Indo-européen commun

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L’indo-européen commun, proto-indo-européen ou seulement indo-européen (souvent abrégé en i.-e.), est une langue préhistorique, sans témoignage écrit, supposée être à l'origine de toutes les langues dites « indo-européennes ». Elle a été partiellement reconstruite à partir de la comparaison entre les langues, actuelles ou anciennes, qui en sont issues. Notre connaissance de l'indo-européen repose donc sur la linguistique comparée, et notamment sur la phonétique historique. On peut reconstruire quelques aspects de sa phonologie, de son lexique et de sa morphologie. Des recherches actuelles tentent de reconstituer quelques traits de sa syntaxe.

Découverte et reconstruction[modifier | modifier le code]

Classification des langues indo-européennes.

Quand et où l'indo-européen a-t-il été parlé ?[modifier | modifier le code]

La localisation géographique et temporelle du « peuple indo-européen » a donné lieu à diverses hypothèses. L'hypothèse kourgane est le modèle « le plus populaire »[1],[2]. Il postule que la culture kourgane est celle des hypothétiques locuteurs de l'indo-européen reconstruit.

Le processus de « satemisation », à l'origine de la séparation entre langues satem et langues centum, a probablement commencé dès le IVe millénaire av. J.‑C.[3], et la seule chose tenue pour sûre est que cette proto-langue a dû se diversifier en dialectes sans rapports directs les uns avec les autres vers la fin du IIIe millénaire av. J.‑C.

La plupart des linguistes estiment que la période entre le moment d'existence de l'indo-européen et les premiers textes attestés (autour du XIXe siècle av. J.-C., voir les tablettes de Kültepe) varie entre 1 500 et 2 500 ans, avec des propositions extrêmes qui vont jusqu'à 5 000 ans.

Outre l'hypothèse kourgane, prédominante, d'autres modèles de datation et de localisation existent :

Historique de l'indo-européanisme[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Études indo-européennes.
Marcus Zuerius van Boxhorn, gravure, collections de l'université de Leyde.
Franz Bopp, l'un des pères des études indo-européennes.

Dès la fin du XVIe siècle, des savants constatent certaines ressemblances dans les langues européennes avec le persan ou le sanskrit. Dans les années 1640, deux professeurs de l'université de Leyde, Marcus Zuerius van Boxhorn[5] et Claude Saumaise[6] développent chacun la thèse selon laquelle toutes ces langues descendraient d'un ancêtre commun, qu'ils baptisent le « scythique[7] ». En 1686[8], le philologue suédois Andreas Jäger (it) propose, sur fond de comparatisme, que la plus vieille langue de l’Europe proviendrait du Caucase[9].

L'idée de la parenté de ces langues est plusieurs fois reprise dans les temps qui suivent. Elle est notamment soutenue avec vigueur par l'Anglais William Jones qui, lors d'une conférence en 1786[10], intègre le sanskrit à l'ensemble constitué par les langues européennes et le perse. Toutefois, c'est au début du XIXe siècle que l'étude de la question connaît un tournant méthodologique. En particulier, le Danois Rasmus Rask et l'Allemand Franz Bopp mènent chacun des études plus approfondies et plus systématiques qui portent notamment sur les parentés structurelles et morphologiques entre les différentes langues[11]. Dès lors, la linguistique historico-comparative prend un essor considérable, principalement en Allemagne.

La phase « classique » du comparatisme indo-européen va donc de la Grammaire comparée[12] (1833-1849) de Franz Bopp au Compendium[13] d'August Schleicher (1861), jusqu'aux années 1880, où commence la publication du Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen[14] de Karl Brugmann. Néogrammairien, Brugmann réexamine le sujet surtout sous l'angle axiomatique de la régularité des lois phonétiques. Ensuite, l'élaboration de la théorie des laryngales de Ferdinand de Saussure[15] peut être considérée comme le point de départ des études « contemporaines » sur l'indo-européen.

