Chasse aux sorcières

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Chasse aux sorcières (homonymie).
Ce modèle est-il pertinent ? Cliquez pour en voir d'autres.
Des informations de cet article ou section devraient être mieux reliées aux sources mentionnées dans la bibliographie, sources ou liens externes (mars 2010).

Améliorez sa vérifiabilité en les associant par des références à l'aide d'appels de notes.

Un résumé de 1533 relatant l’exécution d’une sorcière accusée d’avoir brûlé la ville de Schiltach en 1531.

La chasse aux sorcières est la poursuite, la persécution et la condamnation de personnes accusées de pratiquer la sorcellerie. Elle se rencontre à toutes les époques et dans toutes les grandes civilisations, mais ce mouvement connait son apogée des années 1560-1580 aux années 1620-1630 en Europe jusqu'à sa remise en cause progressive par le christianisme, puis par la culture scientifique et technologique.

Contexte[modifier | modifier le code]

La croyance à la sorcellerie ne peut se comprendre qu'en se replongeant dans les mentalités anciennes. Dans ce contexte culturel, la nature est peuplée de forces surnaturelles. Un humain peut, par divers procédés (invocations, rituels), les mettre temporairement à son service pour faire le bien ou le mal. Dans ce dernier cas, le "sorcier" supposé est perçu comme n'importe quel criminel, donc poursuivi et condamné comme tel. Le plus souvent, il ne s'agit pas d'un procès devant un tribunal, mais simplement d'une vengeance collective, d'un lynchage populaire. Dans l'Europe païenne de jadis, comme dans le Moyen Âge chrétien, il suffit parfois qu'une personne tombe malade, qu'une grange brûle ou qu'une vache meure sans cause apparente, pour que la communauté villageoise désigne un coupable que son comportement ou sa marginalité a rendu suspect – souvent un berger (qui vit à l'écart), ou le meunier ou parfois un prêtre. On le violente, on le soumet à une "ordalie", on le tue sommairement par bastonnade, noyade ou pendaison – rarement par le bûcher[1].

Cette chasse aux sorcières fait parfois intervenir la justice criminelle. Placée devant de tels débordements de "justice populaire", les autorités ont toujours le réflexe de les contrôler. En fonction des rapports de force (existence ou non d'un état central puissant…), soit elles ont fait la "part du feu" (c'est le cas de le dire), soit elles ont réprimé la chasse aux sorciers[2]. La véritable épidémie de chasse aux sorciers qui a touché certaines régions d'Allemagne à la Renaissance n'a pratiquement pas touché les états catholiques d'Espagne et d'Italie. L'inquisition s'occupait de pourchasser l'hérésie, c'est-à-dire l'erreur en matière de doctrine religieuse, mais ne s'intéressait guère à la sorcellerie qui relevait, soit des tribunaux civils, soit de l'évangélisation par le prêche. On a pu dire que, plus on était près de Rome, moins il y avait de bûchers.

Le christianisme a généralement estimé qu'il s'agissait d'une superstition païenne, car dans sa doctrine aucun être humain n'a le pouvoir de commander aux démons. D'où l'interdiction de la répression de la sorcellerie par l’Église catholique[3]. L'Église a changé d'avis sur ce point à la fin du Moyen Âge, avant de revenir à sa doctrine initiale. En conjonction avec l'évolution des juristes, ce mouvement aboutit au début du XVIIe siècle à faire interdire par le Parlement de Paris toute forme de répression de la sorcellerie.

Des chasses aux sorciers ont eu lieu en Europe avec des hauts et des bas jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, principalement entre 1580 et 1630, faisant au total à travers les siècles un nombre considérable de victimes, qui reste cependant très difficile à estimer puisqu'on a peu de traces écrites des lynchages spontanés. Certains historiens l'évaluent entre 40 000 et 100 000. Ce qui représente en moyenne quelques individus par an, dans un pays comme la France, avec des flambées temporaires en Lorraine ou dans le Bordelais vers 1600.

La dernière sorcière à être condamnée en Europe fut Anna Göldin, en 1782 dans le canton protestant de Glaris, Suisse[4]. Cette pratique a encore lieu dans certains pays d'Afrique et du Moyen-Orient appliquant la Sharia qui interdit la sorcellerie, la magie noire, ou la prédiction de l'avenir, pratiques considérées comme polythéistes.

Si, historiquement, ce sont bien de prétendues pratiques magiques qui étaient visées, l'expression « chasse aux sorcières », dans son acception contemporaine, a adopté un sens plus figuré. Elle est utilisée aujourd’hui pour désigner la persécution de personnes au sein d’une société à cause de leurs opinions ou de leur appartenance à un groupe. L'exemple le plus connu de cet emploi actuel vise le maccarthisme aux États-Unis, pour dénoncer la croisade anticommuniste du sénateur américain MacCarthy. L'expression « chasse aux sorcières » a ici une valeur polémique : on fait référence à un danger imaginaire (les "sorcières") et à une peur irrationnelle, pour dénoncer la lutte contre la propagande et l'espionnage soviétiques, qui eux étaient bien réels.

Historique[modifier | modifier le code]

Définitions[modifier | modifier le code]

La période de la chasse aux sorcières, qui marque fortement les XVIe et XVIIe siècles en Europe, se met en place au XVe siècle et se termine vers les années 1680. Elle s’accomplit dans le contexte d’une culture dominée par la peur et poussée à la délation, entraînant des exécutions principalement basées sur des ouï-dire, des tortures inhumaines et sans preuves directes[5].

La chasse aux sorcières est une thématique souvent explorée par les historiens modernistes et médiévistes. Cependant, il est important de définir la notion même de sorcellerie et de sorcière, car elle n’est pas à confondre avec l’hérésie malgré leurs points communs.

Richard Kierckhefer définit le mot sorcery, en distinction avec beneficient magic, comme une magie malfaisante à but nuisible, c’est-à-dire causant une variété de maux tels que maladies, mort, pauvreté, dommages matériels, ou encore désastres surnaturels[6].

Néanmoins, comme l’explique Jean-Patrice Boudet, la notion même de magie « blanche » ou « noire » est anachronique pour la période du Moyen Âge, la magie elle-même était plutôt un outil aidant à accomplir le bien comme le mal[7].  Toutefois, une certaine distinction est faite dans entre  certaines pratiques jugées collectivement comme nocives et malsaines et d’autres pratiques dont les qualités bénéfiques sont en grande partie reconnues, telles que les remèdes de gens informés au sujet des plantes à propriétés magiques[8].

Il existait deux sortes de personnes se livrant à la pratique de la magie : les magiciens lettrés, appelés nigromanciens[9] ou invocateurs de démons, et les sorciers ou sorcières[8].

