Tulkou

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Trois tulkous de la lignées kagyu au Tibet en 1932

Dans le bouddhisme tibétain, on appelle tülkou ou tulkou une personnalité religieuse (lama en général) reconnue comme réincarnation d'un maître ou d'un lama disparu. Cette tradition a débuté au XIIe siècle dans la branche karmakagyu de l'école kagyupa avec la lignée des karmapa (Düsum Khyenpa (1110-1193) étant considéré comme le premier karmapa). Les lignées des dalaï-lamas et des panchen-lamas sont des lignées de tulkous de l'école gelugpa.

Le terme tulkou (tibétain : སྤྲུལ་སྐུ་, Wylie. sprul sku), encore transcrit tülkou ou trulkou, est la traduction en tibétain du sanscrit nirmanakaya. Littéralement, il signifie « corps d'apparition », « corps émané », voire corps magique ou miraculeux. Le terme mongol est khutughtu ou hutagt ; il est en général traduit en chinois par huófó (活佛) « bouddha vivant » ou hùashēn (化身) « réincarnation »; língtóng (靈童) « enfant mystique » est employé pour les jeunes tulkous.

Développement de l’institution[modifier | modifier le code]

Apparue au XIIe siècle, la lignée des tulkous s’est étendue durant les deux siècles suivants aux différentes écoles du bouddhisme tibétain. Sur le plan spirituel, ces grands maîtres qui suivent la voie des bodhisattvas (Mahayana), pourraient contrôler leur renaissance par la force de leurs sagesse et compassion. Ils choisissent de renaître pour le bien de tous les êtres.

Karma Pakshi (1204 - 1283) de la lignée des karmapas de l'école kagyupa fut le premier reconnu comme réincarnation de Düsum Khyenpa. Actuellement, il existe deux candidats pour la 17e réincarnation du karmapa : Orgyen Trinley Dorje et Trinley Thaye Dorje (voir aussi Controverse Karmapa).

Dans l'école gelugpa, il y a plusieurs lignées de réincarnations, dont celle du dalaï-lama. Le 1er de sa lignée est Gedun Drub (1391–1474). Sa 3e réincarnation, Sonam Gyatso, fut le premier à recevoir le titre de dalaï-lama de l'empereur mongol Altan Khan, qui fut attribué a posteriori à ses deux prédécesseurs. L’actuel dalaï-lama, Tenzin Gyatso, est la 14e réincarnation de Gedun Drub. Au XVIIe siècle, Lobsang Gyatso (16171682), le 5e dalaï-lama, « le Grand Cinquième », fut renommé pour son sens politique. Il a pu conserver l'indépendance du Tibet contre les pressions des pouvoirs chinois et mongol. En 1640, l'Empereur mongol Güshi Khan envahit le Tibet et place le 5e dalaï-lama comme chef temporel du Tibet en 1642. Jusqu'en 1959, la charge des pouvoirs spirituels et temporels du Tibet a été assumée par les dalaï-lamas. Lobsang Gyatso est aussi célèbre pour avoir établi la capitale tibétaine à Lhassa et fait construire le palais du Potala et avoir initié la lignée de réincarnation du panchen-lama. Les dalaï-lamas et panchen-lamas se reconnaissent mutuellement. Actuellement, il existe aussi une controverse concernant la réincarnation du 10e panchen-lama. Gendhun Choekyi Nyima, né le 25 avril 1989, est, selon le gouvernement tibétain en exil, la 11e réincarnation du panchen-lama. Il fut nommé par le 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, le 14 mai 1995. Trois jours plus tard il disparaissait, enlevé et retenu prisonnier par le gouvernement chinois. Il n'a jamais été revu depuis. Le 29 novembre 1995, se référant à la dynastie Mandchou des Qings, les autorités chinoises mettent en place un tirage au sort au monastère de Jokhang à Lhassa pour désigner leur candidat Gyancain Norbu, qui sera nommé Erdini Qoigyijabu. Le but des autorités chinoises serait de contrôler la nomination du prochain dalaï-lama.

Une lignée de tulkous peut aussi s'éteindre ou être mise en sommeil. Ainsi en 1792, la lignée des Shamar Rinpoché, un des régents du karmapa, alors dans sa 10e incarnation, fut banni du Tibet par le gouvernement tibétain pour des raisons politiques. Des réincarnations de Shamar Rinpoché auraient néanmoins été identifiées, et le 14e de la lignée, Kunzig Shamar Rinpoché (né en 1952), a été officiellement reconnu par le 16e karmapa avec l'accord du dalaï-lama et du gouvernement tibétain en exil.

Caractéristiques des tulkous[modifier | modifier le code]

Les estimations concernant le nombre de tulkous varient entre un demi-millier (selon Françoise Pommaret) et un millier (selon Pamela Logan). Ils sont principalement répartis au Tibet, au Bhoutan, dans le Nord de l’Inde, au Népal, en Mongolie, ainsi que dans le sud-ouest de la Chine ; on trouve parmi eux quelques femmes, comme Khandro Rinpoché[1]. Ils peuvent avoir de nombreux disciples et assument en général la responsabilité d'un ou plusieurs monastères avec leurs assistants.

Selon Alexandra David-Néel, le droit de porter le titre de tulkou – généralement énoncé dans les actes officiels sous la forme mongole de houtoukou – pouvait être reconnu à un lama par le gouvernement chinois. C'était le cas pour les plus importants d'entre eux. Ceux qui n'avaient pas obtenu cette reconnaissance – c'est-à-dire la majorité – occupaient un rang inférieur dans la noblesse tibétaine lamaïste et se répartissaient entre plusieurs catégories : ceux qui à défaut de leur reconnaissance par la Chine, avaient obtenu celle du dalaï-lama et ceux qui devaient leur investiture à d'autres lamas plus ou moins importants[2].

