Christine de Pisan

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Christine de Pizan écrivant dans sa chambre (1407)

Christine de Pizan (ou dans des textes plus anciens Christine de Pisan[1]), née à Venise en 1364 et morte au monastère de Poissy vers 1430, est une philosophe et poétesse française de naissance italienne.

Christine de Pisan est considérée comme la première femme de lettres française ayant vécu de sa plume. Son érudition la distingue des écrivains de son époque, hommes ou femmes. Veuve et démunie, elle dut gagner sa vie en écrivant.

Elle composa des traités de politique et de philosophie, et des recueils de poésies. Autrice très prolifique, elle se retira dans un couvent à la fin de sa vie, où elle écrivit un Ditié de Jeanne d'Arc. On lui doit, entre autres, Cent ballades d'amant et de dame et la Cité des dames. Son travail majeur a été accompli entre 1400 et 1418.

Vie[modifier | modifier le code]

Née à Venise vers 1364 et morte vers 1432, elle suit son père Thomas de Pizan (Tommaso di Benvenuto da Pizzano), médecin réputé et conférencier d’astrologie à l’université de Bologne, appelé à Paris par Charles V en 1368. Auparavant, son père, né à Bologne, avait été appelé à Venise, en Hongrie ; il s'était fait une grande réputation par ses prédictions (comme pour beaucoup de ses « confrères », la médecine lui servait surtout de « couverture » vis-à-vis de l'Église qui interdisait toute forme de voyance).

Christine a hérité de son père son goût pour les études, sa soif de connaissances. Homme cultivé et ouvert d'esprit, curieux des secrets de la nature et des écrits doctes, Thomas de Pisan aurait souhaité pousser plus loin l'instruction qu'il dispensait à sa fille, ayant décelé chez elle une intelligence vive. Mais les usages du temps, auxquels il devait se conformer, ne le lui permirent pas. Christine l'écrivit elle-même, plus tard, dans La Cité des Dames : "Ton pere estoit grammairien et philozophe n'estoit pas d'oppinion que femmes vaulsissent pis par sciences, ains de ce que encline te veoit aux lettres, si que tu sces, y prenoit grant plaisir. Mais l'oppinion de ta mere, qui te vouloit occuper de filasses, selon l'usage commun des femmes, fut cause de l'empeschement que ne fus, en ton enfance, plus avant boutée es sciences et plus parfont."

Christine reçoit à la cour l’éducation donnée aux jeunes filles de la noblesse et commence à composer des pièces lyriques qui lui valent l’admiration et même de nombreuses demandes en mariage – quoique de son propre aveu celles-ci soient également motivées par la position de son père auprès de Charles V. La personnalité du sage roi, d'ailleurs, marquera profondément la jeune Christine, qui le fréquente quotidiennement à la cour.

Christine parle souvent de son goût pour l'étude. Comme toutes les damoiselles d'un haut rang, elle fut sans doute très tôt initiée à la musique et à la poésie. Elle était bilingue, parlant et lisant l'italien, mais c'est en français qu'elle a écrit toutes ses œuvres. Elle savait du latin, assez pour avoir accès aux ouvrages de philosophie, d'histoire, de poésie ou de religion. Elle a reçu une éducation plus approfondie, plus vaste et plus exigeante que bien des jeunes filles de cour. Pourtant, lorsqu'elle évoque son éducation, c'est plutôt pour déplorer qu'elle n'ait pas été complète. Il semble qu'elle ait appris au sein de la famille. Christine aurait pu en demander plus, et c'est bien là ce qui lui donne tant de regrets.

Dès qu'elle fut en âge, son père lui choisit un mari, Étienne Castel. C'était un homme savant et vertueux, frais diplômé, issu d'une famille noble de Picardie. Il bénéficiait d'un office de notaire du roi qui lui assurait un revenu régulier et qui représentait le début d'une belle carrière au service du souverain. Le mariage eut lieu au début de l'année 1380. Christine avait alors quinze ans, Etienne vingt-quatre. Cependant, Christine a souvent raconté son bonheur et l'amour réciproque qui unissait le couple. Trois enfants naquirent de cette union.