À la différence du magicien lettré, généralement instruit et en possession de grimoires et/ou autres livres magiques, les sorcières et sorciers sont issus de milieux populaires, ne savent usuellement pas lire ni écrire, sont instruit oralement par un proche et servent de guérisseurs et envoûteurs dans leurs communautés.  

Origines et genèse médiévale[modifier | modifier le code]

Déesse Frigga chevauchant son balai, d’après une fresque du XIIe siècle de la cathédrale de Schleswig

Selon Boudet, le véritable point de départ de la chasse aux sorcières peut être retracé jusqu'au XIIIe siècle. En 1233 le pape Grégoire IX, à la demande de son inquisiteur exerçant en Allemagne Conrad de Marbourg, édicte en la première bulle de l’histoire contre la sorcellerie, la Vox in Rama en y décrivant le sabbat des sorciers et leur culte du diable[10]. Dans les années 1260, le pape Alexandre IV ordonne aux inquisiteurs de s’intéresser aux « sortilèges et divinations ayant saveur d’hérésie »[11] autant qu’aux hérétiques qu’ils poursuivaient déjà[12]. Ces décisions font de la sorcellerie un important crime contre la foi. La base idéologique de la prosciption de la sorcellerie se met alors en place.

Le premier procès en sorcellerie à Paris est celui de Jeanne de Brigue le 29 octobre 1390 : jugée par le Parlement, elle est brûlée vive le 19 août 1391.

Au début du XIVe siècle, le nombre de procès pour sorcellerie est encore faible en Europe[13]. Un certain nombre de ces procès touche des membres important du clergé et font souvent partie de  stratégies politiques, comme par exemples les procès de Boniface VIII, des Templiers, ou encore des Visconti[8].  Vers 1326, le pape Jean XXII rédige la bulle Super Illius Specula, qui définit la sorcellerie comme une hérésie. Sorcellerie et hérésie, jusque-là perçues comme deux univers mentaux très éloignés, vont être assimilés pour les trois siècles suivants[8].

Dans la seconde moitié du XIVe siècle, les procès se font plus rares, mais cette tendance s’inverse de 1376 à 1435[13]. De la seconde moitié du XIVe siècle à la première partie du XVe siècle, la France et l’Angleterre évoluent de manière similaire, gardant un nombre de procès faible, tandis qu’en Allemagne, en Italie et plus particulièrement en Suisse, le rythme de procès augmente de manière significative[8]. Richard Kieckhefer et Martine Ostorero expliquent ce revirement de situation par l’introduction de la procédure d’inquisition en terre d’Empire à cette période[14]. Au début du XVe siècle apparait également la croyance du pape Alexandre V et d’une quantité grandissante de membres du clergé et de juges laïques en un complot contre la chrétienté par des assemblées et sectes de sorcières et sorciers. Ce phénomène est significatif d’un transfert du rôle de bouc-émissaire des Juifs ou encore des lépreux aux sorciers et sorcières[8].

De 1436 à 1499, le nombre des procès pour sorcellerie en Europe est désormais en moyenne trois fois plus élevé que dans la période précédente[8]. Les temps sont alors troublés en Europe. Alors que l’absolutisme gagne en puissance et en influence, figeant la société, le catholicisme auparavant unifié est secoué par la Réforme. C’est dans ce contexte de peur, d’insécurité et d’affirmation du pouvoir temporel et ecclésiastique que la justice laïque poursuit la sorcellerie[5].

C’est à ce moment que la sorcellerie populaire prend la place de la magie rituelle des invocateurs de démon et passe au premier plan de la prohibition. À ce moment se fixe  l’image stéréotypée de la sorcière que l’on connait encore à nos jours. L’idéologie de la chasse aux sorcières qui se met en place se construit selon 3 étapes. Tout d’abord, l’aspect du crime de foi, qui se base sur une culture dénonciatrice du paganisme, de l’impiété et de l’hérésie dont font preuves magiciens et sorciers,  centrée autour de la bible et d’une hantise du péché originel assigné au genre féminin entier[5].Ainsi, on observe une féminisation et une démocratisation des accusés. Désormais, les sorcières puisent leur énergie maléfique et destructrice du Diable lui-même[7].

Ensuite, l’évolution de l’imaginaire touchant à la mort et au Mal. Tandis que la mort est considérée plutôt comme un sommeil apaisé et éternel et le Diable comme une figure imaginaire et comique au XIIIe et XIVe siècle, le contexte change la situation. Suite de l’épidémie de Peste Noire décimant l’Europe au XIVe siècle, puis surtout avec les ébranlements, les guerres et l’incertitude touchant les XVe et XVIe siècles, la mort devient quelque chose dont il faut avoir peur, quelque chose à redouter.  La peur étant omniprésente, le diable se transforme pour incarner le Mal[5].

Enfin, les traités de démonologie et les descriptions des rituels pratiqués lors du sabbat, qui devient en quelque sorte une antithèse de l’eucharistie, par les sorciers et sorcières, tel que cannibalisme, meurtre d’enfants et accouplement avec le démon, le summum de la dévotion au mal. De fait, ces textes concrétisent l’imaginaire du mal. Ces récits et traités décrivent l’adoration du démon et du mal par les sorcières, et circulent, après les premiers manuscrits, sous forme d’ouvrages imprimés. Ils encouragent la peur du Mal et la peur de la sorcière, qui commet une hérésie suprême[5].

Les premières chasses aux sorcières ont lieu dès le deuxième quart du XVe siècle. La majorité des accusés sont des femmes, en grande partie pauvres, âgées de plus de 50 ans et le plus souvent isolées. Cette féminisation de la sorcellerie est encore implicite dans la bulle d’Innocent VIII de 1484, la Summis desiderantes affectibus, dans laquelle il lance le signal de la chasse aux sorcières et organise la lutte contre la sorcellerie, élargissant ainsi la mission de l’Inquisition aux « praticiens infernaux »[11]. Elle est au contraire tout à fait explicite dans les deux célèbres ouvrages démonologiques qui suivirent la création de cette bulle papale. Tout d’abord, le Malleus Maleficarum (1486), par Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, deux dominicains. Il s’agit d’une enquête commanditée par l’Inquisition qui décrit les sorcières, leurs pratiques, et les méthodes à suivre pour les reconnaître. Le Malleus Maleficarum, ou Marteau des sorcières en français, est un véritable succès : il connut près de trente éditions latines entre 1486 et 1669. le manuel rédigé par les deux dominicains servit de référence à la justice séculière qui condamnait les sorciers. Le deuxième ouvrage, De lanii et phitonicis mulieribus ou Des sorcières et femmes devins (1489), du docteur en droit canon et juge au tribunal de Constance, Ulrich Molitor, est moins connu que le premier, et considère les sabbats non comme la réalité mais comme des illusions diaboliques. Il s’aligne cependant avec le Malleus pour réitérer la nécessité d’exécuter les sorcières pour leur hérésie et apostasie[8].

