Ispahan

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32° 41′ N 51° 41′ E / 32.68, 51.68

Ispahan
اصفهان
position de cette localité
Ispahan
Pays Iran
Province Ispahan
Maire Mortéza Saghaiannejad
Latitude
Longitude
32° 41′ Nord
         51° 41′ Est
/ 32.68, 51.68
Altitude 1 574 m
Population 1 600 554 (en 2006)
Site officiel de Ispahan
Provinces - Villes
Sources : Gazetteer.de et Index Mundi

Ispahan ou Isfahan (en persan : اصفهان, EsfahānFa-f-اصفهان.ogg écouter) est une ville d’Iran, capitale de la province d’Ispahan. Elle est située à 340 kilomètres au sud de la capitale, Téhéran. Troisième ville d’Iran (après Téhéran et Mashhad) avec 1 600 554 habitants en 2006, la zone métropolitaine d’Ispahan est un des centres majeurs de l’industrie et de l’enseignement en Iran.

Ispahan a été capitale de l’empire perse sous la dynastie des Safavides entre le XVIe siècle et le XVIIIe siècle. L’architecture de la ville, qui est noyée de verdure bien irriguée, offre un contraste avec les étendues désertiques qui l’entourent. Cet aspect particulier, résultat des efforts de Shah Abbas, ainsi que les nombreux monuments islamiques construits entre le XIe et le XIXe siècle, sont aujourd’hui menacés par la modernité. Le classement de la place Naghsh-e Jahan au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1988 contribue à faire prendre en considération les spécificités de l’urbanisme d’Ispahan.

Sommaire

[modifier] Toponymie

Le nom de la ville en vieux-persan était Aspadana, devenu Spahān ou Espahān en moyen-persan puis Esfahan après la conquête musulmane.

L’alphabet arabe ne possédant pas le son /p/, le nom de la ville est devenu Esfahan après la conquête par les arabes en 651. On trouve également des transcriptions telles qu'Isfahan ou Ispahan qui ont pour origine des accents différents.

Un jeu de mot sur son nom fait dire que cette ville est « la moitié du monde » (en persan : نصف جهان, Nesf-e Jahān). La prononciation de cette locution (Nesf-e Jahān) est en effet phonétiquement assez proche de celle du nom de la ville (Esfahān).

[modifier] Géographie

[modifier] Situation

Ispahan est située dans le centre de l’Iran, au cœur du plateau iranien (32°40′N 51°40′E / 32.667, 51.667), à 1 574 mètres d’altitude, à l’est de la chaîne des Zagros. Ispahan a été fondée dans la plaine du Zayandeh rud (dont le nom signifie « rivière qui donne la vie »), au bord de ses rives. Ce site est une oasis au milieu de l’aride plateau iranien, à 340 kilomètres au sud de Téhéran.

Ispahan est située au centre des routes qui traversent l’Iran du Nord au Sud ou d’Est en Ouest, sur les routes commerciales entre la Chine et l’empire ottoman, et entre le golfe Persique et la Russie. Cette position stratégique économiquement parlant, la fertilité des terres entourant la ville, le climat — rendu plus frais par l’altitude — ainsi que la présence d’eau en abondance dans un pays aride ont été des éléments déterminants pour le développement[1] et également pour le maintien de cette ville en tant que centre urbain qui a survécu à des cycles de prospérité et de déclin[2].

[modifier] Hydrographie

Le Zayandeh rud (pont Allahverdi Khan).
Le Zayandeh rud (pont Allahverdi Khan).
Le Zayandeh rud à sec (mars 2001).
Le Zayandeh rud à sec (mars 2001).

Le Zayandeh rud, une des rares grandes rivières permanentes du plateau iranien, se jette dans un lac salé (lac Gavkhuni) dans le désert. Le bassin du Zayandeh rud s’étend jusqu’à 90 kilomètres au nord d’Ispahan et des vents frais soufflent depuis le nord et rafraîchissent le bassin. Ce bassin, qui couvre 41 500 km2 au centre de l’Iran, est rattaché à l’histoire d’Ispahan. En effet, la ville d’Ispahan est le centre de ce bassin. Cette position lui a partiellement donné son importance historique et économique dans l’histoire du pays[3]. La ressource en eau de rivière a augmenté de 50 % (représentant 790 millions de m3) au cours des dernières années du XXe siècle grâce à la construction de deux aqueducs qui conduisent l’eau du Kuhrang vers le Zayandeh rud[4].

Un réseau artificiel, dont les composants sont appelés madi, a été utilisé au moins depuis le XVIIe siècle pour fournir de l’eau aux habitants et aux cultures de la ville et de ses alentours. Dessiné par Sheikh Bahai, un ingénieur de Shah Abbas, ce réseau comporte 77 madis sur la partie nord, et 71 sur la partie sud du Zayandeh rud. En 1993, ce réseau plusieurs fois centenaire fournit 91 % des besoins agricoles en eau, 4 % des besoins industriels, et 5 % des besoins de la ville. D’après une étude conduite par des chercheurs iraniens, 35 % de ce réseau aurait été détruit avec la modernisation qu’a connue la ville depuis les années 1960[5].

Une partie de l’eau du Zayandeh rud a été détournée en 2001 en amont d’Ispahan, causant une nette baisse de niveau de la rivière dans la ville[6].

[modifier] Climat

Le climat d’Ispahan et de la région qui l’entoure est semi-désertique avec une période de sécheresse s’étendant d’avril à novembre. Les précipitations moyennes annuelles sont de 130 millimètres, la plupart ayant lieu durant les mois d’hiver, entre décembre et avril, sous forme de neige ou de pluie. Durant l’été, il n’y a aucune précipitation. L’écart entre l’été et l’hiver est sensible, avec une moyenne de 30°C en juillet et de 3°C en janvier. L’évapotranspiration potentielle annuelle est de 1 500 millimètres par an, rendant toute forme d’agriculture impossible sans irrigation[4].

