Nāgārjuna

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Statuette de Nāgārjuna à Kullu (Inde).

Nāgārjuna est un moine, philosophe et écrivain bouddhiste indien (IIe - IIIe siècle), originaire de la région correspondant à l'Andhra Pradesh actuel.

Biographie[modifier | modifier le code]

Bas-relief du stūpa d'Amaravati IIe siècle, proche de Nagarjunakonda dans l'Andhra Pradesh où aurait vécu Nāgārjuna à la même époque, British Museum.

Sa vie n'est pratiquement pas connue. La légende le fait naître dans une famille de brahmanes, ce qui expliquerait qu'il fut le premier penseur important du bouddhisme à avoir utilisé le sanskrit et non le pali dans ses écrits. Il serait né dans une région au sud-est de l'Inde correspondant à l'Andhra Pradesh actuel proche de Nagarjunakonda qui porte son nom aujourd'hui en son honneur. La région était alors dirigée par les Satavahana qui soutinrent le Bouddhisme comme en témoignent différents temples bouddhistes de cette époque et les extraordinaires bas-reliefs retrouvés sur le temple bouddhiste d'Amaravati[1]. Il fut l'un des premiers abbés de Nâlandâ[2]. Nâlandâ n'était alors qu'un monastère de taille modeste. Ce n'est que plus tard qu'elle devint la plus grande université de l'Inde ancienne. L'université de Nâlandâ fut toujours extrêmement fière d'avoir eu Nāgārjuna comme l'un de ses abbés.

Il fut le plus grand théoricien de la doctrine madhyamaka, la Voie du Milieu.

Compte tenu de la longueur exceptionnelle que l'on prête à sa vie (plus de 600 ans), il est vraisemblable qu'il y eut plusieurs personnes portant ce nom. On peut cependant le situer vers le IIe siècle par son texte « Lettre à un ami » qu'il aurait adressé au roi Gautamiputra de la dynastie Shalivahana[2].

Une autre tradition rapporte que Nāgārjuna serait allé dans le monde des Nāga, des divinités serpentiformes. De là proviendrait son nom : Nāga - arjuna, « celui qui subjugue les Nāga ». Il aurait été amené à demeurer dans ce monde car, alors qu'il prêchait la doctrine bouddhiste, son attention fut attirée par des êtres humains dont émanaient une aura surnaturelle et un parfum suave, et qui étaient en fait des Nāga ayant pris l'apparence humaine pour pouvoir suivre son enseignement. Ayant été démasqués, ceux-ci l'invitèrent à venir dans leur monde où ils conservaient les prajnaparamita Sūtras. Mais le temps dans le monde de ces êtres s'écoule plus lentement que le temps dans le royaume des êtres humains. Après y avoir résidé quelque temps, il revint dans le monde des humains, mais près de 600 ans s'étaient écoulés depuis son départ. À son retour, il révéla aux humains tous les prajnaparamita Sūtras qui constituent la majeure partie de la deuxième roue du Dharma. Selon la tradition indo-tibétaine, le Bouddha donna ces enseignements au pic des Vautours près de Rajagriha (actuellement Rajgir). Il donna les enseignements de la Prajnaparamita qui établissent la doctrine de la Vacuité qu'à ses disciples les plus intelligents. Ces enseignements, trop difficiles pour les gens de l’époque, devaient être conservés dans le monde des Nagas et transmis à Nāgārjuna[2].

L'essentiel de l'œuvre de Nagarjuna consista à présenter, expliquer et démontrer l'enseignement de la Vacuité contenu dans les prajnaparamita Sutras. Selon le Mahāyāna, le Bouddha aurait prophétisé la venue de Nagarjuna comme celui qui devait donner le sens véritable de ses enseignements[2].

Influence[modifier | modifier le code]

Bas-relief du stūpa d'Amaravati IIe siècle, proche de Nagarjunakonda dans l'Andhra Pradesh où aurait vécu Nāgārjuna à la même époque, Musée national des arts asiatiques - Guimet.


