Élisabeth Dmitrieff

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Élisabeth Dmitrieff
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Elisabeth Dmitrieff en 1871.
Biographie
Naissance
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Raïon de Toropets (en)Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Nom dans la langue maternelle
Елизавета ДмитриеваVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Елизавета Лукинична КушелеваVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Activités
Famille
Famille Kouchelev (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoint
Mikhaïl Tomanovski (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Membre de

Élisabeth Dmitrieff (en russe : Елизавета Дмитриева, Elizaveta Dmitrieva), née Elizaveta Loukinitchna Koucheleva (en russe : Елизавета Лукинична Кушелева), le à Volok, village de l'ouïezd de Toropets (gouvernement de Pskov, Empire russe), et morte en ou , suivant les sources, est une femme politique et une militante féministe russe.

Elle naît dans une famille aristocrate russe ce qui lui donne accès à une éducation privilégiée, mais son statut de fille, d'étrangère et d'enfant illégitime la marginalise au sein de l'aristocratie russe, provoquant son intérêt pour la philosophie du marxisme et les idées radicales de Nikolaï Tchernychevski. Elle se marie pour échapper à sa famille et pouvoir aller étudier à Genève, où elle codirige La Cause du Peuple et participe à la fondation de la section russe de l'Association internationale des travailleurs.

Elle est l'une des actrices majeures de la Commune de Paris en 1871 et des femmes dans la Commune de Paris. Elle fonde l'Union des femmes, la première association pour promouvoir les droits des femmes et la défense de leur droits au travail dans des conditions décentes en France. Elle participe à la semaine sanglante et s'enfuit à Genève, puis retourne en Russie, où elle épouse Ivan Davidovski, un escroc. Elle se marie avec lui en 1877 lorsqu'il est condamné le suivant dans son exil en Sibérie. Obligée de cacher son identité car recherchée par les polices française, suisse et russe, elle ne peut révéler son passé de communarde et passe les dernières années de sa vie dans l'oubli. La date de son décès est incertaine.

Enfance et jeunesse[modifier | modifier le code]

Enfance dans l'aristocratie russe[modifier | modifier le code]

Modeste Moussorgsky en 1865, un des professeurs de Dimitrieff

Elizaveta Loukinitchna Koucheleva est née le à Volok dans la province de Pskov. Son père est Louka Kouchelev, née le [A 1],

Louka Kouchelev[modifier | modifier le code]

Les ancêtres de la famille reçurent des terres et des titres d'Alexandre Nevski pour leurs faits d'armes. Descendant de Novgorod, ils s'établirent à Volok, carrefour fluvial sur la voie commerciale menant du nord de la Russie à la Turquie. Le grand-père de Dmitrieff est sénateur sous le règne de Paul 1er et conseiller spécial d'Alexandre 1er. Louka Kouchelev, son père, a deux frères : l'un meurt en combattant en Géorgie, l'autre administre très mal le domaine familial, le conduisant presque à la faillite. Louka reçoit l'éducation d'un jeune aristocrate, il fait partie du corps des cadets. Il participe aux guerres napoléoniennes. Sa première femme, Anna Dmitriéva, est la fille d'un seigneur et d'une serve, héritière riche anoblie par l'empereur. Louka la bat et la trompe, et les mésententes du couple sont notoires. En 1832, Louka enlève ses trois filles mais malgré ses tentatives, les trois filles demeurent auprès de leur mère[A 1].

La cruauté de Louka envers ses serfs est légendaire, au point que sa femme conseille aux serfs de s'en plaindre aux autorités communales. En 1848, Louka hérite du domaine familial à la mort de son frère Nicolaï. Durant sa maladie, ce dernier est soigné par une infirmière allemande et luthérienne de 26 ans, Natalia-Carolina Dorothea Trostkiévitch. Elle vient de Courlande et figure sur les registres en tant que sœur de charité à Hasenpot. Elle parle plusieurs langues et est issue d'un milieu bourgeois et citadin[A 1]. Elle devient la maitresse de Louka.

