Affaire des fuites

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François Mitterrand en 1959

L'affaire des fuites est une manipulation politique fondée sur la trahison, l'espionnage et l'intoxication de plusieurs gouvernements français de la IVe République. Elle fut l'occasion de mises en cause de certains hommes politiques de la part de milieux anticommunistes liés à la préfecture de police. Joseph Laniel, Pierre Mendès France, Edgar Faure, François Mitterrand firent ainsi l'objet de vives attaques et de tentatives de déstabilisation. Emmanuel d'Astier de La Vigerie y tint un rôle mal défini. La lumière a été partiellement faite sur cette affaire. Le procès se tint du 7 mars au 21 mai 1956 et se conclut par la condamnation de deux collaborateurs du Secrétariat général du Comité supérieur de la Défense nationale.

Présentation[modifier | modifier le code]

En juillet 1954, Pierre Mendès France, président du Conseil, apprend que les délibérations du Comité supérieur de la Défense nationale (CSDN) qui s'est tenu le 28 juin ont été communiquées au Parti communiste français (PCF). Mendès France, qui n'est président du Conseil que depuis le 18 juin, apprend à cette occasion que des fuites identiques ont eu lieu lors de la précédente réunion du Comité, le 26 mai, sous la présidence de son prédécesseur Joseph Laniel. C'est le commissaire Jean Dides, plus particulièrement chargé de surveiller le Parti communiste sous l'autorité du préfet de police Jean Baylot, qui a obtenu le compte-rendu transmis par l'un de ses informateurs au sein du PCF. Il l'a remis à Christian Fouchet, ministre des Affaires marocaines et tunisiennes qui a rendu compte au président du Conseil. L'informateur de Dides indique qu'Edgar Faure ou Mitterrand pourraient être à l'origine des fuites. Or François Mitterrand avait démissionné du gouvernement Laniel et n'a donc pas participé au Comité du 26 mai.

Selon Dides, ces comptes-rendus ont atterri « miraculeusement » sur le bureau du responsable communiste Jacques Duclos, où son informateur les aurait trouvés. On est alors en pleine guerre froide, la transmission de secrets militaires à des communistes est un acte de haute trahison. Christian Fouchet insiste auprès de Mendès France pour que l'information reste confidentielle afin de préserver la sécurité de l'informateur.

L'enquête confidentielle ouverte après le constat des fuites de la réunion du 26 mai a été confiée par le ministre de l'Intérieur, Martinaud-Déplat, à la préfecture de police. Celle-ci n'a abouti à aucun résultat. Le changement des serrures du secrétariat général du CSDN a été décidé, ainsi que des mesures visant à restreindre la diffusion des comptes-rendus[1].

L'enquête[modifier | modifier le code]

Mendès France est profondément troublé par ces révélations. Il demande à son directeur de cabinet André Pélabon de mener une enquête confidentielle. Il ne met pas au courant François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, ni le général Koenig, ministre de la Défense nationale. Mendès juge impensable que le Comité ait pu être victime de la trahison d'un de ses membres. Il privilégie l'hypothèse de la présence de micros dans la salle de réunion. Le directeur général de la Sûreté nationale, Robert Hirsch, confie le soin de sonder les murs de la salle au service compétent de la direction de la Surveillance du territoire (DST). Ces recherches sont infructueuses. Mendès apprend dans le courant du mois d'août que les documents transmis par Fouchet sont également parvenus au président René Coty ainsi qu'à plusieurs hommes politiques, dont Pierre Pflimlin, Jean-Louis Vigier, Georges Bidault et René Mayer. Des rumeurs courent dans Paris sur ces fuites et sur le ministre - Edgar Faure ou Mitterrand - qui pourrait en être l'auteur[2].

À l'approche de la nouvelle réunion du Comité, prévue le 10 septembre, il confie officiellement l'enquête à la DST. Elle sera marquée par plusieurs péripéties ainsi que par des incidents liés à une concurrence inattendue entre la DST et la préfecture de police[3].

Roger Wybot, directeur de la DST, identifie rapidement l'informateur du commissaire Dides. Il s'agit d'un individu nommé André Baranès, membre du Parti communiste tunisien puis de la « section coloniale » du PCF. Journaliste à l'hebdomadaire communiste Action, il écrit également pour L'Humanité. En 1952, il a rejoint Libération, journal « progressiste » dirigé par Emmanuel d'Astier de La Vigerie. C'est à cette époque qu'il commence à transmettre des renseignements sur l'activité du PCF à la préfecture de police, à la Sûreté nationale et aux ministres de l'Intérieur, Charles Brune et Léon Martinaud-Déplat. Il bénéficie de toute la confiance de ceux qu'il renseigne. Wybot le considère cependant comme un informateur douteux.