Selon Christine, le début des désastres se situe plutôt à la mort de Charles V en 1380 : la mort du roi protecteur de Thomas sonnait la fin de sa faveur à la Cour. Il n'y eut pas de disgrâce totale mais un éloignement inquiétant. Les gages de Thomas sont amoindris et versés irrégulièrement. Thomas de Pizan mourut probablement en 1387, proche de 80 ans. Ce père tant loué n'a pas su faire d'économie et laisse sa famille dans le besoin. Etienne Castel devient alors le chef de famille à part entière, pouvant assurer le sort matériel de la maisonnée. Mais, fin 1390, Etienne Castel meurt à Beauvais, victime d'une épidémie, alors qu'il suivait le roi dans cette région. Christine a alors vingt-six ans.

Ce deuil s'accompagne d'un désastre financier pour Christine de Pizan. Lorsqu'elle se retrouve veuve, elle a trois enfants, une mère et une nièce à charge. Cependant, elle décide de ne pas se remarier et choisit le métier d’homme de lettres (« de femelle devins masle »). Elle travaille donc à réorganiser sa fortune et ses avoirs, elle tente de se constituer des revenus suffisants pour garder son rang social. Mais cela reste insuffisant car son père et son époux n'ont pas laissé de patrimoine solide et de revenus garantis. Christine nous indique que ces temps difficiles ont duré 14 ans. Les soucis financiers, les procès, l'abattement du deuil et la santé défaillante un moment s'imbriquent. Christine raconte ses malheurs dans la Mutacion. Elle a beaucoup parlé des poursuites diverses et des procès qu'elle a dû traverser pour défendre ses intérêts. Toutefois, il convient de relativiser la gravité des maux qui ont frappé Christine. Elle relativise d'ailleurs elle-même. En effet, les ressources de Christine sont difficilement évaluables, mais il est certain qu'elle n'a pas atteint la grande détresse matérielle des Parisiens pauvres de l'époque. Quant aux ressources rapportées par ses livres, elles se laissent difficilement évaluer. Mais il n'est pas invraisemblable de situer entre 100 et 150 livres parisis le niveau de ses ressources, soit un niveau analogue à celui qu'elle avait connu du temps où son mari vivait et entretenait la maison. Quelques allusions confirment qu'elle a su garder son train de vie sans déchoir ; il est indéniable qu'elle a su développer des qualités de gestion.

La vie et les occupations de Christine ont été profondément modifiées par la mort de son mari. Christine a tout d'abord connu la dépression pour un temps que nous ignorons, mais qui est probablement de plusieurs mois, voire un an. Elle doit se reprendre à cause de ses affaires judiciaires. Dans le même temps, son goût pour le travail intellectuel la ramène vers des études approfondies : elle complète alors et élargit l'éducation première qu'elle a reçu de son père et de son mari. La période 1390-1399 est le temps de l'apprentissage de son métier d'écrivain, celui où elle acquiert la culture et le bagage livresque dont devait faire preuve tout auteur sérieux.

Christine prend également soin de conserver toutes les relations qu'elle avait à la Cour et parmi les gens du roi qui avaient été collègues de son mari. D'ailleurs, c'est notamment pour cette raison qu'elle tient à conserver son train de vie. Cette activité mondaine a préparé son succès.

Christine date elle-même, à partir de la rencontre du livre de Boèce, en octobre 1402, le début de sa conversion à la philosophie et aux sciences. Son programme d'étude n'a rien de traditionnel. Elle s'intéresse d'abord à l'Histoire, alors que cette discipline n'est pas encore considérée comme une discipline fondamentale dans les formations universitaires, tout en tenant une grande place dans la culture laïque et politique. Christine acquiert ainsi tout un trésor d'anecdotes exemplaires dont elle se sert dans la rédaction de ses œuvres. Elle s'intéresse ensuite à la poésie savante.

Christine de Pizan et son fils

Après la mort de son mari, Christine se réfugie donc dans l’étude et compose une série de pièces lyriques compilées dans Le Livre des cent ballades qui obtiennent un grand succès. Ces pièces dans le goût alors à la mode pleurent son défunt mari et traitent de son isolement, de sa condition de femme au milieu de la cour hostile. Elle obtient alors des commandes et la protection de puissants comme Jean de Berry et le duc Louis Ier d’Orléans. Elle prend alors de l’assurance et s’attelle à la rédaction d’écrits érudits philosophiques, politiques, moraux et même militaires. Elle s’engage alors parallèlement dans un combat en faveur des femmes et notamment de leur représentation dans la littérature. Elle s’oppose en particulier à Jean de Meung et à son Roman de la Rose, alors l’œuvre littéraire la plus connue, copiée, lue et commentée en Europe occidentale. Elle force par son obstination et son courage l’admiration de certains des plus grands philosophes de son temps tels Jean de Gerson et Eustache Deschamps qui lui apporteront leur appui dans ce combat.