L'indo-européen commun, tel qu'on le décrivait au début des années 1900, est en général toujours accepté aujourd'hui. Les travaux ultérieurs sont pour la plupart des peaufinages et des systématisations, ou des incorporations de nouvelles informations, comme la découverte des langues anatoliennes et tokhariennes, inconnues du XIXe siècle.

La théorie laryngaliste notamment, dans sa formulation primitive, discutée depuis les années 1880, s'impose comme le courant dominant après 1927[16]Jerzy Kuryłowicz annonce la découverte de la survivance de certains de ses phonèmes hypothétiques dans des langues anatoliennes. L'Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, de Julius Pokorny, paru en 1959, donne un aperçu des connaissances sur le lexique accumulées jusqu'au début du XXe siècle, mais néglige les tendances contemporaines de la morphologie et de la phonologie, et ignore en grande partie les groupes anatolien et tokharien.

La génération d'indo-européanistes active dans le dernier tiers du XXe siècle (comme Calvert Watkins (en), Jochem Schindler (en) et Helmut Rix), a approfondi la compréhension de la morphologie et, dans la vague de L'apophonie en indo-européen[17] de Kuryłowicz (1956), de l'alternance vocalique. Depuis les années 1960, les connaissances sur le groupe anatolien sont suffisamment élargies pour établir sa filiation par rapport à l'indo-européen.

Méthode[modifier | modifier le code]

Article connexe : Linguistique comparée.

Il n'existe aucune preuve directe de l'existence de l'indo-européen commun, parce qu'il n'a jamais été écrit. En conséquence, tous les sons et les mots indo-européens sont des reconstructions depuis les langues indo-européennes en utilisant la méthode comparative et la reconstruction interne (en). Un astérisque est donc employé pour marquer le caractère reconstruit et non-attesté des mots — exemple avec *wódr̥, « eau ». Beaucoup de mots dans les langues indo-européennes modernes semblent être dérivés de « proto-mots », via des modifications phonétiques (comme la loi de Grimm).

Comme la langue proto-indo-européenne s'est divisée à un moment de son histoire, son système sonore a divergé également dans les « langues-filles », selon plusieurs lois phonétiques. Parmi elles, les plus notables sont les lois de Grimm et de Verner dans le proto-germanique, la perte du *p- prévocalique en proto-celtique, la réduction en [h] du *s- prévocalique en proto-grec, la loi de Brugmann et celle de Bartholomae en proto-indo-iranien (en), la loi de Grassman à la fois en proto-grec et en proto-indo-iranien, et la loi de Winter (en) ou la loi de Hirt (en) en balto-slave.

Diachronie : lois phonétiques[modifier | modifier le code]

Entre parenthèses : aire d'extension de la loi ; les lois non qualifiées s'appliquent à la totalité des langues indo-européennes.

Relations avec d'autres familles linguistiques[modifier | modifier le code]

Plusieurs liens entre l'indo-européen et d'autres familles linguistiques ont été proposés, mais ces connexions spéculatives sont hautement controversées. Peut-être l'hypothèse la plus largement acceptée est-elle celle de la proximité avec la famille des langues ouraliennes, ce qui conduirait à la formation d'un groupe encore plus vaste, celui des langues indo-ouraliennes (en). Les preuves habituellement citées en faveur de cette hypothèse sont la proximité des Urheimaten (en) (lieux d'origine) des deux familles, la typologie morphologique similaire, et un nombre de morphèmes apparemment partagés. Frederik Kortlandt (en), tout en plaidant pour une connexion, concède que « le trou entre l'ouralien et l'indo-européen est énorme », alors que Lyle Campbell, spécialiste en langues ouraliennes, refuse toute relation entre les deux groupes.

L'existence de certaines spécificités typologiques de l'indo-européen dans les langues abkhazo-adygiennes peut amener à considérer l'hypothèse d'un Sprachbund (union linguistique) ancien des deux langues[18] ou d'un substrat commun qui se trouvait géographiquement dans le foyer indo-européen[3].

