ 12, qui vaut, comme indiqué précédemment, 2. Le demi-ton a ainsi un rapport ƒ = 21/12.

Rapports de fréquences des notes de la gamme tempérée par rapport à la note la plus basse.
do do mi fa fa sol sol la la si do
1 21/12 21/6 21/4 21/3 25/12 √2 27/12 22/3 23/4 25/6 211/12 2

Dans ce système, la quarte augmentée (dofa♯) et la quinte diminuée (do-sol♭) sont égales et valent six demi-tons ; elles ont un rapport de fréquences de √2. Le chant grégorien utilise cet intervalle, le triton, mais à la fin du Moyen Âge celui-ci est systématiquement évité car jugé trop dissonant. Il reçoit alors le surnom de « Diabolus in Musica».

Électricité[modifier | modifier le code]

Tension sinusoïdale : valeur efficace.
Article détaillé : tension efficace.

En électricité, la tension efficace Ueff d’un courant alternatif sinusoïdal monophasé — par exemple les 110 V ou 220 V du courant domestique — est reliée à l’amplitude de la tension Umax par

Umax = Ueff√2, noté aussi Û=U√2,

soit, dans la plupart des applications courantes :

Ueff = 0,7 Umax.

Cela est valable plus généralement pour la valeur efficace des grandeurs linéaires d’une onde sinusoïdale. On remarquera aussi que

20 log (U/√2) = 20 log U - 20 log √2 = 20 log U - log ((√2)20) = 20 log U - log 1 02420 log U - 3.

On parle de bande passante à -3 décibels.

Photographie[modifier | modifier le code]

Diaphragme contrôlant l’ouverture d’un appareil photo.
Article détaillé : Ouverture (photographie).

Les ouvertures des appareils photographiques suivent la séquence normalisée f/1,4, f/2 f/2,8 f/4 f/5,6 f/8 f/11 f/16 f/22, f/32, etc. Le rapport entre deux ouvertures consécutives est une valeur proche de √2, qui a été choisie de sorte à ce que le rapport de flux lumineux soit dans un rapport 2 (flux = diamètre²). En diminuant d’un « cran » l’ouverture on double le temps de pose nécessaire ou diminue d’un facteur 2 la sensibilité de la pellicule requise[3].

Dans la pratique, l’ouverture indiquée est un arrondi ; l’ouverture réelle peut coller au plus proche de \sqrt{2}[4]. Il existe des subdivisions sur les appareils modernes, souvent dans des rapports \sqrt{\sqrt{2}} ou \sqrt{2}^{\frac{1}{3}}.

Lien entre ouverture, diamètre du diaphragme et flux lumineux reçu à pose et sensibilités fixés.
Ouverture f/1,4 f/2 f/2,8 f/4 f/5,6 f/8 f/11 f/16 f/22 f/32
Diamètre d d/√2 d/2 d/2√2 d/4 d/4√2 d/8 d/8√2 d/16 d/16√2
Flux I I/2 I/4 I/8 I/16 I/32 I/64 I/128 I/256 I/512

Preuves d'irrationalité[modifier | modifier le code]

Voici quelques-unes des nombreuses démonstrations[5] du fait que 2 est irrationnel. Beaucoup d'entre elles se généralisent en remplaçant 2 par n où l'entier naturel n n'est pas un carré parfait (voir l'article « Irrationnel quadratique »). Certaines sont des reformulations, avec les concepts et le langage mathématiques actuels, de preuves antiques (cf. § Histoire).

Elles procèdent souvent par l'absurde, en supposant que 2 est, au contraire, rationnel, c'est-à-dire qu'il peut s'écrire sous la forme p/q pour certains entiers q > 0 et p, puis en déduisant une contradiction de cette hypothèse 2 = p/q, qui s'écrit aussi p2 = 2q2.

Par parité[modifier | modifier le code]

Soit q le plus petit entier > 0 tel que le nombre p := q2 soit entier. L'entier p est alors pair puisque son carré l'est. Le nombre r := p/2 est donc entier, or 2q2 = (2r)2 = 4r2 donc q2 = 2r2, si bien que r2 = q est entier et 0 < r < q, ce qui contredit le choix de q.

Une variante consiste, au lieu de choisir d'emblée le plus petit entier possible pour q, à pratiquer une descente infinie à partir d'une (hypothétique) écriture fractionnaire quelconque p/q de 2 : on construit r comme ci-dessus, puis s, tetc. tels que 2 = p/q = q/r = r/s = … et q > r > s > … , ce qui est absurde puisqu'il n'existe pas de suite infinie strictement décroissante d'entiers positifs.

Par simple minimalité[modifier | modifier le code]

Avec le choix précédent de q, on peut se passer de remarquer que p est pair et poser simplement[6] r = p – q. Ainsi, r = q(2 – 1), donc 0 < r < q et r2 = q(2 – 2) = 2q – p est entier, ce qui, à nouveau, contredit le choix de q. (On peut, comme précédemment, transformer ce raisonnement en une descente infinie.)

Par le lemme de Gauss[modifier | modifier le code]

Avec le même choix encore, q est premier avec p, or il divise p2. Il est donc égal à 1 et p2 = 2, ce qui est impossible.

Par le théorème fondamental de l'arithmétique[modifier | modifier le code]

Le couple (p, q) tel que p2 = 2q2 étant cette fois arbitraire (i.e. q non nécessairement minimum), la contradiction vient de ce que dans la décomposition en produit de facteurs premiers, p2 a un nombre pair de facteurs et 2q2 un nombre impair. Une variante est de compter seulement les facteurs égaux à 2.

Par les congruences[modifier | modifier le code]

Avec p et q premiers entre eux comme plus haut, donc non tous deux divisibles par 3, on déduit de p2 = 2q2 que q possède un inverse r modulo 3, et 2 est le carré modulo 3 de pr. Cela est impossible car modulo 3, les seuls carrés sont 02 = 0 et (±1)2 = 1. (On peut, dans ce raisonnement, remplacer 3 par n'importe quel nombre premier P tel que 2 n'est pas un carré modulo P, c'est-à-dire P congru à 3 ou 5 modulo 8).

Histoire[modifier | modifier le code]

Babylone[modifier | modifier le code]

Schéma de la tablette YBC 7289.
Article détaillé : YBC 7289.