Nagarjuna est un des grands philosophes et métaphysiciens du bouddhisme Mahāyāna et le fondateur de l'école Madhyamaka. Il est également compté parmi les quatre-vingt-quatre mahāsiddhas, les « grands magiciens » du bouddhisme tantrique tibétain. La tradition du bouddhisme Shingon, quant à elle, voit en lui son troisième patriarche - il aurait reçu directement l'enseignement ésotérique de Vajrasattva -, celle du Zen le considère comme son quatorzième patriarche et il serait aussi à l'origine, voire le fondateur, de l'école Tiantai[3] en Chine. Sa pensée eut un impact majeur sur tout le Vajrayāna: toutes les branches du Bouddhisme tibétain se considèrent comme relevant du Madhyamaka. En particulier, l'œuvre de Nagarjuna telle qu'elle fut comprise et commentée par le maître indien Candrakîrti (VIIe siècle) puis par le maître tibétain Tsongkhapa (1357-1419), fondateur de la branche gelugpa du bouddhisme tibétain, eut un impact considérable sur la doctrine bouddhiste au Tibet surtout à partir de l'arrivée au pouvoir des gelugpa au XVIIe siècle[2],[4]. Selon la tradition tibétaine, c'est Nagarjuna qui transmit le Guhyagarbha tantra à Padmasambhava (le fondateur du Bouddhisme tibétain) et Vimalamitra, un tantra fondamental de la première diffusion du Bouddhisme au Tibet[2],[5].

L'ouvrage le plus célèbre de Nāgārjuna est la Prajñānāma mūla madhyamaka kārikā, « Les stances-racine de la voie du milieu »[6]. Ce livre est aussi connu sous le nom plus simple de Madhyamaka shastra, le « Traité du Milieu ». La tradition lui attribue par ailleurs un grand nombre d'autres textes.

Il faut surtout noter son apport essentiel à la logique, par l'usage systématique qu'il fit du tétralemme, sa réfutation de la logique indienne, en particulier des thèses du Nyâya sûtra le conduisit à utiliser trois types de réfutation : l'impossibilité logique (na yujyate), l'impossibilité réelle (nopapadyate), le constat d'inexistence (na vidyate).

Sa renommée s'est étendue dans tout le monde bouddhiste où il est vénéré sous différents noms : chinois : Long Shu 龍樹, Long Meng 龍猛, Long Sheng 龍勝 ; japonais : Ryûju, Ryûmyô bosatsu ; tibétain : Klu-sgrub ; mongol : Naganchuna Bakshi

Toute la pensée logique de Nāgārjuna tend à prouver la vacuité d'existence propre (Śūnyatā) des phénomènes à partir de l'enseignement central du Bouddha de la production codépendante ou coproduction conditionnée (pratîtya samutpada)[7].

En effet, Nāgārjuna déclare:

« C'est la Coproduction conditionnée que nous entendons sous le nom de vacuité. C'est là une désignation métaphorique, ce n'est rien d'autre que la voie du milieu [le Madhyamaka] (24, 18)[8]. »

La vacuité s'oppose frontalement à la conception née de nos habitudes mentales qui suppose une existence réelle aux choses et qui s'exprime intellectuellement dans un concept clef de la métaphysique traditionnelle de l'Inde : svabhava [être propre, existence propre] et que Nagarjuna bat en brèche dans ses textes philosophiques. Nagarjuna prouve en effet à longueur de ses écrits l'absurdité de ce concept d'existence propre qui se surajoute au réel. L'existence propre des phénomènes comme l'existence propre du « je » est illusoire, un mirage, un songe[9]. Si sur le plan de la la vérité absolue, Nagarjuna professe la vacuité, Śūnyatā, sur le plan de la vérité relative, il déclare que tous les phénomènes sont illusoires.

Nāgārjuna dit, en effet:

« Passions, actes, agents, fruits ressemblent à une ville de génies célestes, sont pareils à un mirage, à un songe (17,33)[8]. »

Nagarjuna va même plus loin : le mouvement et donc le changement sont vides d'une existence propre[10]; le temps est également vide d'une existence propre[11]; le nirvâna est vide d'une existence propre[12]; et même le Bouddha en personne est vide d'une existence propre, une illusion, un songe, un rêve[13]. Il prouve l'impossibilité de saisir rationnellement la causalité elle-même: il nie l'efficience même de la cause dans l'acte causal lui-même (Démonstration des éclats de diamant) [14]. Il dit, en effet:

« Jamais, nulle part, rien qui surgisse, ni de soi-même, ni d'autre chose, ni des deux à la fois, ni sans cause (1,1) [8]. »

Pour autant, tout n'est-il qu'un vaste néant aux yeux de Nagarjuna ? Non, pas du tout ! Les choses sont vides, mais elles apparaissent en dépendance d'autres phénomènes, de la même manière que le rêve n'est bien sûr pas réel, mais pourtant s'est produit, troublant le dormeur de ses charmes et apparences. C'est pourquoi Nagarjuna prétend se situer au milieu entre l'extrême de l'existence et l'extrême de la non-existence ou néant.