Ce type de langues identiques, avec des verbes complexes et dont les langues abkhazo-adygiennes actuelles pourraient être les seules survivantes, est, pour Peter Schrijver (en), l'indication d'un lexique local et d'une réminiscence d'un possible substrat néolithique (hypothèse d'une « créolisation néolithique (en) »[19]).

D'autres propositions, qui remontent plus loin dans le temps (et ainsi sont moins acceptées), relient l'indo-européen et l'ouralien avec les langues altaïques et certaines autres familles en Asie, comme le coréen, le japonais, les langues tchoukotko-kamtchatkiennes et les langues eskimo-aléoutes — les propositions de langues nostratiques ou de langues eurasiatiques de Joseph Greenberg sont représentatives de ce courant.

D'autres hypothèses relient ces différentes familles aux langues afro-asiatiques, dravidiennes, etc., jusqu'à l'idée d'une langue originelle, associée principalement à Merritt Ruhlen, qui regrouperait toutes les langues. Cette théorie ne trouve plus guère de défenseurs. Plusieurs propositions existent également, qui joignent certaines parties d'une famille putative eurasiatique, avec éventuellement certaines familles des langues caucasiennes, comme les langues ouralo-sibériennes (en), ouralo-altaïques ou proto-pontiques (en), etc.

Phonologie[modifier | modifier le code]

Consonnes[modifier | modifier le code]

Labiale Coronale
ou dentale
Dorsale
ou gutturale
Laryngale
palatale plate labio-vélaire
Nasale *m *n
Occlusive

sourde

*p *t *ḱ *k *kʷ  
sonore *b *d *g *gʷ  
aspirée *bʰ *dʰ *ǵʰ *gʰ *gʷʰ  
Fricative *s *h₁, *h₂, *h₃
Liquide *r, *l
Semi-voyelle *y *w

Notations alternatives : Les occlusives aspirées sont parfois notées comme *bh, *dh, *ǵh, *gh, *gʷh. Les palatales *k̑, *g̑ sont parfois utilisées, et *i̯, *u̯ peut remplacer *y, *w.

La théorie des laryngales est débattue, et *h₁ peut ne pas avoir été une fricative.

Voyelles[modifier | modifier le code]

Voyelles courtes *e, *o (et peut-être *a)a
Voyelles longues , (et peut-être )b
Diphtongues *ei, *eu, *ēi, *ēu, *oi, *ou, *ōi, *ōu, (*ai, *au, *āi, *āu)c
Allophones vocaliques
de laryngales, nasales, liquides et semivoyelles
*h̥₁, *h̥₂, *h̥₃, *m̥, *n̥, *l̥, *r̥, *i, *u
Variantes longues de ces allophonesd *m̥̄, *n̥̄, *l̥̄, *r̥̄, *ī, *ū

Notes :

  • a : Il est très souvent suggéré[20] que tous les *a et sont des dérivés de la séquence *eh₂ ou *h₂e, mais Manfred Mayrhofer (en)[21] pense que l'indo-européen a en réalité un *a et un indépendamment d'un h₂.
  • b : parfois le macron est remplacé par deux-points : *a:, *e:, *o:.
  • c : les diphtongues sont parfois comprises comme des combinaisons d'une voyelle et d'une semi-voyelle. Par exemple : *ey ou *ei̯ à la place de *ei[22].
  • d : elles ont pu apparaître par allongement compensatoire dès l'indo-européen.

Morphologie[modifier | modifier le code]

Radical[modifier | modifier le code]

Article connexe : Racine indo-européenne.

L'indo-européen est une langue flexionnelle, c'est-à-dire une langue dans laquelle les relations grammaticales entre les mots sont signalées par des modifications des mots (habituellement par des terminaisons spécifiques). Le radical dans l'indo-européen est le morphème de base, qui porte par lui-même un sens lexical. Par l'addition de suffixes, les morphèmes forment des thèmes, et par addition de désinences (habituellement finales), ils forment des flexions ou déclinaisons de substantifs ou de verbes.

