Reinhard Heydrich

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Reinhard Heydrich
En 1940.
En 1940.
Fonctions
Vice-protecteur de Bohême-Moravie

(8 mois et 6 jours)
Chancelier Adolf Hitler
Prédécesseur Néant (poste créé) mais
remplace dans les faits son supérieur : Konstantin von Neurath
Successeur Kurt Daluege
Directeur du RSHA

(2 ans 8 mois et 8 jours)
Prédécesseur Poste créé
Successeur Heinrich Himmler (intérim) puis
Ernst Kaltenbrunner
Président d'Interpol

(2 ans 10 mois et 11 jours)
Prédécesseur Otto Steinhäusl (en)
Successeur Artur Nebe
Directeur de la Gestapo

(5 ans 5 mois et 5 jours)
Prédécesseur Rudolf Diels
Successeur Heinrich Müller
Biographie
Nom de naissance Reinhard Tristan Eugen Heydrich
Surnom « Le Boucher de Prague[1],[2] », ou « La Bête Blonde »
Date de naissance
Lieu de naissance 21 Marienstrass (Halle, Drapeau de l'Empire allemand Empire allemand)
Date de décès (à 38 ans)
Lieu de décès Prague (République tchèque)
Nationalité Allemande
Parti politique NSDAP
Père Richard Bruno Heydrich
Mère Elisabeth Anna Maria Amalia Krantz
Conjoint Lina von Osten (mariage le )
Enfants Klaus ( - )
Heider (né le )
Silke (née le )
Marte (née le )
Diplômé de Université technique de Munich

Signature de Reinhard Heydrich

Reinhard Heydrich, né le à Halle (Saxe) et mort le à Prague (protectorat de Bohême-Moravie[a]), est un officier SS allemand ayant atteint le grade de Obergruppenführer[b], criminel de guerre nazi, directeur du Reichssicherheitshauptamt (RSHA) et « vice-protecteur » du Reich en Bohême-Moravie.

Adjoint direct de Heinrich Himmler, il joue un rôle important dans l'organisation de l'appareil répressif nazi et lors de l'élimination de la Sturmabteilung (SA) en tant que force politique, principalement lors de la nuit des Longs Couteaux.

Il a également un rôle majeur dans l'organisation de la Shoah par la planification et le contrôle de l'activité des Einsatzgruppen et lors de la conférence de Wannsee qu'il préside le .

Il meurt une semaine après avoir été victime d'un attentat organisé par la résistance tchèque. Son décès prive le régime nazi d'un dirigeant efficace. Depuis 1931, il est en effet l’un des maillons de la terreur nazie dans laquelle il joue un rôle déterminé et déterminant.

1904-1931 : avant l'entrée au parti nazi[modifier | modifier le code]

Halle : la place du marché avec la Marktkirche et la tour rouge.

Reinhard Heydrich a une sœur aînée, Maria, et un frère cadet, Heinz (1905-1944)[3].

Son père, Richard Bruno Heydrich (1865-1938), est un excellent musicien, issu du Conservatoire royal de Dresde en 1882 avec la plus haute distinction. Il est ensuite un chanteur d'opéra relativement connu, notamment à l'opéra de Weimar, puis à ceux de Cologne et de Brunswick. Compositeur d'une certaine notoriété[4], il devient enfin le directeur du conservatoire de musique de Halle, où la mère de Heydrich, Elizabeth Krantz (morte en 1946)[5], enseigne le piano et est inspectrice de l'école d'institutrices.

Ses parents lui donnent les prénoms Reinhard, Tristan et Eugen en référence, pour le prénom de Reinhard au nom du héros de l'opéra Amen composé par son père, pour Tristan à l'opéra Tristan et Isolde de Richard Wagner, le prénom Eugen étant un hommage au grand-père maternel, Georg Eugen Krantz (de), professeur de musique et conseiller aulique de Dresde[4]. De ce milieu familial baigné par la musique naîtra une passion pour le violon qu'il pratiquera toute sa vie[c]. Par son grand-père maternel, Heydrich est aussi l’arrière-petit-fils d’un peintre et lithographe du XIXe siècle, Moritz Krantz (de).

Conformément aux souhaits de sa mère, Reinhard Heydrich est baptisé selon le rite catholique, alors que son père est un protestant non pratiquant. À l'instar de la majorité des personnes de sa génération issues de la moyenne bourgeoisie, il est élevé de manière stricte et rigoriste, dans une ambiance nationaliste où la fidélité absolue au Kaiser est la règle[7]. Il devient en grandissant un adversaire résolu de l'Église catholique, sans pour autant adhérer au néo-paganisme cher à Himmler.

Dans son curriculum vitæ rédigé en 1903[4], Bruno Heydrich fait preuve d'une recherche des honneurs et de la reconnaissance que l'on retrouve chez son fils. Outre sa volonté d'être reconnu en tant que pilote de chasse, Reinhard Heydrich collectionne des titres fort éloignés de ses fonctions en tant que chef du RSHA, comme celui de directeur de l'Office de l'escrime et d'inspecteur de Himmler pour la gymnastique ; en 1940, il tente, sans succès, de prendre la présidence de l'Union internationale d'escrime[8].

La fin de la Première Guerre mondiale par la capitulation de l'Allemagne le , outre le fait qu'elle appauvrit les Heydrich comme des millions d'autres Allemands, donne naissance à la « légende du coup de poignard dans le dos », selon laquelle communistes et Juifs auraient trahi une armée invaincue. La famille Heydrich est convaincue de la véracité de cette théorie, matrice de l'engagement des futurs nazis et d'une myriade de groupes ou groupuscules ultranationalistes.

Engagement précoce[modifier | modifier le code]

Avec l'effondrement de l'Empire allemand, l'Allemagne est secouée par plusieurs insurrections de gauche, comme celle menée par les Spartakistes, lesquelles sont férocement réprimées, souvent à la demande du ministre de la Reichswehr, le social-démocrate Gustav Noske, par les Freikorps (Corps francs). Halle est également frappée par ces troubles.

Plaque en souvenir de l'échec du putsch de Kapp à la gare de Wetter.

Au début de l'année 1919, un conseil d'ouvriers et de soldats, s'inspirant du modèle des Soviets, prend le pouvoir à Halle. Il est défait par le Freikorps Maercker. Après la fin des combats, dont une partie s'était déroulée à proximité du conservatoire, Heydrich s'enrôle comme estafette au sein du Freikorps Halle[9].

Cet engagement précoce se confirme en 1920. Le putsch de Kapp, tentative réactionnaire de rétablir la monarchie, est mis en échec à la suite d'une grève générale organisée par les forces de gauche. L'état d'urgence proclamé à Halle par les opposants à Kapp est réprimé dans le sang au prix de plusieurs centaines de victimes, par les troupes gouvernementales pourtant plutôt proches du putschiste. Durant cet épisode, Reinhard Heydrich s'engage à nouveau, cette fois comme membre du service technique de secours[9].

Son engagement aux côtés des forces ultranationalistes völkisch a parfois été minimisé par sa famille, mais il ne fait aucun doute. Il a été glorifié par d'autres alors qu'en fait Heydrich n'a exercé que des fonctions tout à fait insignifiantes - en 1919 après la fin des combats, et en 1920 sans y participer[9].

Cet engagement est à la fois précoce et constant : en 1918, Heydrich adhère à une association de jeunesse nationaliste, le Deutsch-Nationaler Jugendbund ; il la quitte, puis s'affilie en 1920 au Deutscher Völkischer Schutz- und Trutzbund. Cette organisation, dont le slogan est Wir sind die Herren der Welt! (« Nous sommes les maîtres du monde ! »), a pour but d'alerter le peuple allemand sur la menace que représenterait « l'influence des Juifs et des sentiments et pensées d'origine étrangère[10] ». En 1921, il fonde avec un ami la Deutschvölkische Jugendschar, organisation avec laquelle il reste en contact lorsqu'il rejoint la Reichsmarine[11].