Actuellement, les historiens tendent à considérer la persécution des sorciers comme un enjeu stratégique entre les puissances laïques et ecclésiastiques et comme « un instrument de pouvoir »[14]. Robert Muchembled[15] et Jacques Chiffoleau[16] voient dans la genèse de la chasse aux sorcières la naissance de l’état moderne, de la christianisation excessive du pouvoir temporel et de « l’extension de la notion de majesté »[8]. Pour Jean-Patrice Boudet, la genèse médiévale de la chasse aux sorcières prend place dans un contexte où l’Église, l’État et les locaux semblent vouloir surpasser l’orthodoxie des autres. Dans ce contexte semble avoir lieu des rivalités d’idéologie et de grands conflits entre la Papauté et le roi de France. Et c’est dans ce contexte que les procès pour sorcellerie sont utilisés comme stratagèmes politiques – de la même manière que le fait l’entourage de Philippe le Bel au début du XIVe siècle. Comme il le conclut dans son article, Boudet rapporte qu’« en France comme en terre d’Empires, sorciers et sorcières semblent donc avoir été surtout les victimes, parmi d’autres, de "surchristianisation" du pouvoir temporel qui caractérise l’automne du Moyen Âge et la première partie des Temps modernes »[17].

Prohibition, condamnation et persécutions[modifier | modifier le code]

Répression judiciaire[modifier | modifier le code]

En ce qui concerne le point de vue judiciaire de la prohibition de la sorcellerie, il y a en principe deux genres de législation. Tout d’abord, il y a celle des autorités séculaires (comme le roi), qui pouvaient prescrire les peines (comme l’exécution) qu’elles jugeaient adéquates au crime de sorcellerie. En règle générale, ce type de condamnation légale se concentre surtout sur les dégâts causés par l’utilisation de la sorcellerie par l’accusé(e)[18].

Ce n’est pas le cas du deuxième genre de proscription de l’Église, qui quant à elle se préoccupe de l’offense à Dieu  que sont les cérémonies, rites et croyances qui accompagnent  la sorcellerie au moins tout autant que des préjudices matériaux engendrés. Ainsi, l’Église pouvait excommunier ou exiger de l’accusé(e) qu’il ou elle fasse pénitence[18].

Cependant il est simpliste de diviser la condamnation de la sorcellerie ainsi, car bien souvent les deux aspects sont indissociables. Le gouvernement n’est pas laïc, et bien des souverains étaient influencés par des hommes d’église et la législation ecclésiastique faisait partie du code séculier[7].

Si la chasse aux sorcières telle qu’on l’évoque dans la culture populaire s’est mise en place au XVe siècle, la poursuite et la persécution d’individus accusés de sorcellerie existe déjà depuis longtemps.

On trouve déjà des mentions  de l’interdiction de l’utilisation de la magie à des fins nuisibles dans certains codes législatifs des peuples germaniques au début du Moyen Âge. Un code provenant du peuple des Wisigoths, par exemple, datant du VIe siècle fait mention de sorciers nomades levants de terribles tempêtes ou acceptant de l’argent pour jeter de mauvais sorts[18].

Cependant l’un des éléments les plus frappants dans l’évolution de la proscription de la sorcellerie est la variation des punitions qu’elle engendre. Au tout début du XVe siècle, une personne accusée de sorcellerie à Lucerne encourait majoritairement une excommunication et/ou un bannissement. Pendant la fin de la dernière décennie de ce même siècle, la même accusation dans la même ville avait un haut risque de mener à une exécution au bûcher[19].

Cette transformation est souvent attribuée à la naissance du concept de la sorcière diabolique, qui attise les peurs[8].

Persécutions et procès[modifier | modifier le code]

Persécutions

À la suite du début de la chasse aux sorcières au début du XIVe siècle, après l’émission de la bulle Summis desiderantes affectibus d’Innocent VIII de 1484,,  et la parution d’une quantité grandissante d’ouvrages démonologiques diabolisant l’imaginaire du sabbat, commence un mouvement d’arrestations systématiques dans toute l’Europe. 

On peut observer ce phénomène principalement en Allemagne, en Suisse et en France, mais également en Espagne et en Italie. Cette première vague dure environ jusqu’en 1520. Puis une nouvelle vague apparaît de 1560 à 1650. Les tribunaux des régions catholiques mais surtout des régions protestantes envoient les sorcières au bûcher. On estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'exécutions à environ 50 000[20]. Brian Levack évalue le nombre des exécutions à 60 000[21]. Anne L. Barstow révise ces nombres et les élève à 200 000 procès et 100 000 exécutions en prenant en compte les dossiers perdus[22]. Mais Ronald Hutton fait valoir que l'estimation de Levack prenait déjà en compte les dossiers manquants, lui-même penche pour 40 000 exécutions[23].

Cependant, d’après Laura Stokes, l’application et la sévérité de cette chasse aux sorcières n’est pas uniforme à travers l’Europe, comme elle le démontre en prenant les villes de Bâle Lucerne et Nuremberg comme exemple. On peut observer une variété de cas différents non seulement entre les cités mais également avec elle-même à travers le temps. À Nuremberg, par exemple, malrgé la publication par Heinrich Kramer d’une version abréviée du Malleus Maleficarum appelée le Nürnberger Hexenhamme, et bien que la ville devienne fortement préoccupée par la réformation et la punition de transgressions morales, elle ne place pas grande foi dans les accusations de sorcellerie, les considérant plutôt comme superstitions populaires et ignorance. À Bâle également, cette notion est finalement rejetée après un pic de sévérité au milieu du XVe siècle. Au contraire, si le stéréotype a mit du temps à s’incruster dans les mentalités à Lucerne, on peut constater y un crescendo de violence judiciaire envers les sorcières[19].

Ce changement des méthodes et punitions appliqués aux accusés de sorcellerie coïncide avec la réception de la loi Romaine dans les pays germanophones. C’est un procédé qui culmine dans le second quart du XVe siècle, en même temps que le début de la chasse aux sorcières. D’après Laura Stokes, ces processus prennent place alors que le statut et la perception des élites urbaines d’elles-mêmes, qui réalisent que dans ces temps troublés, elles devaient démontrer et asseoir leur autorité et légitimité à travers une nouvelle façon de gouverner. Dans cette situation, un durcissement du point de vue légal sur le crime n’était pas malvenu. Cette théorie peut expliquer le besoin de faire des exemples des sorcières à travers la sévérité de leurs procès. Comme Stokes le rapporte elle-même, « finalement, la transformation du système judiciaire du XVe siècle peut être attribué à la mentalité des personnes aux pouvoir de ces villes, à leur nouvelle identité en tant que classe régnante, et à leur propre sens de la responsabilité pour le bien de la communauté » [24]. Le début du phénomène de la chasse aux sorcières s’inscrit donc dans un mouvement beaucoup plus vaste tendant à la discipline morale de la société, qui rassemble des tentatives de suppression d’une quantité bien plus nombreuse de conduites, comme la sodomie ou le vol[19].

