Hypothèse kourgane

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L'hypothèse kourgane, introduite par Marija Gimbutas en 1956[1], combine les données de l'archéologie avec celles de la linguistique pour tenter de localiser le foyer originel des Proto-indo-européens (PIE). Le nom vient du terme russe d'origine turque « kourgane » qui désigne les tumulus caractéristiques de ces peuples, et qui marque leur expansion en Europe.

Avancée de l’hypothèse[modifier | modifier le code]

Des philologues allemands sont les premiers à chercher un foyer indo-européen en dehors du Moyen-Orient. Theodor Benfey propose d’abord la Russie méridionale[2] ; Otto Schrader précise ensuite la steppe pontique[3]. Mais la réfutation émise par Karl Penka[4] qui s’appuie sur un raisonnement racial pour argumenter un foyer situé en Europe, l’Europe occidentale ou centrale est ensuite retenue comme origine par la plupart des chercheurs[5]. Toutefois, certains continuent à préférer un foyer steppique, notamment le philologue Karl Brugmann[6] et les archéologues V. Gordon Childe[7] et Ernst Wahle[8]. C’est d’ailleurs Jonas Puzinas, archéologue lituanien et disciple de Wahle[9], qui favorise toujours la steppe pontique notamment lorsqu’il fut professeur de Marija Gimbutas. Cette dernière, en synthétisant les découvertes archéologiques soviétiques jusqu’alors ignorées par l’Occident, finit par élaborer l’« hypothèse kourgane » en 1956[1].

Cette hypothèse, qui a eu de fortes répercussions sur les études indo-européennes, suppose une expansion progressive de la « culture kourgane » depuis son bassin originel des régions du Dniepr, du Don et de la Volga (première moitié du IVe millénaire avant notre ère), jusqu'à embrasser la totalité de la steppe pontique durant l'âge du bronze[10] (première moitié du IIIe millénaire avant notre ère).

Marija Gimbutas, le principal chercheur à l'origine de cette hypothèse, insiste sur la diffusion de la métallurgie du bronze pour suivre la dispersion du peuple des kourganes et elle définit le kourgane comme une évolution culturelle qui « provoque un changement spectaculaire en Europe »[11].

Formulation de Gimbutas[modifier | modifier le code]

L'hypothèse de Gimbutas divise la culture kourgane en quatre stades[12] (Kourgan I, II, III et IV) et identifie trois vagues d'expansions (I, II et III) :

Selon elle, durant le Ve millénaire av. J.-C., les populations du nord de la Caspienne, nomadisant entre la Volga et l'Oural, connaissent la révolution néolithique, domestiquant des plantes et des animaux, dont le cheval abondamment représenté par les troupeaux sauvages. Cette domestication permet des déplacements sur de grandes distances ; ce progrès est visible dans le matériel archéologique, les premiers mors sont exhumés[13].

Progressivement, en raison de sa maîtrise du cheval, cette civilisation connaît une dispersion géographique importante, entraînant la « kourganisation » (selon le mot de Gimbutas) des cultures nord-pontiques et, au-delà, de l'Europe[14].

Marija Gimbutas s'appuie, pour formuler son hypothèse, sur une analyse très complète du matériel mis au jour en Russie, en Ukraine et en Pologne. Dans une série d'articles, publiés entre 1968 et 1979, elle précise et approfondit les conclusions apportées en 1958[10].

Dans les années 1970, Marija Gimbutas reformule son hypothèse, définissant ce qu'elle nomme la « tradition kourgane » comme un agglomérat de « traits collectifs socio-économiques et idéologiques observables dans le temps et dans l'espace »[15].

Formulations postérieures[modifier | modifier le code]

Par la suite, certains, notamment Puzant Topalian dans la revue littéraire arménienne Mênq (« Notre opinion »), affirment l'absence de liens de parenté entre la culture du Kourgane et la culture de la Céramique cordée[16].