Mois Jan Fév Mar Avr Mai Jui Jui Aou Sep Oct Nov Déc Année
Moyenne des températures minimales (°C) -2,7 -2,2 3,8 7,2 12,7 16,6 18,8 17,2 12,2 7,2 1,6 -1,1 7,6
Moyenne des températures maximales (°C) 10 11,1 17,7 22,7 28,3 35 37,2 35,5 32,7 25,5 17,2 11,1 23,6
Température min. absolue (°C) -13,8 -13,3 -5,5 -2,2 5,5 12,7 11,1 10,5 6,6 -2,7 -7,7 -8,8 -13,8
Température max. absolue (°C) 21,1 18,8 23,8 31,1 35 42,2 41,1 41,6 38,3 32,7 23,8 18,3 42,2
Précipitations (en mm) 22 11 15 9 8 1 0 1 1 1 9 17 95
Jours de pluie 2 1,2 1,4 1,0 0,8 0,2 0 0,2 0,3 0,3 0,9 1,6 9,9
Jours de gel 23 22,2 5,2 0,4 0,0 0,0 0,0 0,0 0,0 0,7 10,6 21,7 83,8
Source : Météo France
Diagramme climatique de la région d’Ispahan Source : Walter & Lieth, logiciel : Geoklima 2.1
Diagramme climatique de la région d’Ispahan Source : Walter & Lieth, logiciel : Geoklima 2.1

[modifier] Géographie administrative

Situation des onze arrondissements
Situation des onze arrondissements

La ville d’Ispahan est divisée en onze arrondissements (mantagheh), chacun doté d’un centre administratif. De plus, depuis le développement de la ville et son extension au cours du XXe siècle, les villes de Najafabad, Khaneh Isfahan, Khomeynishahr, Shahinshahr, Zarrinshahr et Fulad-e Mobarakeh font désormais partie de la zone métropolitaine d’Ispahan.

Superficie et population des arrondissements d’Ispahan (2007)
Arrondissement Superficie (km2) Population (habitants) Densité (h./km2)
1    8 176 000 22 000
2    27 67 325 2 494
3    11 118 000 10 727
4    28 110 587 3 950
5    41 270 000 6 585
6    11 117 589 10 790
7    46 189 259 4 114
8    85 285 000 3 353
9    23 64 141 2 789
10    23 210 000 9 130
11    11 55 000 5 000
Total 279 1 657 901 5 942
Source : Mairie d’Ispahan. lire en ligne (fa)

[modifier] Histoire

Deux schémas de la ville à la période pré-safavide.
Deux schémas de la ville à la période pré-safavide.

[modifier] Période pré-islamique

La période à laquelle a été fondée Ispahan est encore incertaine, mais les historiens s’accordent à dire qu’au vu de sa situation privilégiée au centre du plateau iranien, la ville d’Ispahan serait un des premiers centres urbains établis sur le plateau iranien. Une ville nommée Gabe ou Aspadana, dont l’existence est attestée par des sources achéménides, pourrait être antérieure à Ispahan, mais cette hypothèse n’a pas été démontrée archéologiquement. En revanche, il est admis qu’Ispahan était le centre d’une des provinces de l’empire Sassanide ; un siège militaire au centre de l’empire et qui se serait appelé Aspahan[7].

Des informations sur la ville d’Ispahan avant la période islamique sont données par des historiens et géographes arabes des débuts de la période islamique[8]. Ispahan consistait alors en deux sites peu éloignés : Jay ou Jayy, le siège des gouverneurs sassanides, et Yahoudiyeh (ou Yahudiyeh), la ville juive. Alors que Jayy servait de centre administratif et militaire, Yahudiyeh accueillait les habitations du peuple[9]. Un ensemble de villages prospère tout autour de Yahudiyeh dans l’oasis que formait cette zone (Yaran, Khushiinan, Karan, Televajgun, Khujan, Sunbulan, Ashicaban et Felfelan). Un second satellite était situé à quatre kilomètres des premiers avec deux villages nommés Juzdan et Lublan.

La fondation de la ville de Jayy est sans aucun doute attribuable aux Sassanides. Heinse Gaube suggère que c’est Khosro Ie qui aurait fait construire des bâtiments à l’intérieur de l’enceinte fortifiée qui possédait des tours tous les quarante ou cinquante mètres ainsi que quatre portes situées sur la trajectoire saisonnière du soleil (nommées Khur, Isfis, Tir et Yahoudiyeh)[10]. La structure de Jayy, d’après les historiens arabes, comportait déjà une place centrale et un marché situé à proximité.

Le nom Yahoudiyeh a pour origine le peuplement juif de la ville. Son origine est plus ancienne que celle de Jay. Certaines sources disent que la ville aurait été fondée par une reine sassanide qui y aurait installé des familles juives. D’après d’autres sources, la colonie juive daterait du temps de Nabuchodonozzor quand des Juifs se seraient installés dans un endroit appelé Ashkahan, qui est toujours le nom d’un des quartiers du vieil Ispahan[11]. Il est également très probable que l’empereur sassanide Shapur Ie ait déporté plusieurs milliers de familles juives depuis l’Arménie jusqu’à Ispahan vers 386 de notre ère, afin de pouvoir asseoir son pouvoir sur l’Arménie[12].

[modifier] Développement urbain de la période islamique

En 644, des troupes arabes originaires de Bassorah conquièrent aisément les centres urbains de Jay et de Yahudiyeh à Ispahan dont la défense était peu organisée. Des accords sont passés pour épargner la vie des habitants et sécuriser leurs possessions en échange du paiement d’un tribut[13]. Les arabes installent alors une garnison à Jayy qui perd alors son importance politique.

Le gouverneur abbasside de la région établit son siège à Khāshinan à partir de 772, un des villages de la périphérie d’Ispahan situé à proximité de Yahudiyeh. C’est à cette époque que la première mosquée est construite. Peu après, l’extension de Khāshinan comme de Yahudiyeh conduit à leur réunion : la construction d’une Masjed-e Jomeh (« Mosquée du Vendredi ») est nécessaire et un bazar est établi à partir de 773[9].