Heydrich termine ses études en 1922, avec de bonnes notes. Durant cette période, il devient un sportif accompli qui pratique la natation, la course, la voile et l'escrime ; comme pour le violon, sa passion pour le sport persiste tout au long de sa vie. Il devient d'ailleurs un escrimeur de niveau international et continue à participer à des compétitions d'escrime une fois devenu le responsable de l'appareil répressif du Reich. En 1941, il est classé cinquième aux championnats d'Allemagne d'escrime[12]. En de la même année, il remporte ses trois engagements contre les escrimeurs hongrois, alors que l'équipe allemande est battue par la Hongrie sur le score de cinq victoires contre onze[13] mais ces victoires peuvent s'expliquer par sa position de puissant chef du régime répressif nazi (les trois escrimeurs hongrois l'auraient laissé gagner)[14].

Brève carrière dans la Marine[modifier | modifier le code]

Le , il rejoint la Reichsmarine, sans doute sous l'influence des « exploits » du comte Felix von Luckner, « corsaire » de la Première Guerre mondiale et ami de ses parents.

Cuirassés de la Reichsmarine vers 1930.

Au cours de sa carrière militaire, Heydrich se fait surtout remarquer par ses talents sportifs et musicaux et par ses liaisons féminines. En 1930, il n'est d'ailleurs classé que vingt-troisième lors de sa promotion comme enseigne de vaisseau. Après cette promotion, il est affecté aux services de renseignements de la Marine à Kiel[15],[16],[d].

Peu de faits marquants lors de ces années, si ce n'est la relation établie avec Wilhelm Canaris, futur amiral et futur chef de l’Abwehr, le service de contre-espionnage militaire[18]. Les bonnes relations nouées entre les deux hommes n'empêcheront pas le SD et l'Abwehr, et leurs chefs respectifs, de mener une guerre féroce pour le contrôle des services d'espionnage. Ce conflit se terminera à l'avantage de la SS et du SD après la disgrâce et la démission de Canaris en .

La carrière de Heydrich dans la Marine est brutalement interrompue en 1931. Après l'annonce de ses fiançailles avec Lina von Osten, qu'il épouse quelque temps après, il est traîné devant un tribunal d'honneur présidé par le futur amiral Erich Raeder[15], à la suite de la plainte d'une jeune fille qui s'estime déjà fiancée avec Heydrich. L'identité de celle-ci et la nature exacte de sa relation avec Heydrich restent à ce jour inconnues[e].

En eux-mêmes, les faits sont relativement mineurs et ils ne devaient pas avoir de conséquences majeures. Mais, lors du procès, Heydrich se montre suffisant et méprisant, fait preuve de mauvaise foi et d'arrogance : le verdict débouche sur un renvoi pour indignité, rendu public le [21].

Cette hypothèse est mise en doute par Peter Padfield, qui ne cautionne cependant pas la justification tardive avancée par Heydrich, selon laquelle il aurait été exclu de la Marine en raison de ses sympathies nazies. Pour Padfield, il s'agirait d'une mise en scène de Canaris destinée à faciliter l'entrée dans les services de renseignements du parti nazi[22].

En , Heydrich se retrouve donc sans emploi et sans perspective de carrière.

1931-1939 : au service du parti[modifier | modifier le code]

La rumeur des origines juives[modifier | modifier le code]

La carrière de Heydrich à la SS et au RSHA est émaillée de rumeurs sur ses origines juives, qui ne reposent sur aucun fondement sérieux[23],[24],[25],[26], mais qui sont évoquées à plusieurs reprises par ses rivaux au sein du régime nazi.

À l'origine de la rumeur, il y a le fait que la grand-mère paternelle de Heydrich, Ernestine Lindner, avait épousé en secondes noces, soit après le décès de son premier mari Carl Heydrich, un serrurier, Gustav Süss, dont le patronyme était autant porté par des Juifs que des non-Juifs[f]. Tout en serait resté là si, dans le dictionnaire de la musique écrit par Hugo Riemann, l'auteur n'avait pas fait suivre le nom de son père Bruno Heydrich du patronyme Süss, pensant ainsi dévoiler sa supposée origine juive, encouragé en cela par un visage d'intellectuel romantique et artiste qui, selon Riemann, donnait au père de Heydrich l'air juif[27].

Le , une commission d'évaluation de l'origine raciale, dont les recherches sont effectuées à la demande de Heydrich, affirme qu'« au vu de la liste généalogique ci-jointe, il apparaît que Reinhard Heydrich, enseigne de vaisseau de 1re classe relevé de ses fonctions, est d'origine allemande et ne présente pas de sang de couleur ni de sang juif[24]. »

Malgré ses bases particulièrement fragiles, cette rumeur constituait certainement une source d'inquiétude pour Heydrich et peut-être un moyen de pression que Himmler pouvait employer contre lui. Il doit d'ailleurs, jusqu'en 1940, plaider devant la justice pour diverses « calomnies raciales », même s'il ressort à chaque fois blanchi[28]. Les doutes qui l'assaillaient, plus que le mépris de certains dignitaires nazis au courant, lui causaient une grande souffrance[29], mais paradoxalement renforcèrent sa détermination, et son engagement pour le nazisme, l'amenant par ailleurs à se constituer des fichiers sur tous les pontes du régime, notamment sur ceux dont des rumeurs en rapport avec les Juifs existaient (notamment la « généalogie incertaine » de Hitler, de Himmler et la vie privée de Goebbels ou Rosenberg)[30].

Création du Sicherheitsdienst (SD)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Sicherheitsdienst.
Symbole du SD cousu sur la partie inférieure de la manche gauche de ses uniformes.

Le , soit le jour même où son renvoi de la Reichsmarine est rendu public, Heydrich s'affilie au parti nazi et moins de quinze jours plus tard, sur la recommandation de Karl von Eberstein[31], il se présente au domicile de Heinrich Himmler, alors que celui-ci soigne une grippe[32]. Cette maladie n'est peut-être qu'un prétexte pour organiser une rencontre discrète, à l'abri des regards de la SA[33]. Non seulement celui-ci l'accepte dans la SS, aux critères de sélection nettement plus sévères et à la discipline plus stricte que ceux de la SA, mais il lui confie immédiatement la création du service de renseignements du parti nazi, le futur Sicherheitsdienst (SD), compte tenu de son expérience au sein des services de renseignements de la Marine à Kiel. Sous l'appellation « service Ic », ses activités débutent à Munich le , avec des moyens inexistants et dans l'amateurisme le plus total.

Ce nouveau service monte rapidement en puissance et collecte des renseignements tout d'abord sur les policiers infiltrés dans le parti nazi, sur les ennemis de celui-ci mais aussi et surtout sur les membres du parti nazi et de la SA. Il sert aussi d'instrument d'extorsion de fonds pour financer l'expansion de la SS[33].

Il entre au parti nazi le , sous le numéro 544 916 puis dans la SS le , avec le matricule 10120. Travailleur, bon organisateur, nazi convaincu, adjoint direct de Himmler[34], Heydrich est promu Hauptsturmführer le . Le , Reinhard Heydrich épouse Lina von Osten (1911-1985) lors d'un mariage où abondent les symboles nazis : en entrant, les futurs mariés défilent entre deux rangées de notables nazis locaux faisant le salut hitlérien, le mur de l'autel est décoré d'une croix gammée et, à la fin de la messe, l'orgue joue le Horst Wessel Lied[35]. Ce décorum ne peut que plaire à la promise, dont toute la famille est nazie, un de ses cousins étant l'auteur du proverbe « Sur Fehmarn [l'île du Holstein où est née Lina] il n'y a ni serpents, ni taupes, ni Juifs[36]. »

Quatre enfants vont être issus de ce mariage :

  • Klaus (né le , mort le [g]) ;
  • Heider (né le ) ;
  • Silke (née le ) ;
  • Marte (née le [h]).

En guise de cadeau de mariage, Himmler nomme Heydrich Sturmbannführer[35].

En , il est officiellement nommé à la tête du Sicherheitsdienst (SD), nouvelle appellation du service Ic[35] et à nouveau promu, cette fois au grade de Standartenführer[38].

Le , les nazis arrivent au pouvoir. Heydrich favorise la nomination de Hitler comme chancelier par le président de la République, le Maréchal Hindenburg, en mettant en cause son fils Oskar, dans le détournement des subsides de l’Osthilfe, destinés à soutenir l'agriculture dans l'Est de la Prusse, et en inventant de toutes pièces la menace d'une tentative de coup d'État des communistes[39].