Les radicaux indo-européens sont considérés comme étant en majorité monosyllabiques, avec une base type consonne-voyelle-consonne (consonne) (CVC(C)). Cette forme de base du radical est parfois modifiée par l'alternance vocalique. Beaucoup de spécialistes pensent que les radicaux à voyelle initiale commençaient originellement par une série de consonnes, perdues par la suite dans toutes les langues, sauf dans les langues anatoliennes, où elles sont appelées laryngales, habituellement précisées par un nombre inférieur (en indice) *h₁, *h₂, *h₃ (ou *H lorsque indéterminée). Ainsi, une forme verbale telle que le latin agunt, « ils agissent », à laquelle correspondent le grec ancien ágousi (ἄγουσι) et le sanskrit ajanti (अजन्ति), serait reconstruite *h₂eǵonti, avec l'élément *h₂eǵ- constituant le radical lui-même.

Alternance vocalique[modifier | modifier le code]

Article connexe : Alternance vocalique.

Le phénomène d'alternance vocalique est un des aspects distinctifs de l'indo-européen. L'alternance vocalique, ou apophonie, est une variation d'une voyelle qui change, se modifie en *o, *e ou disparaît (Ø, aucune voyelle). Ces variations dépendent peut-être des sons adjacents et de l'emplacement de l'accent dans le mot. Ils trouvent un écho dans les langues indo-européennes modernes, où ils en sont venus à refléter des catégories grammaticales. Ces timbres vocaliques sont habituellement nommés timbre e, timbre o, appelés collectivement degré plein ; degré zéro (aucune voyelle, Ø) ; degré long ( ou ). Les différentes formes du verbe anglais sing (sing, sang, sung) sont un exemple de l'alternance vocalique ; elles reflètent une séquence proto-germanique *sengw-, *songw-, *sngw-. Certains spécialistes pensent que les affixes flexionnels de l'indo-européen reflètent des variations de l'alternance vocalique, habituellement un degré zéro, de radicaux indo-européens plus anciens. Parfois le degré zéro apparaît là où l'accent du mot s'est déplacé, depuis le radical vers un des affixes. Ainsi, l'alternance du latin est, sunt, « il est, ils sont », ramène à l'indo-européen *h₁és-ti, *h₁s-ónti.

Substantifs[modifier | modifier le code]

Les substantifs indo-européens sont déclinés suivant huit ou neuf cas[N 1] :

Il y a trois genres : masculin, féminin et neutre.

Il existe deux types majeurs de déclinaisons : thématique et athématique. Les déclinaisons thématiques des substantifs sont formés avec un suffixe *-o- (*-e au vocatif), et n'a pas d'alternance vocalique. Les flexions athématiques sont plus archaïques, et elles sont classifiés par leur comportement dans l'alternance vocalique : « acro-dynamique », « protero-dynamique », « hystéro-dynamique », et « holo-dynamique », après le positionnement de l'accent premier indo-européen (« dynamis ») dans le paradigme.

Pronoms[modifier | modifier le code]

Les pronoms indo-européens sont difficiles à reconstruire à cause de leur variété dans les langues-filles. C'est particulièrement le cas pour les pronoms démonstratifs. L'indo-européen a des pronoms personnels pour les première et deuxième personnes, mais pour la troisième, des démonstratifs sont utilisés. Les pronoms personnels ont leur propre radical et leurs propres terminaisons, et certains ont même deux radicaux ; cela reste visible en français, où deux formes demeurent pour le pronom personnel de la première personne : « je » (sujet), « me » (objet). Pour Beekes[24], il y a aussi deux formes pour le pronom à l'accusatif, au génitif et au datif : une forme accentuée (ou tonique) et une forme enclitique (ou atone).

