Theodor Eicke

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Theodor Eicke
Theodor Eicke
Eicke en 1942.

Surnom Papa Eicke
Naissance
Hudingen, Reichsland Elsaß-Lothringen
Décès (à 50 ans)
près de Artelnoje, Ukraine
Mort au combat
Origine Allemagne
Allégeance Drapeau de l'Empire allemand Empire allemand
Drapeau de l'Allemagne nazie Reich allemand
Arme War Ensign of Germany (1903–1919).svg Deutsches Reichsheer (1909-1918)
SA-Logo.svg Sturmabteilung (1928-1930)
Flag of the Schutzstaffel.svg Schutzstaffel (1930-1939)
Flag of the Schutzstaffel.svg Waffen-SS (1939-1943)
Grade SS-Obergruppenführer
Années de service 1909-1943
Commandement Division SS « Totenkopf »
Conflits Première Guerre mondiale,
Seconde Guerre mondiale
Distinctions Croix de chevalier de la croix de fer avec feuilles de chêne
Autres fonctions Inspecteur des camps de concentration

Theodor Eicke est un dirigeant nazi et un SS-Obergruppenführer[a] de la Seconde Guerre mondiale, né le à Hudingen en Alsace-Lorraine (Empire allemand) et mort en opération militaire le près de Artelnoje en Ukraine.

Il est notamment connu pour avoir participé à l’assassinat d’Ernst Röhm au cours de la nuit des Longs Couteaux à la fin du mois de . Peu après, il est nommé inspecteur des camps de concentration et commandant des unités « Totenkopf », fonctions qui lui donnent un rôle majeur dans la création et l’organisation des camps de concentration.

Il prend le commandement de division SS « Totenkopf » de la Waffen-SS au début de la seconde guerre mondiale et l'exerce jusqu'à sa mort au cours d’une opération de reconnaissance aérienne sur le front de l'Est.

Les années de jeunesse[modifier | modifier le code]

Theodor Eicke naît en 1892 à Hudingen, aujourd'hui Hampont en Moselle, alors dans l'Alsace-Lorraine annexée à l'Empire allemand. Son père, originaire du Harz et vétéran de la guerre franco-allemande est chef de gare[1],[2]. Theodor est le onzième enfant du couple, qui connaît des dissensions : la mère est catholique et francophile, le père protestant et patriote allemand[3].

Première guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Après avoir quitté l'école sans brevet de fin d'études, il s'engage avant ses 17 ans comme volontaire dans le 23e régiment d'infanterie bavarois[4]. Plus tard, lors de la Première Guerre mondiale, il est l'officier payeur en second du 3e puis, en 1916, du 22e régiment d'infanterie bavarois[5], et n'atteint donc pas le statut d'officier[6]. Il épouse Bertha Schwebel à l'hiver 1914. Theodor Eicke indique avoir quitté volontairement l'armée en , après les échec de la révolution dans le Reich en janvier[5], mais il a été plus vraisemblablement licencié, en raison de la réduction des effectifs de l'armée[7].

Décoré de la croix de fer, Theodor Eicke commence des études de technicien supérieur à Ilmenau, ville natale de son épouse, mais les abandonne en 1920 en raison de son faible niveau scolaire, souhaitant faire carrière dans la police[8].

Carrière dans la police[modifier | modifier le code]

Affiche électorale en noir et blanc, rehaussée de rouge. Les trois protagonistes tiennent des couteaux ensanglantés et font face à une foule rassemblée sous le drapeau du parti communiste allemand.
Affiche du KPD lors des élections législatives de 1920. Au premier plan sont caricaturés Hugo Stinnes, Hans von Seeckt et Gustav Noske.