La culture mathématique babylonienne est avant tout algorithmique. Elle dispose d'un système de numération ancien et positionnelle[7]. Certaines tablettes, comme celle notée BM 13901, montrent une bonne connaissance des questions du second degré, probablement traitées à partir de méthodes géométriques[8]. En plus de disposer de méthodes de résolution, les Babyloniens savent calculer des approximations de racines carrées. La tablette YBC 7289 donne l'approximation de √2 sous la forme suivante[9] :

1  204  501  10

Cette écriture correspond à la meilleure approximation possible de √2 avec quatre chiffres significatifs en numération babylonienne (base 60). L'approximation est précise au millionième. Cette tablette montre plusieurs éléments remarquables, leur préoccupation mathématique n'est pas uniquement pragmatique, une telle précision est trop importante pour une application pratique[10]. Elle dénote aussi de la connaissance d'un algorithme d'approximation de racine, probablement de type méthode de Héron[11] et équivalent à notre fraction continue.

Grèce antique[modifier | modifier le code]

À la fin du VIe siècle av. J.-C., l'école pythagoricienne prend connaissance du savoir babylonien[12], qui s'ajoute à la tradition grecque naissante, issue de Ionie. L'orientation ionienne, dont le maître à penser est Thalès, est géométrique. La notion de démonstration entre déjà dans leurs préoccupations[13]. Dès les débuts de la période pythagoricienne, l'apport babylonien permet des progrès décisifs. La maîtrise des questions du second degré aboutit à une construction rigoureuse du pentagone régulier[14]. L'algorithme d'approximation des racines est repris et prend le nom d'anthyphérèse[15]. Il est probablement à l'origine de la découverte de ce que les Grecs appellent les incommensurables et qui correspond à notre notion de nombre irrationnel.

Si rien n'indique avec certitude que la proportion entre la diagonale d'un carré et de son côté est à l'origine de la découverte des incommensurables[16], √2 joue néanmoins un rôle fondamental dans les recherches sur leur nature. Dans un premier temps, les Grecs remarquent que l'anthyphérèse fournit une suite de proportions rationnelles qui s'approche de plus en plus de celle recherchée, sans jamais l'atteindre : un comportement qui ne fait aucun sens[17] pour un peuple qui imagine que toute proportion est rationnelle[18]. Le paradoxe d'Achille et de la tortue est probablement une trace de cette époque[19] où l'incommensurabilité est plus vécue comme un scandale logique[20] qu'un savoir cohérent. La maîtrise de l'anthyphérèse a néanmoins lieu avant la fin du Ve siècle av. J.-C.. Au début du IVe siècle av. J.-C., elle est non seulement comprise pour √2 mais déjà généralisée à d'autres racines carrées d'entiers par Théétète[21], un mathématicien contemporain de Platon.

Un autre cheminement est envisagé pour la première démonstration de l'irrationalité de √2. Il se fonde sur une remarque arithmétique : Le double d'un carré parfait n'est jamais un carré parfait[22]. La duplication du carré et cette remarque impliquent l'irrationalité de √2. Un historien spécialiste de cette période, Oskar Becker (en) remarque que cette démonstration repose sur un résultat d'arithmétique élémentaire que les premiers pythagoriciens connaissent et qu'ils appellent le principe du pair et de l'impair[23]. Ce qui est avéré est que cette démonstration date du Ve siècle av. J.-C. et qu'elle est consignée par Aristote qui précise : « Ils prouvent que le diamètre du carré est incommensurable au côté en montrant que, si l'on admet qu'il lui est commensurable, un nombre impair serait égal à un pair[24]. »

Un troisième raisonnement consiste à faire usage d'une descente infinie à l'aide d'une construction géométrique. Il date d'une période plus tardive que celle des pythagoriciens. Il suppose en effet une méthode de démonstration inexistante avant Eudoxe de Cnide[25], un mathématicien du IVe siècle av. J.-C..

Vers le nombre √2[modifier | modifier le code]

Richard Dedekind propose une construction rigoureuse des nombres réels à la fin du XIXe siècle.

L'histoire de la racine de deux se confond alors avec celle de la racine carrée et plus généralement des irrationnels. Elle peut se résumer en quelques lignes :

Les Grecs conçoivent ce que nous appelons les rationnels ou les réels comme des proportions, et non pas des nombres[26]. La faiblesse des concepts apparaît dans une égalité comme : √2 x √3 = √6. Pour les Grecs, elle n'est pas démontrable ; √2 x √3 désigne une proportion entre aires et √6 n'a pas de sens dans le monde des aires : le carré d'une surface n'existe pas chez les Grecs[27].

La culture mathématique arabe de l'antiquité est à l'origine du prochain progrès. Au début du IXe siècle, le perse Al-Khawarizmi développe les concepts d'équation[28] et d'inconnue. Ces découvertes, parfois considérées comme la naissance de l'algèbre[29], amènent petit à petit l'idée de donner un statut de nombre aux fractions puis aux proportions incommensurables. Les propriétés algébriques des racines carrées sont établies. Omar Khayyam développe au XIe siècle une théorie où les proportions sont des nombres, même si les incommensurables sont encore considérées comme impropres[30]. L'Europe n'assimile ces notions que tardivement, le XVIe siècle est une période de polémique pour savoir si les incommensurables méritent le statut de nombre[31]. C'est à cette époque que l'usage du symbole √ se répand[32].

Construire un univers de nombres où l'égalité √2 x √3 = √6 est démontrée rigoureusement n'est pas simple. Cette construction n'apparaîtra que tardivement ; en 1876 Dedekind[27] résout cette question.

Calcul babylonien[modifier | modifier le code]

Dupliquer un carré[modifier | modifier le code]

Construction d'un carré d'aire 2.

La question de la duplication d'un carré correspond à la construction d'un carré d'aire double de celle d'un carré donné. On suppose que l'on dispose d'un carré d'aire 1 et l'on cherche à construire un carré d'aire 2. Par définition, le carré d'aire 1 possède un côté de longueur 1 et le carré d'aire 2 possède la même aire que celle de deux carrés d'aire 1.