Cas Pronoms personnels
Première personne Deuxième personne
Singulier Pluriel Singulier Pluriel
Nominatif accentué *h₁eǵ(h₂) *u̯éi *túh₂ *i̯uHs
emphatique *h₁eǵóm *u̯ei̯óm *tuh₂óm
Accusatif accentué *h₁m̥-mé*h₁mé *n̥smé *tu̯é *usmé
enclitique *h₁me *nōs *te *u̯ōs
Génitif accentué *h₁méme *n̥sóm *téu̯e *usóm
enclitique *h₁moi *nos *toi *u̯os
Datif accentué *h₁méǵʰi *n̥sméi *tébʰio *usmei
enclitique *h₁moi *nos *toi *u̯os
Ablatif *h₁mét *n̥smét *tuét *usmét
Locatif *h₁moí *n̥smi *toí *usmi

Comme pour les démonstratifs, on parvient à reconstruire un système avec seulement deux pronoms : *so / *seh₂ / *tód, « cela », et *h₁éi / *h₁ih₂ / *h₁id, « ceci », « le » anaphorique. On postule aussi l'existence de plusieurs particules adverbiales *ḱis, « là », *h₁idh₂, « ici », *h₂en, « là-bas », et *h₂eu « encore », desquels les démonstratifs ont été construits dans plusieurs langues-filles.

Verbe[modifier | modifier le code]

Le système verbal indo-européen est relativement complexe et, comme pour le nom, a une alternance vocalique. Les verbes ont au moins quatre modes (indicatif, impératif, subjonctif, optatif, et peut-être un mode injonctif, reconstruit d'après le sanskrit védique). Ils ont aussi deux voix, active et médio-passive, trois personnes (première, deuxième et troisième), et trois nombres (singulier, duel et pluriel).

Les verbes sont conjugués à au moins trois temps : présent, aoriste et parfait, qui a au départ une valeur aspectuelle. À l'indicatif, un imparfait et un plus-que-parfait (bien que ce soit moins évident pour ce dernier) ont pu exister. La conjugaison est aussi marquée par un système très développé de participes, un pour chaque combinaison de temps et de mode, et une série de noms verbaux et de formations adjectivales.

Terminaisons reconstruites de l'indicatif présent actif
Nombre Buck[25] Beekes[24]
Athématique Thématique Athématique Thématique
Singulier 1re *-mi *-ō *-mi *-oH
2e *-si *-esi *-si *-eh₁i
3e *-ti *-eti *-ti *-e
Pluriel 1re *-mos / mes *-omos / omes *-mes *-omom
2e *-te *-ete *-th₁e *-eth₁e
3e *-nti *-onti *-nti *-o

Nombres[modifier | modifier le code]

Les nombres de l'indo-européen sont en général reconstruits ainsi :

Nombre Sihler[26] Beekes[24]
un *Hoi-no- / *Hoi-wo- / *Hoi-k(ʷ)o- ; *sem- *Hoi(H)nos
deux *d(u)wo- *duoh₁
trois *trei- (degré plein) / *tri- (degré zéro) *treies
quatre *kʷetwor- (timbre o) / *kʷetur- (degré zéro) *kʷetuōr
cinq *penkʷe *penkʷe
six *s(w)eḱs ; peut-être au départ *weḱs *(s)uéks
sept *septm̥ *séptm
huit *oḱtō, *oḱtou ou *h₃eḱtō, *h₃eḱtou *h₃eḱteh₃
neuf *(h₁)newn̥ *(h₁)néun
dix *deḱm̥(t) *déḱmt
vingt *wīḱm̥t- ; peut-être au départ *widḱomt- *duidḱmti
trente *trīḱomt- ; peut-être au départ *tridḱomt- *trih₂dḱomth₂
quarante *kʷetwr̥̄ḱomt- ; peut-être au départ *kʷetwr̥dḱomt- *kʷeturdḱomth₂
cinquante *penkʷēḱomt- ; peut-être au départ *penkʷedḱomt- *penkʷedḱomth₂
soixante *s(w)eḱsḱomt- ; peut-être au départ *weḱsdḱomt- *ueksdḱomth₂
soixante-dix *septm̥̄ḱomt- ; peut-être au départ *septm̥dḱomt- *septmdḱomth₂
quatre-vingt *oḱtō(u)ḱomt- ; peut-être au départ *h₃eḱto(u)dḱomt- *h₃eḱth₃dḱomth₂
quatre-vingt-dix *(h₁)newn̥̄ḱomt- ; peut-être au départ *h₁newn̥dḱomt- *h₁neundḱomth₂
cent *ḱm̥tom ; peut-être au départ *dḱm̥tom *dḱmtóm
mille *ǵheslo- ; *tusdḱomti *ǵʰes-l-

Lehman[27] pense que les nombres plus grands que dix sont construits séparément dans les groupes de dialectes, et que *ḱm̥tóm veut dire à l'origine « un grand nombre » plutôt que spécifiquement « cent ». Il est à remarquer que la numération reconstituée de l'indo-européen présente beaucoup d'analogies avec celle du latin.