Lorsqu'il dit que les phénomènes sont vides d'existence intrinsèque, Nāgārjuna dit précisément qu'« ils sont libres de permanence et de non-existence». En effet, il dit:

« Dire « il y a » c'est prendre les choses comme éternelles [c'est-à-dire qu'elles durent], dire « il n'y a pas pas » c'est ne voir que leur anéantissement [c'est-à-dire qu'elles n'existent pas]. (15, 10) [8]. »


C'est pourquoi il a appelé son école, l'école du Milieu, le Madhyamaka, référence implicite au tout premier enseignement du Bouddha aux cinq disciples de Bénarès[15] où le Bouddha décrit sa doctrine comme Voie du Milieu (ou voie moyenne).

La Prajnaparamita, statue de Java, XIIIe siècle, Singasari.


Toute l'œuvre de Nagarjuna a pour but de déconstruire l'esprit ordinaire, conceptuel pour qu'apparaisse « la connaissance principielle (Prajna dans un premier temps puis Jñāna) » qui seule peut donner accès à la compréhension de la réalité.

La connaissance directe de la vacuité (Prajna) à l'aide de cette « sagesse transcendante » (Jñāna) est omniprésente, en arrière plan, dans deuxième roue du Dharma et donc chez Nagarjuna puisque la plupart des textes de cette deuxième roue du Dharma qui ont été redécouverts par Nagarjuna s'appellent justement les Prajnaparamita sutra. Le Sūtra du Cœur commence d'ailleurs par un hommage à cette prajna[16]:

« Inconcevable et inexprimable,
la prajnaparamita non née et sans cessation
a une nature semblable au ciel
et ne peut être éprouvée que par la sagesse du discernement:
Hommage à la Mère des Bouddhas des trois temps[2]. »

Dans son œuvre le Catuhstava, Nagarjuna rend directement hommage à la Réalité ultime telle qu'elle ne peut être comprise que par cette sagesse transcendante. Le Catuhstava est, en effet, une suite de quatre hymnes en son honneur. Ces hymnes révèlent bien l'objectif ultime de Nagarjuna et pourquoi il ne fait que très rarement référence direct à cette « Réalité ultime » car elle est justement au-delà de toute formulation par la logique et le langage:

« 1. Comment Te louerais-je, Seigneur, Toi qui sans naissance, sans demeure, surpasses toute connaissance mondaine et dont le domaine échappe aux cheminements de la parole.
2. Pourtant, tel que Tu es, accessible au [seul] sens d'Ainséité [la Nature absolue], avec amour je [Te] louerai, ô Maître, en recourant aux conventions mondaines.
3. Puisque, par essence, Tu ne sais pas, en Toi, point de naissance, point d'allée ni de venue. Hommage à Toi, Seigneur, à Toi le Sans-nature-propre !
4. Tu n'es ni être ni non-être, ni permanent ni impermanent, ni éternel. Hommage à Toi, le Sans-dualité[17] ! »

Lilian Silburn conclue:

« Nagarjuna n'est nullement un nihiliste, un sceptique ou un relativiste. Sa dialectique n'a de sens qu'en fonction de l'expérience ineffable de la Réalité absolue. Et cette Réalité, on ne peut la suggérer qu'au moyen de paradoxes ou encore en affirmant hautement ce qu'elle n'est pas ; telle est justement l'œuvre de la dialectique de Nagarjuna. Selon la belle formule de Candrakîrti :« La Réalité absolue est le silence des mystiques. Dès lors comment pourrait-on en discourir avec eux? »[17] »


D'autre part, il y a un lien très profond entre la notion de vacuité centrale pour Nagarjuna et celle de Bodhisattva. Toute la pensée de Nagarjuna est totalement liée à la compassion universelle et au vœu du Bodhisattva. Le Bodhisattva est celui qui « renonce à entrer dans l'état de nirvāna et se destine à devenir un Bouddha en œuvrant pour le bien d'autrui et qui développe la Bodhicitta [18].».

La pensée de Nagarjuna non seulement n'a rien à voir avec le nihilisme mais, réellement comprise dans son lien profond avec l'interdépendance, elle mène à la responsabilité universelle et au respect non seulement de tous les êtres sensibles mais aussi de notre environnement [19]