Les Babyloniens savent comment faire, ils savent même calculer le côté du carré d'aire deux avec grande précision. Il existe deux méthodes simples pour s'en persuader. La plus directe consiste à étudier la figure de gauche. Le carré de côté 1 est composé de deux triangles, celui de côté noté √2 est formé d'exactement quatre triangles du même type, il est donc d'aire double. Une autre manière de se rendre compte du rapport deux entre les aires des carrés de la figure est l'usage du théorème de Pythagore. Un triangle isocèle rectangle de petit côté de longueur 1 possède une hypoténuse de carré égal à 1 + 1 = 2. Cette hypoténuse est la diagonale d'un carré de côté de longueur 1.

Duplication du carré grâce au cercle

L'aire d'un carré s'obtient par multiplication de la longueur du côté par lui-même. La longueur du côté du carré d'aire 2 multiplié par lui-même est donc égal à 2. Par définition de √2, la longueur de ce côté est √2.

Il est en outre possible, à l'aide d'un cercle, de dupliquer le carré sans en changer l'orientation. Dans la figure ci-contre le grand carré a une surface double du petit carré. Il suffit pour s'en convaincre de faire pivoter le petit carré d'un huitième de tour. Le rapport des côtés des deux carrés est donc de √2. La figure de gauche illustrera, pour les mathématiciens futurs la présence de la racine carré de deux dans le sinus et le cosinus du huitième de tour.

cos(45°) = sin(45°) = 1/√2 = √2/2

Plus tard, ce tracé séduit de nombreux architectes comme Andrea Palladio dans sa Villa Rotonda ou dans l’Église ronde de Preslav. On la retrouve dans le cloître de la cathédrale de Cahors où la surface de la cour intérieure est égale à la surface de la galerie qui l'entoure[33] ou dans les carnets de Villard de Honnecourt[34].

Rendre carré un rectangle[modifier | modifier le code]

première étape du calcul

Les Babyloniens disposent de puissantes méthodes de calcul et, comme en témoigne la tablette YBC 7289, savent fournir une excellente approximation de √2. Si leur méthode reste encore inconnue, on imagine qu'ils utilisent le raisonnement présenté ici ou un équivalent[11].

La méthode consiste à construire un carré de la même aire qu'un rectangle. On commence par un rectangle de base 1 et de hauteur 2. Ensuite, pour rendre plus carré ce rectangle, on en construit un deuxième de base la moyenne des longueurs des côtés du premier rectangle, soit 1,5 : la moyenne de 1 et de 2. Sa hauteur est calculée pour que le nouveau rectangle soit d'aire 2, elle vaut 2/1,5 = 1,3333... À l'image des Babyloniens, les calculs sont ici réalisés en numération positionnelle, à l'image de notre notation décimale, mais eux comptent en base 60, ce que l'on ne fait pas ici pour des raisons de simplicité. Si l'on recommence, on trouve pour base la moyenne de 1,5 et de 1,3333... soit 1,4166... et pour hauteur 2/1,416... soit 1,4117... L'itération suivante donne 1,4142... une approximation avec cinq chiffres significatifs. Pour obtenir la précision babylonienne, il faudrait itérer encore une fois l'opération.

Cette méthode ne donne jamais exactement la bonne valeur, et la suite des chiffres après la virgule ne s'arrête jamais. Pour les Babyloniens, ces difficultés ne sont pas nouvelles, on les trouve aussi pour certaines divisions. Avec les conventions modernes ce phénomène se produit pour 1/3 qui est un nombre proche de 0,3333, mais notre système décimal ne donne jamais exactement la bonne valeur.

Calculer avec √2[modifier | modifier le code]

Un calcul avec √2

Les Babyloniens savent résoudre des questions du second degré. Cela les amène à pouvoir calculer des expressions contenant la valeur de √2. Pour les Babyloniens, le calcul de (√2 + 1)(√2 - 1), s'exprime comme la multiplication de 2,414 2 par 0,414 2. Ils ne disposent en effet d'aucun langage symbolique pour écrire √2 et la différence entre les deux expressions est suffisamment petite pour être acceptable.

Plutôt que de calculer une multiplication longue et fastidieuse, surtout en base 60, ils raisonnent géométriquement. La question revient à mesurer l'aire d'un rectangle de base √2 + 1 et de hauteur √2 - 1, à l'image de la figure de droite. En déplaçant la zone bleue du rectangle habilement, on remarque que le résultat est la différence entre l'aire d'un carré de côté √2 et l'aire d'un carré de côté 1. Le résultat est donc 1, obtenu en évitant des calculs rébarbatifs. Cette démarche géométrique est l'équivalent des calculs algébriques suivants, si p désigne la longueur de la diagonale d'un carré et q celle de son côté :

(p+q)(p-q) =p^2 -q^2 = q^2 \quad\text{car}\quad p^2 = 2q^2\;

Les Babyloniens utilisent encore d'autres méthodes de calculs, repris et interprétés différemment par les Grecs. Ils ne concernent néanmoins pas directement la racine de deux.

Constructions et démonstrations grecques[modifier | modifier le code]

Construction de √2 à la règle et au compas[modifier | modifier le code]

Construction à la règle et au compas

Comme toutes les racines carrées de nombre entier, √2 est constructible à la règle et au compas ; a contrario, ce n’est pas le cas de la racine cubique de 2, par exemple[37].

Étant donné un segment AB de longueur unité, voici les différentes étapes pour construire un segment de longueur √2 avec une règle non graduée et un compas :

  1. Tracer le symétrique B′ de B par rapport à A
    • Tracer le cercle C1 de centre A et de rayon AB, il coupe la demi-droite ]BA) en B′
  2. Tracer la médiatrice (AH) de [BB′]
    • Tracer le cercle C2 de centre B et de rayon r > AB
    • Tracer le cercle C3 de centre B′ et de rayon r, il coupe C2 en deux points, H et H′
    • Tracer le segment [AH] il intersecte C1 en un point C.

À cette étape le segment [BC] de longueur √2 est construit. Comme tout nombre constructible à la règle et au compas, √2 est constructible au compas seul.

Irrationalité[modifier | modifier le code]

Un changement d'échelle permet d'obtenir des longueurs entières.

Si les Grecs héritent des méthodes des Babyloniens, elles s'insèrent dans un monde différent, essentiellement géométrique. Ils imaginent dans un premier temps que toutes les longueurs sont des fractions. Ils en déduisent qu'il suffit de choisir adroitement l'unité de longueur pour que les grandeurs présentes dans une figure correspondent à des nombres entiers. Ainsi, si à l'image de la figure de droite ils ont affaire à deux longueurs 3/2 et 4/3 avec la première unité de longueur (en bleu), ils choisissent comme unité de longueur le sixième de la précédente (en rouge), 3/2 devient 9 et 4/3 devient 8.