En 1919, il travaille d'abord quatre mois au bureau des finances de la ville d'Ilmenau, puis débute en un stage d'aspirant policier dans la même ville. Pour plusieurs historiens, il y serait alors informateur pour la police[1]. Cette théorie, issue d'une interprétation erronée des écrits d'Eicke, est cependant rejetée en 2013[9]. En , lors des élections législatives, il déchire des affiches électorales, dans le cadre de son service. Des élus municipaux du KPD et du SPD exigent alors du maire la démission d'Eicke, et déposent plainte contre lui. S'il n'est pas poursuivi, il doit cependant écourter son stage de trois bonnes semaines. Plus tard, Eicke mentionnera cet épisode à plusieurs reprises, en l'exagérant complaisamment, pour attester de sa précoce sensibilité national-socialiste[10].

Il suit en 1920, pendant trois mois, les cours de l'école de police de Cottbus, puis intègre en 1921 la Schutzpolizei de Weimar, dont il est exclu après deux semaines. Il obtient à l'automne 1921 un stage de milicien supplétif dans la petite ville de Sorau, alors allemande, mais déménage à Ludwigshafen, où il travaille à la Schutzpolizei de la ville jusqu'en [11]. Le Palatinat rhénan est alors une région industrielle parcourue de fortes tensions sociales, comme de séparatisme[b],[12]. Ludwigshafen est alors comprise dans la zone d'occupation française, où la police allemande dépend presque absolument des ordres des autorités françaises. Dans ce contexte, tout à fait nouveau pour lui, le policier Theodor Eicke renforce son rejet de l'occupation étrangère, et sa haine des communistes, notamment lors des grandes manifestations consécutives à l'assassinat de Walther Rathenau, en . Il semble montrer dans son travail plus de pragmatisme que de conscience professionnelle, et renonce progressivement à faire carrière dans la police[13].

BASF et IG Farben[modifier | modifier le code]

Photographie aérienne en noir et blanc du site industriel, montrant un cratère résultant de l'explosion. Une légende en anglais détaille les conséquences de la catastrophe.
Une partie du site industriel de BASF à Oppau (Ludwigshafen), après l'explosion de 1921.

Theodor Eicke est engagé en 1923 à Ludwigshafen comme employé de bureau par la Badische Anilin- & Soda-Fabrik (BASF), sans doute grâce à la recommandation d'un de ses frères, qui y est employé. Il devient adjoint du chef du service de sécurité interne dans l'usine de Ludwigshafen deux années plus tard, au moment où BASF, Hoechst et Bayer fusionnent pour former le conglomérat IG Farben[14].

Le site industriel de Ludwigshafen a connu en ce qui est alors le plus grave accident industriel de l'histoire de l'Allemagne, l'explosion d'Oppau, lors de laquelle 560 ouvriers de l'usine BASF sont tués. Les usines sont occupées par les Français en 1923, et les ouvriers, majoritairement communistes, pratiquent pendant cet épisode la résistance passive. La crise économique entraîne le licenciement d'un tiers des 21 000 ouvriers de Ludwigshafen entre 1922 et 1925. En 1924, le passage à la journée de neuf heures sans compensation de salaire suscite une grève massive[15].

Dans ce contexte, l'activité précise d'Eicke reste mal connue : il fait partie des « officiers de BASF », un groupe d'anciens officiers affectés par l'entreprise à des postes de surveillance. Les communistes lui reprochent alors fréquemment d'être le « chien de garde » de l'industrie, particulièrement lors des grèves et mouvements sociaux. Cependant, Eicke lui-même décrira plus tard son rôle comme celui d'un défenseur de l'intérêt national, menacé d'abord par l'espionnage industriel, tant soviétique que français, ensuite par le séparatisme, violemment combattu par le parti nazi dans le Palatinat[12], et passera sous silence le contexte social particulier de ces années à BASF[15].

1928-1933[modifier | modifier le code]

Parti nazi, SA et SS au Palatinat rhénan[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : NSDAP, Sturmabteilung et Schutzstaffel.