Heinrich Himmler prend les rênes de la police de Munich et Heydrich devient son adjoint pour la section politique, tout en demeurant le chef du SD. Il participe aux premières répressions menées par le régime nazi dès le mois de et contribue à remplir le camp de Dachau ouvert en , dont la garde est confiée à la SS en . Pour ce faire, il s'appuie notamment sur le Reichstagsbrandverordnung, l'ordonnance d'urgence pour la protection du peuple et de l'État, votée le lendemain de l'incendie du Reichstag (à la préparation et à l'exécution duquel il aurait lui-même participé avec l'aide de son frère Heinz, journaliste bien informé[40]), qui permet de suspendre les libertés fondamentales et l'habeas corpus[41].

Heydrich bloque toutes les tentatives de contrôle juridique sur ce qui se passe à l'intérieur du camp[42].

Dans une lettre au Reichsstatthalter de Bavière, Franz von Epp, en , il demande que le prix Nobel de littérature Thomas Mann soit interné à Dachau dès son retour à Munich (Mann avait alors quitté l'Allemagne), parce qu'il avait, selon Heydrich, « une position non allemande, ennemie du mouvement national, marxiste et judéophile[42] ». À défaut, ses biens et avoirs sont saisis[43].

On passe de la terreur de rue des SA à la terreur d'État de la SS, même si celle-ci est toujours officiellement subordonnée à la SA.

La nuit des Longs Couteaux[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Nuit des Longs Couteaux.
Loi du à la suite de la « nuit des Longs Couteaux ».

En 1934, Heydrich est avec Heinrich Himmler l'un des artisans de la nuit des Longs Couteaux qui débouche sur l'élimination de la SA en tant que force politique et qui permet à la SS de dépendre directement du Führer. Avec plus de quatre millions de membres, totalement dévouée à son chef, Ernst Röhm, la SA exige des réformes sociales et économiques ; sa volonté de prendre le contrôle de l'armée suscite l'opposition des dirigeants militaires dont Hitler a un pressant besoin.

Afin d'empêcher un complot de Röhm, inventé de toutes pièces par Heydrich, Himmler et Hermann Göring, Heydrich lui-même convainc Hitler de sa réalité[44].

Après avoir reçu l'approbation de Hitler, toutefois réticent pour l'assassinat de Röhm, la SA est décapitée par les troupes de Himmler et Heydrich au cours de la nuit du vendredi au samedi , opération qui se poursuit jusqu'au lundi [i]. Les fichiers détaillés patiemment constitués depuis 1931 par Heydrich et le SD sont particulièrement utiles pour désigner les victimes.

L'épuration fait une centaine de victimes y compris Röhm (son assassinat est attribué à Michel Lippert et Theodor Eicke et ce dernier sera notamment futur inspecteur des camps de concentration, puis commandant de la 3e Panzerdivision SS Totenkopf), de nombreux responsables de la SA, mais aussi des opposants à Hitler, opposants internes comme Gregor Strasser, pendant l'agonie duquel Heydrich hurle « qu'on laisse ce porc se vider de son sang[45] », ou externes comme l'ancien chancelier Schleicher. La liste des exécutions aurait été signée par Heydrich lui-même[44], qui reçoit les dix-huit tueurs envoyés par Dietrich et leur désigne leurs cibles, avant le début des meurtres[46]. Une partie des meurtres ont lieu dans la cour de la prison de Stadelheim, à Munich, le peloton d'exécution étant commandé par Sepp Dietrich, futur commandant de la 1re division SS Leibstandarte Adolf Hitler.

C'est sur l'insistance de Heydrich qu'est assassiné Erich Klausener, directeur de l'Action catholique et fonctionnaire au ministère des Transports, qui s'était opposé aux nazis lorsqu'il était directeur de la police au ministère de l'Intérieur prussien. Pour l'adversaire de l'Église catholique qu'est Heydrich, la déclaration de Klausener selon laquelle la messe est une reconnaissance toute particulière de l'action sociale de l'Église et ses prêches publics contre les nazis lors de la journée d'action catholique à Hoppergarten sont intolérables pour les nazis. Heydrich remet personnellement un pistolet au Hauptsturmführer Kurt Gildisch, en lui donnant l'ordre formel d'abattre Klausener de sa propre main. Cette fois, Heydrich a choisi une victime à titre personnel, en dehors du cadre de l'épuration de la SA et du Parti[45]. Pour Hermann Göring, le meurtre de Klausener « fut une action vraiment sauvage de Heydrich[45] ».

Même Wilhelm Frick, nazi convaincu et ministre de l'Intérieur[j], est choqué par la cruauté de Heydrich. En , il déclare qu' « il est possible que par la suite je sois forcé de laisser entrer au ministère Himmler, mais en aucun cas l'assassin Heydrich ne sera admis[47] ».

La SS élimine ainsi une organisation rivale dont elle dépend encore formellement. En remerciement de ses services, Heydrich est à nouveau promu, cette fois au grade de Gruppenführer[k].

Le Reichssicherheitshauptamt (RSHA)[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Reichssicherheitshauptamt.

Lorsqu'en 1936, après de nombreuses luttes d'influence, notamment avec Hermann Göring, Heinrich Himmler devient Chef der Deutschen Polizei (chef de toutes les polices allemandes), Heydrich est son bras droit.

Organigramme du RSHA en 1941.

À la tête du Reichssicherheitshauptamt ou RSHA, Heydrich dirige le Sicherheitsdienst, organisme du parti qui comporte notamment les deux cellules opérationnelles du SD (SD-Inland et SD-Ausland) mais aussi la Sicherheitspolizei (Sipo), organisme d'État qui regroupe la Gestapo et la Kriminalpolizei. Les responsables de ces quatre départements, Müller, personnellement choisi par Heydrich[48], Ohlendorf, Schellenberg et Nebe, sont présents tout au long de la répression nazie. Ces quatre adjoints de Heydrich, aux profils variés, seront fort efficaces.

Müller, âgé de 36 ans en 1936, et Nebe, 42 ans, sont tous deux des policiers de métier qui ont commencé leur carrière au début des années 1920. Müller a servi fidèlement la République de Weimar pour laquelle il a pourchassé indifféremment nazis et communistes ; il ne s'inscrit d'ailleurs au NSDAP que le . En revanche, Nebe est militant du parti depuis 1931. Ohlendorf, 29 ans, et Schellenberg, 26 ans, ont des profils plus intellectuels. Ohlendorf est diplômé en droit et en économie des universités de Leipzig et Göttingen, Schellenberg a étudié la médecine puis le droit à l'université de Bonn. Seules la date et, sans doute, la profondeur de leur engagement politique les séparent : Ohlendorf est membre du NSDAP depuis 1925 et de la SS depuis 1926 ; Schellenberg ne s'inscrit au parti qu'en 1933, peu avant son recrutement comme juriste au Sicherheitsdienst.

La Gestapo, police politique, se charge de traquer, d'interner ou d'éliminer les opposants alors que la Kripo a un rôle de police criminelle traditionnelle.

Le SD-Inland a notamment pour tâche d'établir des rapports sur l'intégration de la conception du monde nationale-socialiste, la Weltanschauung dans la sphère individuelle, de déterminer si elle suscite de l'opposition, et dans ce cas, d'identifier les opposants. Le SD-Ausland, en dehors de ses missions d'espionnage classiques, dresse des listes de personnalités à éliminer, notamment en Autriche, et élabore des « solutions aux problèmes tchèque et russe »[49].

La seule force de police qui échappe à l'autorité de Heydrich et dépend directement de Himmler en tant que Chef der Deutschen Polizei est l'Ordnungspolizei, la police en uniforme chargée du maintien de l'ordre au sens classique du terme (gendarmerie, police de la route, polices urbaine et rurale, etc.) dirigée par Kurt Daluege.

Dès l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche à l'Allemagne le , Heydrich, qui a participé activement à sa préparation[50], utilise son outil répressif contre les opposants autrichiens avec la même vigueur qu'il avait déployée en Allemagne. Après avoir rempli le camp de concentration de Dachau, c'est au tour de Mauthausen.

Depuis 1935, le SD dispose en outre d'un nouvel outil de répression, la détention préventive (Schutzhaft) qui lui permet d'interner qui bon lui semble sans aucune procédure devant les tribunaux et dont il fait un large usage en Allemagne et dans tous les territoires occupés.