Évolutions de l'hypothèse[modifier | modifier le code]

Marija Gimbutas n'a cessé de faire évoluer son hypothèse : ses formulations successives s'appuient sur une chronologie et sur du matériel archéologique mis au jour depuis les années 1930. Ces évolutions sont en grande partie liées aux problèmes de datation des artefacts par l'usage du radiocarbone[15].

Modifications de l'hypothèse originale[modifier | modifier le code]

En 1952, Gimbutas expose en effet sa vision de l'évolution des indo-européens de façon pondérée, en une approche non-racialiste mais culturaliste (il ne s'agit pas tant de l'expansion d'un peuple conquérant que de l'expansion, c'est-à-dire de l'adoption, de techniques et de langues) : cette approche intègre les résultats de la recherche soviétique sur les populations néolithiques pontiques[17]. Une dizaine d'années après ses premiers écrits sur la question, Gimbutas place le point de départ de la civilisation du kourganes à l'est de l'interfluve Don-Volga[18]. Jusqu'à la fin de sa vie, Gimbutas continue à intégrer les nouveaux résultats à sa théorie[N 1] : ainsi, elle actualise la chronologie et certains éléments de ses premiers écrits, en modifiant radicalement le sens[19].

C'est dans les années 1970 que l'hypothèse de Gimbutas prend sa forme définitive, non sous la forme d'un résumé clair et explicite de ses thèses mais par une somme d'articles et de textes retouchés[20]. C'est surtout son principal élève, James Mallory, qui formule avec le plus de force : à ses yeux, les kourganes constituent la marque d'une société de plus en plus inégalitaire[21].

Permanences dans les divers hypothèses[modifier | modifier le code]

Au-delà des évolutions depuis la formulation initiale des années 1950, il existe des points communs entre les diverses variantes de l'hypothèse. Ainsi, Gimbutas ne remet en cause ni l'idée d'un foyer originel à l'est du Don ni une chronologie en quatre périodes, mais cette dernière est affinée. Elle décrit l'assimilation de la culture nord-pontique par les trois vagues d'expansion « kourganes »[22]. Selon Demoule dans son essai Mais où sont passés les Indo-européens (2014), l'éparpillement culturel du début du IVe millénaire est attesté par les artefacts mis au jour qui témoignent d'une richesse moins importante et d'une dispersion des techniques, aboutissant à des cultures partageant de nombreux traits communs, dans le cadre de fortes disparités régionales[23].

Chronologie[modifier | modifier le code]

Éléments de chronologie[modifier | modifier le code]

Chronologie synthétique[modifier | modifier le code]

L'expansion hypothétique de la civilisation du peuple des kourganes.

Selon Gimbutas, cette chronologie peut être simplifiée en quatre moments, respectivement nommés Kourgan I, II, III et IV. L’ethnogenèse se serait faite au début du Ve millénaire dans la steppe pontique ; les cultures de chasseurs-cueilleurs connaissent alors une phase de néolithisation, domestiquant plantes et animaux[13]. Une fois cette ethnogenèse réalisée et le cheval domestiqué, la culture de ces populations s'étend au-delà de son berceau dans la seconde moitié du Ve millénaire, en se dirigeant vers l'ouest ; selon Gimbutas, cette extension correspond à la première vague du Kourgan II[14].

À l'issue de cette seconde phase d'installation, une nouvelle phase d'expansion, dirigée à la fois vers l'est et vers l'ouest donne naissance à la culture de Maïkop à l'est et aboutit à la destruction de la culture de Gumelnitsa-Karanovo, tandis que se forme, aux confins occidentaux, la culture de Cucuteni-Tripolje; on parle pour cette période de Kourgan III[14].

Vers 3100 av. J.-C., les mouvements d'expansion des périodes Kourgan II et III aboutissent à la constitution d'un vaste ensemble « kourganisé », selon l'expression de Marija Gimbutas. Cet ensemble s'étend, à l'est, de l'aire de la culture des tombes à fosses et de la culture d'Afanasievo, tandis que le moyen-Danube peut constituer l'une de ses bornes occidentales[14].