En , Eicke s'inscrit à la fois au parti nazi et dans la Sturmabteilung (SA). L'occupation française de la Ruhr et les tentations séparatistes au Palatinat ont contribué à un essor plus rapide du parti nazi dans la région que dans l'ensemble du Reich, et lorsque Eicke organise en 1929 dans les locaux de l'IG Farben une journée de promotion du parti, il sait pouvoir compter sur le soutien de plusieurs cadres de l'entreprise. La date de son adhésion au parti ne fait de lui ni un nazi de la première heure, ni un pur opportuniste[16].

Il reçoit l'ordre de quitter la SA pour rejoindre la SS, ce qu'il fait en [17]. Il dépasse certes de trois années la limite d'âge pour entrer dans la SS, fixée à 35 ans, mais son origine et sa formation font de lui un représentant typique du corps des SS[18]. La SS du Palatinat, alors très mal organisée, est éprouvée par de fréquents conflits, tant internes qu'avec la SA locale[19]. Eicke, également très critique envers son supérieur Fritz Berni, crée les sections locales de la SS à Ludwigshafen, Grünstadt et Frankenthal et est promu Sturmbannführer[20].

photographie en noir et blanc montrant Magda et joseph Goebbels avançant entre deux rangées de membres de la SA en chemises blanches
Lors du mariage de Magda et Joseph Goebbels en 1931, les SA soumis à l'interdiction du port de l'uniforme saluent en chemise[21].

Ses qualités de recruteur, son apport pour l'organisation de la SS au Palatinat le font remarquer. Il engage ses hommes dans des combats de rue, leur commande de dresser le drapeau à croix gammée sur la place des fêtes de Ludwigshafen la nuit précédant la fête nationale de la République de Weimar[22]. La croissance des effectifs de la SS au Palatinat est forte, mais ne dépasse cependant pas nettement la moyenne nationale[23]. Elle s'accompagne de querelles fréquentes entre Eicke et le Gauleiter du Palatinat rhénan, Josef Bürckel. Cet enseignant a des sympathies pour le nazi Gregor Strasser et son idée d'un « socialisme allemand », alors que le ressentiment d'Eicke envers toute forme de socialisme est extrême. Eicke ne souhaite prendre ses ordres que du quartier général du parti nazi, établi à Munich en 1930, et non de Bürckel. Ce dernier se tient à la stratégie de conquête légale du pouvoir, édictée par Adolf Hitler en , mais Eicke saisit plusieurs occasions, notamment à Germersheim pendant le défilé de ses troupes, pour la contester[24] : alors que le port public d'uniformes politiques venait d'être interdit par l'État de Bavière, et que Bürckel ordonnait à un millier de SA et SS de défiler torse nu, Eickel fait défiler ses hommes en tenue, prenant le risque d'une interdiction du parti nazi[24].

Affaire des explosifs de Pirmasens[modifier | modifier le code]

Fin , Eicke reçoit du Standartenführer[c] Fritz Berni l'ordre, qui émane vraisemblablement du Gauleiter Josef Bürckel[25], de fabriquer des explosifs. Le matériel nécessaire provient en partie de l'entreprise IG-Farben de Ludfwigshafen. En , Berni emporte la moitié des explosifs à Pirmasens, mais certains de ses ennemis à l'intérieur du parti l'apprennent. Il est donc provisoirement exclu de la SS et du parti le , car la fabrication d'explosifs entrait en contradiction avec la stratégie de conquête légale du pouvoir. Dans un premier temps, Eicke tire avantage de la situation : il est promu par Heinrich Himmler Standartenführer,en [23], et prend ainsi en la direction de la 10e SS-Standarte[26], composée d'environ 900 hommes[23].