À partir du , la Schutzhaft est plus terrible encore, avec l'entrée en vigueur du décret « Nuit et brouillard » qui impose que les prisonniers disparaissent sans laisser de trace et interdit de donner le moindre renseignement à leurs proches sur leur sort ou leur lieu de détention.

La « nuit de Cristal »[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Nuit de Cristal.

Le , Heydrich est à Munich[51], où Hitler célèbre l'anniversaire de la tentative de prise du pouvoir lors du putsch de la brasserie en 1923, en présence de Joseph Goebbels et de nombreux dirigeants nazis.

Après que Hitler eut appris la mort du diplomate Ernst vom Rath, assassiné à Paris par un jeune Juif polonais, Herschel Grynszpan, dont les parents avaient été déportés, Goebbels prononce un discours haineux, appelant à des « actions spontanées » de représailles contre les Juifs, immédiatement relayé par les participants auprès de leurs troupes[52] : des pogroms se déclenchent à travers toute l'Allemagne. En fait d'actions spontanées, il s'agit d'une campagne orchestrée par le parti nazi et menée par la SA, mais sans drapeaux à croix gammée.

Si Heydrich n'est pas l'initiateur du déclenchement des violences contre les Juifs et si d'après certains auteurs il désapprouve ce déchaînement de violence sauvage[53], il participe à l'encadrement de l'opération et envoie le télégramme suivant :

« On ne devra mener que des actions qui ne mettent pas en danger la vie et les biens allemands (par exemple des incendies de synagogues uniquement s'il n'y a pas de danger de propagation alentour). Les commerces et les appartements des Juifs seront seulement saccagés mais non pillés »

— Reinhard Heydrich, dans la nuit du au

Quelques heures plus tard, il précise que « les actions contre les Juifs ne devaient entraîner aucune sanction[54] ».

Le , c'est encore lui qui dresse le bilan des actions anti-juives, lors d'une conférence interministérielle : 7 500 magasins et 177 synagogues détruits, plus de 100 millions de marks de dégâts, et 91 morts[54]. Lors de cette même réunion, il propose de concentrer les Juifs dans des ghettos, de leur faire porter un insigne distinctif[55], de les exclure des transports publics, des hôpitaux, des écoles et de tous les endroits où ils pourraient côtoyer des Allemands[56].

Au bilan officiel dressé par Heydrich, il faut ajouter les quelque 20 000 Juifs déportés en camp de concentration, grâce à la collaboration entre la police politique et la police ordinaire[57].

« Même en éliminant totalement le Juif de l'économie, le problème fondamental reste entier : il faut que le Juif quitte l'Allemagne », affirmait par ailleurs Reinhard Heydrich, le .

Lors de son bilan, Heydrich vante également les mérites de la centrale d'émigration créée à Vienne en , dont il a confié la responsabilité à Adolf Eichmann, et qui a permis d'accélérer les départs de Juifs, dont 50 000 ont quitté l'Autriche depuis l'Anschluss. Le , ce modèle est généralisé à l'ensemble du Reich, sous l'autorité directe de Heydrich[58].

1939-1942 : répression et extermination[modifier | modifier le code]

L'invasion de la Pologne[modifier | modifier le code]

Infanterie allemande en Pologne.
Article détaillé : Campagne de Pologne.

Début , Heydrich organise, à la demande de Hitler et de Himmler la mise en scène, dans la nuit du au , de la prétendue attaque de la station radio allemande de Gleiwitz et celle du poste des douanes de Hochlinden[59], prétextes cousus de fil blanc dont se saisit Hitler pour envahir la Pologne. « Quand les blindés rouleront, plus personne n'en parlera[59] », dit ainsi Reinhard Heydrich.

Pour Hochlinden, Heydrich ordonne à la Gestapo d'extraire six déportés du camp de Sachsenhausen et de les exécuter. Leurs cadavres, revêtus d'uniformes polonais sont disposés autour du poste des douanes. La même technique est utilisée à Gleiwitz[59].

L'exécution de ces deux opérations est confiée à la Gestapo, plus particulièrement à Heinrich Müller et à Alfred Naujocks. Ces deux hommes organisent également l'incident de Venlo, soit l'enlèvement de deux agents secrets britanniques aux Pays-Bas dans la nuit du au [60].

Le au matin, les troupes allemandes franchissent la frontière : la campagne de Pologne débute.

Création des Einsatzgruppen[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Einsatzgruppen.

La création des Einsatzgruppen revêt clairement un caractère idéologique et racial, et constitue un véritable prélude à la destruction des Juifs d'Europe. Lors de la campagne de Pologne, dans le sillage de la Wehrmacht, les Einsatzgruppen, constitués en par Reinhard Heydrich[61], procèdent au massacre planifié de l'élite polonaise, en mettant l'accent sur les Juifs considérés comme opposants potentiels. De au printemps 1940, les exécutions font 60 000 victimes.

Exécution de Polonais par un Einsatzkommando, en .

Si la Wehrmacht commet elle aussi de nombreuses exactions en représailles aux actions de francs-tireurs le plus souvent imaginaires[62], amorçant ainsi le processus de « barbarisation » de l'armée allemande[63], l'action des Einsatzgruppen est quant à elle planifiée avant même le début de l'invasion, dirigée vers des victimes prédéfinies, considérées comme des opposants ou de futurs opposants potentiels à l'occupation allemande. Heydrich indique ainsi « nous voulons bien protéger les petites gens, mais les aristocrates, les curetons et les Juifs doivent être supprimés[64] ». Cette action n'a toutefois pas encore le caractère génocidaire qu'elle revêtira lors de l'invasion de l'Union soviétique.

En termes d'organisation des actions à mener, les leçons de l'action des Einsatzgruppen en Pologne sont tirées lors de l'attaque contre l'Union Soviétique, notamment afin d'éviter les tensions avec la Wehrmacht dont certains officiers avaient protesté contre la brutalité des SS en Pologne. En Union soviétique, les tâches et les zones de déploiement des Einsatzgruppen, ainsi que leur mode de collaboration avec la Wehrmacht, seront ainsi définies en concertation avec les plus hautes autorités militaires, avant même le début des opérations.

À la suite d'instructions écrites de Heydrich en date du , la concentration des Juifs dans des ghettos, situés dans des villes reliées au chemin de fer commence dès la fin du mois de , et des Judenräte (conseils juifs) sont constitués « afin que les futures mesures en soient facilitées[65],[66] ».

En et , 87 000 Juifs et Polonais sont déportés de la partie de la Pologne annexée au Reich vers le « Gouvernement général[67] », au prix de conflits incessants avec le dirigeant de celui-ci, Hans Frank. Cette expérience est également mise à profit lorsque l'action contre les Juifs concerne l'Allemagne et tous les territoires occupés.

En , Heydrich nomme Adolf Eichmann directeur de la section spéciale IV B4 de la Gestapo, qui deviendra plus tard l'Amt B4, afin de disposer d'un spécialiste de la question juive[67].

Organisation de la destruction des Juifs d'Europe[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Shoah et Conférence de Wannsee.
Avec Himmler aux obsèques d'Arturo Bocchini, chef de la police italienne, le .

En 1939 et 1940, Heydrich étudie les possibilités de vider le Reich de tous les Juifs : il confie notamment à Eichmann la mission d'élaborer un plan pour déporter l'ensemble de la population juive sur l'île de Madagascar. Mais dès le mois de , il comprend que la « question juive » ne pourra être résolue par l'émigration[68]. En , soit trois mois avant le début de l'invasion de l'Union Soviétique, Heydrich, avec l'accord de Hitler, prend contact avec Hermann Göring afin de trouver un projet de solution à la « question juive ».

Dans les mois qui précèdent l’invasion de l'Union Soviétique du , Heydrich mène d’intenses négociations avec des responsables de l’armée afin de mieux coordonner l’action des Einsatzgruppen avec les opérations militaires[69]. Vu l’ampleur du conflit qui se prépare, les difficultés rencontrées en Pologne ne peuvent se répéter. Un accord est finalement conclu afin de définir avec précision les missions des uns et des autres, ce qui n’empêche ni les tensions, ni les contradictions.