En 935, les Bouyides, une dynastie musulmane d’origine iranienne, prennent Ispahan. Ils entreprennent la fortification de la ville pour en faire un centre politique de leur territoire : murs de fortifications à douze portes, mosquées, citadelle, bibliothèque et agrandissent le bazar. À cette époque, les différents quartiers de la ville fortifiée correspondent aux anciens villages de l’oasis d’Ispahan.

Au cours de l’invasion des Seldjoukides et des guerres qui s’ensuivent avec les Bouyides, Ispahan est détruite. La ville est prise par Toghrul-Beg au début du XIe siècle. C’est Malik Shah qui reconstruit Ispahan et en fait sa capitale après son accession au pouvoir en 1073, remplaçant ainsi Ray à ce statut. Cette époque, sous l’impulsion de Nizam al-Mulk (le célèbre vizir de Malik Shah), est une période de grande prospérité pour la ville. Les revenus de l’immense empire seldjoukide sont utilisés pour faire de la ville un centre artistique et scientifique important. Des écoles comme la Nizamiyyah ou la Ibni-Sina sont alors fondées et rayonnent dans le monde musulman ; Omar Khayyam dirige l’observatoire d’Ispahan à partir de 1074 et créé le calendrier persan qui est encore utilisé aujourd’hui[9].

La place centrale de la ville seldjoukide, nommée Meydān-e Kohneh (« place Kohneh » aussi appelée Meydān-e Qadim, « vieille place »), située à l’emplacement d’une grande place de l’époque pré-islamique, prend de l’importance et devient le centre de la ville, à proximité du bazar et de l’actuelle Masjed-e Jomeh (« Mosquée du Vendredi »). Les Seldjoukides embellissent la ville et quelques bâtiments de l’époque subsistent encore : en plus de la Mosquée du Vendredi, on peut citer les tombes de Malik Shah et de Nizam al-Mulk et les minarets Ali, Sareban, Paminar et Ziyar.

Ispahan est prise par les Mongols vers 1244, mais elle ne souffre pas de destructions. Elle garde son importance et son activité économique en conservant le statut de capitale régionale[9].

Ispahan est mise à sac par Tamerlan en 1387. Celui-ci, au cours de ses conquêtes, rencontre de la résistance de la part de la ville qui se rebelle et refuse de payer le tribut qu’il veut imposer. En représailles, il ordonne à son armée de lui livrer les têtes de 70 000 Ispahanais avec lesquelles il fera construire une colonne faite de leurs crânes[14].

[modifier] Ispahan, capitale de l’Iran des Safavides

Ispahan à l’époque safavide.
Ispahan à l’époque safavide.

Roi en 1588, Shah Abbās Ier s’intéresse rapidement à la ville, pour laquelle il ordonne dès 1590-91 l’édification d’un nouveau bazar et d’une grande place. Isfahan est alors un lieu "pour la récréation, spécialement la chasse".[15]. Il finit par déplacer en 1597-1598 la capitale de Qazvin à Ispahan, préférant un emplacement moins exposé aux menaces de l’empire Ottoman et également plus central dans l’Iran unifié par son ancêtre Ismail Ier, premier roi safavide qui a décidé la conversion de l’Iran au chiisme duodécimain.

Ispahan a alors perdu tout l’éclat qu’elle avait connu à l’époque Seldjoukide, ne s’étant jamais relevée des dévastations commises par Tamerlan quelques siècles auparavant[16]. Shah Abbās, administrateur énergique, prend en main le développement de la ville. Il commence par déplacer de force plusieurs milliers d’Arméniens depuis Jolfa au Nord-Ouest de l’Iran où ils étaient harcelés par les Turcs ottomans, et les installe dans un quartier de l’autre côté du Zayandeh Rud, les autorisant à construire leurs églises et comptant se servir de leurs talents de négociants[16].

C’est le roi lui-même qui planifie l’urbanisme de sa nouvelle capitale, en s’inspirant peut-être de la ville de Herat, alors encore centre culturel de l’Iran (ville se trouvant aujourd’hui en Afghanistan). Shah Abbas veut faire de la capitale un centre culturel qui éblouira les voyageurs occidentaux (c’est en effet à l’époque safavide que se sont développés les liens diplomatiques avec les pays occidentaux)[17].

Shah Abbas, en planifiant la ville, conserve les éléments existants et les intègre à son projet d’ensemble. De la meydān-e kohneh (qui sera appelée meydān-e qadim — « vieille place » par la suite), il reprend les fonctions principales dans la place qu’il crée, meydān-e Shah (« place du roi »), à proximité d’un ancien jardin de l’époque seldjoukide qui portait le nom de Naghsh-e Jahān (« carte du monde » ; la place est d’ailleurs appelée indifféremment meydān-e Shah ou meydān-e Naghsh-e Jahān). Cette nouvelle place, mesurant 510 mètres de long sur 164 mètres de large, est entourée des bâtiments fonctionnels qui existaient autour de l’ancienne place centrale : deux mosquées (Masjed-e Shah au sud et Masjed-e Sheikh Lotfollah à l’est), un palais à l’ouest, le Naqsh-e Jahan, ouvert par le pavillonAli Qapu[18], et une entrée vers le bazar (entrée appelée qeysariyyeh), qui est agrandi pour arriver jusqu’à l’extrémité nord de la place[16]. Autour de la place sont construits des magasins sur deux étages sur tout l’espace laissé libre entre les bâtiments, entouré d’un passage couvert comme dans les bazars. L’aile occidentale est consacrée aux entrepôts fournissant les magasins royaux (biens de luxe, or et bijoux), l’aile sud est consacrée aux libraires, relieurs et marchands de cuir. Les marchands d’artisanat se concentrent dans l’aile est et l’aile nord accueille les lieux publics (cafés et hôtels)[9].