En perquisitionnant le domicile d'Eicke, la police de Ludwigshafen retrouve le une partie des explosifs ainsi que la liste des membres de son unité. Eicke est licencié par I.G. Farben. Jugé en à Pirmasens pour infraction à la loi sur les explosifs, il est condamné à deux ans de réclusion. L'affaire des explosifs de Pirmasens suscite un scandale considérable dans l'opinion publique allemande, car elle fait écho aux documents de Boxheim rédigés par Werner Best, révélés en , et qui semblent accréditer l'existence au sein du parti nazi d'un plan secret de conquête violente du pouvoir[27]. Durant son procès, Eicke protège la direction du parti en indiquant que la fabrication des explosifs relevait de sa propre initiative. Le lendemain du jugement, il obtient une dispense de peine temporaire, en simulant une maladie nerveuse[28], et grâce à la protection du ministre de la Justice Franz Gürtner[d],[1]. Lors du procès, de nombreux éléments de l'enquête policière sont délaissés par le tribunal[29].

Fuite en Italie[modifier | modifier le code]

Photographie en noir et blanc représentant Theodor Eicke et des responsables du parti fasciste italien, devant le monument de la victoire de Bolzano.
Theodor Eicke, le , devant le monument de la victoire de Bolzano, lors de l'anniversaire de la Marche sur Rome.

Sur les instructions de Heinrich Himmler, Eicke se réfugie en en Italie pour s'occuper d'un camp pour fugitifs allemands et autrichiens de la SS[1], situé à Malcesine, sur le lac de Garde. La section autrichienne du NSDAP demande en l'ouverture d'une procédure contre Eicke, qui avait manifesté avec trente SS en uniformes au monument de la victoire de Bolzano, lors du dixième anniversaire de la marche sur Rome[30].

Depuis l'Italie, Eicke garde un contact fréquent avec les activités du NSDAP en Allemagne. Dans deux lettres du , il menace de recourir à des explosifs encore cachés, qui « ne sont pas tous pour les rouges, mais aussi pour les porcs dans nos propres rangs ». Il indique avoir « couvert une foule de lâches, auquel le courage de la responsabilité fait absolument défaut. Ces crapules sont toujours au premier rang, lorsqu'il s'agit de briguer des postes importants »[31].

SS et camps de concentration[modifier | modifier le code]

Photographie en noir et blanc de détenus du camp de concentration de Sachsenhausen, vêtus de leur tenue d'internés
Détenus du camp de Sachsenhausen en 1938.

Eicke regagne l'Allemagne en , moins de deux mois après l'accession au pouvoir de Hitler.

Le [32], il est nommé par Himmler commandant du camp de concentration de Dachau[33], ouvert depuis mars, où sont alors détenus deux mille prisonniers[34]. Il y met immédiatement en place les bases du système concentrationnaire nazi, notamment en ce qui concerne l'obéissance aveugle des gardiens aux ordres, et le système de surveillance, de discipline et de châtiment des détenus, dont « le but est de briser psychologiquement, moralement et physiquement les prisonniers[35]. » Avec « Papa Eicke », surnom qui lui est donné par les gardiens de camp[36], on passe de la brutalité indisciplinée de la SA à la terreur planifiée de la SS. Ses résultats font forte impression sur Himmler qui le promeut SS-Brigadeführer[e] le [37].

Eicke fait preuve d'un antisémitisme et d'un antibolchevisme radicaux. Il proclame « sa haine contre tout ce qui est non allemand et non national-socialiste[38] ». Il impose aux gardiens une obéissance aveugle et inconditionnelle envers lui, en tant que commandant du camp, mais aussi envers la SS et le Führer.

Eicke est sollicité pour prêter main-forte à la nuit des Longs Couteaux, l'opération de purge qui se déroule du au au cours de laquelle le régime élimine ses principaux opposants ou concurrents internes, susceptibles de le mettre en danger : avec quelques gardiens du camp de concentration de Dachau triés sur le volet, il apporte son aide à Sepp Dietrich, commandant de l’unité « Leibstandarte SS Adolf Hitler », pour incarcérer les principaux dirigeants de la SA. À cette occasion, le , il prouve sa totale fidélité à Himmler et Hitler en participant directement à l'assassinat d'Ernst Röhm,[39]. Ce meurtre lui vaut d'être promu SS-Gruppenführer[f], ce qui le place au second rang de la hiérarchie SS[40].