Particules[modifier | modifier le code]

Beaucoup de particules peuvent être utilisées à la fois comme adverbes et postpositions, comme *upo, « sous ». Les postpositions deviennent des prépositions dans la plupart des langues-filles. Parmi les autres particules qu'on peut reconstruire, il y a les négations *ne, *mē, les conjonctions *kʷe, « et », *wē, « ou », et une interjection, *wai!, exprimant un malheur.

Reconstitution du lexique : quelques exemples[modifier | modifier le code]

Les étymons indo-européens doivent être précédés d'un astérisque, qui indique le caractère supposé et non attesté de la forme. Il existe plusieurs manières de noter les étymons, selon le degré de précision ; par exemple, le mot signifiant « mère » est noté *mātēr ou, plus précisément (et si l'on suit les thèses laryngalistes, méħ2tēr) (ou bien, avec d'autres conventions typographiques, méH2tēr, méh2tēr). Cela se constate d'autant mieux avec l'étymon pour « soleil », séh2-ul, *séħ2-ul, *sāul-, etc.

Voici quelques exemples d'étymons indo-européens reconstitués et de mots dont ils sont l'origine :

« Père »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *ph₂tér

« Mère »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *méh₂tēr

« Fils »[modifier | modifier le code]

« Fille » (descendante)[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *dʰugh₂tēr

« Frère »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *bʰréh₂ter

« Sœur »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *swésōr

« Soleil »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *sóh₂wl̥

« Cheval »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *h₁éḱwos

« Vache »[modifier | modifier le code]

Indo-européen : *gʷōws

« Loup »[modifier | modifier le code]

Indo-européen *wĺ̥kʷos

Textes de démonstration[modifier | modifier le code]

Comme l'indo-européen a été parlé par une société préhistorique, aucun vrai témoignage écrit n'existe, mais depuis le XIXe siècle, des spécialistes ont essayé plusieurs fois de composer des « textes de démonstration » pour montrer leurs thèses en application. Ces textes sont des hypothèses éclairées au mieux ; Calvert Watkins (en) en 1969 a fait observer que, malgré quelque cent cinquante années de pratique, la linguistique comparée n'est pas en mesure de reconstruire une seule phrase correcte en indo-européen. Malgré tout, ces textes ont le mérite de donner une impression de ce à quoi un énoncé cohérent en indo-européen peut ressembler.

Deux exemples de ces « textes de démonstration » :

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. L'ordre de présentation est purement conventionnel.

Références[modifier | modifier le code]