La zone située à l’ouest du nouveau meydān rassemble les palais royaux. Une large avenue plantée d’arbres (majoritairement des platanes et des peupliers), le Chāhār Bāgh (« quatre jardins ») est créée à l’ouest des palais, orientée vers le sud-est en direction de la rivière Zayandeh roud. Cette avenue d’apparat, longue d’environ 1 600 mètres, débute à la place nommée Jahān Nāmeh (« Vue sur le monde ») ; elle est bordée de palais et de résidences royales ou appartenant à des membres de la cour, se prolonge jusqu’au pont Allahverdi Khan et au-delà de la rivière jusqu’aux jardins appelés Bāgh Hezār jarib, construits sur un carré de 116 mètres de côté environ[16],[19]. Le boulevard était alors bordé de chaque côté par des jardins clos rectangulaires, appelés « Jardins des Vizirs », de taille équivalente et d’une profondeur par rapport au boulevard d’environ 180 mètres. Ces jardins étaient possédés par des membres éminents de la cour et avaient tous un pavillon en leur centre. Toutes ces créations ont été organisées par Shah Abbas selon un urbanisme considéré comme « rigoureux et autoritaire » par Henri Stierlin.[17].

Dans le quart nord-ouest de la ville nouvellement créée, de nouveaux quartiers voient le jour selon une trame composée de grands ilôts rectangulaires. De l’autre côté de la rivière, dans le quartier appelé la nouvelle Jolfa, les Arméniens établissent leur quartier selon une trame souple qui laisse de l’espace aux jardins, aux vignes et aux champs de blé et de pavot (les Arméniens qui étaient chrétiens ne pouvaient pas habiter la ville et étaient les seuls autorisés à produire de l’alcool). Dans le quart sud de la ville s’établit la minorité zoroastrienne de la ville. Autour de la vieille ville médiévale, les faubourgs s’étendent de manière beaucoup plus informelle[19]. Le remodelage complet de la ville permet alors de distinguer le « vieil Ispahan » et ses ruelles tortueuses du « nouvel Ispahan ». Stierlin dit d’ailleurs d’Ispahan que c’est une « création artificielle d’un monarque épris de beauté qui sut manier ses desseins grandioses avec les données préexistantes »[17].

Ispahan devient, à partir du règne de Shah Abbas Ier, la métropole des arts et des sciences islamiques et le centre de la culture spirituelle en Iran. Tous les penseurs iraniens de la renaissance Safavide qui apparaissent à cette époque sont ainsi regroupés sous l’appellation d’« École d’Ispahan ». Des philosophes comme Mir Dāmād, Molla Sadra Shirazi, Rajab ’Ali Tabrizi, ou encore Qazi Sa’id Qommi comptent parmi les penseurs influents représentant cette « école »[20].

Au cours du XVIIe siècle, Ispahan, appelée Nesf-e Jahān (« la moitié du Monde ») par les Persans, compte, d’après les voyageurs de l’époque, plus de six cent mille habitants et est sans doute une des plus belles villes du monde[19]. Les souverains safavides qui succèdent à Shah Abbas continuent d’embellir la ville. Le pavillon Hasht Behesht (« des huit paradis ») est construit par Shah Suleyman en 1670, la Madreseh de Shah Soltan Hossein est construite au début du XVIIIe siècle. La ville comptera jusqu’à 162 mosquées, 48 écoles coraniques, 182 caravansérails et 173 bains publics à la fin du XVIIe siècle, à la veille de l’invasion afghane[19].

[modifier] De la capitale détruite à la modernisation

Couverture de Le Petit Journal du 23 avril 1916 intitulée « Les Russes à Ispahan ».
Couverture de Le Petit Journal du 23 avril 1916 intitulée « Les Russes à Ispahan ».
Carte d’Ispahan et de sa région en 1942.
Carte d’Ispahan et de sa région en 1942.
Carte de Ispahan au début du XXIe siècle
Carte de Ispahan au début du XXIe siècle

La capitale des Safavides a toujours été considérée par ses contemporains comme une ville à l’image du paradis ; comme l’en attestent les nombreuses références iconographiques et textuelles[2].

Pendant les dernières années du règne de Shah Soltan Hossein, les Afghans se révoltent contre son cousin, gouverneur de Kaboul. Après avoir tué celui-ci, les Afghans font le siège d’Ispahan qu’ils prennent en 1722. La ville est alors partiellement détruite et cesse d’être la capitale de l’Iran à partir de cette époque[19]. La population diminue alors très fortement. Lorsque Joseph Arthur de Gobineau visite l’Iran au XIXe siècle, il dit que la ville ne contient plus que cinquante à soixante mille habitants et que « les ruines y abondent, et des quartiers entiers ne montrent que des maisons et des bazars écroulés »[21].

La ville est cependant toujours couverte de jardins à l’époque qajare et elle est toujours comparée au paradis. La métaphore de khold-e barin/khuld-i barin ou khold-e paikar (« le plus haut paradis ») est utilisée à cette époque pour désigner Ispahan. Cette expression a été utilisée par Rostam al Hukama, un chroniqueur natif d’Ispahan, qui désigne Ispahan égale au khuld-i barin à l’époque de sa conquête par Agha Mohammad Khan à la fin du XVIIIe siècle[22]. À l’époque qajare, Ispahan est le siège du gouverneur de la province : le plus célèbre est Zell-e Soltan, un des fils de Nasseredin Shah[23]. Zell-e Soltan (« l’ombre du Roi ») restera gouverneur d’Ispahan de 1874 à la révolution constitutionnelle. Le gouverneur règne durement sur la province d’Ispahan (il est également gouverneur du Fars et de Mazandaran jusqu’en 1888) et la ville est en proie à des troubles, soit à cause de la condition économique du pays, soit à cause de luttes entre les Oulémas et le prince pour le contrôle de la ville[23]. Ispahan connaît par exemple la famine en 1869-1872[24]. Ispahan étant également une ville où la population Baha’ie est importante après 1874, la politique de persécution des Baha’is par les Oulémas shiites et le gouvernement fait également partie des troubles que connaît la ville : un soulèvement Baha’i a lieu en 1874, des pogroms dirigés contre ceux-ci sont organisés en 1903[25]. La ville d’Ispahan, tout au long de l’époque qajare, reste une ville provinciale importante comme l’en attestent son importance économique ou artistique. En 1891, un consulat général du Royaume-Uni est créé à Ispahan[26].