Annexes[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. Certains des bas-reliefs sont restés en Inde mais la plupart sont en Europe: au Musée national des arts asiatiques - Guimet à Paris et surtout au British Museum à Londres.
  2. a, b, c, d, e, f et g Dictionnaire encyclopédique du bouddhisme. Nouvelle édition augmentée, Éditions du Seuil, Paris, 2006. 952 p. (ISBN 2-02-082273-3)
  3. Ou T'ient'ai (selon le système de transcription Wade).
  4. Pour percevoir l'importance de Nagarjuna au Tibet, il suffit de remarquer que le 14e dalaï-lama a déclaré à de nombreuses reprises en public qu'il considérait Nagarjuna comme le plus grand maître bouddhiste après le Bouddha.
  5. Les vies « historiques » de Nagarjuna et de Padmasambhava ne correspondent absolument pas. Mais de même que les bouddhistes pensent que Nagarjuna a vécu 600 ans, les tibétains considèrent que Padmasambhava serait resté dans le monde des humains plus de 1500 ans… Indépendamment du fait que l'on croit ou pas à ces légendes, il faut comprendre qu'elles ont, de toute façon, un sens symbolique et que les maîtres bouddhistes (surtout dans le Vajrayāna) ont souvent des visions des maîtres du passé où ces derniers leur transmettent de nouveaux enseignements.
  6. 2 traductions de cet ouvrage fondateur de la pensée de Nagarjuna : Traité du milieu, traduit par Georges Driessens, Seuil Points/Sagesses, Paris, 1995 ainsi que Stances du milieu par excellence, traduit par Guy Bugault, Gallimard/Connaissance de l'Orient, Paris.
  7. Georges Dreyfus, Les deux vérités selon les quatre écoles, , éd. VajraYogini, Marzens, 2000, p. 155-210; et du même auteur, La vacuité selon l'école mâdhyamika, VajraYogini, Marzens, 1992.
  8. a, b, c et d Nāgārjuna,Stances du milieu par excellence, traduit par Guy Bugault, Gallimard/Connaissance de l'Orient, Paris, 2002, p. 233.
  9. Voir notamment le chap. XVIII du Madhyamakashastra ou Prajñānāma mūla madhyamaka kārikā. Traité du milieu, traduit par Georges Driessens, op. cit. et Stances du milieu par excellence, traduit par Guy Bugault, op. cit.
  10. Chap. II du "Traité du Milieu", op. cit.
  11. Chap. XIX du "Traité du Milieu", op. cit.
  12. Chap. XXV du "Traité du Milieu", op. cit.
  13. Chap. XXII du "Traité du Milieu", op. cit.
  14. Chap. I du "Traité du Milieu"; op. cit.
  15. Dhammacakkappavatana Sutta, Soutra de la Mise en mouvement de la Roue du Dharma, Majjhima Nikaya, I, 414-420. Traductions et commentaires dans : Rewata Dhamma, Le premier enseignement du Bouddha, Claire Lumière, Vernègues, 1998. Mohan Wijayaratna, Sermons du Bouddha, éd. Le Seuil, Points/Sagesse, Paris, 2006, p. 91-97
  16. Il existe différente versions du Sūtra du Cœur avec ou sans un hommage.
  17. a et b Catuhstava dans Aux sources du Bouddhisme, textes traduits et présentés par Lilian Silburn, Fayard, 1997.
  18. Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme par Philippe Cornu, Seuil, nouvelle éd. 2006, p. 327.
  19. Le lien entre le Madhyamaka et la compassion est très détaillé dans Mutual causality in Buddhism and General system theory, Joanna Macy (en), State university of New York press, Albany, 1991. Joanna Macy (en) explique toutes les conséquences écologiques et sociales de l'approche bouddhiste.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Nagarjuna, Traité du milieu, traduit par Georges Driessens, Seuil Points/Sagesses, Paris, 1995.
  • Nagarjuna, Stances du milieu par excellence, traduit par Guy Bugault, Gallimard/Connaissance de l'Orient, Paris.
  • Nagarjuna, Conseils au roi (La Guirlande précieuse de conseils au roi), traduit par Georges Driessens, Seuil Points/Sagesses, Paris, 2000.
  • Nagarjuna, La Lettre à un ami, traduit par Georges Driessens & Michel Zaregradsky, éd Dharma, 1981.
  • Nagarjuna, Lettre à un ami, traduit par le Comité Padmakara et commenté par Kangyour Rinpoché, éd. Padmakara, Saint-Léon-sur-Vézère (France), 2007.
  • Nagarjuna, Le Traité de la grande vertu de sagesse, traduit du chinois (Kumarajiva) par Étienne Lamotte, Bureaux du Muséon, Louvain, 1944.
  • Nagarjuna, Le livre de la chance (Anthologie des soutras, Sûtrasamuccaya), traduit par Georges Driessens, éd. Le Seuil/Points Sagesse, Paris, 2003.
  • Georges Dreyfus, Les deux vérités selon les quatre écoles, , éd. VajraYogini, Marzens, 2000.
  • Georges Dreyfus, La vacuité selon l'école mâdhyamika, VajraYogini, Marzens, 1992.
  • Jean-Marc Vivenza, Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité, Albin Michel, 2001.

Articles connexes[modifier | modifier le code]