Christine a conquis une place dans le monde des courtisans, des savants, des hommes cultivés et des gens de pouvoir. Parmi les gens d'Église, il faut évoquer Jean de Gerson(1364-1429) qui a mené une carrière ecclésiastique tout en déployant une grande activité politique. Christine le connaissait, suivait probablement ses conseils de vie et partageait ses idées politiques ; il la soutient dans la querelle sur le Roman de la Rose de Jean de Meung. Lors de la querelle sur le Roman de la Rose, Christine a polémiqué avec de grands intellectuels tels que Jean de Montreuil (1354-1418), admirateur de la culture antique, et qu'on désigne souvent comme le premier humaniste français, ou encore Gontier et Pierre Col. Elle a cependant bénéficié de l'appui de Jean de Gerson et de Guillaume de Tignonville. Le milieu dans lequel Christine s'imposa n'était pas des plus faciles.

Après la mort de son mari, Christine avait ses deux fils, sa fille, sa mère et une nièce à charge. Sa nièce se maria en 1405. Un de ses fils mourut entre 1396 et 1399. Sa fille choisit d'entrer au monastère de Poissy, un couvent de dominicaines qui accueillait les nobles demoiselles, les filles de princes et de grands de ce monde. Quant à son fils, Jean de Castel, elle lui chercha un protecteur puissant qui le prenne à son service. Ce fut le comte de Salisbury, venu en France en 1396 pour le mariage de la fille de Charles VI avec le roi Richard II, qui emmena Jean pour être élevé avec son propre fils ; le comte était lui-même un poète et connaissait les écrits de Christine. Mais, à la suite des luttes entre les nobles anglais et le roi Richard II, il fut mis à mort. Richard II souhaita prendre le jeune Jean de Castel à son service et invita Christine à le rejoindre. Mais celle-ci usa de diplomatie pour faire revenir en France son fils : elle ne faisait pas confiance à un « déloyal ». Elle tenta alors de le placer auprès de Louis d'Orléans dont elle fréquentait l'hôtel. Finalement, c'est le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, qui le prit à son service, tout en acceptant l'offrande des œuvres de Christine et en lui attribuant en retour des dons en argent.

De 1399 à 1418, avec une période particulièrement féconde entre 1400 et 1410, Christine a produit une œuvre considérable, en prose et en vers. L'ensemble de ses textes touche à tous les domaines autorisés aux écrivains laïcs, donc tous, sauf la théologie. Ces ouvrages ont connu le succès du vivant de leur autrice.

Christine est d'abord une poétesse. Et pour cause : c'est le premier moyen de se faire remarquer en bien par les princes mécènes, car leur cour se plaît particulièrement aux jeux poétiques de la littérature courtoise. Elle chante des amours plutôt malheureuses en fin d'histoire, mais n'en abuse pas car elle sait que ses lecteurs préfèrent le chant amoureux comblé. C'est par la poésie qu'elle a fondé son autorité d'écrivaine, la manière la plus efficace de se faire admettre dans le monde littéraire pour une femme de la haute société.

Christine fut également une épistolière. Elle rédigea des lettres privées et publiques, et en ajouta parfois à ses livres de fond comme des actions directes, dans les débats, plus ou moins destinées à la plus large diffusion. Elle utilise notamment cette méthode dans le débat sur le Roman de la Rose.

Christine fut aussi une éducatrice en rédigeant des œuvres didactiques. Elle se plaît à rappeler que les femmes, parce qu'elles sont mères, exercent une fonction d'apprentissage scolaire, mais aussi d'enseignement religieux et moral, et inculquent les règles de la vie en commun au sein de la famille. Il découle de ces compétences toutes sortes de bienfaits, notamment le goût de la paix et de la concorde que les femmes peuvent ensuite répandre dans tout le corps social. L'ouvrage de Christine qui reçut le plus bel accueil dans ce domaine fut l'"Epistre Othea", un texte qui se présente comme la lettre d'une déesse, Othéa, à Hector de Troie, alors âgé de 15 ans, afin de l'éduquer.