En outre, l'ensemble de ces « qualités » impressionne Heinrich Himmler qui le nomme deux jours plus tard, le , inspecteur des camps de concentration et commandant des unités « Totenkopf » (Inspekteur des Konzentrationslager und Führer des SS Totenkopfverbände)[41]. Comme commandant des « Totenkopfverbände », il relève du bureau central de la SS, le SS-Hauptamt (de), et prend ses ordres directement auprès de Himmler[42] ; en tant qu'inspecteur des camps, il dépend également de Himmler et, à partir de , de l’Amt D du VuWHA (le Verwaltung und Wirtschaft Hauptamt : le « service d'administration et d'économie de la SS ») dirigé par Oswald Pohl[43].

Photographie en noir et blanc de l'intérieur d'un baraquement du camp de concentration de Buchenwald en avril 1945
Baraquement de Buchenwald, .

Dans sa fonction d'inspecteur des camps de concentration, Eicke met en place une profonde réorganisation qui s'étend de début 1935 à 1939 :

  • il supprime les petits camps pour ne conserver que six d'entre eux, regroupant environ 3 500 détenus chacun, dont Dachau ;
  • à partir de 1936, il étend le système concentrationnaire avec la création de Sachsenhausen, Buchenwald (1937), Flossenbürg (1938), complétés après l'Anschluss, par Mauthausen (1938), puis par le camp pour femmes de Ravensbrück en 1939[44] ;
  • l'organisation et l'administration de tous les camps sont calquées sur le modèle mis en place à Dachau et, à l'exception de ce camp-modèle, tous les anciens camps sont fermés.

Dès 1936, Eicke fait procéder à l'arrestation et l'internement dans les camps de nouvelles catégories de détenus qui n'ont aucun rapport avec les opposants au régime, « mendiants, criminels, récidivistes de la petite délinquance, ivrognes, chômeurs professionnels, clochards, Tziganes et zélateurs de sectes religieuses[45] ». Il plaide pour l'agrandissement des camps existants et la construction de nouveaux centres de détention et envisage de les utiliser comme réservoir de main d'œuvre servile[45].

La réorganisation réalisée par Eicke et l'utilisation des détenus comme travailleurs forcés font des camps de concentration l'un des outils les plus puissants de la SS.

« Quiconque fait de la politique, tient des discours ou des réunions de provocation, forme des clans, se rassemble avec d'autres dans le but d'inciter à la révolte, se livre à une nauséabonde propagande d'opposition ou autre sera pendu en vertu du droit révolutionnaire ; quiconque se sera livré à des voies de fait sur la personne d'un garde, aura refusé d'obéir ou se sera révolté sous quelque forme que ce soit, sera considéré comme mutin et fusillé sur-le-champ ou pendu »

— Extrait du règlement régissant la discipline et la répression des détenus, rédigé par Theodor Eicke[36].

Photographie en noir et blanc de Rudolf Höss lors de son procès
Rudolf Höss[g] pendant son procès à Varsovie en 1947.

L'attitude inflexible de Eicke et sa détermination à exploiter sans mesure la main-d’œuvre concentrationnaire ont une profonde influence sur le personnel des camps de concentration. L'endoctrinement permanent, la brutalité de Eicke lui-même, empêchent tout sentiment d'humanité des gardiens : Eicke voulait supprimer chez les SS tout sentiment de pitié à l'égard des internés. Ses discours, les ordres dans lesquels il insistait sur le caractère criminel et dangereux de l'activité des internés, ne pouvaient rester sans effets.