Quatre Einsatzgruppen sont formés, dont deux sont dirigés par de proches collaborateurs de Heydrich : Arthur Nebe[l], chef du bureau V (police judiciaire ou Kripo) pour le groupe B et Otto Ohlendorf, chef du bureau III (SD-Ausland) pour le groupe D ; le groupe A est dirigé par Franz Walter Stahlecker, le groupe C par Otto Rasch. Désignés par Heydrich sans être volontaires[70], ils accomplissent leur tâche avec une redoutable efficacité.

Comme en Pologne, mais sur une bien plus vaste échelle, les quatre groupes s’engouffrent dans le sillage des armées allemandes dès le début de l'opération Barbarossa et procèdent à l’élimination systématique des cadres du parti communiste, surtout s’ils sont Juifs, des commissaires politiques de l’Armée rouge, des partisans et supposés tels, de ceux qui les abritent et les soutiennent ou sont soupçonnés de le faire.

À la fin du mois de , l’action s’étend à tous les Juifs, hommes, femmes et enfants. D'après Walter Blume, chef de l’Einsatzkommando 7a de l’Einsatzgruppe B, et Karl Jäger, chef de l'Einsatzkommando 3 de l'Einsatzgruppe A, c'est bien Heydrich qui donne l'ordre d'exécuter toute la population juive[71].

Il n’est plus nécessaire d’être un opposant réel ou potentiel : le seul fait d’être Juif suffit pour être exécuté.

Le plus terrible des massacres est perpétré par l'Einsatzgruppe C, à Babi Yar, près de Kiev, les et , au prix de près de 34 000 victimes[72].

Fin ou début , Heydrich confirme lors d'un entretien avec Eichmann que « le Führer a ordonné l'extermination physique des Juifs[73] ».

Afin d’accélérer l’extermination des Juifs, mais aussi d’épargner les nerfs des tueurs, les premiers camions à gaz (déjà utilisés en Allemagne pour l’extermination des malades mentaux dirigée et exécutée par les services de Heydrich[74]) font leur apparition sur le front de l’Est en . Le , les premiers gazages sont organisés dans le camp d'extermination de Chełmno, seul camp administré par la Sipo. Les autres camps d'extermination et les camps de concentration ne relèvent pas de l'autorité de Heydrich, mais de celle de Himmler, au travers du Wirtschafts- und Verwaltungs-Hauptamt, dirigé par Oswald Pohl.

Lettre de Göring à Heydrich à propos de la « solution finale ».

Après l’organisation des Einsatzgruppen, aux activités desquels il n’assiste jamais, mais dont il suit les résultats de manière constante et dont il lit les rapports tous les jours[75], Heydrich se voit confier par Göring, le la tâche de « produire dans les plus brefs délais un projet d'ensemble sur les premières mesures pratiques d'organisation à prendre pour mener à bien la solution tant désirée du problème juif[76] ». C'est sur la base de cette instruction que Heydrich organise la conférence de Wannsee qui se tient le .

Les quatorze participants, invités par Heydrich, ne sont pas des responsables de premier plan et représentent divers ministères, le gouvernement général, l'appareil du parti et la SS ; parmi eux, on retrouve également Heinrich Müller et Adolf Eichmann, qui assure le secrétariat de la conférence.

« Heydrich fit part en ouverture de la mission qui lui était confiée par le maréchal du Reich [Göring] en vue de la préparation de la solution finale de la question juive en Europe et indiqua que l'objectif de cette réunion était de clarifier les questions de fond. Le souhait du maréchal du Reich de se voir présenter un projet d'organisation, de déroulement et de conditions matérielles dans la perspective de la solution finale de la question juive en Europe, exigeait au préalable une harmonisation de toutes les instances centrales directement concernées par ces questions, dans la perspective d'une conduite parallèle de l'orientation des actions ».

Il est également clair sur les méthodes à mettre en œuvre : « Au cours de la solution finale, les Juifs de l'Est devront être mobilisés pour le travail avec l'encadrement voulu. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires. Ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre ».

Pour finir, il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront car il s'agira évidemment des éléments les plus résistants, puisque issus d'une sélection naturelle, et qui seraient susceptibles d'être le germe d'une nouvelle souche juive, pour peu qu'on les laisse en liberté (voir l'expérience de l'histoire)[77],[78] »

Pour Heydrich, il ne s'agit plus seulement d'appliquer la solution finale, l’Endlösung, aux seuls Juifs du Reich, mais bien de l'étendre à tous les Juifs d'Europe, dont il estime le nombre à onze millions de personnes[78].

La conférence dure à peine deux heures et les propos de Heydrich ne soulèvent aucune objection : bien au contraire, plusieurs participants apportent leur contribution, notamment quant au sort à réserver aux demi-Juifs, ou pour demander d'accorder la priorité à l'évacuation des Juifs du « Gouvernement général »[79].

À l'issue de la conférence, Heydrich est manifestement satisfait. Selon le témoignage d'Eichmann lors de son procès, c'est la première fois qu'il voit Heydrich aussi détendu, causant avec Müller, en fumant une cigarette et en buvant un verre de cognac, ce qui ne lui arrive jamais[80].

C'est à la suite de cette conférence qu'est ensuite lancée l’opération Reinhart, soit l’élimination systématique de tous les Juifs de Pologne et de la Russie d’Europe[81].

Lors d'un discours devant des responsables de la SS et du SD à Paris, en , Heydrich déclare sans détours que « la condamnation à mort a été prononcée pour l'ensemble des Juifs d'Europe[82] ». Selon l'historien Eberhard Jäckel, « l'architecte suprême du génocide ne fut pas Himmler, mais Heydrich. Il poussa Hitler lui-même[76] ».

Heydrich est également actif dans la persécution des Tsiganes par les nazis. Le , il promulgue les arrêtés d'application du décret du organisant la ségrégation raciale à l'égard des Tsiganes et notamment l'interdiction des unions mixtes. En et , il collabore à la préparation de leur expulsion du territoire du Reich, qu'il organise en [83].

Un aviateur en quête de gloire[modifier | modifier le code]

Les activités à la tête du SD, ses promotions au sein de la SS ne suffisent pas à assouvir le besoin de gloire de Heydrich : il veut aussi être un héros de guerre[84],[85].

Dès 1939, il reçoit une formation de pilote de chasse et il participe à des engagements au-dessus de la Pologne, de la Norvège et des Pays-Bas. Sans aucune victoire à son actif, il capote au décollage en et endommage son appareil en le rentrant dans un hangar en 1941 : ces maladresses sont transformées en exploits par la propagande[86].

Malgré l'interdiction formelle de Himmler, il vole à nouveau lors de l'invasion de l'Union soviétique. Le , il est abattu par la défense anti-aérienne et il se pose en catastrophe derrière les lignes ennemies[87]. La panique est totale : le patron du RSHA, l'adjoint le plus proche de Himmler risque de tomber aux mains des Soviétiques. Mais il échappe à une capture et est rapidement recueilli par des membres de l'Einsatzgruppe D.

Cette piètre carrière d'aviateur lui vaut cependant d'être décoré de la Croix de fer de première classe. Après cet incident, Himmler, puis Hitler lui-même, lui interdiront de participer à des actions de guerre.

Vice-protecteur de Bohême-Moravie[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Protectorat de Bohême-Moravie.
Partie est du Hradčany (la colline du « château ») vue ici du sud : le siège de la présidence de la république est le bâtiment le plus à gauche (à l'ouest) de cet ensemble architectural qui constitue le château de Prague. La Vltava au 1er plan.
Partie ouest du Hradčany, vue à partir d'une tour de la cathédrale Saint-Guy (située dans l’enceinte du « château ») : le palais Černín, siège du protectorat, est la grand bâtiment à la façade ocre clair visible au loin.

Depuis 1931, la carrière de Heydrich est rectiligne et se place dans le sillage de celle de Himmler : à la tête du SD puis du RSHA, Heydrich épure le parti, pourchasse les opposants, organise les Einsatzgruppen et met en place les mécanismes de la destruction des Juifs d'Europe. En 1941, elle prend un nouveau cours.

En visite au château de Prague en 1941, en compagnie de Frank son adjoint.