Christine élargit ensuite ses ambitions et passe des recueils de proverbes ou de recommandations à de véritables traités approfondissant la réflexion à la fois sociale, politique et morale. Dans la première décennie du XVe siècle, Christine déploie une activité d'écriture étonnante par la quantité et la diversité de ses œuvres : Le Livre du chemin de lonc estude (1403), Le Livre de la Mutacion de Fortune (1403), Le Livre des fais et bonnes meurs du sage Roy Charles V (1404), La Cité des Dames (1405), Le livre des trois vertus (1405), L'Advision (1405), Le Livre de Prudence (1406), Le Livre de la Prod'homie de l'homme (1406), Le Livre du Corps de Policie (1406-1407). Ensuite, Christine ralentit le rythme de sa production.

Christine a également écrit d'autres sortes d'ouvrages qui apparaissent à la limite des domaines réservés aux hommes : le militaire et le religieux. Dans le domaine militaire, elle a rédigé Le Livre des faits d'armes et de chevalerie, cependant elle dit elle-même que beaucoup d'hommes ont trouvé qu'elle passait les bornes. Le domaine religieux lui est moins fermé. Elle rédige une Oraison à Nostre Dame (1402/1403), les Quinze joyes Notre Dame et Les heures de contemplacion sur la Passion de Nostre Seigneur.

En cette première décennie du XVe siècle, Christine est une écrivaine bien en cour et connue des autres cours européennes. Elle ne peut éviter les choix politiques. En 1418, au moment de la terreur bourguignonne, Christine trouve refuge dans un monastère. La victoire de Jeanne d'Arc à Orléans lui redonne l'espoir ; elle rédige en son honneur le Ditié de Jeanne d'Arc en 1429. Elle a dû mourir peu de temps après.

Christine ne se vante pas quand elle signale le bon accueil fait à ses livres. Le nombre de manuscrits l'atteste, les diverses traductions qui en furent faites au XVe et au XVIe siècle en témoignent également. Le nombre de manuscrits la place parmi les auteurs dont les textes ont été le mieux conservés. Cependant, le seul fait que des princes et des rois aient accepté les œuvres de Christine et même lui aient fait commande atteste qu'elle avait su se faire un nom parmi les écrivains et les savants de son époque.

L'amour des savoirs et de la poésie s'est transmis dans la famille de Christine. Son fils, Jean de Castel s'est intégré au milieu de cour grâce au duc de Bourgogne. Cependant, quand Paris passe aux mains des Bourguignons en 1418, il fuit Paris et rejoint le dauphin Charles à Bourges, laissant derrière lui sa femme et leurs trois enfants. C'est pendant cette séparation qu'il écrivit un long poème mêlant thèmes politiques et plainte amoureuse, Le Pin. Il meurt en 1425. Cependant, lorsque Charles VII retrouve sa capitale, ceux qui lui avaient été fidèles en furent récompensés. Le premier petit-fils de Christine fit ainsi carrière au service du roi. Le deuxième, Jean de Castel[réf. nécessaire], devenu moine bénédictin, fut l'auteur d'œuvres poétiques et de textes de philosophie morale et religieuse, en français et en latin. En 1461, Louis XI en fit son chroniqueur officiel.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Ses poèmes sont organisés dans des recueils selon une trame narrative, beaucoup de ceux-ci sont tirés directement de son expérience personnelle telle Seulette suy et seulette vueil estr.

Elle a été impliquée dans la première querelle littéraire française que certains considèrent comme un manifeste, sous une forme primitive, du mouvement féministe. En effet, son Epistre au Dieu d'Amours (1399) et son Dit de la rose (1402), critique de la seconde partie du Roman de la Rose écrite par Jean de Meung, provoquèrent des remous considérables dans l'intelligentsia de l'époque. Ce type de propos était jugé assez scandaleux à l'époque :

« Et jurent fort et promettent et mentent
Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent. »

Elle n'hésita pas aussi à s'exprimer sur la politique (Épître à la reine Isabeau) et sur le droit militaire (Livre des faits d'armes et de chevalerie).

Dénonçant l'abaissement et le délitement du royaume durant la guerre civile entre les Armagnacs et les Bourguignons, elle rédigea, au début du XVe siècle à la demande du duc Philippe de Bourgogne, une œuvre magistrale et précieuse pour les historiens actuels, Le Livre des faits et bonnes mœurs du roi Charles V le sage, biographie riche en détails sur le règne de son mentor, Charles V de France.