En 1613, en Allemagne, le superintendant de Henneberg déclarait : « Les autorités ne doivent pas permettre aux avocats de s'occuper des affaires de sorcières et de leur sauver la vie pour provoquer encore plus de dommages et de maux. Car tout le mal que de telles fiancées du diable font, les régents et les honorables avocats devront un jour en répondre devant Dieu et la chaire du Christ. » Les juges pratiquent une certaine douceur dans le questionnement, pour mettre l'accusée en confiance, mais les questions théologiques, comme celles qui furent pratiquées pour le procès de Jeanne d'Arc, perdent les pauvres paysannes sans culture que ces femmes étaient le plus souvent. Les plus cultivées, comme Adrienne d'Heur en 1646 lorsqu'on lui demande si elle croit aux sorciers, sait que si elle répond non, on l'accusera de ne pas croire au diable et donc de s'opposer au dogme de l'Église et que si elle répond oui, on lui demandera d'où elle tient cette certitude suspecte : connaîtrait-elle donc personnellement des sorciers ? Adrienne sent le piège et répondra qu'elle croit aux sorciers parce que la Bible en parle.

Les méthodes sont celles utilisées à toute époque quand l'accusé est jugé coupable avant même que commence le procès. Un moment clé de l'interrogatoire est l'apparition des témoins qui sont souvent des proches de la sorcière. L'instant d'avant, elle ne savait pas qui avait déposé contre elle et, tout à coup, l'accusée s'effondre quand elle réalise quelles personnes se sont liguées contre elle. Le livre de Friedrich Spee, Cautio Criminalis, écrit à l'époque de la persécution la plus violente en terre germanique, décrit parfaitement le mécanisme implacable qui fait que la sorcière ou le sorcier ne peuvent que mourir ; s'ils n'avouent pas, ils sont accusés de taciturnité diabolique et sont condamnés, s'ils avouent sous la souffrance, ils sont également brulés.

Délation et accusés[modifier | modifier le code]

Bien souvent, les raisons principales poussant à la délation sont la peur, la mythomanie, l’appat du gain personnel ou le désir d’assouvir des haines personnelles.

Les gens riches ne sont pas protégés, leurs biens étant une tentation pour leurs accusateurs. Les condamnations pouvaient parfois être étendues à leurs enfants, surtout s’il s’agissait de filles. Les juifs, les homosexuels, les marginaux et « errants », les pauvres hères et vagabonds, ou encore les « gens du voyage » font aussi partie des victimes. Des animaux ont même été brulés pour sorcellerie, de même qu'ils pouvaient parfois être poursuivis pour coups et blessures. Les prêtres eux-mêmes n'étaient pas à l'abri, comme le rappelle Von Spee.

La fin des sévices[modifier | modifier le code]

Le mouvement de la chasse aux sorcières ralentit et atteint sa fin au XVIIe siècle, pour plusieurs raisons. En France, le Parlement de Paris, de moins en moins épris avec les œuvres de démonologies, n'est plus aussi rapide à exécuter les sorcières. De plus les superstitions et croyances en des sectes de gens dottés de pouvoirs surnaturels dont le but était de propager le mal et la dévastation décroit avec les ans. En outre, l'essort de la médecine et la stabilisation de la société qui font que peur et maladies s'estompent, rendant le besoin d'un bouc-émissaire surnaturel caduc. La présence même de sorcières est remise en question, et devient vite considéré comme une simple superstition. Les dates varient selon les nombreuses régions, mais la chasse aux sorcières prend principalement fin dans les années 1680. En France, l’Édit de juillet 1682 décriminalise la sorcellerie[5].

La dernière femme exécutée pour sorcellerie est Anna Göldin à Glaris, dans la Suisse protestante en 1782.

À Bournel en France une femme accusée de sorcellerie fut brûlée par des paysans en 1826 et une autre "sorcière" jetée dans un four en 1856 à Camalès canton de Vic-en-Bigorre[25]. En 1886 à Luneau, le couple composé de Georgette et Sylvain Thomas brûle vive la mère de celle-ci, l'estimant possédée et responsable de leur malheur[26].

Ce que la société reproche aux sorcières et sorciers[modifier | modifier le code]

Médecine traditionnelle[modifier | modifier le code]

Les femmes accusées de sorcellerie sont souvent sages-femmes ou guérisseuses, dépositaires d’une pharmacopée et de savoirs ancestraux. La population, essentiellement rurale, n’avait guère d’autre recours pour se soigner. Ces méthodes définies comme magiques se heurtent au rationalisme de la Renaissance. Des incantations en langue connue ou inconnue sont souvent associées aux soins et l'Église contraint les fidèles à remplacer ces gestes et incantations par des prières aux saints guérisseurs et par des signes de croix. Les sages-femmes sont accusées de pratiquer des avortements.

L’émancipation féminine ?[modifier | modifier le code]

Ce modèle est-il pertinent ? Cliquez pour en voir d'autres.
Question book-4.svg
Cette section ne cite pas suffisamment ses sources (indiquez la date de pose grâce au paramètre date).
Pour l'améliorer, ajoutez des références vérifiables [Comment faire ?] ou le modèle {{Référence nécessaire}} sur les passages nécessitant une source.

Selon l'historienne Alison Rowlands[27], spécialiste de la chasse aux sorcières, "les interprétations féministes les plus radicales de la chasse aux sorcières ont émergé dans un contexte d'activisme politique féministe hors de la sphère académique, et étaient par conséquent polémiques et historiquement inexactes [historically inacurrate]." Rowlands ajoute que les historiens "critiquent le présupposé des féministes radicales selon lequel les chasses aux sorcières étaient des "chasses aux femmes", la sur-dépendance de leur analyses au manuel de démonologie "Le marteau des sorcières" (Malleus Maleficarum), leur réticence à travailler sur les archives des procès de sorcières, et leur usage anhistorique des termes "misogynie" et "patriarcat" qui minimise la spécificité historique de la culture et de la société de la Renaissance."

En contrepoint, Rowlands note cependant que cette antipathie de nombreux historiens académiques envers les analyses féministes, en particulier celles des féministes radicales, "peut cependant être contreproductive, car elle les dissuade de travailler à partir des éclairages utiles [helpful insights] que le féminisme jette sur le caractère genré des accusations de sorcellerie, en particulier en relation avec l'analyse du patriarcat." Elle déplore que l'historienne féministe Christina Larner, autrice d'une "étude révolutionnaire sur la chasse aux sorcières en Écosse", ne soit citée que de façon sélective par ses confrères : sa formule "La sorcellerie n'était pas spécifique au sexe [sex-specific] mais elle était liée au sexe [sex-related]" est souvent reprise, alors que l'est beaucoup moins son observation subséquente "Les femmes qui étaient accusées étaient celles qui remettaient en cause [challenged] la vision patriarcale de la femme idéale."