Le , Hitler nomme Heydrich « adjoint » (en allemand : stellvertretender) du gouverneur du protectorat de Bohême-Moravie[m], Konstantin von Neurath, âgé de 68 ans, jugé peu efficace et officiellement en congé de maladie. Si Neurath reste officiellement en place, il n’a plus son mot à dire et la situation est claire pour tout le monde : Heydrich est seul maître à bord à Prague.

Traduisant une notable extension de ses pouvoirs, cette nomination permet en outre à Heydrich d’avoir des rapports directs avec les plus hauts dirigeants du Troisième Reich, sans devoir passer par l’intermédiaire d’Himmler. De plus, il est persuadé qu’elle lui conférera un profil d’homme d’État.

Il tire ainsi parti de ses succès et fait oublier ses échecs comme l'accusation d'homosexualité portée contre le général Werner von Fritsch, accusation montée de toutes pièces et qui débouche sur l'acquittement de Fritsch par le tribunal de guerre du Reich, le [88].

Dès son arrivée à Prague, Heydrich fait arrêter et condamner à mort le premier ministre Alois Eliáš[n], qui avait eu des contacts avec le gouvernement tchécoslovaque en exil à Londres. Il met au pas le président du gouvernement fantoche, Hácha, afin de dissiper toute idée d’indépendance vis-à-vis du Reich, aussi minime soit-elle.

La population tchécoslovaque ne faisant pas preuve d’assez de docilité, Heydrich utilise rapidement son arme de prédilection : la terreur.

Entre la date de son arrivée le et le , quatre cents Tchécoslovaques sont exécutés. La Gestapo s’installe au palais Pecek et fait disparaître plus de quatre mille opposants ou résistants. Heydrich entreprend aussi de vider le Protectorat de sa population juive, en la déportant dans le camp de concentration de Theresienstadt, puis dans les camps d’extermination.

Il veut aussi maintenir la production industrielle tchécoslovaque, vitale pour l’effort de guerre allemand et ne plus apparaître uniquement sous l’image d’un bourreau. Il augmente les rations alimentaires, met en place des soupes populaires et lutte contre le marché noir[90].

Ses responsabilités dans le Protectorat n'empêchent pas Heydrich de continuer à diriger le RSHA, au prix d'allers-retours incessants entre Prague (Tchécoslovaquie) et Berlin (Allemagne). Il veille notamment à la répression des tendances anglophiles d'une partie de la jeunesse allemande, qui apprécie le swing[91]. Il suit également avec attention le recrutement des prostituées du « salon Kitty », bordel de luxe fréquenté par de nombreuses personnalités, dont les chambres sont truffées de micros, sans aucun résultat probant.

Au bout de quelques mois de règne absolu sur le protectorat de Bohême-Moravie, Heydrich se sait craint. Il se croit aussi respecté, voire apprécié par la « partie saine » de la population.

La mort de Heydrich[modifier | modifier le code]

Au matin du , Heydrich est au faîte de sa puissance : promu SS-Obergruppenführer, « vice-protecteur » — mais de facto « protecteur »  — de Bohême-Moravie, directeur du RSHA, décoré à de nombreuses reprises, reconnu par les plus hautes personnalités du Reich, dont Hitler lui-même, il envisage de transposer en France les méthodes qu’il a mises en œuvre à Prague.

Pour lui l’avenir est porteur de promesses et, à seulement trente-huit ans, il veut poursuivre son ascension.

L'attentat : 27 mai 1942[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Opération Anthropoid.
L'une des Mercedes de Heydrich, similaire à celle qu'il occupait lors de l'attentat.
Monument dédié aux trois parachutistes (en) ; le lieu de l’attentat se trouve probablement à l'emplacement actuel du monument : en effet, le réseau routier a été remanié avec des rampes d’accès là où, pendant la guerre, existait une simple intersection entre deux avenues ; une courbe parallèle à celle qui existait à l'époque est visible à environ 50 m environ après le monument, en aval.

Le vers 10 h 35, sans escorte ni protection particulière, installé à côté du chauffeur sur le siège avant[92] d’un cabriolet décapoté, Heydrich effectue son trajet habituel d’une vingtaine de kilomètres[o] entre sa résidence de Panenské Břežany (en) et le palais Černín (en tchèque : Černínský palác) , où se trouvent ses bureaux[93],[p] sur la colline du Hradčany.

Sur cet itinéraire, trois résistants tchèques, tous parachutés dans la nuit du au en provenance d’Angleterre[94],[q], sont placés en embuscade : le Slovaque Jozef Gabčík et le Tchèque Jan Kubiš du groupe Anthropoid, ainsi que le Tchèque Josef Valčík (cs) du groupe Silver A[94].

Gabčík et Kubiš attendent à un arrêt de tramway situé dans un virage serré en épingle[92],[r] près de l’hôpital Bulovka dans le quartier de Prague 8 (en)-Libeň (en). Ils attendent d’être avertis par le troisième homme, Valčík[94], posté cent mètres en amont, qui joue le rôle de guetteur.

Valčik signale l’arrivée de la Mercedes de Heydrich à l’aide d’un miroir. Lorsque la voiture, au ralenti dans le virage, passe à moins de trois mètres de Gabčík, celui-ci se précipite devant elle pour la bloquer et braque sa Sten[s] sur Heydrich, mais l’arme s’enraye et aucun coup ne part. Heydrich ordonne à son chauffeur d’arrêter la voiture et, alors qu'il se lève pour tenter d’abattre Gabčík, le troisième membre du commando, Kubiš, qui se retrouve alors à l'arrière de la voiture lance une grenade antichar modifiée[95], laquelle explose près de la roue arrière droite. La carrosserie située entre l’aile arrière et la portière est transpercée : des débris de métal et des fragments de fibres de siège[96] sont projetés et pénètrent dans le dos de Heydrich[97].

La Mercedes de Heydrich après l'attentat.

Après un échange de tirs au pistolet, le chauffeur, le SS-Oberscharführer Johannes Klein, part à la poursuite de Kubiš qui monte sur une bicyclette et s'enfuit derrière la voiture immobilisée. Heydrich, ne ressentant apparemment pas ses blessures, descend aussi de voiture mais en titubant, réplique et tente de poursuivre Gabčík parti devant la voiture : il s’effondre rapidement sur le sol. Klein ne parvient pas à rattraper Kubiš et revient vers Heydrich ; celui-ci saigne abondamment et ordonne à Klein de poursuivre Gabčík à pied[98]. Klein s'élance à nouveau et retrouve Gabčík dans une boutique de boucher, mais le parachutiste fait feu à deux reprises avec son pistolet[99], blessant sérieusement Klein à la jambe, ce qui lui permet de s'échapper et de rejoindre une cache, après avoir pris un tramway. À ce moment, les deux parachutistes en fuite sont persuadés que leur mission a échoué.

Heydrich n'est transporté à l’hôpital voisin Bulovka, dans une fourgonnette de livraison[96], qu'au bout d'une heure. La blessure de Heydrich n’est en elle-même pas mortelle. Mais en traversant le siège, les éclats de carrosserie ont également fait pénétrer dans la plaie des particules du rembourrage constitué de crins de cheval[96]. Heydrich subit une opération : il se rétablit progressivement et, six jours plus tard, il prend son déjeuner assis dans son lit, mais c’est alors que son état s'aggrave brutalement et le fait tomber dans le coma. La septicémie est foudroyante et rapidement généralisée[97],[t].

Le , à h 24, Heydrich meurt à l'âge de 38 ans.

Les représailles[modifier | modifier le code]

Affiche de propagande anglaise commémorant la destruction du village de Lidice en Bohême, près de Prague.

Le , les hommes de la police de sécurité encerclent le village de Lidice, soupçonné d’avoir abrité les parachutistes. Les 184 hommes du village sont exécutés par la SS ; les femmes sont déportées à Ravensbrück, d'où une bonne partie d'entre elles reviendront ; en revanche, sur les 105 enfants déportés à Lodz, seuls 17 ont survécu, les autres ont été gazés à Chelmno[u]. Une partie des enfants du village, aux traits considérés comme aryens par les nazis, sont confiés à des familles allemandes, au travers du Lebensborn[102]. Après le massacre et les déportations, Lidice est incendié et rasé.