Avec cette logique, une question naturelle est celle des entiers caractérisant un demi-carré c'est-à-dire mesurant la diagonale et le côté d'un carré. Ces entiers n'existent pas, c'est-à-dire qu'il n'existe aucune unité de longueur tel que le côté et la diagonale s'obtiennent par multiplication de l'unité de longueur avec des entiers. Les grecs disent dans ce cas que la proportion entre la diagonale et le côté ou que les longueurs de la diagonale et du côté sont incommensurables. Dans notre langage, cette proportion est un nombre égal à √2, si ce nombre était commensurable, il s'écrirait

pu/(qu ),

p, q sont des nombres entiers et u est un nombre quelconque représentant l'unité. En simplifiant par u, le nombre devient p/q, autrement dit un rationnel. Ainsi, l'incommensurabilité d'une proportion est équivalente à notre notion d'irrationnel.

La fusion de la culture babylonienne, que van der Waerden qualifie[38] d'algébrique, avec la culture géométrique grecque est à l'origine d'une nouvelle démarche mathématique, appelée algèbre géométrique. Cette démarche permet de démontrer l'irrationalité de √2.

Le pair et l'impair[modifier | modifier le code]
Le double d'un nombre carré n'est jamais un nombre carré.

Une des démonstrations candidate pour être la plus ancienne[39] est celle par parité. Elle se fonde sur un principe que les pythagoriciens appellent le pair et l'impair. Ce principe indique que le carré d'un nombre pair est pair et le carré d'un nombre impair est impair[40].

On considère un carré, et l'on suppose qu'il existe une unité telle que sa diagonale et son côté sont des longueurs entières. On choisit la plus grande de ces unités, on note p la longueur de la diagonale et q celle du côté. La duplication du carré montre que

p2 = 2q2,

ce qui montre que p2 est pair et donc p l'est aussi. Le graphique à gauche montre que le carré de côté q est d'aire égale au rectangle en bleu de base p/2 et de hauteur p. Ce rectangle se divise en deux carrés de côté p/2, car p est un nombre pair. On en déduit que le carré de q est pair et donc que q l'est aussi. Le double de l'unité permet alors d'exprimer la diagonale et le côté comme des entiers, ce qui contredit le fait que celle choisie est la plus grande de toutes. Cette contradiction termine la démonstration.

Descente infinie[modifier | modifier le code]
Construction d'une descente infinie

La démonstration présentée dans ce paragraphe est nécessairement plus tardive[41]. Elle se fonde sur le principe de la descente infinie et sur l'égalité

(√2 + 1)(√2 - 1) = 1.

Pour les Grecs, une telle égalité n'a pas de sens, √2 n'est pas un nombre. En revanche, si p est la longueur d'une diagonale et q celle d'un côté d'un carré, elle se traduit directement par :

(p + q )(p - q ) = q 2.

Elle devient une égalité entre l'aire d'un carré et celle d'un rectangle de base la somme d'une diagonale et d'un côté, et de hauteur la différence d'une diagonale et d'un côté d'un carré. Sous forme de proportion, on obtient :

\frac {p + q}q = \frac q{p - q}

Si le côté et la diagonale d'un carré sont commensurables, cela signifie qu'il existe une unité de longueur telle que p et q soient des entiers. En retirant 1 à cette double expression de la même fraction, on obtient :

\frac {p + q}q -\frac qq= \frac q{p -q} - \frac {p -q}{p -q}\quad\text{et}\quad \frac pq = \frac {2q-p}{p-q}

Cette dernière égalité et le théorème de Thalès indiquent que le triangle ABC de la figure de droite est semblable à A'B'C. On obtient un nouveau triangle rectangle isocèle avec des côtés entiers, plus petits que les précédents. En réitérant le processus, on obtient des triangles rectangles isocèles de plus en plus petits et ayant des côtés entiers. Leurs bases forment une suite d'entiers positifs strictement décroissante et infinie, ce qui est absurde.

On peut terminer plus rapidement la démonstration en supposant que l'unité est choisie la plus grande possible, ce qui revient à dire qu'avec cette convention, le triangle rectangle isocèle d'hypoténuse p et de cathète q est le plus petit possible avec des côtés entiers. La contradiction provient du fait que le triangle isocèle de base 2q - p et de côtés p - q possèdent aussi des côtés entiers et est rectangle, mais en plus il est plus petit. On retrouve ainsi la preuve par l'absurde par simple minimalité.

Fraction continue[modifier | modifier le code]
Anthyphérèse de √2

Une autre candidate pour être la première démonstration de l'irrationalité de √2, met encore plus en valeur l'apport des Babyloniens et l'interprétation géométrique qu'en font les Grecs. On utilise encore les mêmes notations, p désigne la longueur de la diagonale et q du côté d'un carré. Cette fois, le raisonnement est direct et les longueurs p et q ne sont plus supposées entières.

On construit un rectangle de base p + q et de hauteur q. La proportion (p + q )/q, égale à 1 + √2, est appelée proportion d'argent. Elle dispose de propriétés analogues à la proportion d'or.

L'objectif est de remplir le rectangle de carrés de côté le plus vaste possible, exactement comme pour une multiplication babylonienne. Le plus grand côté possible pour les premiers carrés est q, car la hauteur est égal à q. Comme p + q est plus grand que 2q et strictement plus petit que 3q, on peut construire deux carrés de côté q, en rouge sur la figure. La zone restante (en bleu sur la figure) est un rectangle de côté q et p - q. Or on dispose de la formule :

\frac{p + q}{q} = \frac{q}{p - q}

Elle indique que le rectangle initial et le bleu sont semblables, la proportion entre les deux étant le rapport (p + q )/q. Il est alors possible de remplir la zone restante d'exactement deux carrés de taille maximale, comme précédemment et la zone restante est encore un rectangle semblable à l'initial. Finalement on obtient 2 carrés de côté q, puis 2 carrés de côté (p + q )/q fois plus petits que les premiers, puis 2 carrés de côté (p + q )/q fois plus petits que les précédents et la suite ne s'arrête jamais.