Carolina Dorothea Trostkiévitch[modifier | modifier le code]

Le couple a 5 enfants : un fils mort né, Sophia, Alexandre, Elisabeth, la quatrième, et Vladimir. Leur père, fidèle à son idéologie aristocrate, ne veut pas risquer de déposséder les trois filles nées de son premier mariage, et refuse de reconnaitre les enfants alors même qu'ils vivent sous son toit[A 1]. Les choses changent en 1856, lorsque le couple se marie.

La légende veut qu'une nuit d'été, les serfs de Louka se révoltent et une poignée d'hommes armés entrent dans la maison. Alors qu'ils s'apprêtent à le tuer, Carolina s'interpose et empêche le meurtre. Pour la remercier de son geste, sa première femme étant morte du choléra, Louka l'épouse. Il est âgé de 63 ans, Carolina en a 35. Elle se convertit à la religion orthodoxe à cette occasion et adopte le nom de Natalia Iegorovna[A 1].

Sous l'influence de Carolina, la propriété accueille souvent d'autres familles aristocrates du voisinage, dont certaines ont des fils connus pour leurs idées révolutionnaires : les Tkatchev, les Pissarev, les Lavrov. Alexis Nicolaievitch Kouropatkine devient l'ami des enfants Kouchelev, et plus tard leur mémorialiste[A 1].

Leur statut d'enfant illégitime et le fait que leur mère soit une étrangère influe négativement sur la position des enfants, marginalisés dans l'aristocratie russe[E 1]. Bien que Kouchelev ait stipulé dans son testament que ses enfants illégitimes n'hériteraient pas, ils héritent par la suite d'une partie de la fortune de leur père[E 1], les trois filles de son premier mariage étant décédées.

Élisabeth Dmitrieff a accès à une bonne éducation et jouit de privilèges dus à la position de son père dans l'aristocratie russe, mais son statut de «bâtarde» et de fille lui porte préjudice : sa sœur et elle ne peuvent s'inscrire à l'école pour fille, alors que son frère, également illégitime; pourra intégrer les rangs d'une école renommée. En revanche, elle recevra une bonne éducation grâce à des enseignants à domicile. Parmi ces enseignants se trouvent des vétérans de 1848 comme une Miss Betsy anglaise et un prussien von Madievaïz, ainsi que le compositeur russe Modeste Moussorgsky (peut-être un cousin éloigné de Dmitrieff). Moussorgski vient soigner une dépression, en 1862, et correspond le temps de son séjour à Volok avec le Groupe des Cinq : Balakirev, César Cui, Rimski-Korsakov et Borodine.

Le père d'Élisabeth Dmitrieff possède une bibliothèque réunissant les nouvelles idées de son temps[E 1], et, fait paradoxal pour cet homme autoritaire et violent envers ses serfs, il aime s'entourer de personnes aux idées progressistes, comme la famille Zielony. C'est dans la propriété des Zielony que vient chaque été Nicolaï Tchernychevski[A 1], sans qu'il soit possible de savoir si Élisabeth Dmitrieff a rencontré l'écrivain dont le livre aura par la suite une grande influence sur ses choix de vie.

Louka Kouchelev meurt d'apoplexie en 1860[A 1].

Intérêt pour les inégalités sociales et le marxisme[modifier | modifier le code]

La famille passe l'été à Volok, et rejoint Saint-Pétersbourg à l'automne. À Saint-Pétersbourg, la demeure des Kouchelev se trouve au numéro 12, dans l'Île Vassilievski, en face du Corps des Cadets où Kouchelev puis ses fils ont étudié. Dans les années 1860, ce quartier héberge la jeunesse révolutionnaire privilégiée avec notamment Dobrolioubov, Dostoïevski, Netchaiev, Pissarev, Tkatchev, Lavrov, Tourguéniev, et surtout Tchernychevski, pour Élisabeth Dmitrieff. Dans la demeure d'à côté habitent les Korvine-Kroukovski, et notamment Sophia Kovalevskaïa et Anna Jaclard [A 1].

Dmitrieff lit la revue Rousskoie Slovo (Русское слово de 1859 № 3.)