« Sans cesse endoctrinées par lui, les natures primitives et frustes [des gardiens] concevaient à l'égard des prisonniers une antipathie et une haine difficilement imaginables pour les gens du dehors[46]. »

Dans tous les camps se mettent en place une violence et une cruauté contrôlées et disciplinées, un véritable système de terreur bien codifié qui se poursuivra après le départ de Eicke. Il aura notamment formé des commandants de camp comme Rudolf Höss[g] à Auschwitz, Franz Ziereis à Mauthausen et Karl Otto Koch à Sachsenhausen et Buchenwald.

« À cette époque, combien de fois n'ai-je pas dû me dominer pour faire preuve d'une implacable dureté ! Je pensais alors que ce qu'on continuait à exiger de moi dépassait les forces humaines ; or, Eicke continuait ses exhortations pour nous inciter à une dureté encore plus grande. Un SS doit être capable, nous disait-il, d'anéantir même ses parents les plus proches s'ils se rebellent contre l'État ou contre les conceptions d'Adolf Hitler »

— Rudolf Höss[g],[47].

Eicke semble toutefois apprécié par ses troupes, ce qui explique vraisemblablement son surnom de « Papa Eicke[36] ». D'après Wolfgang Sofsky, il met systématiquement en place une politique de  copinage, à l'opposé des traditions militaires qu'il déteste : ainsi, Eicke demande à ses hommes de se tutoyer, fusionne les mess des sous-officiers et des officiers, protège ses hommes, même en cas d'entorses aux règles, sauf s'ils manifestent un sentiment de pitié envers les détenus, et, lors de ses fréquentes tournées d'inspection, il cherche le contact avec les hommes du rang en l'absence de leurs supérieurs[48]. En outre, lorsque des gardiens abattent un détenu sous le faux prétexte d'une tentative de fuite, il demande qu'on évite de leur faire subir un interrogatoire, pour ne pas les inquiéter[49].

La division « Totenkopf »[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Waffen-SS.
Insigne en noir et blanc de la division SS « Totenkopf », représentant une tête de mort
Insigne de la division SS « Totenkopf ».

C'est sous le commandement de Eicke en 1939, que débute la transformation d’une partie des SS-Totenkopfverbände, c'est-à-dire du personnel issu de la supervision des camps de concentration, en vue d'en faire des unités aptes à combattre sur le front pour constituer la division SS « Totenkopf ». Dès sa prise de fonction, il mobilise tous ses contacts au sein de la SS pour assurer un bon équipement à sa division, notamment en termes d'armes antichars, pour la motoriser et la doter d'un groupe de reconnaissance[50].

À partir de ce moment, Eicke entame une nouvelle carrière et n'a plus de responsabilités dans l'organisation et le fonctionnement des camps de concentration. Richard Glücks lui succède en tant qu'inspecteur des camps, sous l'autorité d'Oswald Pohl.

L'homme change de fonction, mais ses convictions restent les mêmes. Anti-catholique convaincu, il arrive, en 1940, à convaincre une compagnie entière de sa division de renoncer à la religion chrétienne, en le faisant acter par un tribunal administratif[38]. Il veille scrupuleusement au respect des drastiques critères de recrutement de la Waffen-SS, n'hésitant pas à renvoyer des candidats pourtant acceptés mais qu'il juge personnellement non conformes aux normes physiques, raciales ou morales de la SS[51] et rechigne à voir ses officiers quitter la division « Totenkopf » pour renforcer d'autres unités[52].

Au cours de la guerre, Eicke et sa division se distinguent par leur brutalité et le nombre de leurs crimes de guerre.