Parallèlement, la DST enquête sur chacun des membres du Comité supérieur de la Défense nationale et de son secrétariat général, dirigé par Jean Mons. À l'issue de trois semaines d'enquête, Wybot acquiert la conviction que celui-ci, aidé par ses deux collaborateurs Roger Labrusse et René Turpin, a organisé les fuites au profit de certains parlementaires de l'opposition. À l'issue d'une confrontation dramatique, il obtient le 30 septembre les aveux de Labrusse et Turpin. Ceux-ci, guidés par un idéalisme pacifiste, ont transmis les comptes-rendus du comité à Emmanuel d'Astier de La Vigerie. Ils disculpent cependant Jean Mons. Avant que Wybot n'ait pu poursuivre son interrogatoire, Mons est déféré devant le magistrat instructeur qui l'inculpe de négligence. Le lendemain, Labrusse et Turpin sont inculpés pour haute trahison. André Baranès sera arrêté et inculpé le 2 octobre.

Les conclusions de la DST[modifier | modifier le code]

Roger Wybot analyse l'affaire des fuites comme la conjonction d'une opération d'espionnage et d'une manœuvre d'intoxication :

  • Mons, Labrusse et Turpin communiquent à d'Astier de La Vigerie depuis des années les renseignements militaires, secrets d'état et documents d'intérêt stratégique auxquels ils accèdent au Comité supérieur de la Défense nationale. D'Astier, compagnon de route du Parti communiste, utilise ces informations dans son quotidien Libération et les diffuse auprès de ses amis politiques sans préciser leur origine. Sans l'accuser formellement, Wybot le soupçonne d'être un agent soviétique.
  • D'Astier transmet également les comptes-rendus du CSDN à Baranès, avec une mission bien définie : intoxiquer le gouvernement. Baranès remet les documents au commissaire Dides en disant les avoir trouvés sur le bureau de Jacques Duclos, au siège du Parti communiste. Ces révélations sèment l'inquiétude et le trouble au sein des milieux gouvernementaux. Le contexte de la situation militaire catastrophique en Indochine aggrave ces révélations : le gouvernement Laniel a tout lieu de croire que ces informations sont aux mains des soviétiques et du Viet Minh. Mendès France engage les négociations de Genève en position de faiblesse, sachant que ses positions sont vraisemblablement connues de ses interlocuteurs[3].

L'exploitation politique de l'affaire[modifier | modifier le code]

Le commissaire Dides est révoqué par le ministre de l'Intérieur le 26 novembre. Il fait plusieurs déclarations à la presse dans lesquelles il reproche au ministre et à la DST d'avoir anéanti le réseau de renseignement anticommuniste qu'il dirigeait. Ses accusations sont reprises par l'opposition nationaliste et anticommuniste, qui attaque violemment François Mitterrand. Celui-ci fait déposer une plainte en diffamation contre trois journaux : Rivarol, Les Nouveaux Jours et Le Journal du Parlement[4]. Ces journaux l'ont mis en cause à la suite d'une indiscrétion concernant le témoignage de Georges Bidault devant le magistrat instructeur. Bidault aurait fait état de soupçons à son encontre formulés indirectement par le président Vincent Auriol lors du Conseil des ministres du 5 avril 1953, lesquels auraient motivé sa démission du gouvernement Laniel trois semaines plus tard.

L'affrontement culmine lors d'un débat au Parlement le 3 décembre. Le député Jean Legendre (ex-RPF, membre du groupe Action républicaine et sociale) s'en prend directement à François Mitterrand. Il l'accuse d'avoir démantelé le réseau anticommuniste du commissaire Dides à qui Baranès avait transmis des renseignements dont certains se sont avérés exacts. Il s'étonne que Mitterrand n'ait été informé que deux mois plus tard des fuites du Comité du 28 juin et y voit un signe de défiance du président du Conseil à l'égard du ministre de l'Intérieur. Il cite également le témoignage de Turpin, qui aurait indiqué au juge d'instruction que le compte-rendu du Comité du 26 mai avait été communiqué à d'Astier pour que celui-ci le transmette à Mendès France. Pour conclure, il accuse Mitterrand de faire le jeu des communistes.