  1. (en)In Search of the Indo-Europeans, p. 185 : « The Kurgan solution is attractive and has been accepted by many archaeologists and linguists, in part or total. It is the solution one encounters in the Encyclopaedia Britannica and the Grand dictionnaire encyclopédique Larousse. »
  2. (en) Ph. Strazny (éd.), Dictionary of Historical and Comparative Linguistics, Routledge, 2000, p. 163 : « The single most popular proposal is the Pontic steppes (see the Kurgan hypothesis)… »
  3. a et b (en) Frederik Kortlandt, The Spread of the Indo-Europeans, 1989, [PDF] [lire en ligne] : « the satemization process can be dated to the last centuries of the fourth millennium ».
  4. (en) Russell D. Gray et Quentin D. Atkinson, « Language-tree divergence times support the Anatolian theory of Indo-European origin », Nature, vol. 426,‎ , p. 435 (ISSN 0028-0836, DOI 10.1038/nature02029, lire en ligne).
  5. (nl) Marcus Zuerius van Boxhorn, Antwoord van Marcus Zuerius van Boxhorn, gegeven op de Vraaghen, hem voorgestelt over de Bediedinge van de afgodinne Nehalennia, onlancx uytghegeven, in welcke de ghemeine herkomste van der Griecken, Romeinen ende Duytschen Tale uyt den Scythen duydelijck bewesen, ende verscheiden Oudheden van dese Volckeren grondelijck ontdekt ende verklaert worden, Leyde, Willem Christiaens vander Boxe, 1647, 112 p.
  6. (la) Claude de Saumaise, De hellenestica commentarius contraversiam de lingua hellenestica decidens et plenissime pertractans origines et dialectos graecae linguae, Leyde, éd. Ioannis Maire, 1643.
  7. Bernard Sergent, Les Indo-européens. Histoire, langues, mythes, Paris, Payot, 1996, p. 22.
  8. (la) Andreas Jäger, De lingua vetustissima Europae, Scytho-Celtica et Gothica, Wittenberg, 1686.
  9. (en) Carlos Quiles, Fernando López-Menchero, A Grammar of Modern Indo-European, Indo-European Association, , p. 50
  10. (en) Sir William Jones, Third anniversary discourse: on the Hindus [discours livré le 2 février 1786], Asiatick Researches, 1798, n⁰ 1, pp. 415–31.
  11. Sergent, op. cit., p. 27-29.
  12. Franz Bopp, Grammaire comparée des langues sanscrite, zend, grecque, latine, lithuanienne, slave, gothique, et allemande, trad. par Michel Bréal, 1866 ; version allemande : Vergleichende Grammatik des Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen, Litauischen, Gotischen und Deutschen, 6 vol., Berlin, 1833–52 ; 3e éd. 1868–71, en 3 vol.
  13. (de) August Schleicher, Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 2 vol., Weimar, H. Böhlau, 1861-2.
  14. (de) Karl Brugmann, Grundriß der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, 5 vol., Strasbourg, Trübner, 1886-1893.
  15. Ferdinand de Saussure, Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Leipzig, B. G. Treubner, 1879.
  16. Jerzy Kuryłowicz, « ə indo-européen et ḫ hittite », in Symbolae grammaticae in honorem Ioannis Rozwadowski, t. 1, sous la dir. de W. Taszycki et W. Doroszewski, 1927, pp. 95–104.
  17. Jerzy Kuryłowicz, L'apophonie en indo-européen, Wrocław, Zakład im. Ossolińskich, 1956, 430 p.
  18. (en) Frederik Kortlandt, General Linguistics and Indo-European Reconstruction, 1993, [PDF] [lire en ligne].
  19. (nl) Peter Schrijver, Keltisch en de buren:9000 jaar taalcontact, Université d'Utrecht, 2007, [PDF] [lire en ligne].
  20. Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Éditions de Minuit, (ISBN 978-2-707-30050-8), Pierre Monteil, Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Paris, Nathan, 1986 ; Pierre Chantraine, Morphologie historique du grec, Paris, Klincksieck, 1991 ; Michel Lejeune, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, Paris, Klincksieck, 1987.
  21. (de) M. Mayrhofer, Indogermanische Grammatik, i/2 : Lautlehre, éd. Winter, Heidelberg, 1986.
  22. (de) H. Rix, Lexikon der indogermanischen Verben, 2e édition.
  23. (en) B. W. Fortson, Indo-European Language and Culture, éd. Blackwell Publishing, 2004, pp. 102-sqq.
  24. a, b et c Beekes 1995.
  25. Buck 1933.
  26. Andrew L. Sihler 1995, p. 402-24.
  27. (en) W. P. Lehman, Theoretical Bases of Indo-European Linguistics, éd. Routledge, Londres, 1993, p. 252-255.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources[modifier | modifier le code]