Pour Rowlands elle-même, "Le genre influençait [shaped] tous les aspects de la sorcellerie et des procès en sorcellerie aux Temps Modernes."

L’accusation de sorcellerie a-t-elle été utilisée pour condamner une certaine émancipation féminine vis-à-vis des contraintes de la société ? C'est une thèse très discutable. Lors de son procès pour hérésie, on a reproché à Jeanne d'Arc de porter des habits d’homme - ce qui n'était pas un délit (elle les portait depuis trois ans avec l'accord du roi de France et de l'archevêque de Reims !), mais a pu être utilisé comme argument de mauvaise foi par ses juges -, d’avoir quitté ses parents sans qu’ils lui aient donné congé, et de monter à cheval (ce qui était parfaitement admis pour une femme, comme le montrent d'innombrables illustrations médiévales).

[réf. nécessaire]

Presque toutes les femmes travaillaient à l'époque, et la relative indépendance économique dont elles jouissaient ne posait pas de problème (par exemple Christine de Pisan dirigeait un atelier de copistes). Les femmes sans appui masculin, les veuves en particulier, étaient plus facilement condamnées, d'autant que si elles étaient riches, leur bien était partagé entre l'accusateur et le juge. Également, le bourreau pouvait être payé à la pièce.

[réf. nécessaire] Ces procédés sont dénoncés en particulier par le jésuite Von Spee[28][citation nécessaire]. Mais tout homme solitaire pouvait également devenir suspect de sorcellerie aux yeux de la communauté locale : ce sont souvent des bergers, des meuniers, voire des prêtres qui étaient désignés comme "sorciers".

Le cas des béates est particulièrement révélateur. Des femmes indépendantes réunissent autour d'elles de nombreux fidèles, et disent avoir des visions parfois même des entretiens avec le Christ ou la Vierge Marie, mettant en péril l'unité de la doctrine catholique (bien qu'à échelle réduite). Certaines d'entre elles sont condamnées pour sorcellerie tandis que d'autres, rattachées à un confesseur qui les canalise, sont canonisées.

[réf. nécessaire]

La sexualité[modifier | modifier le code]

On reproche également aux sorcières leur sexualité. On leur prête une sexualité débridée. D’après le Marteau des sorcières[29] Malleus Maleficarum, elles ont le « vagin insatiable ». Les sabbats qu’on leur reproche sont l’occasion d’imaginer de véritables orgies sexuelles. On retrouve ici dans la sorcière la figure de Lilith, que la tradition juive présente comme la première femme d’Adam. Formée par Dieu à l’égal de l’homme, Lilith aurait abandonné Adam car il refusait de se livrer au jeu de l’amour en dehors des positions traditionnelles (position du missionnaire)[30].

Il faut aussi rapprocher ces sabbats de fêtes anciennes, comme Beltaine au printemps, qui étaient des fêtes de la fécondité. Il a pu y avoir, au Moyen Âge et à la Renaissance, des résurgences de ces fêtes.

Il est probable, à lire certains comptes rendus de prétendues relations sexuelles avec le diable dans certaines maisons ou dans la nature, que des hommes déguisés abusaient de la naïveté de certaines femmes en se faisant passer pour le diable, avec ou sans complicités. L'autre aspect de cette focalisation sur la sexualité est l'accusation de rendre les hommes impuissants (« nouer l'aiguillette ») ainsi que la terre et les animaux infertiles. Institoris raconte dans Le Marteau des sorcières que les sorcières volent les sexes masculins et les cachent dans des nids. La guerre de la fertilité est attestée par les travaux de l'historien Ginzburg sur les benandantis du Frioul qui vont en rêve combattre les sorciers et démons qui volent les récoltes. Ces croyances sont immémoriales.

Le satanisme[modifier | modifier le code]

Si les populations païennes marginalisaient ou parfois lynchaient un "jeteur de sorts", elles admettaient cependant les transes et les états de possession (et les admettent toujours, voir les cultes Vaudou et les diverses formes de chamanisme). Le judéo-christianisme, lui, considère qu'il s'agit d'une attaque du démon contre une personne qui en est victime : Jésus a donné l'exemple en délivrant des possédés, en "chassant le démon". Et l’Église emploie encore aujourd'hui des prêtres exorcistes. Mais, dans les cas rares où c'est la personne elle-même qui a recherché l'état de transe, on pouvait l'accuser d'avoir basculé du côté du Mal, de la sorcellerie.

Les sorcières sont censées être en relation avec le diable, d'où la recherche du « signe du diable » (sigillum diaboli, sceau du diable repéré sur le corps dénudé et rasé de la sorcière par une aiguille chirurgicale car il doit être insensible et non hémorragique[31]) et des signes associés[32], dont la glossolalie, la voyance, la psychokinèse et les « marques du diable (en) » (pattes de crapaud au blanc de l'œil, tâches sur la peau, zones insensibles, maigreur, ...), d'utilisation de dagydes, de potions magiques ou de sortilèges.

Sorcières et humanisme[modifier | modifier le code]

La persécution des sorcières culmine aux XVIe et XVIIe siècles et coïncide avec la Renaissance, c'est-à-dire le début de l'époque moderne qui est caractérisé par l’humanisme et les débuts de l’imprimerie. Les sorcières étant des boucs émissaires, dans le sens de la théorie de René Girard, les chasses aux sorcières correspondent avec les périodes de guerre (guerres de religion, guerre de Trente Ans) et les malheurs du temps (famines, épidémies etc.). Les grands penseurs humanistes ne s’élevèrent pas contre ce mouvement, à l’exception de Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim qui fut attaqué pour soutien à la sorcellerie.

Le pasteur allemand Anton Praetorius de l’Église réformée de Jean Calvin édita en 1602 le livre De l’étude approfondie de la sorcellerie et des sorciers (Von Zauberey und Zauberern Gründlicher Bericht) contre la persécution des sorcières et contre la torture. Le jésuite Friedrich Spee von Langenfeld qui a accompagné de nombreuses prétendues sorcières au bûcher publia sous l'anonymat un livre pour les défendre (cautio criminalis), toute sa vie il se battit pour les défendre, et invitait les juristes et tous ceux qui contribuaient à cette chasse, d'assister à une séance de torture au cours de laquelle il dit avoir vu blanchir ses cheveux en voyant tant de détresse et de souffrance qu'il ne pouvait soulager. Il les adjurait d'appliquer la constitution caroline de Charles Quint, un système de droit pénal évolué et protecteur des droits des accusés. Les pratiques locales étaient souvent peu respectueuses des textes, ce qui explique que dans certains lieux il y ait eu des flambées de violence et rien du tout 50 kilomètres plus loin.