La plupart de ses œuvres sont conservées dans des manuscrits autographes, ce qui est très rare pour cette époque.

Selon Jacques Roubaud, Christine de Pizan « a sans aucun doute atteint un des sommets de l'art de la ballade ; elle est d'une originalité formelle remarquable »[2].

Réception de l'œuvre de Christine de Pizan[modifier | modifier le code]

Une œuvre oubliée et redécouverte[modifier | modifier le code]

Christine jouit d'une grande popularité dans le milieu de la cour à son époque[3]. En témoignent les manuscrits richement illustrés qui nous sont parvenus[3]. Mais elle ne fait pas l'unanimité parmi les clercs et les universitaires, effarouchés de voir une femme rivaliser avec eux sur le terrain même du savoir et de la philosophie. Sa réfutation des propos misogynes de Jean de Meung lui vaut de vives attaques des amis du poète[4], attaques par lesquelles sera égratigné Jean Gerson lorsque celui-ci critiquera à son tour le Roman de la Rose[4]. Cependant on note déjà l'absence de son nom de certaines éditions imprimées publiées par l'éditeur parisien Antoine Vérard au début du XVIe siècle, même si elle fait encore l'admiration de Clément Marot[3], avant de tomber dans l'oubli comme la plupart des auteurs médiévaux[3]. Une tentative de réhabilitation par Louise de Keralio reste sans lendemain[3]. Au XIXe siècle, les historiens de la littérature seront très condescendants à son égard[3], et l'opinion dédaigneuse du critique Gustave Lanson mettra pour longtemps Christine au ban des études universitaires[5],[6],[7] :

« Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, au reste un des plus authentiques bas-bleus qu'il y ait eu dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes auteurs[8]

Au début du XXe siècle, Marie Josèphe Pinet n'est guère plus élogieuse[9] et il faut attendre la naissance d'un sentiment féministe et le désir de réhabiliter les femmes dans la littérature pour que l'œuvre de Christine prenne la place qu'elle occupe dans le milieu des études littéraires depuis les années 1980.

La Renaissance n'a pas oublié Christine. Elle est couverte de lauriers par toutes sortes de poètes et d'écrivains. Plusieurs causes expliquent cette survie littéraire. Tout d'abord, il y a la mémoire entretenue par sa famille et ses amis désormais bien en cour. Ensuite, la bataille d'idées née du débat sur le Roman de la Rose se poursuit dans les milieux littéraires, et Christine a joué un rôle si important qu'elle continue à être citée en exemple. Enfin, jusqu'au début du XVIe siècle, dans le milieu littéraire, les mêmes exigences esthétiques, les mêmes contraintes imposées par le mécénat, les mêmes intérêts pour les savoirs et les arts de gouverner, ont permis la survie de l'œuvre de Christine. Toutefois, les auteurs de la Renaissance relient le nom de Christine à celui de Jean de Castel et ont parfois tendance à attribuer à ce dernier les œuvres de son aïeule. De même, ils lui accordent des talents qu'elle n'avait pas (la rédaction en latin et la connaissance du grec). Donc, peu à peu, son image s'est modifiée.

Les Temps Modernes oublient Christine, la reléguant sans doute dans le passé désormais dévalorisé qu'est devenu le Moyen Âge. La langue française s'est transformée, celle de la fin du XVe siècle n'est plus très accessible en lecture directe, et surtout, les critères techniques et esthétiques ont tellement changé que les œuvres de Christine sont jugées dépassées, archaïques et obscures. Cependant, des savants se penchent sur les vieux manuscrits, les gardent, les transcrivent pour les besoins du droit, de l'histoire, de la généalogie. Les œuvres de Christine ont donc été ignorées mais toujours connues.

La fin du XIXe siècle et les premières années du XXe siècle voient exhumés les ouvrages de Christine et certains bénéficient même d'une édition permettant d'atteindre un public plus large qui celui des érudits. Cette redécouverte s'accompagne souvent, dans l'introduction, d'une courte bibliographie. Mais elle s'accompagne aussi de jugements sur les qualités de la personne et de son œuvre. Pour de nombreux historiens de la seconde moitié du XIXe siècle, Christine est surtout considérée pour ses poèmes et pour sa loyauté envers le royaume, racine du patriotisme, vertu civique qui doit être étudiée et enseignée à tous. Christine n'est donc plus oubliée, mais ses livres sont lus à la lumière de l'actualité et de ses préoccupations. Toutefois, en même temps, l'évolution de l'Histoire comme science en général et celle de l'histoire médiévale en particulier, rendent possibles des études approfondies qui redonnent leur poids historique, plus exact et plus intéressant, à la femme et à l'œuvre.