  • (en) Robert S. P. Beekes, Comparative Indo-European linguistics : an introduction, Amsterdam,, Benjamin, (réimpr. 2011) (ISBN 978-90-272-1185-9).
  • (en) Carl Darling Buck, Comparative grammar of Greek and Latin, Chicago, University of Chicago Press, [nombreuses réimpressions].
  • (en) Benjamin W. Fortson, Indo-European language and culture : an introduction, 2e éd., coll. Blackwell textbooks in linguistics n° 19, Malden (Mass.), Wiley-Blackwell, 2010 (ISBN 978-1-4051-8895-1) [1re éd. en 2004].
  • Jean Haudry, L'Indo-européen, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1979 ; rééd. 1984 ; 1994. (ISBN 2-13-036163-3)
  • (de) Jerzy Kuryłowicz et Manfred Mayhofer, Indogermanische Grammatik, vol. 1, Heidelberg, C. Winter, (ISBN 978-3-533-03488-9 et 9783533034872).
  • (en) Winfred P. Lehmann, Theoretical bases of Indo-European linguistics, London New York, Routledge, (ISBN 0-415-08201-3).
  • (en) J. P. Mallory, In search of the Indo-Europeans : language, archaeology and myth, London, Thames and Hudson, (ISBN 0-500-27616-1).
  • Bernard Sergent, Les Indo-Européens : histoire, langues, mythes, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque scientifique », (ISBN 978-2-228-88956-8, OCLC 708337872).
  • (en) Andrew L. Sihler, New comparative grammar of Greek and Latin, New York, Oxford University Press, (ISBN 0-195-08345-8).
  • (en) R. L. Trask, The dictionary of historical and comparative linguistics, Chicago, Fitzroy Dearborn, (ISBN 978-1-579-58218-0).

Bibliographie complémentaire[modifier | modifier le code]

En anglais[modifier | modifier le code]

  • (en) V. V. Ivanov et T. Gamkrelidze, « The early history of Indo-­European languages », Scientific American, 1990, 262 (3), p. 110-116.
  • (en) M. Meier-Brügger, in cooperation with M. Fritz and M. Mayrhofer, Indo-European linguistics, Berlin, de Gruyter, 2003 (ISBN 3-11-017433-2) [trad. de : Indogermanische Sprachwissenschaft, 8e éd., Berlin, de Gruyter, 2002 (ISBN 3-11-017243-7)].
  • (en) C. Renfrew, Archaeology and language : the puzzle of the Indo-European origins, Londres, Jonathan Cape, 1987 (ISBN 0-224-02495-7) [trad. française : L'énigme indo-européenne : archéologie et langage, trad. par M. Miech-Chatenay, coll. Histoires Flammarion, Paris, Flammarion, 1990 (ISBN 2-08-211185-7)].
  • (en) O. Szemerényi, Introduction to Indo-European linguistics, Oxford, 1996 (ISBN 0-19-824015-5) [trad. de : Einführung in die vergleichende Sprachwissenschaft, 4e éd., coll. Die Sprachwissenschaft, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1990 (ISBN 3-534-04216-6)].
  • (en) W. D. Whitney, Sanskrit grammar : including both the classical language, and the older dialects, of Veda and Brahmana, 19e tirage de la 2e éd. (1889), Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2002 (ISBN 0-486-43136-3).

En français[modifier | modifier le code]

  • Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 1, Économie, parenté, société, coll. Le sens commun, Paris, Éd. de Minuit, 1969 (ISBN 978-2-7073-0050-8).
  • Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes. 2, Pouvoir, droit, religion, coll. Le sens commun, Paris, Éd. de Minuit, 1969 (ISBN 978-2-7073-0066-9).
  • Franz Bopp, Grammaire comparée des langues indo-européennes, trad. sur la seconde éd. et précédée d'une introduction par Michel Bréal, Paris, Imprimerie impériale, puis Imprimerie nationale, 1866-1874, 5 vol. [réimpression en fac-similé : Paris, Bibliothèque nationale de France, 2001].
  • Xavier Delamarre, Le vocabulaire indo-européen : lexique étymologique thématique, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient-Maisonneuve, 1984 (ISBN 978-2-720-01028-6).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

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