Le grand juriste Jean Bodin publia un traité de démonologie[33]. Il est dans la ligne dure du Marteau des sorcières et s'élève violemment contre ceux qui les défendent. Ce mouvement de normalisation des esprits et des mœurs s’inscrit dans la progression de la pensée de la Renaissance.

Au contraire, son contemporain Montaigne ne voit dans la sorcellerie qu’illusions de vieilles femmes superstitieuses à qui il faudrait « quelques grains d’ellébore ». Le médecin Jean Nydault réduit également la sorcellerie à un fantasme. La psychiatrie est née au pied des bûchers, les médecins s'interrogeaient sur ce qu'était la possession, les visions, les hallucinations. Jan Wier (de paestigiis daemonium 1567) et Paulus Zachias font partie des sceptiques. Jean Wier assure : "ces pauvres possédés et ensorcelés sont victimes de leur imagination avivée par des tourments". Comme le remarque Esther Cohen, « Au nom de la science, la rationalité occidentale éradique les figures de l’altérité »[34].

Esther Cohen établit un parallèle avec les thèses des philosophes de l’école de Francfort, comme Adorno ou Walter Benjamin. Selon eux il existe un lien entre le processus de civilisation et la barbarie. Le progrès et la violence marchent de pair. Les sorcières sont un des boucs émissaires de la modernité.

René Girard explique que les boucs émissaires sont universellement répandus, mais que seul le christianisme a pu envisager que les "sorcier(e)s" soient innocents. D'où l'utilisation de tribunaux de l'Inquisition, où s'était ébauché un droit de l'accusé et une procédure rationnelle de recherche de la preuve et de l'aveu, essentiellement par questions/réponses. Il n'y aurait donc pas eu à proprement parler une recrudescence de chasse aux sorcières particulière à la Renaissance, mais plutôt une prise de conscience du "scandale" (au sens Girardien du terme)

Mutation du phénomène[modifier | modifier le code]

Au XVIIe, avec le développement de l'état royal centralisé, notamment en France et en Espagne, le pouvoir accroît son contrôle et met au pas les mouvements populaires, dont les chasses aux sorcières sont un aspect. À partir des années 1620, le Parlement de Paris interdit aux juridictions provinciales de les pratiquer. Des magistrats et des policiers sont condamnés à mort, sous Louis XIII, pour avoir fait brûler un "sorcier"[35]. Les procès en sorcellerie continuent seulement dans les régions d'Europe où l'État est faible, comme l'Allemagne. En 1634, l’affaire des possédées de Loudun marque une étape. Dans un couvent d’ursulines à Loudun, les sœurs affirment avoir été ensorcelées par le curé Urbain Grandier. À la suite d'un procès en sorcellerie demandé par Richelieu, le curé est brûlé. Mais ce n'est qu'un cas spectaculaire d'un phénomène qui tend à disparaître. L'Église Catholique en pleine réforme, et d'autres mouvements chrétiens, remettent de plus en plus en cause ces croyances archaïques, en phase avec le développement de l'esprit critique qui condamne cette pratique. Si les masses populaires croient encore à la sorcellerie, les élites ne veulent plus en entendre parler et imposent son exclusion du champ judiciaire. La sorcellerie est de plus en plus considérée comme un symptôme d'arriération, à l'époque du progrès, de l'ordre et de la raison. À la fin du XVIIe en France, les gens qui se font passer pour sorciers sont condamnés pour escroquerie ou empoisonnement, non pour leurs relations supposées avec le diable.

La réhabilitation et la mythologie contemporaine[modifier | modifier le code]

L'historien auto-proclamé français Jules Michelet publia un ouvrage de pure fiction en 1862[36] dénommé La sorcière. Il voulut ce livre comme un « hymne à la femme, bienfaisante et victime » pour voir apparaître le thème sous un jour positif, faisant de la sorcière une femme révoltée alors qu'il s'agissait le plus souvent de femmes âgées, frêles et vivant en marge de la société. Sa motivation était uniquement anti-catholique, et il y invente les "millions de morts de l'Inquisition". Les représentantes des mouvements féministes des années 1970 se sont emparées et ont revendiqué l'oppression par la sorcellerie comme symbole de leur combat. On notera par exemple la revue Sorcières de Xavière Gauthier, qui étudiait les « pratiques subversives des femmes ».

Anecdote[modifier | modifier le code]

Une loi anglaise de 1677 condamnait au bûcher les météorologues, taxés de sorcellerie. Cette loi qui ne fut pas toujours appliquée à la lettre fut abrogée seulement en 1959.[réf. nécessaire]

Analyses du phénomène de la sorcellerie et des chasses aux sorcières[modifier | modifier le code]

Gravure sur bois montrant des sorciers suppliciés, Tengler's Laienspiegel, Mainz, 1508.

Crimes et péché sont liés, un crime contre la société et les hommes est donc souvent, aussi, un crime religieux. À une accusation judiciaire peut donc très souvent être associée une accusation en sorcellerie.

Le cartésien Nicolas Malebranche, prêtre oratorien et théologien français, dans son célèbre ouvrage De la recherche de la vérité, proposa, au XVIIe siècle une analyse rationaliste de la sorcellerie. Même s’il admet que de très rares cas de sorcellerie soient possibles, il pense que l’immense majorité des cas sont de purs produits d’une imagination « contagieuse ». Il mobilise trois arguments de trois types différents :

  • théologique : Satan a été vaincu par Dieu, et relégué dans les abîmes du monde, d’où il ne peut rien sur les hommes. Les sorciers ne peuvent donc user de pouvoirs qu’il ne peut leur donner. Argument qui reflète la doctrine habituelle de l'Église catholique.
  • rationnel : ceux qui témoignent (de bonne foi) avoir été au sabbat, ne le font que parce qu’ils confondent la veille avec les rêves qu’ils ont eus en dormant. En le racontant, ils font que d’autres en rêvent la nuit, qui confondront également la veille avec le sommeil, et ainsi de suite. De plus, une telle histoire extraordinaire captive les oreilles et donne un certain prestige à qui la raconte, et s’en prévaut - ne fût-ce même que pour celui qui raconte connaître un sorcier véritable.
  • pragmatique : à supposer même qu’il existe quelques cas de sorcellerie véritable, les traquer si impitoyablement ne fait qu’en multiplier les signalements. Non seulement par les dénonciations mesquines, ni seulement non plus par le complexe d’Érostrate, qui fait que n’étant doué en aucune chose qui nous puisse acquérir la gloire, nous la cherchions dans la nuisance et la destruction, mais encore parce que ceux que leur imaginaire emporte, et qui ne distinguent la veille d’avec le sommeil, trouvent confirmation de la possibilité de la sorcellerie dans sa reconnaissance institutionnelle. Aussi Malebranche en tire-t-il la conclusion qu’il vaut mieux ne pas juger les prétendus sorciers aux parlements (tribunaux de l’époque) [37]