Dans le cas de grandeurs commensurables le comportement est différent. Il existe alors une unité telle que la longueur de la base et celle de la hauteur soient des entiers. Avec cette unité, les côtés des différents carrés sont toujours des entiers, ce qui garantit que la suite finit par s'arrêter, car les carrés ne peuvent devenir infiniment petits. Ainsi une fraction a/b est entière, si et seulement si la suite construite précédemment s'arrête. Cet algorithme, initialement conçu comme une manière de trouver une commune mesure entre deux longueurs entières, est présent chez Euclide, mais il devient une méthode pour déterminer son équivalent arithmétique, c'est-à-dire le PGCD de deux entiers[42]. Ce critère n'est pas rempli pour la proportion p/q, cette proportion n'est pas rationnelle.

La construction de la suite 2, 2, 2… s'appelle pour les Grecs une anthyphérèse et maintenant la fraction continue de la proportion d'argent. Pour Maurice Caveing, cette anthyphérèse est probablement la première preuve complète[43] de l'irrationalité de √2. D'autres arguments convainquent le spécialiste Árpád Szabó (de) du fait que cette démonstration serait aussi la première. Vu sous un angle plus algébrique, la suite 2, 2, 2, correspond exactement à la méthode de calcul babylonienne et porte le nom de dunámeis ou δυνάμεών chez les Grecs. Ce terme est ancien et se retrouve chez les Éléates, la première démonstration daterait de leur époque, qui est aussi celle des paradoxes de Zénon[44]. Il est néanmoins peu probable qu'elle disposait originellement de la forme aboutie présentée ici.

Autres propriétés[modifier | modifier le code]

Normalité[modifier | modifier le code]

La normalité est un concept se basant sur la distribution des chiffres du développement décimal d’un nombre irrationnel, à savoir si tous les chiffres de 0 à 9 apparaissent dans ce développement et avec la même fréquence. En ce qui concerne √2, on ignore s’il est normal dans le système décimal ou dans toute autre base de numération.

Degré algébrique et degré d'irrationalité[modifier | modifier le code]

2 est un nombre algébrique de degré 2, dit entier quadratique, car solution de l’équation polynomiale du second degré à coefficients entiers x² − 2 = 0 et de monôme dominant de coefficient égal à 1, mais d’aucune de degré 1 de par son irrationalité. On sait ainsi qu’il est difficilement approchable par une suite rationnelle pn/qn ; l’erreur est au mieux en

|√2 − pn/qn| ~ 1/qn².

Comme pour tout nombre algébrique irrationnel, sa mesure d'irrationalité est 2.

Développement en fraction continue[modifier | modifier le code]

√2 est relié à un certain nombre de développements en fractions continues périodiques, par propriété des entiers quadratiques.

√2 est relié au développement en fraction continue suivant

b\sqrt2-a=\cfrac1{2a+ \cfrac1{2a+ \cfrac1{2a+ \cdots}}}\,

pour a2 − 2b2 = –1, a, b entiers strictement positifs. On notera ce développement de manière plus concise :

b√2 − a = [0; 2a, 2a, 2a…]

On en tire les valeurs suivantes de √2 :

√2 = [1; 2, 2, 2…].
√2 = 1/5 × [7; 14, 14, 14…]
√2 = 1/29 × [41; 82, 82, 82…]

Plus généralement, 2 se relie à la fraction continue généralisée suivante :

b\sqrt{2}-a=\cfrac{-k}{2a+ \cfrac{-k}{2a+\cfrac{-k}{2a+ \cdots}}}\,

notée sous forme plus concise

b√2 − a = [0; −k, 2a; −k, 2a; −k, 2a; …]

avec a2 − 2b2 = k, et a, b entiers strictement positifs. On en déduit les quelques développements de 2 suivants :

√2 = 1/2 × [3; −1, 6; −1, 6; −1, 6;…]
√2 = 1/12 × [17; −1, 34; −1, 34, −1, 34;…]
√2 = 1/70 × [90; −1, 180; −1, 180, −1, 180;…]

Éléments de démonstration : soit la suite (un) définie par la relation de récurrence un + 1 = –k/(2a + un) et soit εn = |un − (b√2 − a)|. Alors on peut montrer que εn + 1 < n, avec 1/|1 + 2a/(b√2 − a)| < K < 1 dans un voisinage de b√2 − a[pas clair].

Développements en série et produit infini[modifier | modifier le code]

Produits infinis[modifier | modifier le code]

L’identité cos(π/4) = sin(π/4) = 1/√2 et la représentation en produit infini du sinus et du cosinus mènent aux développements suivants

\sqrt 2 = 2\prod_{k=0}^\infty
\frac{(4k+1)(4k+3)}{(4k+2)^2} = 
2
\left(1-\frac{1}{4}\right)
\left(1-\frac{1}{36}\right)
\left(1-\frac{1}{100}\right) \cdots
\sqrt{2} =
\prod_{k=0}^\infty
\frac{(4k+2)^2}{(4k+1)(4k+3)} =
\left(\frac{2 \cdot 2}{1 \cdot 3}\right)
\left(\frac{6 \cdot 6}{5 \cdot 7}\right)
\left(\frac{10 \cdot 10}{9 \cdot 11}\right)
\left(\frac{14 \cdot 14}{13 \cdot 15}\right) \cdots

Le dernier produit peut s’écrire de manière équivalente :

\sqrt{2} =
\prod_{k=0}^\infty
\left(1+\frac{1}{4k+1}\right)
\left(1-\frac{1}{4k+3}\right)
=
\left(1+\frac{1}{1}\right)
\left(1-\frac{1}{3}\right)
\left(1+\frac{1}{5}\right)
\left(1-\frac{1}{7}\right) \cdots.

Séries[modifier | modifier le code]

Le nombre peut aussi être évalué sous forme de série en utilisant le développement de Taylor d’une fonction trigonométrique en \left({\pi}/{4}\right) :

\frac{1}{\sqrt{2}} = \sum_{k=0}^\infty \frac{(-1)^k \left(\frac\pi4\right)^{2k}}{(2k)!}.
\frac{1}{\sqrt{2}} = \sum_{k=0}^\infty \frac{(-1)^k \left(\frac\pi4\right)^{2k+1}}{(2k+1)!}.