La ville d’Ispahan et sa région sont impliquées dans la révolution constitutionnelle de l’Iran. Déjà, avant la révolution elle-même, des manifestations de marchands ispahanais ont lieu dans la ville entre 1900 et 1905. En 1906, après la création du Parlement iranien, est fondé le Conseil provincial d’Ispahan, siégeant périodiquement dans la ville. Initialement appelé Anjoman-e moqaddas-e melli-ye Esfahān (« Conseil national sacré d’Ispahan »), son nom devient Anjoman-e velāyati-ye Esfahān (« Conseil provincial d’Ispahan »). Son objectif était de consolider les premiers acquis de la révolution constitutionnelle et d’œuvrer pour la ville et l’économie de la région[27]. Le 5 janvier 1909, en pleine révolution constitutionnelle, les Bakhtiaris prennent le contrôle de la ville avec un groupe de mille hommes conduits par Samsam os-Saltaneh[28]. Ce coup de force de la part des Bakhtiaris, qui se sont rangés du côté des constitutionnalistes, vise à assurer que leurs voix seront mieux entendues au sein du gouvernement central. La prise de pouvoir par les forces tribales dans les provinces iraniennes forcera les Britanniques à envoyer des troupes à Ispahan en 1910–1911[29].

Après la Convention anglo-russe de 1907, Ispahan est affectée à la zone d’influence russe. En 1916, suite aux troubles politiques qui suivent la révolution constitutionnelle, Sir Percy Sykes, à la tête des South Persia Riffles, organise une parade conjointe avec les troupes russes sur la place Naghsh-e Jahan afin de montrer l’alliance entre les deux puissances qui soutiennent le pouvoir central en Perse[30].

Après la prise de pouvoir de Reza Shah en 1925 et son programme de modernisation de l’Iran, une trame de larges boulevards est construite dans Ispahan comme dans toutes les grandes villes d’Iran dans cette période. Ces boulevards sont percés à travers le tissu urbain existant[19]. La ville et sa région souffrent une nouvelle fois de la famine en 1929–1930 à cause d’un hiver très rigoureux[24].

La ville devient également un centre industriel dans les années 1930 : des usines de papier, de ciment et de sucre sont construites avec l’assistance technique allemande[31]. Les usines (textile par exemple) sont construites sur l’emplacement de jardins safavides sur Chāhār bāgh-e Bālā, du côté sud du Zayandeh Roud[32].

Les premiers plans d’urbanisation sont mis en place dans les années 1950–1960 dans tout l’Iran. Le besoin de construire des routes de manière planifiée se fait alors fortement ressentir car la circulation automobile a beaucoup augmenté. Sous le troisième plan de développement du pays (1962-1968), un plan général d’urbanisation d’Ispahan est mis au point par l’architecte français Eugène Beaudoin et Organic Consultants (une société iranienne) selon des méthodologies occidentales. Ce plan vise à rationaliser le réseau routier, l’utilisation du sol et la hauteur des bâtiments. Il prévoit de construire un réseau de rues et d’avenues rectangulaires sans aucune considération pour le patrimoine architectural. Ce plan prévoit également de doter chaque bloc d’un centre résidentiel et d’espace pour des écoles. À part les axes routiers majeurs, ce plan ne sera pas réalisé complètement. Un autre plan d’urbanisation a été réalisé dans les années 1980 par Naqsh-e Jahan Pars Consultants ; celui-ci visait à mieux respecter la structure historique de la ville[32].

Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la ville d’Ispahan a vu sa population augmenter fortement et a absorbé les villes et villages de l’oasis pour former une métropole de plus de 1 600 000 habitants. Trois villes ont été créées autour d’Ispahan depuis la révolution iranienne : Baharestan, conçue pour 500 000 habitants, Madjlessi, conçue pour 300 000 habitants, et Foulad Shahr, conçue pour les ouvriers de deux grandes usines situées en banlieue d’Ispahan[33].

[modifier] Population Ispahanaise et société

[modifier] Démographie

D’après les récits des voyageurs occidentaux au XVIIe siècle, Ispahan était la ville la plus peuplée d’Iran avec des estimations entre 200 000 et 500 000 habitants. Le premier recensement officiel de la population d’Ispahan a eu lieu en 1870 et donne une population de 76 000 habitants. Le recensement suivant, considéré comme plus fiable, donne une population de 204 000 habitants. Les données sont considérées comme fiables par H. Zanjani à partir du recensement de 1956. Les chiffres recueillis lors des recensements décennaux montrent une multiplication par cinq de la population entre 1956 et 1996[34].

Évolution démographique d’Ispahan
1957 1967 1977 1987 1992 1997 2007
Population (hab.) 254 708 424 045 661 510 986 753 1 122 703 1 266 072 1 600 554
Source : Statistics Center of Iran - Year Book Selected data


1950 - 1965 1965 - 1970 1970 - 1975 1975 - 1980 1980 - 1985 1985 - 1990 1990 - 2000 2000 - 2005
Taux de croissance de la population (%) 5,12 6,38 6,85 3,15 1,76 2,21 2,33 2,11
Source : Population Division of the Department of Économic and Social Affairs of the United Nations Secretariat, World Population Prospects : The 2004 Revision and World Urbanization Prospects : The 2005 Revision. accéder en ligne

[modifier] Communication et Planning familial

Le projet de communication d’Ispahan (Isfahan communication project), mené entre 1970 et 1972 à Ispahan et dans toute la province, a permis de préparer une action de communication massive et d’étudier l’impact de cette campagne sur les pratiques liées au planning familial. Cette initiative s’inscrit dans le cadre du programme de planification familiale mis en place par le gouvernement à partir de 1967[35]. La conception et le déploiement de ce projet ont permis de tester de nouvelles approches et méthodes en lien avec la planification familiale[36]. Cette étude fournit quelques chiffres sur les questions de planification familiale à Ispahan dans les années 1970 : plus de 80 % des personnes ayant répondu aux enquêtes connaissaient un moyen de contraception, et les femmes étaient plus au courant que les hommes. Les chiffres sont encore plus élevés dans la ville même d’Ispahan. Plus de 90 % des hommes et 95 % des femmes approuvent le planning familial à Ispahan en 1970. Suite aux études préliminaires, le programme de communication a fait appel à des medias divers : radio, presse, films, messages diffusés par des camions, expositions. Cette étude a permis de mieux comprendre comment réussir la communication sur un sujet comme la planification familiale dans un pays comme l’Iran.