Grâce au réseau local de résistance, Kubiš est hébergé clandestinement dans la crypte de l'église Saints-Cyrille-et-Méthode, dans le centre de Prague, bientôt suivi par d'autres membres de commandos parachutés depuis [v]. Vladimir Petrek, le prêtre orthodoxe, fournit lui-même de la nourriture et des journaux aux reclus. Les autres membres de l'église sont mis plus tard au courant de la présence des résistants dans le bâtiment[104].

Les Allemands proposent jusqu’à dix millions de couronnes à toute personne qui permettra de retrouver le commando ayant assassiné Heydrich[104].

Sur trahison d'un membre d'un autre commando — Karel Čurda, du commando Out Distance (en)[w] parachuté le  — qui donne entre autres le nom de la famille Moravec[106] ayant hébergé les parachutistes avant l’attentat, et après un interrogatoire « poussé » de cette famille[103], les Allemands parviennent à localiser le commando caché dans l'église en compagnie des autres parachutistes.

On ne connaît toujours pas aujourd'hui les raisons réelles de la trahison de Čurda[104],[x].

Le , à h 15 du matin, l'église est encerclée par huit cents militaires[y], chargés de capturer les parachutistes vivants, les Allemands souhaitant à tout prix organiser un procès « pour l'exemple » à la hauteur de l'importance de la victime[104]. Une véritable bataille de siège s'engage alors à laquelle les membres du commando opposent une résistance farouche. Après que les assiégeants ont tenté d'inonder la crypte, les sept résistants périssent finalement dans les combats, ou sont blessés puis se donnent la mort[z], après avoir envisagé de s'enfuir par les canalisations en creusant un trou dans le mur de la crypte[104]. Après les combats, c’est le traître Čurda qui est chargé d’identifier les corps des résistants alignés devant l'église[108]. La Gestapo coupe la tête des cadavres et les expose sur une étagère devant laquelle elle fait ensuite défiler parents et amis[109].

La répression se poursuit tout au long de l’été 1942, faisant plus d’un millier de victimes. À Lezaky, les hommes et les femmes du village, soit trente-trois personnes, sont tous fusillés le après la découverte d’un émetteur clandestin. Les complices et sympathisants des membres du commando sont condamnés à mort. L’évêque orthodoxe de Prague, Mgr Gorazd, le prêtre de l’église dans laquelle les parachutistes avaient trouvé refuge, Vladimir Petrek, et deux autres religieux sont exécutés à l’issue d'un procès le . Deux cent trente-six autres condamnés sont déportés à Mauthausen et liquidés le [104].

Les funérailles et la succession[modifier | modifier le code]

Rapatrié à Berlin, le corps de Heydrich a droit à des funérailles nationales, au cimetière des Invalides, orchestrées avec toute la pompe nazie. Heinrich Himmler salue tout d'abord « le caractère d'une rare pureté du défunt [qui] du plus profond de son âme et de son sang, a compris, réalisé et matérialisé la conception du monde d'Adolf Hitler[110] ».

Après le SS-Reichsführer, c'est le Führer lui-même, Adolf Hitler, qui rend hommage au défunt : « Je n'ai que peu de mots à dédier à ce mort. Il était l'un des meilleurs nationaux-socialistes, l'un des plus vaillants défenseurs de l'idée du Reich allemand, et l'un des adversaires les plus résolus de tous les ennemis du Reich[110] », (Adolf Hitler, ).

En privé, Hitler se déchaîne contre l'imprudence de Heydrich : « Des gestes héroïques comme se déplacer dans une voiture ouverte [...] sont des folies dont la nation n'avait pas besoin. Les hommes de la stature politique de Heydrich devraient avoir conscience qu'on les guette comme du gibier et que d'innombrables personnes n'ont qu'une idée en tête : comment les tuer[110] ? ».

Après un intérim assuré par Himmler, Ernst Kaltenbrunner reprend les rênes du RSHA le , sans jamais atteindre le niveau de pouvoir et d'influence de son prédécesseur[aa].

De à , Lina Heydrich vit dans le château et le domaine de Jungfer-Breschnan, près de Prague, qu'elle fait notamment entretenir par des détenus extraits du camp de concentration de Theresienstadt. C'est dans le parc du château qu'elle fait inhumer, en présence de Heinrich Himmler, son fils Klaus, mort lors d'un accident de la route le .

Lors de la fuite devant les troupes soviétiques, elle réquisitionne les services du conducteur de car impliqué dans l'accident mortel de son fils, dont la Gestapo avait pourtant déclaré qu'il n'avait aucune responsabilité dans le décès de Klaus : il disparaît lors du voyage.

Poursuivie et condamnée lors du processus de dénazification en Allemagne, Lina Heydrich multiplie les procédures pour se voir finalement disculpée ; elle intente ensuite procès sur procès et finit par obtenir une pension sur la base d'un jugement déclarant que Reinhard Heydrich avait été la victime d'un acte de guerre. Après avoir défendu la mémoire de son mari dans la presse et à travers ses mémoires, allant jusqu’à affirmer à maintes reprises qu'il n'avait eu aucune part de responsabilité dans l'extermination des Juifs, elle meurt sur son île natale le [112].

L'homme au cœur de fer[modifier | modifier le code]

Grand (1 mètre 85), blond, athlétique, sportif, escrimeur de niveau international (notamment pour le sabre, qu'il préférait au fleuret car plus violent), bon violoniste, marié à une nazie convaincue et père de quatre enfants[ab], d’un réel courage physique, Heydrich semble, par bien des aspects, correspondre au profil de l'Übermensch. Mais il est aussi un mari volage, un coureur de jupons invétéré, un amateur de soirées éthyliques dans lesquelles il entraîne ses collaborateurs[113], un officier de marine à la voix grêle et à la carrière écourtée, un pilote de chasse sans victoire à son actif.

Un des traits les plus saillants de la personnalité de Heydrich est sa totale incapacité de manifester, voire d’éprouver, le moindre sentiment[114], si ce n'est du mépris, notamment à l'égard de ses adjoints, ou au travers de ses fréquentes et terribles crises de colère[115]. Pour tous ceux qui l’ont approché, qu’il s’agisse de ses complices ou de ses victimes, c’est un homme froid et dur, l’un des plus craints du régime nazi.

Pour Albert Speer, « Heydrich était un homme froid qui se contrôlait toujours et formulait ses idées avec une rigueur d'intellectuel[116] » ; pour Walter Schellenberg, « il pouvait être incorrect jusqu’à la cruauté. [...] Cela ne l'empêchait pas, étant donné que son supérieur, le Reichsführer SS Himmler, accordait beaucoup d'importance à l'image de la vie de famille, de jouer les tendres époux et les bons pères de famille [...][117] » ; en parlant de Heydrich, Ernst Kaltenbrunner déclare lors de son emprisonnement pendant le procès de Nuremberg : « C'était un homme terriblement ambitieux et assoiffé de pouvoir. Ce désir de pouvoir était sans mesure, et il était extraordinairement intelligent et astucieux[118] » ; selon l'historien Joachim Fest, « c'était un homme comme un coup de fouet, dans sa froideur de sentiments luciférienne, son amoralité tranquille et son inextinguible soif de pouvoir[119] ».

Pour l’historien Robert Gerwarth (en)[120], l'historiographie et la littérature populaire ont connu deux images successives de Heydrich. La première est celle du nazi pervers et diabolique. Elle a son origine dans des témoignages d'anciens nazis, souvent des subalternes de Heydrich soucieux de ménager leur propre défense : Werner Best, Karl Wolff et Walter Schellenberg. Elle est propagée par des ouvrages populaires comme celui de Charles Wighton[121]. Il s'y mêle l'allégation de la parenté juive de Heydrich, répétée après la guerre par d'anciens SS comme Wilhelm Höttl ou par l'ancien masseur de Himmler, Felix Kersten. Celle-ci a été reprise par quelques historiens, principalement Joachim Fest. La seconde image de Heydrich montre au contraire un technocrate froid et bureaucratique, plus carriériste qu'idéologue, à la suite de la thèse avancée par Hannah Arendt à l'occasion du procès Eichmann. Cette approche est reprise en particulier par Günther Deschner (de)[122].

