Culture de la céramique cordée

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La Culture de la céramique cordée désigne une culture énéolithique (approximativement de -3000 à -2200) devant son nom à ses poteries caractéristiques, décorées par impression de cordelettes sur l'argile crue (avant cuisson). Elle s’étend sur tout le nord de l'Europe continentale, de la Russie au nord-est de la France et aux Pays-Bas, en passant par la Scandinavie méridionale (où elle est désignée comme culture des tombes individuelles, Einzelgrabkultur et plus au nord comme « culture des haches de combat »).

Céramique cordée provenant de la nécropole de Lilla Beddinge, dans la province de Skåne, en Suède.

Études archéologiques[modifier | modifier le code]

Découverte et datation[modifier | modifier le code]

Friedrich Klopfleisch distingua le premier (en 1883-1884) la culture de la céramique cordée de la « Culture rubanée » alors seule connue, en y reconnaissant une civilisation autonome, qu'il baptisa d'après le symbolisme caractéristique des vestiges[1]. Puis le préhistorien Alfred Götze y discerna dès 1891 une période initiale et une période de maturité, à laquelle il rattacha la culture de Rössen[2],[3]. En Bohême, J. L. Pic estimait que la céramique cordée avait coexisté avec la céramique rubanée, tout en lui étant antérieure[4]. En cela il s'opposait à Otto Tischler de l’Université de Königsberg, lequel dès 1883 avait (correctement) daté la céramique cordée du Néolithique final[5]. Ce n'est toutefois qu'en 1898 que K. Schumacher put démontrer formellement, en s'appuyant sur des analyses stratigraphiques de villages lacustres d'Allemagne méridionale, que la céramique cordée appartenait au Néolithique final et marquait la transition avec l’âge du bronze en Europe centrale.

Expansion territoriale[modifier | modifier le code]

Zones d'expansion de la culture de la céramique cordée dont l'extension orientale est liée à la culture de Fatianovo-Balanovo

La culture de la céramique cordée s'est épanouie entre la Suisse et la Russie centrale en passant par l’Europe centrale et la Scandinavie méridionale. L'unité des différents peuples qui habitaient ces régions réside dans l’ornementation commune des poteries, la forme des sépultures et l'usage de haches de guerre en pierre polie. Le rameau scandinave, qui se distingue par ses haches naviformes (à lame en forme de bateau), est désigné en allemand comme Bootaxtkultur. Ces haches sont en pierre polie, à perforation centrale. Elles pourraient être des imitations de certains modèles de haches en cuivre. En Russie, la culture de la céramique cordée est désignée comme culture de Fatianovo-Balanovo.

On distingue trois grands bassins culturels, aux pratiques plus ou moins homogènes :

  • le bassin méridional comprend le nord-est de la France, la Hesse, l'Allemagne méridionale et la Suisse, l'Autriche, la Bohême, la Moravie, la Saxe et la Thuringe.
  • le bassin nord qu'on peut identifier avec celui des poteries à pied, des tombes individuelles et des villages lacustres occupe l'ouest et le nord de l'Allemagne, les Pays-Bas, le Danemark, la Suède méridionale, la Poméranie, la Prusse Orientale et les pays baltes.
  • le dernier bassin, celui d'Europe orientale, est assez différent culturellement des deux précédents.

Le développement de cette culture est souvent concomitant de rituels funéraires spécifiques, des petits tumuli circulaires et individuels, dans lesquels on découvre non seulement une hâche en pierre polie, mais aussi des poteries caractéristiques de cette culture[6]

La question des origines[modifier | modifier le code]

Si certains chercheurs (dits « Immobilistes ») voient dans la céramique cordée une culture autochtone de l'Europe née d'évolutions sociales[N 1], principalement des échanges entre populations autochtones[7], la majorité des archéologues considèrent qu'elle reflète une migration de populations importantes venues de l'Est. Pour l'instant les vestiges les plus anciens, retrouvés en Petite-Pologne, remontent au XXIXe siècle av. J.-C.[8]. Mais le nombre de vestiges d'Europe orientale est encore bien trop faible pour pouvoir localiser avec certitude l'origine de cette culture.

D'autres chercheurs ont considéré que les peuplades qui ont produit cette culture étaient d'origine nordique; ainsi Gustaf Kossinna fait de la culture de la céramique cordée le principal facteur de la dispersion des population européennes, à partir d'un berceau situé en Allemagne du Nord, dans toutes les directions[9]. Gordon Childe, en 1926, privilégie les steppes de la Russie d'Europe comme région d'origine de cette culture[10].

Plus récemment, Alexander Haüster puis Christopher Tilley insistent sur le fait que cette culture aurait été le fruit d'évolutions locales, dans le cadre d'une lente évolution de la culture du Gobelet[11]. Colin Renfrew, rejetant l'hypothèse de l'origine Kourgan[12], reprend lui-aussi cette thèse[13] : en effet, il constate la rareté des traces de cette culture en Grèce et leur absence en Italie[12].

Vestiges matériels[modifier | modifier le code]

Les haches de combat naviformes, comme celle représentée ici, sont caractéristiques de la culture de la céramique cordée en Scandinavie.

Rites funéraires[modifier | modifier le code]

Les sépultures à tumulus où le corps du défunt est inhumé traditionnellement en position recroquevillée, couché sur le côté droit, regardant vers le sud (la tête est dirigée vers l'ouest), avec des armes, des marteaux, des couteaux en silex et des offrandes de nourriture (les femmes reposant sur leur côté gauche, la tête penchée vers l'est, avec des colliers de dents, des boucles d'oreilles en cuivre, des cruches, et souvent un pot en forme d'œuf placé près des pieds) sont typiques de la culture de la céramique cordée. On trouve aussi, sans que le détail de l’inhumation s’en trouve beaucoup altéré, quelques tombes à mégalithes. L'emploi de nouveaux types de sépultures pourrait renvoyer à l’émergence d'une distinction sociale[14].