Ce projet a lieu pendant la période de transition démographique de l’Iran. La fécondité reste élevée en Iran malgré les politiques de développement mises en place à partir des années 1960. La transition démographique de l’Iran s’achève tardivement au milieu des années 1980, sans connaître de fléchissement dû à l’institutionnalisation de règles religieuses sur la scène politico-juridique iranienne après la révolution de 1979. Marie Lalier-Fouladi a montré que les progrès dans les domaines sociaux et culturels en Iran durant les années 1960-1980 ont été la « clé de voûte » de la baisse de la fécondité[35]. Le projet de communication d’Ispahan est le seul projet de ce type ayant eu lieu en Iran pendant la transition démographique du pays.

[modifier] Minorités ethniques et religieuses

Synagogue « Mollah Yacub », à Ispahan
Synagogue « Mollah Yacub », à Ispahan

Ispahan est le siège d’une éparchie de l’église catholique arménienne appelée Eparchia Hispahanensis Armenorum, créée le 30 avril 1850 et regroupant près de 10 000 fidèles en 2005. Ispahan est également le siège d’un archidiocèse catholique depuis le 1er juillet 1910. Cet archidiocèse catholique était avant 1910 un diocèse, appelé Hispahanensis Latinorum, qui avait été fondé en 1629. Cet archidiocèse compte également 10 000 fidèles en 2005[37].

Il demeure une communauté juive à Ispahan, mais elle s’est fortement réduite : alors qu’elle comptait 10 000 membres en 1948 (dont la majorité a émigré en Israël), cet effectif est passé de 3 000 personnes à la veille de la révolution iranienne à 1 500 en 2003[34].

Les Bakhtiaris, tribu de langue iranienne du Sud-Ouest de l’Iran, se sont fixés en partie à Ispahan.

[modifier] Enseignement supérieur

Ispahan est une des premières villes d’Iran à développer l’enseignement moderne. Au XIXe siècle, des écoles aux méthodes d’enseignement moderne sont fondées à la suite de Dar-ol Fonoun à Téhéran. Une école de ce type est ouverte à Ispahan en 1882, la madrasa-e homayuni. Dans le même temps, des écoles privées, la plupart du temps fondées par des missionnaires chrétiens, font leur apparition en Iran[38]. Les carmélites étaient déjà présents depuis l’époque de Shah Abbas ; les missionnaires catholiques romains, presbytériens et anglicans sont arrivés en Iran en général et à Ispahan en particulier à partir de la moitié du XIXe siècle[39].

Un centre de formation des professeurs, parmi les premiers d’Iran, est ouvert dès 1935 à Ispahan dans le cadre de la standardisation des méthodes d’enseignement en Iran[40]. Une université est créé en 1950 à Ispahan sous l’impulsion du Shah Mohammed Reza Pahlavi[41].

Les universités de la métropole d’Ispahan sont :

  • Université d’Ispahan ;
  • Université des sciences médicales d’Ispahan ;
  • Université de technologie d’Ispahan, une des cinq meilleures d’Iran dans son domaine. ;
  • Université d’art d’Ispahan ;
  • Université des sciences de la réhabilitation et de la protection sociale ;
  • Université libre islamique d’Ispahan ;
  • Université islamique libre de Khomeinishahr[42] ;
  • Université islamique libre de Khorasegan[43] ;
  • Université islamique libre de Mobarakeh ;
  • Université islamique libre de Najaf Abad[44] ;
  • Institut académique Ashrafi Isfahani ;
  • Université de technologie Malek Ashtar[45] ;
  • Université des sciences et technologies de la défense.

La ville compte également des écoles et des séminaires.

Il existe également plus de cinquante centres de formation et d’orientation administrés par l'Isfahan Technical and Vocational Training Organization[46].

[modifier] Les Arméniens d’Ispahan

La cathédrale Saint-Sauveur, aussi appelée Kelisa-e Vank
La cathédrale Saint-Sauveur, aussi appelée Kelisa-e Vank
L'intérieur de la cathédrale Saint-Sauveur.
L'intérieur de la cathédrale Saint-Sauveur.

De 1603 à 1605, durant la campagne de Shah Abbas Ier en Azerbaïdjan en guerre contre l’empire Ottoman, le souverain perse adopte une politique de la « terre brûlée » pour empêcher l’avancée de l’ennemi. Par ailleurs, il décide de déplacer les populations des régions et villes qu’il traverse. C’est ainsi que des Géorgiens et des Arméniens (au moins 75 000) sont forcés de migrer vers le sud-est. Trois à six mille familles arméniennes qui ont survécu à la déportation s’installent à la Nouvelle Djoulfa (arménien : Նոր Ջուղա), sur la rive sud du Zayandeh roud. Le quartier arménien est nommé ainsi en mémoire de la ville de Jolfa d’où un très grand nombre des déportés étaient originaires[47].

Dans ce faubourg, au Sud de la rivière Zayandeh-Rud, ils vivent en quasi-autonomie et participent efficacement au développement de leur nouvelle ville. En édifiant églises, écoles et scriptoriums, en créant une imprimerie, un lieu de théâtre, ils maintiennent harmonieusement leur identité chrétienne et culturelle en terre islamique.

La Nouvelle Djoulfa abrite encore aujourd’hui treize églises arméniennes dont la plus connue est la cathédrale Saint-Sauveur, nommée Kelisa-e Vank en persan.

Un certain nombre d’Arméniens a émigré dans les années 1980–1990 suite à la Révolution iranienne de 1979. Ils seraient aujourd’hui minoritaires dans ce quartier, qui garde toutefois son caractère particulier dans la ville d’Ispahan[48].

[modifier] Ispahanais célèbres

Arthur Upham Pope, archéologue et historien de l’art iranien d’origine américaine, est enterré avec sa femme Phyllis Ackerman dans un mausolée proche du Pol-e Khaju.