Son statut d'enfant illégitime et son rejet par l'aristocratie russe est probablement à l'origine de la sensibilité d'Élisabeth Dmitrieff aux inégalités, qu'il s'agisse du servage à la campagne ou de la misère à Saint-Pétersbourg[E 1]. Elle se lie d'amitié avec Anna Korvine-Kroukovskai, se rapproche des milieux estudiantins en faveur de l'émancipation des femmes et des serfs [D 1] et apprend plusieurs langues.

Dmitrieff s'intèresse dès l'adolescence aux idées de Marx qu'elle lit probablement dans la revue Rousskoe slovo, ainsi qu'aux écrits de Nikolaï Tchernychevski. Ces deux hommes deviennent ses maîtres à penser.

Influence de Nikolaï Tchernychevski[modifier | modifier le code]

La Russie connait à cette époque des changements profonds. En 1857 Alexandre Herzen et Nicolas Ogarev ont lancé le journal Kolokol. En 1862 le servage est aboli en Russie. Les Kouchelev sont influencés par cet environnement : Moussorgski rejoint en 1863 une communauté de Saint Pétersbourg fréquentée par Tourguéniev, Chevchenko et Kostomarov. La mère d'Elisabeth, amie du musicien, y emmène sa fille[A 1].

Alexandre Kouropatkine ramène le roman Que Faire? en 1865 pour en discuter avec son ami Alexandre, mais c'est Elisabeth qui se passionne pour les idées du livre[A 1]. Dans le roman, Tchernychevski propose une remise en cause radicale de la façon de vivre, remettant en cause les conventions sociales, notamment le mariage et l'héritage[A 1]. Le roman raconte l'histoire de Véra Pavlovna, une jeune femme émancipée qui vit en communauté avec d'autres jeunes gens et prône le système des coopératives pour émanciper les travailleurs. Pavlovna fonde une coopérative de couturières, qualifiée d'obchtchina urbaine, qui servira de modèle pour des initiatives dans toute la Russie. Le roman invite à sortir du rêve pour concrétiser une pratique quotidienne de l'idéal socialiste[1].

Élisabeth Dmitrieff développe au travers de ses lectures une analyse critique des hiérarchies de genre et de classe et parle d'utiliser sa fortune pour construire un moulin coopératif - un artel - pour les paysans de Volok.

Elle prend conscience de la nécessité pour elle de poursuivre son éducation, mais la Russie ne permettant pas à l'époque aux femmes d'entrer à l'université, elle décide de partir à Genève[E 1].

Engagement politique[modifier | modifier le code]

Inspirée par ses lectures et sensibilisée aux inégalités sociales, Élisabeth Dmitrieff est active très jeune dans les cercles socialistes de Saint-Pétersbourg[2]. Au printemps 1868[B 1], elle fait un mariage blanc avec le colonel Mikhaïl Tomanovski pour s'émanciper de sa famille et obtenir son héritage[3]. Elle fait don par la suite de 50 000 roubles aux organisations révolutionnaires[D 1].

Elle part pour la Suisse en 1868, puis pour Londres. Un rapport de la police parisienne la décrira en 1871 en ces termes :

mesurant 1,66 m ; cheveux et sourcils châtains ; front légèrement découvert ; yeux gris bleu ; nez bien fait ; bouche moyenne ; menton rond ; visage plein, teint légèrement pâle ; démarche vive ; habituellement vêtue de noir et toujours d’une mise élégante[4].

Séjour à Genève : La Cause du Peuple et l'Internationale des travailleurs[modifier | modifier le code]

En Suisse, Élisabeth Dmitrieff finance et codirige le journal La Cause du Peuple (Narodnoe Delo) et participe à la fondation de la section russe de l'Association internationale des travailleurs avec Nicolas Outine[5]. Elle s'investit également dans la « section des dames » en faveur de l'émancipation des travailleuses[6].

Elle souhaite établir un lien entre les idées de Marx sur l'économie et celles de Tchernychevski qui considèrent que le modèle de la commune paysanne russe traditionnelle dispose d'un potentiel d'émancipation concret. À Genève, où se trouvent à l'époque Bakounine et des exilés russes, ont lieu les premières rencontres entre les mouvements socialistes internationaux et les révolutionnaires russes[1]. Élisabeth Dmitrieff y fait la connaissance d'Eugène Varlin et de Benoît Malon qui s'engageront comme elle dans la Commune de Paris. Elle est aussi très proche du socialiste russe Nicolas Outine, qui s'est éloigné de Bakounine pour se rapprocher de Karl Marx[7],[3].