Lors de la campagne de Pologne, trois régiments des unités de la « Totenkopf » (« Oberbayern », « Brandenburg » et « Thüringen ») suivent les troupes allemandes pour « appréhender les réfugiés récemment arrivés dans le pays et traquer les éléments hostiles au régime, parmi lesquels les francs-maçons, les Juifs, les communistes, l'intelligentsia, le clergé et l'aristocratie »[53]. La brutalité des unités de la « Totenkopf », et le nombre des assassinats qu'elles commettent, font l'objet de vives critiques du Generaloberst[h] Blaskowitz de l'armée de terre : « Les sentiments de la troupe envers la SS et la police oscillent entre la répulsion et la haine. Tous les soldats sont pris de dégoût et de répugnance devant les crimes commis en Pologne »[54].

Sur une courte durée, du au , dès l’arrivée des troupes allemandes à Cracovie, il fait également office de Höhere SS- und Polizeiführer Ost (HSSFf Ost : « chef de la SS et de la Police pour la région Est »). Friedrich-Wilhelm Krüger lui succède aussitôt.

Pendant la campagne de France, la division « Totenkopf » commet le massacre du Paradis le , durant lequel elle assassine une centaine de prisonniers britanniques en France, sous les ordres de l’Obersturmführer[i] Fritz Knöchlein, condamné à mort et exécuté pour crimes de guerre[55] en 1949 ; elle est également responsable de l'exécution sommaire de troupes sénégalaises et marocaines qui essayaient de se rendre[56].

Photographie en noir et blanc de Eicke, vêtu d'un long manteau d'uniforme en Russie en septembre 1941
Eicke en compagnie de ses troupes de la division SS « Totenkopf », sur le front russe en .

En prévision du déclenchement de l'invasion de l'Union soviétique, Eicke insiste pour que sa division soit dotée de camions conçus pour le transport de troupes à la place des divers véhicules qu'elle a reçus : « Abstraction faite que nous avons l'air de romanichels et qu'une telle apparence ne sied pas à la SS, on ne peut conduire aucune guerre à l'Est avec ce genre de véhicules[57] ». Son insistance lui permet d'obtenir gain de cause. Avant le déclenchement de l'opération, il réunit ses officiers à plusieurs reprises « pour leur montrer l'enjeu de la lutte qui allait opposer le national-socialisme au judéo-bolchevisme[58] ». « Par la suite, cette division fut sans doute la plus impitoyable du front russe, et aussi la plus irréductible[58]. »

En , en Finlande, deux régiments de la division s'enfuient devant une contre-offensive des troupes de l'Armée rouge, s'attirant de sévères jugements d'officiers de la Wehrmacht[59].

Sous le commandement de Eicke, puis également après sa mort, la division « Totenkopf » fait preuve d'un fanatisme inégalé et de férocité lors de l'avancée en 1941, de l'offensive de l'été 1942, de la conquête de Kharkov[60], de la bataille de la poche de Demiansk, et lors de la défense de Varsovie puis de Budapest début 1945. Elle fait preuve de remarquables aptitudes au combat défensif contre l'Armée rouge[61]. Mais elle se rend aussi coupable de l'assassinat de prisonniers et de civils en Union soviétique, de la destruction et du pillage de nombreux villages russes[60]. Eicke fait en outre régner une discipline de fer et parfois expéditive, attestée lors de l'exécution d'un soldat incitant à la mutinerie avant que soit confirmé le verdict par la Reichsfürhungs-SS, entraînant immédiatement sa déchéance de la fonction de juge de sa division[62].

Photographie en couleur d'un Fieseler Fi 156 Storch
Fieseler Fi 156 Storch.

Peu après sa promotion au grade de SS-Obergruppenführer[a], Theodor Eicke est tué le 26 février 1943. Au cours d'une reconnaissance aérienne en préparation à la troisième bataille de Kharkov, son avion, un Fieseler Fi 156 Storch, est abattu par l'Armée rouge dans les environs d'Artelnoje, près de Losowa. Ses troupes lancent immédiatement une attaque pour sécuriser le site où l'avion s'est écrasé et récupérer le corps de leur chef.