Pour les esprits rationnels, cette affaire de sorcières n’était que le fruit d’une société superstitieuse. Pour ceux chez qui la raison dominait, cette peur des superstitions était des plus stupides. Les philosophes du siècle des Lumières croyaient que de tels événements ne se reproduiraient plus jamais, et cela bien avant que la chasse aux sorcières soit complètement terminée.[réf. nécessaire]

Les Romantiques prônèrent, eux, l’imaginaire et non la philosophie de Voltaire, Newton ou Locke. Ils furent fascinés par tout ce qui a trait à la sorcellerie. Pour eux, ces femmes qui avaient été jugées folles par les philosophes des Lumières, étaient porteuses de messages, d’anciennes croyances. Elles « devenaient des visionnaires, des oracles, de glorieuses femmes fatales, victimes des forces obscures, de la pudibonderie et de l’oppression. » C’est ainsi que les Romantiques donnèrent une nouvelle image aux sorcières, celle que nous connaissons aujourd’hui, mais qui reflète plus les désirs du XIXe siècle que les réalités historiques des civilisations anciennes.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. René Girard, Le bouc émissaire, Paris, Grasset 1982.
  2. Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, Paris, Plon 1968.
  3. Concile de Paderborn Council of Paderborn
  4. Eveline Hasler, Anna Göldin, dernière sorcière, traduit de l'allemand par Gilbert Musy, Vevey, L'Aire, 2008
  5. a, b, c, d, e et f « Histoire de la chasse aux sorcières », sur rts.ch (consulté le 24 avril 2016)
  6. Richard KIECKHEFER, European witch trials, their foundation in popular and learned culture (1300-1500), London, Routledge, , p.6
  7. a, b et c Jean-Patrice BOUDET, Entre science et nigromancie, astrologie, divination et magie dans l’occident médiéval (XIIe-XVe), Paris, Publication de la Sorbonne, , pp. 431-508
  8. a, b, c, d, e, f, g, h, i et j Jean-Patrice BOUDET, "La genèse médiévale de la chasse aux sorcières, jalons en vue d’une relecture", in Natalie NABERT (sous la dir.), Le mal et le diable, Paris, Beauchesne, 1996, pp.35-49
  9. On peut souvent observer une confusion entre nécromanciens et nigromanciens. Les nécromanciens communiquent avec les morts, tandis que les nigromanciens invoquent des êtres surnaturels, qu'ils soient démons, anges ou autres. Jean-Patrice BOUDET, "La genèse médiévale de la chasse aux sorcières, jalons en vue d’une relecture", in Natalie NABERT (sous la dir.), Le Mal et le diable, Paris, Beauchesne, 1996, p.38
  10. Colette ARNOULD, Histoire de la sorcellerie, Tallandier, , 494 p. (ISBN 2-84734-565-5), p.27
  11. a et b (de) Joseph HANSEN, Quellen und Untersuchungen zur Geschichte des Hexenwahns und der Hexenverfolgung im Mittelalter, Bonn, 1901, reimpr. hildesheim, 1963, p.1
  12. L'inquisition médiévale avait été organisée à la fin du XIIe siècle par le pape Innocent III pour lutter contre les hérétiques, puis par le Concile de Latran IV. Leurs cibles étaient alors principalement les cathares et les vaudois; Didier LE FUR, L'inquisition en France, Enquête Historique, France, XIII-XVe siècles, Tallandier, 
  13. a et b (en) Richard KIECKHEFER, European witch trials, their foundation in popular and learned culture (1300-1500), London, Routledge, , pp.106-147
  14. a et b Martine OSTORERO, "Folâtrer avec les démons" : Sabbat et chasse aux sorciers à Vevey (1448), Lausanne, Cahiers Lausannois d'Histoire Médiévale, , pp.144-145
  15. Robert MUCHEMBLED, Le roi et la sorcière, L'Europe des bûchers (XVe-XVIIIe), Paris, , pp.77-79
  16. Jacques CHIFFOLEAU, "Sur le crime de majesté médiéval", in Genèse de l'État moderne en Méditerranée, Rome, Collection de l'École française de Rome n°168, 1993, p. 183-213.
  17. Jean-Patrice BOUDET, "La genèse médiévale de la chasse aux sorcières, jalons en vue d’une relecture", in Natalie NABERT (sous la dir.), Le Mal et le diable, Paris, Beauchesne, 1996, p.49
  18. a, b et c (en) Richard KIECKHEFER, Magic in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, , pp.176-200
  19. a, b et c (en) Laura STOKES, Demons of Urban Reform, Early European Witch Trials and Criminal Justice (1430 -1530), New York, Palgrave Macmillan,
  20. Historia thématique n°775, juillet 2011, La chasse aux sorcières, Laurent Vissière, p. 18.
  21. Levack, Brian P. The witch hunt in early modern Europe, Third Edition. London and New York: Longman, 2006
  22. Anne L. Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994, p. 182
  23. Ronald Hutton, The Triumph of the Moon: A History of Modern Pagan Witchcraft, 1999, Oxford University Press (Oxford and New York).
  24. Laura STOKES, Demons of Urban Reform, Early European Witch Trials and Criminal Justice (1430 -1530), New York, Palgrave Macmillan, 2011, pp.125
  25. Édouard Brasey - Sorcières et démons - page 219 - Pygmalion - Pris - 200 - ISBN 978-2-85704-658-5
  26. Olivier Le Naire, Les grandes affaires du Loir-et-Cher. Mort d'une "sorcière" solognote, article mis en ligne le 8 décembre 2008 sur lexpress.fr.
  27. Alison Rowlands, "Witchcraft and Gender in Early Modern Europe", in Brian P. Levack (ed.), "The Oxford Handbook of Witchcraft in Early Modern Europe and Colonial America", 2013
  28. Friedrich Spee Von Langenfeld Cautio Criminalis, L'Harmattan traduction et notes Olivier Maurel
  29. Heinrich Kramer et Jacques Sprenger, Malleus Maleficarum, (1486)
  30. Voir l'alphabet de Ben Sira.
  31. Christine Planté, Catherine Chêne, Sorcières et sorcelleries, Presses Universitaires de Lyon, 2002, p. 42
  32. Des « détecteurs de sorciers » et « détecteurs de sorcièrs », généralement d'anciens sorciers repentis, étaient habilités à les déceler aux XVIe et XVIIe siècles.
  33. Jean Bodin, De la démonomanie des sorcières Paris, 1580
  34. Esther Cohen, Le Corps du diable, philosophie et sorcières à la Renaissance, Léo Scheer, 2004[réf. incomplète]
  35. Alfred Soman, « Les procès de sorcellerie au parlement de Paris (1565-1640) », Annales, juillet-août 1977.
  36. Jules Michelet, La Sorcière, 1862
  37. Opinion de Malebranche sur la sorcellerie et sur la chasse aux sorcières (texte Wikisource).