Influence de Karl Marx[modifier | modifier le code]

En novembre 1870, les internationalistes genevois l'envoient à Londres demander à Karl Marx d'arbitrer leurs conflits internes[B 1]. Elle passe les trois mois qui précèdent la Commune à parler avec lui des organisations rurales traditionnelles russes, l'obchtchina et l'artel, des idées de Nikolaï Tchernychevski, et lui transmets des exemplaires du journal La Cause du Peuple[1].

Le 25 mars 1871, Karl Marx l'envoie en mission d'information à Paris : elle y arrive le 28[B 1], le surlendemain de la proclamation de la Commune[8].

Engagement dans la Commune de Paris de 1871[modifier | modifier le code]

La troisième défaite du prolétariat français de B. Malon p. 274 avec mention d'Élisabeth Dmitrieff

Élisabeth Dmitrieff arrive à Paris en tant que représentante du Conseil général de l'Internationale. Elle adresse quelques rapports à Karl Marx puis bascule dans l'action, trouvant ainsi l'occasion de relier la théorie marxiste et la pratique de Tchernychevski.

Elle retrouve à Paris le socialiste russe Piotr Lavrov et les sœurs Sonia Kovalevskaia et Anna Jaclard, ses voisines de Saint-Pétersbourg, qui participent elles aussi à la Commune[8],[9].

Elle rencontre des membres du gouvernement révolutionnaire et des ouvrières et, le 11 avril 1871, lance l'Appel aux citoyennes de Paris», pour que les femmes s'engagent activement dans les combats[10] :

Citoyennes de Paris, descendantes des femmes de la grande révolution, nous allons défendre et venger nos frères et si nous n'avons ni fusils ni baïonnettes il nous restera des pavés pour écraser les traîtres[D 1].

Cet appel entraîne la fondation de l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, qu'Élisabeth Dmitrieff crée avec Nathalie Lemel[11],[12], le dans la salle Larched, 79, rue du Temple) dans le 10e arrondissement.

Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés[modifier | modifier le code]

Commune de Paris Appel aux ouvrières du 18 mai 1871 signé entre autres par Dmitrieff
Nathalie Lemel (à droite) en 1914 lors d'une réunion des anciens de la Commune

L'Union des femmes réunit plus de 1 000 adhérentes. Elle procure des soins aux blessés[10].

Élisabeth Dmitrieff est membre du Comité central, elle s'occupe surtout de questions politiques et, plus particulièrement, de l'organisation des ateliers coopératifs[13], signant les proclamations de l'organisation sous le pseudonyme d'Élisabeth Dmitrieff[B 1].

Elle se lie également avec Léo Frankel, militant d'origine hongroise et ouvrier bijoutier qui est à la tête de la Commission du travail et de l'échange de la Commune[E 1]. Ensemble les deux tentent de faire avancer la cause du droit des femmes au travail et la protection sociale, rédigeant un projet pour l'organisation du travail des femmes en ateliers, dont le texte est publié le 7 mai 1871 et qui stipule :

Le but de la Commune serait atteint par la création d’ateliers spéciaux pour le travail des femmes et de comptoirs de vente pour l’écoulement de produits fabriqués[8].

Élisabeth Dmitrieff se sert de son expérience militante acquise lors de ses voyages en Suisse et à Londres pour organiser l'Union des femmes, et obtient de la Commission exécutive de la Commune des moyens en échange d'une supervision rapprochée de l'Union. Ce sera la seule organisation à pouvoir recevoir des ressources financières du gouvernement de la Commune de Paris. Élisabeth Dmitrieff structure l'organisation de manière hiérarchique avec des comités dans chaque arrondissements, et dotée d'un comité central, d'un bureau et d'une commission exécutive composée de sept membres représentantes des quartiers[D 1]. Elle organise le travail des femmes en ateliers, dans les secteurs traditionnels de la confection et de l'industrie textile, leur assurant des débouchés grâce à l'aval de la Commission exécutive de la Commune qu'elle informe régulièrement. Elle ne peut cependant éviter la concurrence des entreprises capitalistes du secteur, des couvents et des prisons, qui disposent d'une main d'œuvre moins bien rémunérée, ce qui causera des frictions. Elle demeure secrétaire générale de la commission exécutive, le seul poste non élu et non révocable de l'organisation[D 1][E 2].