La propagande nazie dresse de Theodor Eicke un portrait de héros. Peu après sa mort, un des régiments de la division « Totenkopf » est baptisé « Theodor Eicke », nom qu'il arbore sur la manchette, « privilège rare et hiérarchisé[63] ». Sa réputation militaire reste cependant controversée.

Photographie en noir et blanc de Eicke en 1942
Eicke en 1942.

Dès 1940, lors de la campagne de France, l'attitude de Eicke pour qui « les pertes, ça n'a pas d'importance » fait l'objet de critiques d'officiers de la Wehrmacht, effrayés par le nombre de morts et de blessés au sein de la division « Totenkopf »[55]. Ces critiques se renouvellent lors de l'invasion de l’Union soviétique : de à , la division perd 12 000 hommes, soit environ les trois quarts des 17 000 soldats composant l'effectif initial[64].

Pour Charles Sydnor « La caractéristique la plus constante, dans la façon dont il abordait les problèmes de commandement sur le terrain, était son fanatisme, qui l'emportait sur le pragmatisme et la logique dans les questions relatives à l'instruction, à la discipline, à la logistique et à la tactique. Eicke considérait l'extermination de l'ennemi comme l'objectif principal de la guerre et avait le sentiment que la détermination fanatique et l'absence totale de pitié, que ce soit dans l'attaque ou la défensive, étaient les clés du succès tactique[65]. » Jean-Luc Leleu insiste quant à lui sur l'attention apportée par Eicke à la formation de ses hommes sur une base empirique et pragmatique, particulièrement pour mieux les préparer aux dures conditions du front de l'Est[66]. Heinz Höne souligne la différence entre « l'esprit des formations tête de mort de « Papa Eicke »[67] » et celui des autres unités de la Waffen-SS.

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a et b Équivalent en France de général de corps d'armée.
  2. Des cercles locaux, qui revendiquaient la séparation du Palatinat d'avec la Bavière, sont instrumentalisés par la puissance occupante française, qui perçoit favorablement la revendication d'une séparation du Palatinat du Reich.
  3. Équivalent de colonel en France, mais il s'agit ici d’un grade dans une police non officielle.
  4. Ministre de la Justice du à sa mort, le .
  5. Équivalent de général de brigade en France, mais il s'agit ici d’un grade dans la police SS.
  6. Équivalent en France de général de division, mais il s'agit ici d’un grade dans la police SS.
  7. a b et c Se prononce « Heuss » ; Rudolf Höss, commandant du camp d’Auschwitz, ne doit pas être confondu avec Rudolf Hess, accusé lors du principal procès de Nuremberg et désigné « le successeur du Führer », ceci jusqu'à son expédition en avion au Royaume-Uni en 1941.
  8. Équivalent en France de général d'armée.
  9. Équivalent de lieutenant en France.

Références[modifier | modifier le code]

(en)/(de) Cet article est partiellement ou en totalité issu des articles intitulés en anglais « Theodor Eicke » (voir la liste des auteurs) et en allemand « Theodor Eicke » (voir la liste des auteurs).
  1. a b c et d Knopp, p. 223.
  2. Weise 2013, p. 29.
  3. Weise 2013, p. 30.
  4. Weise 2013, p. 31.
  5. a et b Scherzer 2014, p. 253.
  6. Weise 2013, p. 33.
  7. Weise 2013, p. 37-38.
  8. Weise 2013, p. 39-46.
  9. Weise 2013, p. 40.
  10. Weise 2013, p. 40-42.
  11. Weise 2013, p. 43-45.
  12. a et b Weise 2013, p. 53-54.
  13. Weise 2013, p. 46-48.
  14. Weise 2013, p. 48-50.
  15. a et b Weise 2013, p. 48-51.
  16. Weise 2013, p. 56-66.
  17. Weise 2013, p. 67.
  18. Weise 2013, p. 68, 73.
  19. Weise 2013, p. 75.
  20. Weise 2013, p. 77-79.
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Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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