Travailleur, bon organisateur, sachant s’entourer d’adjoints efficaces malgré leurs profils divers, il fait preuve d’une grande détermination et de beaucoup d'ambition. Exigeant pour ses collaborateurs, inaccessible au doute ou à la critique, il témoigne d’une obéissance totale à l’égard de son supérieur immédiat, Heinrich Himmler[ac].

Au cinéma ou à la télévision[modifier | modifier le code]

Deux films américains furent rapidement réalisés sur l'exécution de Heydrich, et sortirent tous deux en 1943. Les bourreaux meurent aussi, de Fritz Lang, est surtout centré sur les représailles consécutives à l'attentat. Heydrich apparaît brièvement au début, interprété par Hans Heinrich von Twardowski. Hitler's Madman, de Douglas Sirk, est davantage centré sur le personnage de Heydrich, interprété par John Carradine.
Un troisième film, Operation Daybreak (Sept hommes à l'aube en France), sortira en 1975. Réalisé par Lewis Gilbert, on y voit un Heydrich interprété par Anton Diffring.

Commando à Prague (Atentát) de Jiří Sequens, film tchécoslovaque de 1964, relate la rivalité entre Canaris et Heydrich, la préparation des agents tchèques en Angleterre, la prise de contact avec les résistants, l'attentat, la répression et enfin la mort des agents dans l'Église Saints-Cyrille-et-Méthode à Prague.

Dans le téléfilm américano-britannique de Frank Pierson de 2001, Conspiration, qui relate la conférence de Wannsee, le rôle de Heydrich est tenu par l'acteur-réalisateur shakespearien Kenneth Branagh. Dans le film allemand L'Amiral Canaris, sorti en 1955, son rôle est joué par Martin Held.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Depuis la scission de la Tchécoslovaquie le , Prague est la capitale de la République tchèque.
  2. Équivalent en France au grade de général de corps d'armée, dans ce cas dans la police SS, puisque Heydrich n’est pas militaire. Son grade complet est en fait : SS-Obergruppenführer und General der Polizei.
  3. La veille de l'attentat qui le blesse mortellement, il assiste encore à un concert des Semaines musicales de Prague — le concert d’ouverture en fait au palais Wallenstein — où est entre autres jouée une œuvre de son père Bruno Heydrich : le concerto pour piano en do mineur[6].
  4. Selon Husson, Heydrich n'aurait pas fait partie des services de renseignements, mais aurait simplement servi comme officier du service des transmissions[17].
  5. D'après Knopp, il s'agirait de la fille d'un influent inspecteur principal des constructions de la Marine[19]. Pour Höhne, il s'agit de la fille d'un des directeurs d'IG Farben, qui de surcroît était enceinte[20].
  6. L'importance de ce patronyme dans la symbolique antisémite nazie est notamment illustrée par le titre du film de propagande Le Juif Süss.
  7. Klaus meurt à l'âge de 10 ans dans un accident de la circulation, renversé par une camionnette conduite par un Tchèque. Il est alors inhumé dans les jardins du château de Jungfern-Breschnan (en). Le chauffard, selon Laurent Binet[37], sera déporté. Heider Heydrich, le frère cadet de Klaus, a confirmé — à l'âge de 76 ans : en 2011 — l'information selon laquelle son frère aîné y repose toujours (voir : www.radio.cz Rubrique « Panorama »). Cette question divisait encore les historiens tchèques, d'aucuns pensaient que le corps du fils Heydrich avait été rapatrié après la guerre.
  8. Soit un mois et demi après la mort de son père.
  9. Jour où Rôhm est finalement assassiné.
  10. Condamné à mort et pendu à l'issue du procès de Nuremberg.
  11. Équivalent en France de général de division.
  12. Nebe se rapproche par la suite des conjurés du , s'enfuit après l'attentat manqué contre Hitler, se cache mais est retrouvé sur dénonciation d’une ancienne maîtresse puis est exécuté en .
  13. Son titre peut aussi être libellé « vice-gouverneur » ou encore « vice-protecteur ».
  14. Malgré ses demandes pressantes et répétées, il ne parvient pas à obtenir son exécution. Néanmoins l’année suivante, Eliáš va être la première victime de la vague de répression qui suit l'assassinat de Heydrich[89].
  15. Distance mesurée sur la carte, en tenant compte du fait qu'il passe par le quartier de Kobylisy, lieu de l'attentat.
  16. Le siège du protectorat est ainsi situé à quelques centaines de mètres à l'ouest du château de Prague : celui-ci est resté palais présidentiel et son occupant est alors Emil Hácha, président sans pouvoir.
  17. Craignant, à juste titre, de terribles représailles, la résistance tchèque ne souhaitait pas attenter à la vie de Heydrich.
  18. Ce virage permet à la rue Zenklova (cs) (rue Kirchmayer à l'époque), du quartier de Kobylisy, de rejoindre la rue V Holešovičkách (cs) (dénomination inchangée). Ce virage donne ainsi accès au creux de la vallée de la Vltava (la Moldau en allemand), de franchir la rivière, puis de rejoindre la colline du Hradčany où se trouve le quartier historique du « Château » avec le palais Černín.
  19. Pistolet mitrailleur britannique.
  20. Le décès de Heydrich serait une des « justifications » des expériences menées par le médecin SS Gebhardt sur des détenus des camps de concentration afin de lutter contre la gangrène gazeuse, Hitler ne lui ayant jamais pardonné d'avoir échoué dans le sauvetage de Heydrich[100].
  21. Les chiffres varient selon les auteurs. Longerich précise :

    « Dans le cadre de l'action de représailles consécutive à l'attentat contre Heydrich, on rassembla d'abord les 88 enfants dont les pères avaient été fusillés et les mères déportées dans un camp de concentration dépendant de l'Office central de l'émigration de Lodz. Sept y furent alors sélectionnés comme étant « germanisables », les 81 autres étant envoyés dans le camp d'extermination de Chełmno où ils furent assassinés[101]. »

  22. Les sept occupants clandestins de l'église Saints-Cyrille-et-Méthode sont, outre Jan Kubiš et Josef Gabčík : Adolf Opálka (en) le chef du groupe Out Distance qui a organisé et dirigé le commando chargé de l’assassinat de Heydrich, le sergeant cadet Josef Bublík et le sergeant Jan Hrubý du groupe de sabotage Bioscop largué début 1942, le staff sergeant Jaroslav Švarc du groupe Tin — dont la mission était d’assassiner le ministre de l'Éducation Emanuel Moravec — et Josef Valčík, le « guetteur » de Anthropoid, initialement dans Siver A[103] ; l'église Saints-Cyrille-et-Méthode est située à l'angle des rues Resslova et Na Zderaze, dans le quartier historique de Nové Město, à faible distance du Château[93], mais sur l'autre rive de la Moldau.
  23. Le groupe Out Distance est composé de trois parachutistes[105], le first lieutenant Adolf Opálka (en), le warrant officer Karel Čurda, et le corporal cadet Ivan Kolařík. C'est Opálka, en tant qu'officier, qui avait supervisé Kubiš et Gabčík dans le choix et la préparation de la méthode d’attaque de Heydrich : il leur avait ainsi adjoint les services de Valčík du groupe Siver A, pour son rôle de guetteur au miroir peu avant l'attentat.
  24. Après cette trahison, Čurda reste un indicateur des Allemands ; après guerre, il est arrêté, jugé, condamné à mort et exécuté en 1947.
  25. Du bataillon de réserve Deutschland et du bataillon de garde de Prague, sous le commandement du SS-Brigadeführer Karl Fischer von Treuenfeld (en)[103].
  26. Pour six d’entre eux[107].
  27. Lors du procès de Nuremberg, il fut particulièrement terne et sa principale défense consista en l'affirmation que les principales décisions avaient déjà été prises avant lui par Heydrich[111].
  28. (voir supra) pour la liste de ses quatre enfants.
  29. Cf. le jeu de mots mentionné par Dederichs[123] : HHhH - Himmlers Hirn heisst Heydrich (« Le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich »).

Références[modifier | modifier le code]

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Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

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Roman[modifier | modifier le code]

  • Laurent Binet, HHhH [« Himmlers Hirn heißt Heydrich (en français : « Le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich ») »], Paris, Le Livre de Poche, coll. « Littérature & Documents », , 2e éd. (1re éd. 2010 chez Grasset), 448 p. (ISBN 978-2253157342).

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