Le but de l'Union des femmes est la constitution d'une Chambre syndicale des travailleuses[D 1].

Entre l'Union des Femmes et le Comité de Vigilance de Montmartre de Louise Michel, l'entente n'est pas toujours cordiale. Élisabeth Dmitrieff partage cependant avec Louise Michel la volonté de ne pas différencier les femmes des hommes. En avril 1871 elle écrit à Herman Jung qu'elle voit peu Benoît Malon et Leo Frankel car tout le monde est très occupé, et qu'elle est malade et fatiguée, sans possibilité de se faire remplacer[E 1].

Semaine sanglante[modifier | modifier le code]

Barricade de la Place Blanche, défendue par des femmes pendant la semaine sanglante - Lithographie - Musée Carnavalet

Autour du 22 mai l'Union lance un appel à combattre pour le «triomphe de la Commune» et 50 femmes de l'Union des femmes se dirigent vers Montmartre.

Élisabeth Dmitrieff prend part, sur les barricades du faubourg Saint-Antoine, aux combats de rue de la semaine sanglante (21-28 mai 1871), soignant les blessés et tout particulièrement Léo Fränkel. Gustave Lefrançais mentionne dans ses mémoires sa présence le 22 mai à l'entrée de la rue Lepic, avec un groupe de citoyennes armées[14], ce qui est confirmé par le conseiller de l'ambassade de Russie et le colonel Gaillard, tous deux anti-communards, ce dernier affirmant qu'elle est à la tête de toutes les cantinières, ambulancières et barricadières[D 1]. Le chiffre de 120 femmes est avancé par un article paru le 24 mai 1871 dans le dernier numéro du Journal Officiel publié à Belleville, et la barricade rue Blanche est mentionnée dans le Rappel[15],[16],[17]. Cette barricade aurait été constituée uniquement de femmes, mais les faits sont difficiles à établir concernant la place des femmes dans les combats, car, devant les tribunaux, elles nient avoir participé aux combats[18], alors qu'on les traite de pétroleuses.

Dmitrieff après la Commune de Paris[modifier | modifier le code]

Blessée sur les barricades, Élisabeth Dmitrieff s'enfuit avec Leo Frankel[E 1], échappant ainsi aux tueries organisées par Adolphe Thiers[8]. Tous deux parviennent en Suisse fin juin. Après quelques mois à Genève[B 1], elle regagne seule la Russie en octobre 1871.

Retour à Genève[modifier | modifier le code]

Frankel et Dmitrieff se font passer, grâce à leur connaissance de la langue allemande et leur apparence cultivée, pour un couple de bourgeois prussiens[E 1]. Contrairement à André Léo et Paule Minck, Élisabeth Dmitrieff reste discrète sur son engagement communard et reprend son ancien nom, Élisaveta Tomanovskaya[E 1], pour compliquer les recherches de la police. . Arrivée en Suisse, elle cherche d'abord à renouer avec l'Internationale genevoise. Hermann Jung évoque son arrivée à Genève dans un courrier adressé à Karl Marx. Jung reçoit lui un courrier du secrétaire général de la Fédération romande de l'Internationale, Henri Perret, qui lui annonce que la jeune femme lui écrira bientôt et qu'elle est saine et sauve. Élisabeth Dmitrieff n'écrira pourtant ni à Marx ni ä Jung, reprochant à ses camarades de n'avoir pas assez soutenu la Commune depuis Londres, comme en témoigne la lettre écrite à Jung en avril 1871[E 1]:

Comment pouvez-vous rester là-bas dans l'inaction, quand Paris est en train de périr?