[modifier] L’urbanisme d’Ispahan, un aspect bien spécifique

Vue d’Ispahan depuis la terrasse du palais Ali Qapu.
Vue d’Ispahan depuis la terrasse du palais Ali Qapu.

Henri Stierlin rappelle dans l’introduction de l’ouvrage Maisons d’Ispahan que l’aspect spécifique d’Ispahan tient à une série de particularités qui ont frappé les visiteurs occidentaux du XVIIIe siècle et du XIXe siècle. En effet, les voyageurs occidentaux tels Jean-Baptiste Tavernier, Jean Chardin, Joseph Arthur de Gobineau, Pascal Coste, Eugène Flandin ou encore Pierre Loti sont tous frappés par cette ville noyée de verdure et bien irriguée qui s’élève au milieu d’étendues désertiques[49].

[modifier] Une cité jardin et une continuité architecturale particulière

À Ispahan comme dans de nombreuses villes d’Iran, l’architecture vernaculaire est à base de torchis et de briques. Les maisons sont toutes des habitations individuelles, à toiture en terrasse, sur un voire deux étages et s’inscrivant dans un tissu urbain continu. Toutes les maisons sont construites selon le même plan : les pièces d’habitation entourent un espace à ciel ouvert et sont elles-mêmes entourées de hauts murs, seule une petite porte extérieure autorisant l’accès à l’intimité familiale. L’espace central à ciel ouvert qu’est la cour intérieure relève d’usages préhistoriques au Proche et au Moyen-Orient qui se retrouvent d’ailleurs dans l’atrium romain. À Ispahan, ces cours étaient irriguées par un système complexe de canaux situés dans la rue qui permettait de cultiver plantes et arbres apportant de l’ombre et de la fraîcheur durant l’été. C’est à ces arbres cultivés dans toutes les cours qu’Ispahan doit son aspect de « forêt », de cité-jardin[49]. Toutes les maisons sont disposées selon une trame relativement régulière, tranchant avec l’aspect anarchique du bazar pourtant considéré comme la « colonne vertébrale » de la ville.

Les quartiers royaux d’Ispahan, les quartiers d’habitation, l’organisation du bazar en différentes parties dédiées à certains artisanats ou à certains commerces donnent une impression d’agglomération à taille humaine[49].

Stierlin évoque également une continuité architecturale entre la cour des maisons faisant office de jardin intérieur et le concept iranien de mosquée à cour : un bassin central polarise l’espace et l’élément floral recouvre les parois. Ces éléments floraux peuvent être réels (comme les arbres dans les cours intérieures des maisons) ou figurés (comme le sont les arbres et les fleurs représentés sur les kāshi, les céramiques qui recouvrent les parois des mosquées). Le principe de la cour est récurrent dans l’architecture islamique. On retrouve en effet les cours dans les caravansérails, dans les écoles ou madreseh et dans les centres de négoces et marchés possédant leurs entrepôts.

[modifier] Ispahan, une image du paradis ?

Selon Henri Stierlin, Shah Abbas a agi en chiite duodécimain convaincu, en cherchant à faire ressembler la capitale aux cités du paradis mentionnées dans le Coran ou dans les textes des mystiques persans. Stierlin a consacré un livre à l’étude de cette inspiration : Ispahan : image du paradis. Il pense de manière plus générale que la renaissance safavide a permis de donner corps aux spéculations des philosophes et mystiques de l’école chiite duodécimaine[17].

Le symbolisme est important dans les constructions de la ville, par exemple dans la mosquée du Shah où l’usage du chiffre douze rappelle les douze imams des duodécimains. Les préoccupations des bâtisseurs persans dépassent les considérations esthétiques et se situent dans une perspective de conscience et de connaissance. Les dimensions de la mosquée du Shah sont basées par exemple sur celles du bassin central comme si l’eau était la source de vie de l’édifice. La cour de la mosquée semble mettre en relation le croyant avec la divinité : c’est une salle dont la coupole se présente comme la voûte céleste[50]. L’ornementation de faïence est toujours disposée sur les parois des bâtiments comme si ceux-ci étaient des boîtes, brutes au dehors, mais formant un écrin précieux au dedans. Les cours des maisons ou des mosquées, avec les céramiques représentant des arbres et plus généralement la nature, sont aménagés comme des jardins symbolisant le paradis. Les iwans des mosquées sont conçus comme des grottes, souvent décorées en bleu et parfois remplies de stalactites. Stierlin pense que la représentation de l’iwan est celle d’une grotte artificielle qui doit conduire à la source de vie, à la porte du ciel. Les décors des dômes des mosquées et des madreseh sont des arbres à la houpe verte et comparables à l’arbre de vie oriental[51].

Les interprétations de Stierlin sont corroborées par les travaux d’Henry Corbin sur la théosophie chiite[52]. Les « cités d’émeraude », auxquelles peut être comparée Ispahan, sont considérées par les mystiques chiites (Tabari, repris par Sohrawardi ou Sheikh Ahmad Ahsā’i) comme la frontière avec l’autre monde. Le symbolisme de l’arbre Tubā et celui du miroir (symbolisés par les décors de céramique ou les plans d’eau dans les bâtiments d’Ispahan de l’époque Safavide) sont également utilisés dans la philosophie chiite.

[modifier] Une architecture menacée

La ville nouvelle de Baharestan, à proximité d’Ispahan.
La ville nouvelle de Baharestan, à proximité d’Ispahan.

L’aspect spécifique de l’urbanisme d’Ispahan se trouve menacé par la modernité. En effet, les modes de vie traditionnels sont contrariés par l’apparition de critères architecturaux modernes. Ainsi l’arrivée de l’électricité en permettant la climatisation, a perturbé les comportements comme l’habitude de dormir sur les toits en terrasses à la belle saison. De plus, les critères économiques modernes essaient de rationaliser l’espace : les maisons traditionnelles (avec cour) nécessitent en effet un espace conséquent, qui s’il est utilisé pour la construction d’un immeuble permet de loger plusieurs familles.