À la fin du XIXe siècle et dans les débuts du siècle suivant, Christine fit l'objet d'une lecture sélective et parfois totalement déformée. Son œuvre fut utilisée par les féministes qui exigèrent d'elle des idées et des attitudes impossibles à imaginer et à appliquer à son temps. Elle fit aussi l'objet de récupérations nationales-conservatrices, à la suite de la défaite de 1871. Une récupération inverse fut également opérée par les républicains qui firent de Christine une incarnation des valeurs bourgeoises de la République.

Dans le même temps, en ces premières années du XXe siècle, les études en France et en Suisse déforment moins le visage de Christine et visent à mieux comprendre ses livres en les resituant dans leur époque (cf Rose Rigaud, Les idées féministes de Christine de Pisan, en 1911). La voie est ouverte pour des études qui se débarrassent de ces liaisons anachroniques entre l'époque de Christine et celle de ses historiens ou commentateurs (cf Marie-Josèphe Pinet).

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Résistance utilisa la figure de Christine. Un parallèle est établi entre la France déchirée par la guerre de Cent Ans et le pays occupé et coupé par la ligne de démarcation : le rappel de malheurs anciens et surmontés est une manière de garder espoir et de poursuivre la lutte. Christine comme Jeanne d'Arc font l'unanimité par leur patriotisme.

À partir des années 1980, Christine connaît un succès scientifique, mesurable par le nombre de travaux qui sont consacrés à ses livres. Ce succès est soutenu par l'intérêt croissant porté au Moyen Âge des deux côtés de l'Atlantique et en particulier à certaines figures féminines. De plus, la grande vague du féminisme de ces années a voulu redonner aux femmes et à leurs œuvres une place dans la culture officielle. Là, le Livre de la Cité des Dames prend une dimension fondamentale. Le développement de la « gender history » contribua aussi au succès de Christine.

La question du féminisme de Christine de Pizan[modifier | modifier le code]

Mathilde Laigle[10], elle-même une des premières femmes modernes à entrer en compétition avec ses contemporains masculins en obtenant des diplômes universitaires, s'intéresse à la poétesse médiévale et à la question du féminisme dans son œuvre. En réponse à la thèse de William Minto, Christine de Pisan, a Medieval Champion of Her Sex[11] (Christine de Pizan, champion de la cause des femmes au Moyen Âge), elle rédige un article sur le prétendu féminisme de Pizan. Pour elle, l'écrivaine médiévale n'est en rien féministe au sens moderne du terme ; elle mène un combat pour la réputation des femmes, compromise par les écrivains misogynes qui les accablent de critiques imméritées, mais ne remet pas en question la structure patriarcale et l'éthique de la société dans laquelle elle évolue. Mieux, elle insiste sur des valeurs qui, pour les féministes modernes, contribuent à l'oppression de la femme, comme la chasteté et la patience.

Selon Mathilde Laigle, le but de Christine n'est pas de bouleverser l'ordre social : « Ce que Christine prêche, ce n'est pas le murmure, la rébellion contre les lois ou usages établis, c'est l'énergie personnelle, l'effort constant pour parer au mal : l'éviter, si possible, l'atténuer, si on ne peut l'anéantir, ou le subir avec courage, s'il est plus fort que la volonté humaine. »[12]. Cependant la thèse de Mathilde Laigle ne fait pas vraiment autorité, et l'intérêt pour la question du féminisme de Christine occupe une place importante dans la critique à la fin du XXe siècle. La médiéviste Régine Pernoud, par exemple, voit en elle une féministe avant la lettre[13]. Pizan en effet attribue l'inégalité intellectuelle entre hommes et femmes non à la nature, mais à l'éducation et aux représentations d'elles-mêmes fournies aux femmes par le discours misogyne dominant[14], ce qui s'inscrit tout à fait dans la problématique des gender studies des années soixante-dix.