Elle refuse l'offre de Frankel de le suivre à Londres et reste à Genève. Si les réfugiés y semblent relativement tranquilles, l'arrestation d'Eugène Razoua en Suisse est inquiétante. Le 23 juillet 1871 Perret écrit à Jung que Dmitrieff est menacée d'arrestation[E 1]. Le 1er juillet la France demande l'extradition de Leo Frankel, puis le 12 celui d'une femme portant le prénom d'«Élise». Le ministère français des affaires étrangères pousse le gouvernement suisse à extrader toutes les personnes ayant participé à la Commune, considérant les communards comme des criminels et non comme des politiques. Le gouvernement suisse ne suivra toutefois pas cette position : il libère Razoua et refuse l'extradition des anciens communards[E 1]. Élisabeth Dmitrieff est introuvable, malgré les enquêtes et les rapports de police qui listent les chefs d'accusation :[E 1]

1- D'avoir excité la guerre civile en portant les citoyens et les habitants à s'armer les uns contre les autres

2- D'avoir provoqué le rassemblement des insurgés par la distribution d'ordres ou de proclamation

Le 26 octobre 1871, elle est condamnée par contumace à la déportation [E 1].

Au même moment, elle regagne la Russie[B 1], dans un état dépressif sévère selon un télégramme reçut par Karl Marx ce même mois.

Retour en Russie[modifier | modifier le code]

Ekaterina Barteneva communarde que Dmitrieff retrouve à Saint-Pétersbourg après 1871.

Arrivée en Russie, elle rejoint son cercle familial et tente de retrouver la santé. Elle se fait très discrète, rejoint Saint-Pétersbourg où, suite à la tentative d'assassinat du Tsar Alexandre II en 1866, règne un climat réactionnaire : la police secrète traque les révolutionnaires.

Dmitrieff tente de collaborer avec le journal du mouvement, "La Cause du Peuple" (Narodnoe Delo) mais n'adhère pas à son idéologie politique qui exclue désormais les questions féministes. Elle retrouve Ekaterina Grigor'evna Barteneva (it) ancienne communarde, avec laquelle elle envisage de rejoindre une communauté paysanne[E 1].

Union avec Ivan Davidovski[modifier | modifier le code]

Alexeï Kouropatkine rencontre Dmitrieff en 1872 quand elle tente de l'enrôler dans un complot pour renverser le Tsar (en russe : Куропаткин Алексей Николаевич), 1877

Elle quitte Saint-Pétersbourg et rencontre en 1872 Ivan Davidovski, intendant du domaine de son mari et chef d'une bande d'escrocs et de joueurs dénommés les « Valets de cœur  ». Ils auront deux filles[B 1][8]. Davidovski, issu du milieu de la noblesse, instruit et privilégié, entretient un autre type d'idéologie révolutionnaire qui consiste à escroquer et voler les riches, alors que Dmitrieff basait son approche par une valorisation du travail.

Selon l'historienne Yvonne Singer-Lecocq, l'engouement de Dmitrieff pour Davidovski relève d'un aveuglement enfantin, pour Caroline Eichert ce serait réduire son intelligence, et son engagement à ses côtés relève plutôt de la conception de l'établissement du socialisme comme ne pouvant émaner des masses populaires, mais devant être dirigé par le haut.

En 1873 elle hérite d'une large somme d'argent à la suite du décès de Mikhail Nicolaïevich Tomanovski, son premier mari. Elle en dépense la totalité et en 1874 abandonne toute activité subversive, donnant ensuite naissance à deux filles, Irina et Vera. En 1876, Davidovski est arrêté, accusé de malversations et de fraudes et du meurtre d'un magistrat. Dmitrieff se tourne vers ses amis passés, Ekaterina Bartienev et son mari Victor, qui écrivent à Nicolas Outine, qui lui-même fait parvenir un courrier informant Karl Marx le 17 décembre 1876. Karl Marx engage aussitôt un avocat. Caroline Eichner souligne le paternalisme latent des amis socialistes de Dmitrieff, qui la qualifient d'enfant égarée[E 1].