De même, l’eau courante a été fatale aux réseaux hydrauliques traditionnels et par conséquence aux jardins intérieurs et à l’aspect verdoyant de la ville. La brique, un des meilleurs régulateurs thermiques naturels, a été remplacée par le béton, sous la pression de la rationalisation économique.

L’absence de lois de protection de l’architecture traditionnelle, de décisions publiques et le peu de moyens alloués à la protection des zones sensibles de la ville mettent en danger cette forme d’urbanisme particulier d’Ispahan[49]. La protection de la place Naghsh-e Jahan depuis 1988 et son accession au statut de patrimoine mondial de l’humanité ne suffisent pas à préserver l’architecture vernaculaire traditionnelle, pourtant très adaptée aux conditions de vie dans cette région, tant aux chaleurs extrêmes de l’été et qu’aux rigueurs de l’hiver.

[modifier] Économie

Vue d’un magasin de textiles imprimés à la main à Ispahan. L’industrie textile a été un des piliers de l’industrialisation de la ville.
Vue d’un magasin de textiles imprimés à la main à Ispahan. L’industrie textile a été un des piliers de l’industrialisation de la ville.

Ispahan est située au croisement des routes qui traversent l’Iran du Nord au Sud ou d’Est en Ouest, les routes commerciales entre la Chine, l’Inde et l’empire ottoman (dont la route de la soie) et entre le golfe Persique et la Russie. L’établissement d’un monopole royal sur les biens d’exportation à l’époque safavide renforcera encore la dimension internationale de la capitale iranienne de l’époque[53]. Au XVIIe siècle, Ispahan est d’ailleurs le premier lieu d’accueil de la diaspora indienne qui compte entre 10 et 15 000 marchands dans cette ville[38].

Depuis la renaissance safavide, Ispahan a acquis une importance économique en Iran. La situation de la ville au milieu d’une oasis a permis à ce secteur de disposer d’une agriculture irriguée, encore facilitée par les travaux de canalisation entrepris par Shah Abbas Ier. Les artisans ont toujours produit des articles et ustensiles utiles aux populations, mais l’établissement de la capitale des safavides à Ispahan, ainsi que le rayonnement culturel de la ville, a permis de créer une industrie du luxe à cette époque : joaillerie, textiles, tapis, objets décoratifs et manuscrits ont été produits en abondance à l’époque safavide[53]. Cette activité manufacturière d’Ispahan a perduré jusqu’à l’époque qajare[54].

L’opium (en persan : ﺍﻓﻴﻮﻥ, Afyun) est une source importante de revenu d’Ispahan à partir de 1850 une fois importées d’Inde les techniques de production d’opium à grande échelle. La production de cette région était si importante pour l’Iran que la culture de l’opium a survécu au premier décret ministériel de 1938 interdisant la production dans la quasi totalité des provinces d’Iran, à l’exception des provinces d’Ispahan et du Fars, les deux principales régions productrices. Pourtant cette production s’arrêtera avec l’interdiction du commerce de l’opium dans tout l’Iran en 1946[55].

[modifier] Industrie et Haute technologie

L’industrialisation d’Ispahan date de la période Pahlavi comme dans tout l’Iran, et a été marquée par la forte croissance à cette époque de l’industrie textile ; ce qui a valu à la ville le surnom de « Manchester de la Perse »[34]. À la fin des années 1930, les usines textiles emploient plus de 5 300 ouvriers[56]. Cette forte croissance a suivi le boom des années 1953–1959 en Iran et a donné lieu à l’expansion de l’industrie du textile d’Ispahan et d’autres usines privées produisant des biens de consommation pour le marché local et national. Pendant la révolution blanche, Ispahan devient un centre industriel majeur avec l’implantation d’une grande aciérie, de cimenteries, d’usines sucrières, d’une raffinerie de pétrole et d’industries pétrochimiques et de la défense[34].

Depuis les années 1990 et la création d’une industrie sidérurgique importante en Iran dans le cadre d’une nouvelle stratégie d’industrialisation nationale, Ispahan accueille une industrie de l’acier parmi les plus importantes d’Iran (Mobarakeh (dans la province d’Ispahan) et à Ahvaz)[57]. La production de l’aciérie d’Ispahan (Isfahan Steel Co.) était de 3,6 millions de tonnes en 2005, auxquelles il faut ajouter les 700 000 tonnes produites par le Saba Steel Complex situé à proximité de la ville[58]. L’économie d’Ispahan produit aussi 710 000 tonnes de ciment par an ainsi que de l’essence puisque la ville accueille l’une des six raffineries de pétrole du pays[59].

Mis en place en 1982, le centre de technologie nucléaire d’Ispahan est un site de recherche nucléaire qui gère actuellement quatre petits réacteurs nucléaires de recherche, fournis par la Chine. Il est supervisé par l’Organisation de l'énergie atomique d'Iran. Le site d’enrichissement de l’uranium d’Ispahan convertit de l’uranium concentré sous la forme de yellowcake (uranium concentré sous la forme U3O8) en hexafluorure d’uranium (UF6). Fin octobre 2004, le site est opérationnel à 70 % avec 21 ateliers sur 24 en fonctionnement. Il existe aussi non loin une usine de production de zirconium, qui produit les ingrédients nécessaires aux réacteurs nucléaires[60]. Ces deux sites participent au programme nucléaire iranien.

Ispahan accueille également le siège de HESA (Compagnie industrielle de production d’avions d’Iran) qui produit le IR. AN-140, une production de l’Antonov An-140 sous licence[61].

[modifier] Tourisme

La cour de l’hôtel Abbassi, un ancien caravansérail, considéré comme le plus bel hôtel d’Ispahan.
La cour de l’hôtel Abbassi, un ancien caravansérail, considéré comme le plus bel hôtel d’Ispahan.

La province d’Ispahan est la troisième province d’Iran en termes d’accueil de touristes. Le fait que la place Naghsh-e Jahan soit inscrite au patrimoine mondial de l’humanité et plus généralement l’offre touristique de la ville (bâtiments historiques, artisanat, etc) attire de nombreux touristes iraniens et des touristes étrangers.

L’offre touristi