On peut aussi utiliser la fonction 1 + x en 1 :

\sqrt{2} =1+\sum_{k=1}^\infty (-1)^{k+1} \frac{\prod_{0<n<k} (2n-1)}{\prod_{n=1}^{n=k}(2n)} = 
1 + \frac{1}{2} - \frac{1}{2\cdot4} + \frac{1\cdot3}{2\cdot4\cdot6} -
\frac{1\cdot3\cdot5}{2\cdot4\cdot6\cdot8} + \cdots.

La convergence de la dernière série peut être accélérée par le biais d’une transformation d’Euler pour donner :

\sqrt{2} = \sum_{k=0}^\infty \frac{(2k+1)!}{(k!)^2 2^{3k+1}} = \frac{1}{2} +\frac{3}{8} +
\frac{15}{64} + \frac{35}{256} + \frac{315}{4096} + \frac{693}{16384} + \cdots.

Méthodes numériques d'approximation[modifier | modifier le code]

√2 vaut approximativement 1,414 213 562 373 095 048 801 688 724 209 698 078 569 671 875 376 948 073 176 679 737 990 732 478 462 107 038 850 387 534 327 641 572 7

Ces décimales constituent la suite A002193 de l'OEIS.

Le calcul d’une valeur approchante de √2 a été un problème mathématique pendant des siècles. Ces recherches ont permis de perfectionner les algorithmes de calculs d’extraction de racines carrées. En informatique, ces recherches se sont poursuivies afin d’optimiser ces algorithmes en réduisant les temps de calcul et la consommation de mémoire[1].

Les méthodes numériques d’approximation présentées ci-dessous sont destinées au calcul d’un nombre important de décimales. Elles se basent généralement sur une suite convergente de nombres rationnels ; ainsi l’itération s’affranchit du coût de calcul sur des nombres à virgule flottante — dont il faudrait en plus connaître la précision a priori. Les meilleures approximations par une suite rationnelle pn/qn donnent une erreur en 1/qn², une propriété de l’approximation diophantienne des entiers quadratiques.

Méthodes à convergence linéaire[modifier | modifier le code]

Méthode de Théon de Smyrne[modifier | modifier le code]

On doit à Théon de Smyrne ces deux suites (pn) et (qn) définies par récurrence :

pn + 1 = pn + 2qn,     p0 = 1 ;
qn + 1 = pn + qn,     q0 = 1.

Ces suites sont à valeur entière strictement positive, donc strictement croissantes par récurrence, et vérifient

pn² − 2qn² = (−1)n(p0² − 2q0²)

de sorte que pn/qn tend vers √2.

On ne sait pas si l’intention de Théon de Smyrne était de calculer une valeur approchée de √2.

Solutions de l'équation diophantienne a²− 2b² = k[modifier | modifier le code]

Les solutions entières de l’équation a² − 2b² = k sont engendrées par récurrence

am + 1 = 3am + 4bm
bm + 1 = 2am + 3bm

à partir des valeurs initiales (a0, b0) = (1, 1) pour k = −1 et (3, 2) pour k = 1.

Cette méthode est déduite de celle de Théon : chaque itération de la présente correspond à deux itérations de celle-là. Ainsi, an/bn tend linéairement vers √2.

Les premières solutions sont :

  • k = −1 :  (1, 1),  (7, 5),  (41, 29),  (239, 169),  (1393,985),
  • k =   1 :  (3, 2),  (17, 12),  (99, 70),  (577, 408),  (3363, 2378).

Les deux approximations mises en gras furent utilisées en pratique par les arpenteurs anciens :

Méthode de Théon généralisée[modifier | modifier le code]

On se donne (a, b), obtenu par la méthode de Théon, qui est donc solution de l’une des deux équations diophantiennes précédentes 2b2 = a2k = K, avec k = ±1 et K > 1. On peut alors écrire

√2 = (a/b)K/(K + k)

Les suites pn et qn définies par

pn + 1 = (2K + k)pn + 2Kqn,     p0 = 1 ;
qn + 1 = (2K + 2k)pn + (2K + k)qn,     q0 = 1.

vérifient

(K + k)pn + 12 – Kqn + 12 = (K + k)pn2 – Kqn2 =… = k,

et donc, de la même façon que ci-dessus, la suite pn/qn converge vers K/(K + k) = (b/a)2. De plus, si k = 1, cette suite est croissante donc approche cette valeur par défaut, et si k = –1, elle est décroissante donc approche cette valeur par excès.

On peut utiliser cette relation pour estimer l’erreur :

εn + 1εn (4K + 3k)−2

et c’est une majoration si k = 1. La convergence est donc linéaire : elle fait gagner un nombre à peu près constant de décimales à chaque itération.

Cette méthode correspond à une généralisation de la méthode du paragraphe précédent au radical K/(K + k). Pour K plus grand, la suite (qn) croit plus rapidement, donc la convergence est accélérée.

Premières approximations de √2 = 17/12 √(288/289) par approximation linéaire de √(288/289). Les paramètres sont a = 17, b = 12, K = 288, k = 1. On a
εn + 1 < 7,5 × 10-7εn   (avant approximation décimale des quotients).
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 1 1
1 19 601/13 860 1,414 213 56
2 22 619 537/15 994 428 1,414 213 562 373 09
3 26 102 926 097/18 457 556 052 1,414 213 562 373 095 048 80
4 30 122 754 096 401/21 300 003 689 580 1,414 213 562 373 095 048 801 688 72

Développement en fraction continue[modifier | modifier le code]

Une autre méthode consiste à approcher b√2 − a par sa fraction continue généralisée pour (a, b) solution de l’équation diophantienne 2b2 = a2k, avec k = ± 1 :

b√2 − a = [0; –k, 2a; –k, 2a; –k, 2a…] est approximé à l’aide de la suite (pn/qn) déterminée par la relation de récurrence
pn + 1 = qn
qn + 1 = 2aqn + kpn

L’erreur vérifie asymptotiquement

εn + 1 < |b√2 − a|/(2a − 1) εn
Premières approximations de √2 par approximation linéaire de 169√2 − 239. Les paramètres sont b = 169, a = 239, k = 1, εn + 1 ~ 4 × 10−6 εn.
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 1 1
1 114 243/80 782 1,414 213 562
2 54 608 393/38 613 965 1,414 213 562 373 09
3 26 102 926 097/18 457 556 052 1,414 213 562 373 095 048 80
4 12 477 253 282 759/8 822 750 406 821 1,414 213 562 373 095 048 801 688 7

Développement en série entière[modifier | modifier le code]

On se donne (a, b) solution de l’équation diophantienne 2b2 = a2k = K, avec k = ±1. On peut alors écrire K/(K + k) comme somme d'une série via le développement en série entière de (1+z) (ou la formule du binôme généralisée, simple variante d'exposition).