Les historiens insistent plutôt sur la nécessité de remettre en perspective historique les écrits de Christine. « Le féminisme de Christine, femme du XVe siècle, ne pouvait se déployer que dans ce contexte »[3].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvres de Christine de Pizan[modifier | modifier le code]

  • Poésies diverses : Cent ballades, Virelays, Balades d'estrange façon, Ballades de divers propos, Les complaintes amoureuses, Lays, Rondeaux, Jeux à vendre, composées entre 1399 et 1402
  • Epistre au Dieu d'amours, 1399
  • Le Débat de deux amans, c. 1400
  • Le Livre des trois jugemens, c. 1400
  • Le Livre du dit de Poissy, 1400
  • Epistre Othea, 1401
  • Epistres du Débat sur le Roman de la Rose, 1401
  • Le Dit de la rose, 1402
  • Oraison Nostre Dame, 1402-1403
  • Oraison de Nostre Seigneur, 1402-1403
  • Cent Ballades d'amant et de dame, 1402-14010
  • Les complaintes amoureuses, 1402-14010
  • Le Chemin de longue estude, 1403
  • Le Dit de la pastoure, 1403
  • Le Livre de la Mutacion de Fortune, 1403
  • Le Livre des Fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, 1404
  • Epistre à Eustache Morel, 1404
  • Le Duc des vrais amants, 1404-1405
  • La Cité des dames, 1404-1405
  • Le Livre des trois vertus à l'enseignement des dames, 1405
  • Epistre à Isabelle de Bavière, 1405
  • L'Advision Christine, 1404
  • Le Livre de la Prod'homie de l'homme ou Le Livre de Prudence, 1405-1406
  • Le Livre du Corps de Policie, 1406-1407
  • Les Sept Psaumes Allégorisés, 1409
  • Les Lamentations sur les maux de la France, 1410
  • Le Livre des Faits d'armes et de chevalerie, 1410
  • Le Livre de la Paix, 1414
  • Epistre de la Prison de Vie Humaine, 1416-1418, dédié à Marie de Berry, duchesse de Bourbon, à la suite de la bataille d'Azincourt[15]
  • Les Heures de la contemplations de la Passion, 1420
  • Le Ditié de Jehanne d'Arc, 1429

Historiographie[modifier | modifier le code]

  • Maurice Roy (éd.), Œuvres poétiques de Christine de Pisan, Paris, Firmin-Didot, 1886-1896
  • Mathilde Laigle (éd.), Le livre des trois vertus de Christine de Pisan et son milieu historique et littéraire, Paris, Honoré Champion, 1912
  • Suzanne Solente (éd.), Le livre des Fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, Paris, H. Champion, 1936-1940 ;
  • Charity Cannon Willard (éd.), Le livre des trois vertus, édition critique, introduction et notes par Charity Cannon Willard, texte établi en collaboration avec Eric Hicks, Paris, Honoré Champion, 1989
  • Gabriella Parussa (éd.), Epistre Othea, coll. Textes littéraires français, 517, Genève, Librairie Droz, 1999, 541 p.
  • Thérèse Moreau (éd.), La Cité des Dames, texte traduit par Thérèse Moreau et Éric Hicks, Stock, collection Moyen Âge, 2005 (ISBN 2-234-01989-3)
  • Liliane Dulac (éd.), Desireuse de plus avant enquerre, actes du VIe colloque international sur Christine de Pizan, Paris, Honoré Champion, 2009 (ISBN 978-2-7453-1852-7)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jacques Roubaud, La Ballade et le chant royal (1997), Éd. les Belles lettres, coll. Architecture du verbe, (ISBN 2-251-49007-8)
  • Rose Rigaud, Les idées féministes de Christine de Pisan, Neuchatel, 1911.
  • Marie-Josèphe Pinet, Christine de Pisan. 1364-1430. Étude biographique et littéraire, Paris, Honoré Champion, 1927.
  • Susanne Solente, Christine de Pisan, extrait de L'Histoire littéraire de la France, Tome XL, Paris, 1969.
  • M. Albistur et D. Armogathe, « Christine de Pisan et le féminisme au XVe siècle », dans Histoire du féminisme français du Moyen Âge à nos jours, Artigues-près-Bordeaux, 1977, p. 53-67.
  • M. Favier, Christine de Pisan. Muse des cours souveraines, éd. Rencontre, Lausanne, 1967.
  • Régine Pernoud, Christine de Pisan, Calmann-Lévy, 1982.
  • Le débat sur le Roman de la Rose (Christine de Pisan, Jean Gerson, Jean de Montreuil, Gontier et Pierre Col), Edition critique, introduction, traductions, notes par Eric Hicks, Slatine Reprints, Genève, 1996.
  • Sur le chemin de longue étude... Actes du colloque d'Orléans, juillet 1995, Textes réunis par Bernard Ribémont, Paris, Honoré Champion, 1998.
  • Au champ des escriptures. IIIe Colloque international sur Christine de Pisan, Lausanne, 18-22 juillet 1998, Etudes réunies et publiées par Eric Hicks avec la collaboration de Diego Gonzalez et Philippe Simon, Paris, Honoré Champion, 2000.
  • Simone Roux, Christine de Pizan. Femme de tête, dame de cœur, éd. Payot & Rivages, Paris, 2006.
  • Françoise Autrand, Christine de Pizan, Fayard, 2009
- Prix Historia de la biographie historique 2010[16]