Exil en Sibérie[modifier | modifier le code]

Davidovski est condamné pour meurtre [B 1] et Dmitrieff se marie avec lui en 1877 pour pouvoir le suivre en exil en Sibérie. Ils achètent une pâtisserie à Atchinsk, qui est boycottée par les prisonniers politiques, Davidovski ayant mauvaise réputation en tant que prisonnier de droit commun. Dmitrieff cache son passé révolutionnaire dans la Commune, qui aurait pu lui valoir une certaine reconnaissance, de peur d'être arrêtée. Elle est graciée en 1879 par la France, mais ne l'apprend jamais[E 1]. La pâtisserie fait faillite et malgré ses efforts d'intégration dans le groupe des prisonniers politiques, elle demeure rejetée et mal acceptée par ces derniers, souffrant de la mauvaise réputation de son mari. En 1881 elle tente d'entrer en contact avec Mikhail Sajine qui est déporté à Krasnoïarsk, afin qu'il l'aide à prouver son passé de révolutionnaire et de communarde, mais ses tentatives échouent toutes. La dissimulation de son identité assimila Dmitrieff à l'épouse d'un prisonnier de droit commun, occultant son passé de communarde[E 1].

Dans les années 1890 elle s'intéresse à la religion orthodoxe et à l'astronomie, tout en s'engageant dans l'éducation de ses filles. Elle écrit aux autorités pour demander le pardon pour son mari, qui se lance dans l'industrie minière et connait de nouveaux déboires. Elle le quitte entre 1900 et 1902 et retourne à Moscou avec ses filles, et y exerce le métier de couturière. On perd sa trace à Moscou en 1916[E 1].

Certaines sources donnent 1910 comme date de sa mort[13], d'autres comme celle de son divorce.

Selon ces dernières, elle s'établit ensuite à Moscou où, à bout de ressources et rejetée par sa famille, elle survit avec ses deux filles jusqu'en 1918, après quoi on perd toute trace d'elle[B 1].

Hommage et postérité[modifier | modifier le code]

Prosper Olivier Lissagaray

Elisabeth Dmitrieff est une figure moins connue que Louise Michel, que les biographes de la Commune de Paris ont souvent traitée de façon critiquable. Lev Kokin dans Tchas Boudouchtchevo déclare d'elle «elle était devenue gâteuse» et ne mentionne pas son rôle. On dispose pourtant de nombreuses descriptions positives de personnalités de l'époque : Antoine Arnould, le général Cluseret, Gustave Lefrançais, Benoît Malon, ou Prosper-Olivier Lissagaray qui l'idéalisent en la comparant à Théroigne de Méricourt. Elle est aussi décrite dans « Mémoires d'un quat'sous », par un garde national qui publie ses mémoires en 1892[B 1].

Yvonne Singer-Lecocq dans Rouge Elisabeth publié en 1977 dresse le portrait critique d'une femme follement éprise d'un escroc. Braibant note les divers interprétations faites sur l'intérêt pour l'astrologie qu'elle développe en Sibérie. Pour Ivan Knijnik Vietrov, bolchévique chrétien, elle avait retrouvé Dieu, tandis que pour Natta Effrémova, chroniqueuse de La Femme soviétique, c'est un intérêt pour l'astrologie et autres sciences annexes qu'elle développe. Kristin Ross dans son livre L'imaginaire de la Commune indique que Engels la décrit comme la «fille spirituelle de l'Internationale» et souligne la mise en pratique très concrète du phalanstère de Que faire? à travers la fondation de l'Union des femmes, qui réunit à la fois les thèses de Marx et de Tchernychvski, et est parfois considéré comme la première section féminine de l'Internationale[B 1][1].

Cercle Élisabeth Dmitrieff[modifier | modifier le code]

En mai 1971, un groupe de féministes du Mouvement de libération des femmes, attachées aux valeurs de l'autogestion, prend le nom de Cercle Élisabeth Dmitrieff [19]. Il est fondé par le groupe trotskyste Alliance marxiste révolutionnaire[20],[21].