Études génétiques[modifier | modifier le code]

Des études génétiques ont été réalisées en 2009 sur des ossements issus de 26 sépultures de la région de Krasnoïarsk, datées entre 1 800 avant J.-C. et le tout début de notre ère par Eric Crubézy, anthropobiologiste et professeur à l'université Paul-Sabatier de Toulouse. Pour celui-ci, « les marqueurs génétiques que nous y avons détectés correspondent à ceux que l'on retrouve actuellement dans les populations d'Europe centrale et orientale, et en particulier en Ukraine. Nos données correspondent de manière parfaite avec le modèle imaginé par Marija Gimbutas. »[24]

En 2015, la première étude systématique paléo-génétique de l'ADN des populations préhistoriques européennes incluant 96 individus semble confirmer pleinement l'hypothèse de l'origine des Kourganes. Une migration très importante s'est produite depuis les steppes pontiques vers le centre de l'Europe puis les autres parties de l'Europe autour de -3000, en particulier de la culture Yamna vers le centre de l'Europe ce qui a donné la naissance de la culture de la céramique cordée. Ces deux cultures jouent un rôle central dans l'hypothèse kourgane[25]. Cette étude est considérée comme un tournant majeur dans l'étude de la préhistoire européenne[26],[27]. Une étude menée par Morten Allentoft et Eske Willerslev du Natural History Museum au Danemark avance des conclusions similaires et suppose également que « la migration Yamna fut au moins partiellement responsable de la propagation des langues indo-européennes en Europe occidentale. »[28]

Débats[modifier | modifier le code]

Critiques de Renfrew et de Demoule[modifier | modifier le code]

Selon Colin Renfrew, l'hypothèse de diffusion de la culture du kourgane lors de vagues d'installation liées à la diffusion de la métallurgie du bronze semble fantaisiste[29]. Les différentes thèses de Colin Renfrew seront contestées notamment par Bernard Sergent[30] et David Anthony[31].

Dans les années 2000, Jean-Paul Demoule pointe les incohérences de l'hypothèse de base de Gimbutas avec les apports de la recherche actuelle, notamment celle menée par les archéologues[15]. En effet, selon la théorie de Gimbutas, appuyée sur la linguistique, les peuples des kourganes auraient conquis l'Europe à l'aide du cheval, attelé ou non à des chars de combat[32]; selon Demoule, l'usage du char de combat, dotée de roues à rayons[N 2] ne peut être le fruit d'une seule invention, mais de plusieurs, éparpillées dans le temps et dans l'espace[33].

Dans son essai Mais où sont passés les Indo-Européens ? (2014), Demoule avance que de multiples incohérences et approximations de l'hypothèse kourgane ont été soulevées par de nombreux chercheurs soviétiques puis russes, communiquant les résultats de leurs recherches en russe ou en allemand[N 3]. Ainsi, ces chercheurs, pour la plupart inconnus du grand public proposent une autre chronologie, de nature à remettre en cause les fondements même de l'hypothèse de Gimbutas[34]; ceux-ci insistent sur le caractère instable et de ce fait fragile des sociétés protohistoriques[23].