Sources imprimées[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Guy Bechtel, La sorcière et l'Occident : la destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers, Paris, Plon, coll. « Le doigt de dieu », , 732 p. (ISBN 2-259-18603-3, présentation en ligne).
    Réédition : Guy Bechtel, La sorcière et l'Occident : la destruction de la sorcellerie en Europe des origines aux grands bûchers, Paris, Pocket, coll. « Agora » (no 218), , 941 p. (ISBN 2-266-09573-0).
  • Robert Mandrou, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle, Paris, Plon 1968.
  • Robert Muchembled, La sorcière au village (XVe-XVIIIe siècles), Paris, Gallimard, coll. « Archives » (no 74), , 240 p. (ISBN 2-07-028631-2, présentation en ligne).
    Réédition : Robert Muchembled, La sorcière au village (XVe-XVIIIe siècles), Paris, Gallimard, coll. « Folio Histoire » (no 36), , 310 p. (ISBN 2-07-032652-7, présentation en ligne).
  • Robert Muchembled, Le Roi et la Sorcière. L'Europe des bûchers, Paris, Desclée, 1993
  • Robert Muchembled (dir.), Magie et sorcellerie en Europe : du Moyen âge à nos jours, Paris, Armand Colin, , 335 p. (ISBN 2-200-21399-9).
  • Jacques CHIFFOLEAU, "Sur le crime de majesté médiéval", in Genèse de l'État moderne en Méditerranée, Rome, Collection de l'École français de Rome n. 168, 1993.
  • Jean Delumeau, La peur en Occident (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Fayard, coll. « Pluriel », (1re éd. 1978, Fayard, sous le titre La Peur en Occident (XVIe-XVIIIe siècles) : une cité assiégée), 607 p. (ISBN 978-2-8185-0147-4, présentation en ligne).
  • Benoît Beyer de Ryke, « Sorcellerie. Le grand sabbat : Inquisition et sorcellerie à la fin du Moyen Âge », dans Le Diable et les démons, Faculté ouverte des religions et des humanismes laïques, Bruxelles, Labor, 2005, p. 221-239 (« Mythes, rites & symboles »)
  • Carlo Ginzburg (trad. Monique Aymard), Le sabbat des sorcières [« Storia notturna : una decifrazione del sabba »], Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », , 423 p. (ISBN 2-07-072741-6, présentation en ligne).
  • Carlo Ginzburg (trad. Giordana Charuty), Les Batailles nocturnes : sorcellerie et rituels agraires en Frioul,(XVIe-XVIIe siècles) [« I Benandanti. Stregoneria e culti agrari tra Cinquecento e Seicento »], Lagrasse, Verdier, , 238 p. (ISBN 2-86432-005-3, présentation en ligne), [présentation en ligne].
    Réédition : Carlo Ginzburg (trad. Giordana Charuty), Les Batailles nocturnes : sorcellerie et rituels agraires, (XVIe-XVIIe siècles) [« I Benandanti. Stregoneria e culti agrari tra Cinquecento e Seicento »], Paris, Flammarion, coll. « Champs » (no 135), , 270 p. (ISBN 978-2-08-124477-1).
  • Laura STOKES, Demons of Urban Reform, Early European Witch Trials and Criminal Justice (1430 -1530), New York, Palgrave Macmillan, 2011.
  • Richard KIECKHEFER, European witch trials, their foundation in popular and learned culture (1300-1500), London, Routledge, 2011, pp.106-147.
  • Jean-Patrice BOUDET, Entre science et nigromancie, astrologie, divination et magie dans l’Occident médiéval (XIIe-XVe), Paris, Publication de la Sorbonne, 2006.
  • Richard KIECKHEFER, Magic in the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 1997.
  • Frank MERCIER, Martine OSTORERO, L’énigme de la Vauderie de Lyon, Enquête sur l’essor de la chasse aux sorcières entre France et Empire (1430-1480), Florence, Sismel edizioni del galluzzo, 2015.
  • Martine OSTORERO, "Folâtrer avec le démon", sabbat et chasse aux sorciers à Vevey (1448), Cahiers Lausannois d'histoire médiévale, 1995.
  • Josiane Ferrari-Clément, Catillon et les écus du diable, Fribourg, Éditions La Sarine, 2008
  • (en) Anne Llewellyn Barstow, Witchcraze: A New History of the European Witch Hunts, Pandora, 1994
  • (en) Margaret Ronan, Hunt the Witch Down! : twelve real life stories of witches and witchcraft, Scholastic Book Services, 1976
  • Alfred Soman, « Les procès de sorcellerie au parlement de Paris (1565-1640) », Annales, juillet-août 1977.
  • Naïké Desquesnes, « À nous le temps des sorcières », Le Monde diplomatique, septembre 2014
  • Weronika Zarachowicz, « Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? », Télérama, avril 2015
  • Gábor KLANICZAY Klaniczay , Ildikó KRISTOF, Marie-Pierre GAVIANO, "Écritures saintes et pactes diaboliques. Les usages religieux de l'écrit (Moyen Âge et Temps modernes)", in Annales. Histoire, Sciences Sociales. 56ᵉ année, N. 4-5, 2001. pp. 947-980.
  • Jacques CHIFFOLEAU, « Pourquoi a-t-on brûlé les sorcières », in Histoire n. 26, Janvier 2005, p. 82
  • Joël CORNETTE, « Chasse aux sorcières », in Histoire n. 245, Juillet 2000, p.50
  • Etienne ANHEIM, Jean-Patrice BOUDET, Franck MERCIER, Martine OSTERO, « Aux sources du sabbat, Édition critique des textes les plus anciens (1430 ca. -1440 ca.) », in Médiévales, n°42, 2002, pp. 153-175.
  • Agathe CHARVET, Michel PORRET, Histoire de la chasse aux sorcières, in Radio Télévision Suisse découverte [consulté le 24.04.2016].
  • Barbara Ehrenreich, Deirdre English, Sorcières, sage-femmes et infirmières une histoire de femmes soignantes, Cambourakis

Radio et scène[modifier | modifier le code]

  • Michelle Perrot, Histoire de Femmes : Hérétiques et sorcières, France culture, 14/03/05
  • Car ils croyaient brûler le diable en Normandie, comédie musicale créée par l'association les Alberts (CD 1990). Paroles et musique de Daniel Bourdelès. D’après le roman éponyme de Louis Costel qui évoque un célèbre procès de sorcellerie, au XVIIe siècle, dans le département de la Manche.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]