\sqrt{ \frac{\mathrm{K}}{\mathrm{K}+k} } = 1-\frac{1}{2} \frac{k}{\mathrm{K}}+\frac{1\times 3}{2\times 4} \left(\frac{k}{\mathrm{K}}\right)^2
-\frac{1\times 3\times 5}{2\times 4\times 6} \left(\frac{k}{\mathrm{K}}\right)^3 + \dots

et utiliser √2 = (a/b)K/(K + k).

Avec K = 50, et donc √2 = (7/5)50/49, les premiers termes de la série sont particulièrement simples, comme l’a fait remarquer Leonhard Euler en 1755[45]  :

\sqrt{2} = \frac{7}{5} \left( 1 + \frac{1}{100} + \frac{1\times 3}{1 \times 2} 10^{-4} + \frac{1\times 3\times 5}{1\times 2\times 3} 10^{-6} + \dots \right)=1,4+0,014+0,00021+0,0000035+\dots
Approximation √2 = (239/169)57122/57121 par le développement en série entière du radical fractionnaire. Les paramètres sont b = 239, a = 169, K = 57122, k = –1.
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 1 1
1 239/169 1,414 2
2 6 238 763 163 557/4 411 471 739 168 1,414 213 562 373 09
3 712 741 258 857 407 103/503 984 177 369 508 992 1,414 213 562 373 095 048
4 325 705 649 507 622 468 308 893/230 308 673 437 608 741 128 192 1,414 213 562 373 095 048 801 688

Dichotomie[modifier | modifier le code]

Il est possible d’approcher √2 par bissection. Cette méthode est de convergence linéaire lente : on gagne trois décimales à chaque dizaine d’itérations.

Méthode à convergence quadratique[modifier | modifier le code]

La méthode de Newton appliquée à la fonction racine carrée permet de calculer une valeur approchée de √2 de manière itérative avec une convergence quadratique, c’est-à-dire doublant le nombre de décimales à chaque itération. La récurrence a la forme

un + 1 = un/2 + 1/un

Cet algorithme s’appelle méthode de Héron ou méthode babylonienne car il semble que ce soit celle utilisée par les Babyloniens pour trouver des valeurs approchées de racines carrées.

Si l’on s’intéresse aux fractions successives à partir d’une valeur initiale p0 et q0, la récurrence sur le numérateur et le dénominateur sont

pn + 1 = pn² + 2qn²
qn + 1 = 2pnqn
Premières approximations de √2 données par la méthode de Newton.
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 1 1
1 3/2 1
2 17/12 1,41
3 577/408 1,41421
4 665857/470832 1,41421356237
5 886731088897/627013566048 1,41421356237309504880168

Méthodes cubiques[modifier | modifier le code]

Méthode de Halley[modifier | modifier le code]

Un exemple de méthode cubique s’obtient par l’itération de Halley. Elle cherche le zéro de ƒ(x ) = x² − 2 en utilisant les deux premières dérivées. La solution itérative est

xn + 1 = xn × (xn² + 6)/(3xn² + 2)

soit en posant xn = pn/qn :

pn + 1 = pn(pn² + 6qn²)
qn + 1 = qn(3pn² + 2qn²)

Cette méthode est de convergence cubique : le nombre de décimales exactes triple à chaque itération.

Premières approximations de √2 données par la méthode cubique.
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 1 1
1 7/5 1,4
2 1 393/985 1,414 213
3 10 812 186 007/7 645 370 045 1,414 213 562 373 095 048
4 1,414 213 562 373 095 048 8
016 887 242 096 980 785 696
718 753 769 480 731 766 797

Méthode de Householder[modifier | modifier le code]

L’itération de Householder appliquée à ƒ(x ) = 1/x ² − 1/√2 donne une suite convergeant vers 1/√2 :

xn + 1 = xn + xn/8 × (2xn² − 1)(6xn² − 7)

Méthodes d'ordre supérieur[modifier | modifier le code]

On utilise une méthode de Newton modifiée[46] pour trouver le zéro de ƒ(x ) = 1/x ² − 1/2. Cela donne la suite récurrente :

xn + 1 = xn + xn/16 × (8hn + 6hn² + 5hn³)

avec

hn = 1 − xn²/2

Cette méthode est de convergence quartique, c’est-à-dire d’ordre 4 : le nombre de chiffres significatifs corrects quadruple (asymptotiquement) à chaque itération.

Premières approximations de √2 données par la méthode quartique.
itération valeur fractionnaire décimales exactes
0 3/2 1
1 23 169/214 1,414
2 57 367 317 478 181 003 155 381 859 082 363/2105 1,414 213 562 373 09
3 1,414 213 562 373 09
5 048 801 688 724 209
6 980 785 696 718 753
76 948 073 176 679 737