James Mallory, défenseur de l'hypothèse de l'origine steppique, plaide quant à lui pour une diffusion pacifique de la culture des kourganes, par le biais de la prise de contrôle pacifique et progressive des sociétés proto-historiques par une élite issue des peuples des kourganes, la langue de cette élite étant progressivement adoptée par les populations autochtones, celles-ci souhaitant être associées au nouveau système social en train de se mettre en place[35].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Marija Gimbutas, The Prehistory of Eastern Europe. Part I: Mesolithic, Neolithic and Copper Age Cultures in Russia and the Baltic Area, Cambridge, MA, Peabody Museum, 1956.
  2. (de) Theodor Benfey, Geschichte der Sprachwissenschaft und orientalischen Philologie in Deutschland seit dem Anfange des 19. Jahrhunderts, mit einem Rückblick auf die früheren Zeiten, Munich, J.G. Cotta, 1869, pp. 597–600.
  3. (de) Otto Schrader, Sprachvergleichung und Urgeschichte, t. 2, Jena, Hermann Costanoble, 1890.
  4. (de) Karl Penka, Origines Ariacae, Vienne, Taschen, 1883, p. 68.
  5. (en) Asko Parpola, The Roots of Hinduism : The Early Aryans and the Indus Civilization, Oxford, Oxford University Press, 2015, p. 36.
  6. (de) Karl Brugmann, Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, t. 1.1, Strasbourg, 1886, p. 2 ; Karl Brugmann, Kürze vergleichende Grammatik der indogermanischen Sprachen, t. 1, Strasbourg, 1902, p. 22-23.
  7. (en) Vere Gordon Childe, The Aryans : A Study of Indo-European Origins, Londres, Kegan Paul, 1926.
  8. (de) Ernst Wahle, Deutsche Vorzeit, Leipzig, 1932.
  9. (lt) Agnė Čivilytė, « Jonas Puzinas - Heidelbergo universiteto daktaras: archeologijos profesionalumo link », Lietuvos archeologija, 2005, vol. 29, p. 39–42.
  10. a et b L'énigme indo-européenne, p. 55
  11. L'énigme indo-européenne, p. 57
  12. (en) Marija Gimbutas, « The First Wave of Eurasian Steppe Pastoralists into Copper Age Europe », Journal of Indo-European Studies, no 5,‎ , p. 277 et suiv.
  13. a et b Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 402
  14. a, b, c et d Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 403
  15. a, b et c Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 406
  16. L'énigme indo-européenne, p. 117
  17. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 392
  18. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 404
  19. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 393
  20. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 394
  21. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 401
  22. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 405 et 420
  23. a et b Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 421
  24. Stéphane Foucart, « Sur la piste controversée des Indo-Européens », lemonde.fr, 19 juin 2009
  25. W. Haas et al., « Massive migration from the steppes is a source for Indo-European langages in Europe », Nature, 2015, doi:10.1038/nature14317.
  26. (en) Car Zimmer, The New York Times, 10 juin 2015.
  27. (en) Ann Gibbons, « Revolution in human evolution », Science, 24 juillet 2015, vol. 349, p. 362-366.
  28. (en) DNA data explosion lights up the Bronze Age, nature.com, 10 juin 2015
  29. L'énigme indo-européenne, p. 116
  30. Colin Renfrew, L'énigme indo-européenne, archéologie et langage un compte rendu, Bernard Sergent, Annales ESC, 1992, p. 388-394
  31. David W. Anthony, The Horse, the Wheel, and Language: How Bronze-Age Riders from the Eurasian Steppes Shaped the Modern World, Princeton, Princeton University Press, 2007 (réimpression, 2010).
  32. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 414
  33. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 416
  34. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 419
  35. Mais où sont passés les Indo-Européens ?, p. 423

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Des brouillons sur lesquels elle travaillait ont été exhumés trois ans après sa mort
  2. Seule la roue à rayons est suffisamment légère pour permettre des manœuvres rapides.
  3. Deux langues limitant la diffusion de leurs thèses.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jean-Paul Demoule, Mais où sont passés les Indo-Européens ? : Le mythe d'origine de l'Occident, Paris, Seuil, coll. « La librairie du xxie siècle », , 742 p. (ISBN 978-2-02-029691-5) Document utilisé pour la rédaction de l’article
  • James P. Mallory, « Le phénomène indo-européen : linguistique et archéologie », dans Histoire de l'humanité, t. 2 : 3 0000 à 700 av. J.-C., sous la dir. de Corinne Julien, Paris, éd. UNESCO, 2001, p. 216-245.
  • (en) Asya Pereltsvaig et Martin W. Lewis, The Indo-European Controversy : Facts and Fallacies in Historical Linguistics, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.
  • Colin Renfrew, L'Énigme indo-européenne : Archéologie et langage, Paris, Flammarion, coll. « Champs », (1re éd. 1987) (ISBN 978-2080813039) Document utilisé pour la rédaction de l’article

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]