Dans sa réponse, Mitterrand obtient de Bidault qu'il confirme que son départ du gouvernement Laniel n'était nullement lié à des soupçons d'indiscrétion de la part de Vincent Auriol. Il s'explique sur l'enquête menée par la DST. Cependant il se garde de mettre en cause d'Astier de La Vigerie et le Parti communiste[5].

Selon plusieurs témoins, François Mitterrand gardera pendant quelque temps une certaine rancune vis-à-vis de Pierre Mendès-France, pour ne pas l'avoir informé immédiatement de l'accusation qui pesait sur lui. En 1995 cependant, il déclarera à Jean Lacouture : « Il faisait son métier. Je ne l'ai jamais tenu pour déloyal à mon égard[6]... ».

Le procès[modifier | modifier le code]

Le procès débute le 7 mars 1956. Il y aura soixante-six audiences et quatre-vingt douze témoins cités. Parmi les avocats, Me Paul Baudet assisté de Roland Dumas assure la défense de Jean Mons. Jean-Louis Tixier-Vignancour, célèbre avocat d'extrême droite, défend Baranès. Il proclame : « Tout ce que je veux, c'est une tribune contre Mendès France et Mitterrand. »[7]

Le procès se déroule dans une certaine confusion. Le président Henri Niveau de Villedary manque d'autorité et fait preuve d'une bienveillance marquée pour Me Tixier-Vignancour et son client[7]. Le commissaire Dides et le préfet Baylot réitèrent publiquement leur confiance en Baranès. Jean Mons et ses avocats ont fait citer de nombreux témoins de moralité qui viennent attester de son patriotisme et de sa loyauté : hommes politiques, officiers généraux, journalistes, hauts fonctionnaires. Ils s'indignent de le voir accuser de trahison, voire de simple négligence. Même François Mitterrand témoigne en sa faveur et dit croire en sa bonne foi.

Pierre Mendès France jette une note discordante dans ce concert de louanges. Il juge « très décevante » l'attitude de Jean Mons dans cette affaire. « Si, dès le 2 juillet il nous avait dit tout ce que nous attendions de lui l'affaire ne se serait pas égarée, comme ce fut le cas. Quelle extraordinaire légèreté de posséder des documents pareils et de ne pas nous le dire. Ce n'est que deux mois après qu'il reconnaît les avoir, et non les avoir brûlés, comme il l'a dit auparavant. (...) Je ne dis pas, car je ne le crois pas, qu'il ait été complice des fuites, mais il est resté silencieux alors qu'il pouvait nous aider. Je ne le lui ai pas pardonné ! »[2]

Roger Wybot est beaucoup plus catégorique. Il accuse Mons d'avoir « sciemment laissé trainer ses notes de séance et les avoir commenté à son collaborateur Turpin pour qu'elles soient communiquées à M. d'Astier de La Vigerie d'abord, à André Baranès ensuite[3] ». En réponse à une intervention de Me Baudet, il ajoute : « C'est un agent, il obéit aux ordres. »

Le tribunal rend son verdict le 21 mai 1956. Le colonel Gardon, procureur, se dit favorable à une peine de principe pour Turpin et Labrusse en expliquant : « Je me montre très ferme pour vous demander surtout de déclarer Labrusse et Turpin coupables des fuites de juin et de septembre, mais je m'en remets au tribunal du soin d'une application modérée de la loi[8]. » En revanche, il considère que Jean Mons est sans doute responsable d'une imprudence, mais « qu'on ne saurait suspecter son dévouement, son patriotisme, son sens du devoir et de l'honneur. » S'agissant de Baranès, il lui laisse le bénéfice du doute en prenant parti « pour la thèse de Baranès agent d'intoxication communiste, mais peut-être à son insu, et en toute bonne foi. » À cette occasion, il met en cause d'Astier de La Vigerie en indiquant : « Vous ne pouvez le (Baranès) dire coupable que si vous avez la conviction qu'il a livré des renseignements à M. d'Astier de la Vigerie. C'était le sentiment du juge Duval. Ce fut le mien. Mon ministre de la défense nationale n'a pas cru devoir le partager en refusant de transmettre la levée d'immunité parlementaire. »

Roger Labrusse et René Turpin sont condamnés respectivement à six et quatre ans de prison. Mons et Baranès sont acquittés.