Il existe des méthodes d’ordre supérieur[2], notamment parmi les méthodes de Householder.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b La plupart des logiciels mathématiques, sur ordinateurs ou sur machines à calculer, utilisent des approximations préétablies de cette constante, au moins jusqu’à un certain rang.
  2. a et b (en) Xavier Gourdon et Pascal Sebah, « Pythagoras’ Constant √2 »,‎ 2001.
  3. (en) Matthew Cole, « A Tedious Explanation of the f/stop »,‎ 2005.
  4. (en) « ƒ/Calc Manual ».
  5. (en) Alexander Bogomolny, « Square root of 2 is irrational », sur Cut The Knot en recense 27.
  6. (en) Martin Gardner, A Gardner's Workout: Training the Mind and Entertaining the Spirit, A K Peters, Ltd.,‎ 2001 (ISBN 978-1-56881120-8), p. 16.
  7. Christine Proust, « Mathématiques en Mésopotamie », CultureMath, éditeur=ENS Ulm/DGESCO,‎ 2006 (lire en ligne).
  8. Cette conclusion est émise par Jens Høyrup. Des éléments de traduction de la tablette sont disponibles à : La pensée algébrique, 12e Colloque Inter-IREM, 1998.
  9. (en) David Fowler (en) et Eleanor Robson, « Square Root Approximations in Old Babylonian Mathematics: YBC 7289 in Context », Historia Mathematica, vol. 25,‎ 1998, p. 366-378 (lire en ligne).
  10. Proust 2006 aborde cet aspect spéculatif des mathématiques mésopotamiennes sur un autre angle.
  11. a et b Benoît Rittaud, « À un mathématicien inconnu ! », sur Bibnum.
  12. (en) Otto Neugebauer The Exact Sciences in Antiquity, Dover Publications, 1969 (ISBN 978-0486223322), p. 145-176.
  13. Maurice Caveing, La figure et le nombre : Recherches sur les premières mathématiques des Grecs, Presses universitaires du Septentrion,‎ 1997 (ISBN 978-2-85939494-3, lire en ligne), p. 33-75.
  14. (en) Thomas Little Heath, A History of Greek Mathematics, vol. 1 : From Thales to Euclid, CUP,‎ 2013 (1re éd. 1921) (ISBN 978-1-10806306-7, lire en ligne), p. 160.
  15. Sur la notion d'anthyphérèse : Maurice Caveing, L'irrationalité dans les mathématiques grecques jusqu'à Euclide, vol. 3, Presses universitaires du Septentrion,‎ 1998 (lire en ligne), p. 111.
  16. Benoît Rittaud, « Le Fabuleux destin de 2 », SMF Gazette, vol. 107,‎ janvier 2006, p. 28-37 (lire en ligne), p. 30.
  17. Pour Maurice Caveing, cette découverte, qu'il situe à la fin du VIe siècle av. J.-C. ou au début du Ve siècle av. J.-C., entraine une révélation stupéfiante, mais qui ne peut encore déboucher sur aucune découverte scientifique fructueuse : Caveing 1998, p. 117.
  18. Paul Tannery, Mémoires scientifiques, I, Paris-Toulouse, Privat, 1912, p. 268.
  19. Cette idée est exprimée tout d'abord par Tannery, longuement développée par Szabó et est expliquée dans Jean-Luc Périllié, « La découverte des incommensurables et le vertige de l'infini », transcription d’une conférence qui a eu lieu le 16 mai 2001 à Grenoble, p. 19-21.
  20. Cette expression est de Paul Tannery : Pour L'Histoire de la Science Hellène, BiblioBazaar, rééd. 2008 (ISBN 978-0-55930415-6), p. 251.
  21. Dominique Roux, « Pourquoi le livre X d'Euclide ? ou : Théétète, le Galois Grec », dans Actes du colloque de Limoges les 11 et 12 Juin 2004, IREM de Limoges,‎ 2006 (lire en ligne), p. 130-134.
  22. Árpád Szabó, L'aube des mathématiques grecques, Vrin,‎ 2000 (ISBN 978-2711612796, lire en ligne), p. 158.
  23. (de) O. Becker, « Die Lehre vom Geraden und Ungeraden im neunten Buch der Euklidischen Elemente », dans Quellen und Studien zur Geschichte der Mathematik, Astronomie und Physik, vol. B, t. 3,‎ 1936, p. 533-553.
  24. Aristote, Analytiques postérieurs, I, 23.
  25. Maurice Caveing, « À propos des débuts des mathématiques grecques. Réflexions sur l'ouvrage de A. Szabó », Revue d'histoire des sciences, vol. 32,‎ 1979, p. 168 (lire en ligne).
  26. Pour se faire une idée des concepts dont les Grecs disposaient, voir : Wilbur Richard Knorr (en) The Evolution of the Euclidean Elements: A Study of the Theory of Incommensurable Magnitudes and its Significance for Early Greek Geometry, Springer, 1974 (ISBN 978-9027705099), p. 15.
  27. a et b (en) David Fowler, « Dedekind's theorem 2 × 3 = 6 », The American Mathematical Monthly, vol. 99, no 8,‎ 1992, p. 725-733 (lire en ligne).
  28. Voir l'article théorie des équations (histoire)
  29. Cette idée est exprimée dans A. Dahan-Dalmedico et J. Peiffer (lb), Une histoire des mathématiques – Routes et dédales,‎ 1986 [détail des éditions], au paragraphe « Al-Khawarizmi et la naissance de l'al-jabr », p. 84.
  30. DahanPeiffer, p. 102.
  31. DahanPeiffer, p. 103.
  32. Il est introduit par Christoff Rudolff en 1525 : DahanPeiffer, p. 104.
  33. Guillaume Reuiller, L'aire de RIEN, Palais de la découverte, mesure vérifiable sur un plan de 1841.
  34. « Par ce moyen on fait un cloître, en donnant autant aux voies qu’au jardin » in Dominique Raynaud, « Le schème, opérateur de la conception architecturale », Arquitetura Revista, vol. 1,‎ 2008, p. 15-32 (lire en ligne), p. 23.
  35. Cette présentation s’inspire de : Claudie Asselin-Missenard et André Deledicq, « Les carrés de Babylone », dans Jeux, Tests & Quiz Mathématiques, Les éditions du Kangourou, 2010, p. 24.
  36. Christine Proust, « Le calcul sexagésimal en Mésopotamie », sur CultureMath (ENS Ulm/DGESCO),‎ 2005, p. 20.
  37. Voir Duplication du cube.
  38. (en) B. L. van der Waerden, « Defence of a “Shocking” Point of View », Arch. Hist. Exact Sci. (en), 1976, vol. 15, n° 3, p. 199-210.
  39. C'est au moins l'opinion exprimée par Becker 1936, qui présente le raisonnement exposé ici.
  40. Une démonstration ne faisant usage que du savoir de l'époque contemporaine à Pythagore est proposée dans l'article algèbre géométrique.
  41. Elle ne peut être antérieure à Eudoxe : Caveing 1979, p. 168.
  42. Livre VII des Éléments d'Euclide, proposition 1.
  43. Caveing 1998, p. 130.
  44. Le développement de cette théorie commence page 44 : (en) Árpád Szabó, The Beginnings of Greek Mathematics, Springer, 1978 (ISBN 978-9027708199).
  45. (la) Euler, Institutiones calculi differentialis cum eius usu in analysi finitorum ac doctrina serierum, vol. II (lire en ligne), chap. 4 (« De conversione functionum in series »), p. 292.
  46. (en) Newton's method and high order iterations, Xavier Gourdon et Pascal Sebah, 2001.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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