Villages[modifier | modifier le code]

La rareté des sites archéologiques a longtemps conduit les archéologues à considérer les hommes de la céramique cordée comme des peuplades nomades. Encore aujourd'hui, le petit nombre d'habitats sédentaires retrouvés est une des caractéristiques de la culture de la céramique cordée, bien que par ailleurs elle ne soit pas différente des autres cultures du Néolithique final. L’araire et les bœufs de labours font leur apparition. La roue est de plus en plus utilisée (chars votifs en Hongrie, roues pleines en bois dans les tourbières des Pays-Bas).

Les vestiges les plus nombreux (dont d'authentiques fondations, et quelques puits) et les traces d'une économie de subsistance (graines de céréales, fruits secs retrouvés dans des poteries, ossements d'animaux, araires, sabots de bovins, chariots etc.) montrent à l'évidence que ces hommes n'étaient pas seulement sédentaires, mais qu'ils maîtrisaient parfaitement les techniques de la culture et de l'élevage. Par leur spécialisation et leurs innovations techniques, ils étaient en mesure de pratiquer l'agriculture et la transhumance.

La théorie du nomadisme, avant être définitivement abandonnée, a été battue en brèche par les recherches de Evžen Neustupný; selon lui, rien ne vient attester du caractère nomade de cette culture[15].

L'hypothèse indo-européenne[modifier | modifier le code]

Plusieurs paléolinguistes suggèrent que les hommes de la culture des haches de combat seraient les ancêtres communs des peuples germaniques, baltes et slaves (c'est-à-dire du rameau septentrional des Indo-Européens, dit aussi germano-slave), voire des Celtes et des peuples italiques.

Gustaf Kossinna, le premier[16], établit le lien entre cette culture et les populations indo-européennes; ses hypothèses sont rapidement explorées et validées par Marija Gimbutas[17].

Les guerriers à la hache sont attestés dès le IIIe millénaire en Ukraine, en Moldavie, dans les Balkans et la haute vallée du Danube, qu’ils envahissent à trois reprises et où ils se mélangent aux populations d’agriculteurs néolithiques, présents dès le VIIe millénaire, déjà très civilisés, vivant dans des villages ou villes et fabriquant une belle poterie peinte.

Mais dans l'état actuel des connaissances archéologiques, il n'est pas possible de trancher ce point de vue avec celui de l’hypothèse kourgane (qui privilégie, elle, la culture Yamna). Quant à la thèse selon laquelle les hommes de la céramique cordée seraient le peuple ayant parlé l'Indo-européen, elle n'est tout simplement pas démontrable. Les débats continuent d'opposer ceux qui voient dans les hommes de la céramique cordée, les premiers colons de l'aire actuelle d'expression des langues indo-européennes d'Europe centrale, qu'ils soient venus d’Ukraine ou descendants des populations de la culture des vases à entonnoir, à ceux qui pensent qu'ils étaient un peuple autochtone d'Europe centrale, voire d'Europe du Nord.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. F. Klopfleisch, Vorgeschichtliche Alterthümer der Provinz Sachsen und der angrenzenden Gebiete, vol. I, Halle, Hendel,‎ , « 1. Die Grabhügel von Leubingen, Sömmerda und Nienstedt. Voraufgehend: Allgemeine Einleitung. Charakteristik und Zeitfolge der Ke ramik Mitteldeutschlands ».
  2. Dans son mémoire de thèse : A. Götze, Gefäßformen und Ornamente der neolithischen schnurverzierten Keramik im Flußgebiet der Saale, Iéna,‎ .
  3. Sur la réception de ces travaux en France, cf. l'essai de Noël Coye et Claude Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie : Discours et pratiques en France (1860-1940), Éditions L'Harmattan, coll. « Histoire des sciences humaines »,‎ (ISBN 2-7475-0350-X), « Humanité et pots cassés : la tentative céramologique des préhistoriens français », p. 245-250
  4. J.L. Pic, Antiquités du pays tchèque [« Starožitnosti země české »], vol. I : Cechy predhistoricke : Clovek diluvialni, pokoleni skrcenych koster, Prague, publ. à compte d'auteur,‎ .
  5. Otto Tischler, « Beiträge zur Kenntniss der Steinzeit in Ostpreussen und den angrenzenden Gebieten », Schriften der Physikalisch-Ökonomischen Gesellschaft, Kœnigsberg, vol. 23,‎ , p. 17–40
  6. L'énigme indo-européenne, p. 47
  7. L'énigme indo-européenne, p. 209
  8. Cf. (de) Martin Furholt, « Absolutchronologie und die Entstehung der Schnurkeramik », jungsteinSITE,‎ (ISSN 1868-3088, lire en ligne)
  9. L'énigme indo-européenne, p. 53
  10. L'énigme indo-européenne, p. 54
  11. L'énigme indo-européenne, p. 117
  12. a et b L'énigme indo-européenne, p. 177
  13. L'énigme indo-européenne, p. 120
  14. D'après Almut Bick, DieSteinzeit, Stuttgart, Theiss WissenKompakt,‎ (ISBN 3-8062-1996-6)
  15. L'énigme indo-européenne, p. 116
  16. L'énigme indo-européenne, p. 27
  17. L'énigme indo-européenne, p. 29

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Notamment l'émergence de la consommation de biens de luxe, cf. Andrew Sherratt, Economy and society in prehistoric Europe: changing perspectives, Princeton, Princeton University Press,‎ , « Cups that cheer. ».

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]


Liens externes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]