L'opinion de Danielle Mitterrand[modifier | modifier le code]

En 2007, dans son autobiographie intitulée Le Livre de ma mémoire, Danielle Mitterrand soutient la thèse d'un complot d'obédience gaulliste dans le chapitre François gêne les gaullistes. Le commissaire Jean Dides, l'un des piliers de l'affaire, est membre du RPF le parti gaulliste, depuis 1947 et associé à l'action du préfet de police de Paris Jean Baylot dans la lutte contre les communistes[9] et qui sera « démissionné » par François Mitterrand. C'est Jean Dides, par l'intermédiaire d'un autre gaulliste Christian Fouchet et Jean-Louis Vigier, député de Paris, qui transmet l'information à des journalistes (dont Jean Ferniot de L'Express)[1].

Extrême-droite et gaullistes du RPF s'allient souvent à l'Assemblée nationale pour lutter contre les trois partis au pouvoir qui dirigent tour à tour le gouvernement dans une coalition gouvernementale comprenant les socialistes, les républicains chrétiens (MRP) et les centristes du Parti radical ou de l'UDSR (parti de centre gauche dirigé par René Pleven puis par François Mitterrand). D'après Danielle Mitterrand, il a bien existé une collusion entre eux pour combattre le progressisme de certains leaders des partis politiques au pouvoir, Pierre Mendès France qui a bafoué l'honneur de l'armée en signant la paix en Indochine, et François Mitterrand qui a cautionné cette politique et est considéré comme un ardent partisan de la décolonisation[10]. En Afrique en particulier, François Mitterrand rencontre des opposants, par exemple Félix Houphouët-Boigny, futur président de la Côte d'Ivoire, vivant alors en semi-clandestinité, et s'oppose aux réseaux Foccart, système omnipotent de la présence française en Afrique[11].

Ils vivent à cette époque des moments difficiles comme celui qu'évoque Danielle Mitterrand[12] : « “François, j'ai l'impression que nous sommes suivis...” Patrice Pelat était au volant. “Oui...”, et pour s'en assurer, Patrice prend une rue en sens interdit. La voiture suspecte n'hésite pas à nous suivre dans l'infraction. Que veulent-ils ? […] Nous les savons capables des pires violences. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Claude Clément, L'Affaire des fuites Objectif Mitterrand, Paris, Olivier Orban, , 237 p. (ISBN 2-85565-134-4)
  2. a et b Jean-Marc Théolleyre, « M. Mendès-France : “Alors que certains de nos alliés doutaient de nos intentions, leurs soupçons étaient alimentés par des campagnes menées à Paris contre le gouvernement” », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  3. a, b et c Philippe Bernert, Roger Wybot et la bataille pour la DST, Paris, Presses de la Cité, , 543 p..
  4. Jacques Fauvet, « M. Mitterrand fait déposer une plainte en diffamation contre trois journaux », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  5. « Après un débat animé sur les “fuites” de la Défense nationale », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  6. Jean Lacouture, Mitterrand Une histoire de Français t 1, Paris, Éditions du Seuil, , 337 p. (ISBN 2-02-030738-3)
  7. a et b Georgette Elgey, Histoire de la IVe République : La république des tourmentes, vol. 5, t. 3 : La fin, 1954-1959, Paris, Fayard, , 979 p. (ISBN 978-2-213-59949-6).
  8. Jean-Marc Théolleyre, « Au terme d'un réquisitoire de six heures le colonel Gardon ne s'oppose pas à ce que Baranès et M. Mons bénéficient du doute, mais demande que soit proclamée la culpabilité de Turpin et de Labrusse ne fût-ce que par une peine de principe », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  9. Voir à ce propos le témoignage de Jean Chaunac dont des extraits sont repris dans ce livre, ancien secrétaire général du syndicat général de la police (le SGP), interviewé par l'historien Maurice Rajsfus.
  10. « “Si au contraire, nous voulons rechercher les fondements modernes d'une unité durable, écrivait François Mitterrand en 1953, il faudra tailler dans le vif, réformer les institutions, choisir parmi les objectifs qui se proposent.” Préparer la décolonisation avec dignité », ajoute Danielle Mitterrand dans Danielle Mitterrand, Le Livre de ma mémoire, p. 258.
  11. Pierre Péan, L'Homme de l'ombre : Éléments d'enquête autour de Jacques Foccart, l'homme le plus mystérieux et le plus puissant de la Ve République, Paris, Fayard, , 585 p. (ISBN 2-213-02631-9).
  12. Danielle Mitterrand, Le Livre de ma mémoire, p. 251.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]