Bibliographie en anglais[modifier | modifier le code]

  • Lula McDowell Richardson, The Forerunners of Feminism in French Literature of the Renaissance from Christine de Pisan to Marie de Gournay, Baltimore: The Johns Hopkins University Press, 1929.
  • Enid McLeod, The Order of the Rose : The Life and Works of Christine de Pizan, Totowa, NJ: Rowmann and Littlefield, 1976.
  • Charity Cannon Willard, Christine de Pizan : Her Life and Works, New York: Persea Books, 1984.
  • Charity Cannon Willard, Christine de Pizan as teacher, 1991.
  • Earl Jeffrey Richards (ed.), Reinterpreting Christine de Pizan, Athens, GA: University of Georgia Press, 1992.
  • Alan Farber, Christine de Pizan and Establishing Female Literary Authority, 2003.
  • Ripley Dore, Christine de Pizan : An Illuminated Voice, 2004.
  • Bonnie Birk, Christine de Pizan and Biblical Wisdom : A Feminist-Theological Point of View, Milwaukee: Marquette University Press, 2005.
  • Karen Green, Constant Mews, Healing the Body Politics : The Political Thought of Christine de Pizan, Turnout, Belgium: Brepols, 2005.

Articles[modifier | modifier le code]

  • Bernard Ribémont, « Le regard de Christine de Pisan sur la jeunesse », dans Cahiers de recherches médiévales (XIIIe-XVe s.), no 7, 2000, p. 225-260.
  • Barbara K. Altmann, « Christine de Pisan, First Lady of the Middle Ages », in Contexts, ed. Kennedy, 17-30.
  • Rosalind Brown-Grant, « Christine de Pizan as a Defender of Women », in Casebook, ed. Altmann, 81-100.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Postérité[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Son père était Thomas de Pizzano, et non originaire de Pise
  2. Cf. Roubaud, coupple II, 3e partie, p. 91
  3. a, b, c, d, e, f et g Moreau et Hicks, La Cité des dames, p. 17-18
  4. a et b mercredi 30 juillet 2003, « Christine de Pisan au cœur d’une querelle antiféministe avant la lettre par Micheline Carrier
  5. mardi 5 juillet 2005, « Christine de Pizan, prestigieuse écrivaine du Moyen Age », par Thérèse Moreau, écrivaine
  6. Yvan G. Lepage. « Christine de Pizan : du bon usage du deuil ». @nalyses, Comptes rendus, Moyen Âge. 2008-01-15.
  7. [itinerairesdecitoyennete.org/journees/8_mars/documents/Christine_de_pisan.pdf Christine de Pizan]
  8. Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 1894
  9. Marie-Josèphe Pinet, Christine de Pisan, 1364-1430
  10. Le Livre des trois vertus de Christine de Pizan et son milieu historique et littéraire, Paris, Honoré Champion, 1912, 375 pages, collection Bibliothèque du XVe siècle.
  11. Macmillan's Magazine, vol. LIII, 1886, p. 264-267, repris in Littell's Living Age, CLXVIII, 1886, p. 730-738 lire en ligne
  12. Voir Mathilde Laigle
  13. Christine de Pisan, Calmann-Lévy, Paris, 1982.
  14. Livre de la cité des dames
  15. Colette Beaune et Élodie Lequain, « Marie de Berry et les livres », dans Anne-Marie Legaré, éd., Livres et lectures de femmes en Europe entre Moyen âge et Renaissance, Turnhout, Brepols, 2007, p. 49.
  16. « Prix Historia de la biographie historique » (consulté le 21/09/2010)