Le tulkou peut laisser avant sa mort des indications orales ou écrites concernant les circonstances de sa prochaine renaissance. On peut également faire appel à l’astrologie, à des prophéties ou intuitions de lamas consacrés. Il s’écoule en général deux ou trois ans avant que le tulkou ne soit identifié, car il doit réussir différentes épreuves de reconnaissance de personnes ou d'objets qu'il a rencontrés dans sa vie précédente. Les tulkous de certaines lignées peuvent se reconnaître mutuellement, comme le panchen-lama et le dalaï-lama.

Selon Kevin Trainor, il n'est pas rare que des querelles surgissent à propos de la reconnaissance d'une nouvelle incarnation. À l'origine de ces disputes le fait que traditionnellement les grands tulkous bénéficiaient de grandes « maisonnées » ou labrangs possédant des terres et d'autres ressources destinées à pourvoir aux besoins matériels du tulkou et à ceux d'un régent et de tuteurs avant que le tulkou atteignent sa majorité. Avant les années 1950, les labrangs des grandes lignées possédaient de vastes domaines, une main-d'œuvre servile et de nombreux bâtiments[1].

La mère du dalaï-lama actuel, une paysanne de l'Amdo, mit au monde trois tulkous sans se départir de sa simplicité[3].

Le jeune tulkou est élevé par ses parents durant les cinq ou six premières années de sa vie. S'il s'agit d'un grand maître, il est intronisé dans un monastère en tant que détenteur de la lignée. Certains tulkous ne sont reconnus qu’à l’âge adulte.

Le plus souvent, le tulkou achève ses études, prononce ses vœux de moine complet, qu'il peut aussi rendre, ce qui fut le cas du 6e dalaï-lama. Dans certaines écoles, comme celles des Nyingma, des chefs de lignée Sakya et de certains Kagyu, les lamas peuvent se marier et avoir des enfants, ce qui fut notamment le cas de Chogyam Trungpa Rinpoché (1939-1987).

Il peut y avoir des erreurs, ou des hésitations. Ainsi, Dawa Norbu Rinpoché (né en 1950) de la lignée nyingmapa, reconnu tout d’abord comme tulkou de Taksham, fut ensuite identifié par le Karmapa comme tulkou de Pema Yeshe. Il assuma dès lors cette dernière fonction et l'on partit à la recherche d'un autre tulkou de Taksham.

Les tulkous étaient traditionnellement tibétains ou parfois mongols. Récemment, on en a découvert dans d’autres régions du monde, comme l’Espagnol Tenzin Ösel Rinpoché (né en 1985), reincarnation de Thubten Yeshe, ou le franco-américain Trinlay Tulkou (né en 1975), reconnu par Kalou Rinpoché. On peut encore citer l’Américain Steven Seagal, reconnu à l’âge adulte par Penor Rinpoché, maître de l'école nyingmapa, ou encore Lama Shenphen Rinpoche reconnu jeune mais aussi à l'âge adulte. Le premier serait la réincarnation de Chungdrag Dorje (XIIe siècle), originaire de Dege (Kham) et tertön du monastère de Palyul, le second celle de Lama Guendune Rabgye, lama du monastère de Kharnang, dans le Kham.

Loi chinoise de 2007[modifier | modifier le code]

En 2007, le gouvernement chinois introduisit une loi au Tibet, rendant illégale la réincarnation sans autorisation du département des affaires religieuses des provinces[4]. L'administration d'État pour les affaires religieuses présenta la mesure comme une avancée pour « institutionnaliser la gestion de la réincarnation »[5]. Pour Khedroob Thondup, neveu du dalaï-lama, la vraie cible de ce règlement, est le dalaï-lama[6].

Lignées principales[modifier | modifier le code]

Karmapa, Shamar Rinpoché, Taï Sitou Rinpoché, Chogyam Trungpa Rinpoché, Dalaï-lama, Panchen-lama.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b (en) Kevin Trainor, Buddhism: The Illustrated Guide, Oxford University Press, 2004, 256 p., p. 170 : « Several thousand tulkus have been recognized in Tibet, almost all men. Some families, particularly aristocratic ones, are famed for having produced many tulkus, and it is not unusual for disputes to arise over the recognition of a new incarnation [...]. / One reason for such disputes is that major tulkus traditionally possess large labrangs ("households"), which own land and other resources to support the incarnate teacher, providing for his material needs and those fa regent and teachers before he comes of age. Prior to the Chinese occupation of Tibet in the 1950s, labrangs of the greatest liniages, once included extensive landholdings, bonded laborers, and multiple buildings. »
  2. Alexandra David-Néel, Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle, Plon, 1953, chap. I, Coup d'œil d'ensemble sur la situation (réédition de 1999, in Grand Tibet et Vaste Chine, p. 961-1110, (ISBN 2-259-19169-X)), p. 965.
  3. http://www.tibet.ca/en/library/wtn/archive/old?y=1997&m=7&p=7_1
  4. Bruno Philip, Au Tibet, le pouvoir chinois veut contrôler l'identification des "Bouddha" vivants, Le Monde, 04.08.2007.
  5. Michel Cormier, Du droit de se réincarner, Radio Canada, 24 septembre 2007
  6. http://www.phayul.com/news/article.aspx?id=17506

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Arnaud Dotézac, Les lamas se cachent pour renaître, Xenia (2008) - ISBN 978-2-88892-060-1
  • Anne Hubbell Maiden, Eddie Farwell L'art d'être parents selon le bouddhisme tibétain. De la préconception à la petite enfance, Guy Trédaniel, (Paris, 1998) (contient des passages sur l'éducation des tulkous).