Place Élisabeth Dmitrieff[modifier | modifier le code]

Plaque de la Place Élisabeth Dmitrieff à Paris dans le 3e arrondissement

À Paris, par délibération du du conseil d'arrondissement, une place du 3e arrondissement prend le nom d'Élisabeth Dmitrieff[22]. C'est un petit terre-plein où se trouve l'entrée de la station de métro Temple, à l'intersection de la rue du Temple et de la rue de Turbigo. Elle a été inaugurée le jeudi , à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, le même jour que les places Nathalie Lemel et Renée Vivien, également dans le 3e arrondissement.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g h i j et k Braibant 1992.
  1. a b c d e f g h i j k et l Braibant.
  1. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s et t Eichner 2020.
  2. Eichnert 2020.

Références[modifier | modifier le code]

  1. a b c et d Kristin Ross (trad. de l'anglais), L'imaginaire de la Commune, Paris, La Fabrique, , 186 p. (ISBN 978-2-35872-064-9 et 235872064X, OCLC 902796458)
  2. Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Paris, Mémoire du Livre, , 642 p. (ISBN 2-913867-13-8 et 9782913867130, OCLC 46475754)
  3. a et b (en) Woodford McClellan, Revolutionary exiles : the Russians in the First International and the Paris Commune, Cass, , 266 p. (ISBN 0-203-98802-7, 9780203988022 et 9780714631158, OCLC 243606265)
  4. « DMITRIEFF Élisabeth (TOMANOVSKAÏA dite) - Maitron », sur maitron.fr (consulté le 4 mars 2021)
  5. Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves : une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours, Paris, Zone, , 994 p. (ISBN 978-2-35522-088-3 et 2355220883, OCLC 969705078)
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  7. « Outine, Nicolas », sur hls-dhs-dss.ch (consulté le 16 mars 2021)
  8. a b c d et e « Elisabeth Dmitrieff, l'autre cheffe de file des femmes de la Commune de Paris », sur TV5MONDE, (consulté le 4 mars 2021)
  9. Gérard Da Silva, « Sonia Kovalevskaia, une mathématicienne russe au cœur de la Commune », sur Amis de la Commune de Paris
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  11. Gilles Candar, « Du nouveau sur la Commune de Paris à la veille de son cent-cinquantième anniversaire », Revue historique, vol. n° 697, no 1,‎ , p. 223–236 (ISSN 0035-3264, DOI 10.3917/rhis.211.0223, lire en ligne, consulté le 4 avril 2021)
  12. Benoît (1841-1893) Auteur du texte Malon, La troisième défaite du prolétariat français / par B. Malon,..., (lire en ligne)
  13. a et b Bodinaux, Plasman et Ribourdouille 2014.
  14. Gustave Lefrançais, Souvenirs d'un révolutionnaire : de juin 1848 à la Commune, Paris, La fabrique, , 509 p. (ISBN 978-2-35872-052-6 et 2358720526, OCLC 864388101)
  15. « Le Rappel / directeur gérant Albert Barbieux », sur Gallica, (consulté le 7 mars 2021)
  16. « La « barricade tenue par des femmes », une légende? », sur La Commune de Paris, (consulté le 7 mars 2021)
  17. Alain Dalotel, « La barricade des femmes », dans La barricade, Éditions de la Sorbonne, coll. « Histoire de la France aux XIXe et XXe siècles », (ISBN 978-2-85944-851-6, lire en ligne), p. 341–355
  18. Martial Poirson et Christiane Taubira, Combattantes : une histoire féminine de la violence en Occident, (ISBN 978-2-02-142731-8 et 2-02-142731-5, OCLC 1184018763, lire en ligne)
  19. « Les femmes de la Commune : Élisabeth Dmitrieff », sur Association Autogestion, (consulté le 15 mars 2021)
  20. (en) Gill Allwood & Khursheed Wadia, Gender and Class in Britain and France, in Journal of European Area Studies, vol. 9, 2001, issue 2, p. 163-189 : « the Cercle Elisabeth Dimitriev [...] was formed in May 1971 by women from the Trotskyist Alliance marxiste révolutionnaire ».
  21. Ludivine Bantigny, La Commune au présent : une correspondance par-delà le temps, (ISBN 978-2-348-06669-6 et 2-348-06669-6, OCLC 1241123887, lire en ligne), p. 149
  22. [PDF]Délibération du du conseil municipal du 3e arrondissement.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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