Nicolas Machiavel

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Nicolas Machiavel
Portrait en buste d'un homme souriant aux cheveux courts

Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.

Naissance
Décès
(à 58 ans)
Florence, République florentine
Sépulture
Principaux intérêts
Idées remarquables
Couple Fortune / Vertu, Conservation du pouvoir
Œuvres principales
Influencé par
A influencé
La majeure partie de la philosophie politique ultérieure
Adjectifs dérivés
machiavéliste (1576), machiavélique (1578) et machiavélien (1975)
Père
Bernardo di Niccolò Machiavelli (en)Voir et modifier les données sur Wikidata
Fratrie
Totto Machiavelli (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoint
-Voir et modifier les données sur Wikidata
Parentèle
Niccolò Machiavelli (d) (cousin germain)Voir et modifier les données sur Wikidata
signature de Nicolas Machiavel

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Nicolas Machiavel (en italien : Niccolò di Bernardo dei Machiavelli ; Niccolò Machiavelli prononcé : [nikkoˈlɔ mmakjaˈvɛlli]) est un penseur humaniste italien de la Renaissance, philosophe, théoricien de la politique, de l'histoire et de la guerre, né le à Florence, en Italie et mort le dans cette ville. Il a été pendant 14 ans fonctionnaire de la république de Florence et a effectué plusieurs missions diplomatiques, notamment auprès de la papauté et de la cour du roi de France. Durant toutes ces années, il a pu observer de près la mécanique du pouvoir, le jeu des ambitions concurrentes et dégager des éléments de psychologie et de sociologie des foules.

Machiavel est surtout connu pour deux livres majeurs Le Prince et Discours sur la première décade de Tite-Live. Philosophe politique de première importance, il est au fondement de la notion moderne d'État et du renouveau d'intérêt pour la notion de conscription, très prégnante durant la république romaine. Il est aussi important pour sa volonté de séparer la politique de la morale et de la religion. C'est sur ces points que les interprétations de la pensée de Machiavel diffèrent le plus. Pour Leo Strauss, la rupture entre politique et morale trace la frontière entre la philosophie politique classique et la philosophie politique moderne, laquelle prendra son essor lorsque Thomas Hobbes adoucira la radicalité machiavélienne. Strauss s'inscrit à la suite du huguenot Innocent Gentillet qui voit Machiavel comme un enseignant du mal : c'est tout le thème du machiavélisme vu comme volonté de tromper, leçon de cynisme et d'immoralisme. Pour d'autres, tel Benedetto Croce, Machiavel est un réaliste qui distingue faits politiques et valeurs morales et pour qui, selon la distinction proposée par Max Weber, toute action politique met les hommes et femmes d'État face à un conflit entre éthique de la responsabilité et éthique de la conviction. C'est également dans cette optique que Machiavel est vu comme un précurseur de Francis Bacon, de l'empirisme et de la science basée sur des faits.

La politique chez lui se caractérise par le mouvement, les ruptures violentes et le conflit. Si le recours à la force est une possibilité clairement admise, la politique requiert également des capacités rhétoriques de façon à convaincre les autres. Enfin, elle exige que les hommes et femmes politiques recourent à la virtù, un des concepts clés de Machiavel qui désigne l'habileté, la puissance individuelle et le flair qui permettent de passer outre à la force aveugle de la mauvaise fortune et d'innover de façon à permettre à l'État de faire face aux défis présents. Ici deux traditions d'interprétation s'opposent, ceux qui insistent, tel Nietzsche, sur le caractère aristocratique de l'homme d'État machiavélien et ceux, qui au contraire mettent en avant le fait que, dans une république où chacun a la liberté de participer au politique, il se trouvera nombre d'hommes et de femmes disposant la virtù nécessaire pour faire face aux défis à relever.

Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live se fait jour le républicanisme de Machiavel. Celui-ci inspirera le républicanisme anglais des révolutions anglaises du XVIIe siècle ainsi que les formes de républicanisme qui émergeront à la suite de la révolution française et de la révolution américaine. Loin de voir un modèle à imiter dans le Prince de Machiavel, Jean-Jacques Rousseau y voit une satire de la tyrannie qui rend d'autant plus nécessaire l'établissement d'une république. L'interprétation républicaine de Machiavel connaît un nouvel essor à la fin du XXe siècle avec notamment les travaux de John Greville Agard Pocock et de Quentin Skinner. À rebours de cette interprétation positive, la pensée de machiavel a été mise en cause dans le déclenchement des deux guerres mondiales et la montée des totalitarismes. La diversité très forte des interprétations de Machiavel vient, comme l'a vu Charles Benoist entre les deux guerres, de ce qu'il existe au moins quatre types de machiavélisme : celui de Machiavel, celui de ses disciples, celui de ses adversaires et celui des gens qui ne l'ont jamais lu.

Machiavel est au fondement de la politique moderne. Ses écrits inspireront plusieurs grands théoriciens de l'État, notamment Jean Bodin, Thomas Hobbes et John Locke.

Sommaire

Biographie[modifier | modifier le code]

Statue de Machiavel, par Lorenzo Bartolini, piazzale des Offices, Florence.

Les premières années[modifier | modifier le code]

Machiavel naît à Florence, dans une vieille famille sans richesse et sans statut politique. Son père Bernard Machiavel, docteur en droit, est trésorier pontifical à Rome. Bien que la famille connaisse régulièrement des difficultés financières, Machiavel qui lit beaucoup, reçoit une solide éducation humaniste[1]. Ne maîtrisant pas le grec ancien, c'est en en latin qu'il lit les œuvres des philosophes grecs : Aristote, Platon, Plutarque, Polybe, Thucydide. Il a également lu les grands auteurs latins : Cicéron, Sénèque, César, Tite-Live, Tacite, Salluste, Ovide et Virgile, Plaute et Térence. Lucrèce dont il a recopié le De rerum natura 1497, marque profondément son approche de la religion[2]. On ne sait pas grand chose de la vie de Machiavel entre 1489 et 1498, une période troublée qui voit se dérouler la Première guerre d'Italie, Pise, le port de Florence, devenir indépendant en 1494 ainsi que l'instauration d'une théocratie à Florence sous l'impulsion de Savonarole [2].

La carrière gouvernementale (1498-1512)[modifier | modifier le code]

César Borgia et Machiavel par Federico Faruffini (1864).

Machiavel est nommé deuxième secrétaire de la chancellerie le 19 juin 1498[3]. Loin d'être un agent subalterne, il est l'homme à tout faire de la RépubliqueLefort 1972, p. 318. Il est d'abord occupé par la gestion des possessions de Florence en Toscane, avant de devenir secrétaire à l'office chargé des affaires étrangères[3] et l'un des envoyés spéciaux favoris des dix qui gouvernent Venise. Cependant, il n'a jamais été ambassadeur, une tâche réservée aux membres des familles les plus en vue. Machiavel est surtout l'homme des missions exigeant discrétion voire le secret : il doit obtenir des informations et décrypter les intentions des dirigeants qu'il rencontre[4]. C'est dans ce cadre qu'en 1500, il se rend en France où il rencontre le cardinal Georges d'Amboise, ministre des finances de Louis XII[5]. Au cardinal qui lui affirme avec arrogance que les Italiens ne comprennent rien à la guerre, il rétorque que les Français ne comprennent rien à l'État, car autrement ils n'auraient pas laissé l'Église acquérir une telle force[6].

En 1501, il se marie avec Marietta Corsini avec qui il aura une fille Bartolomea et quatre fils qui atteindront l'âge adulte : Bernardo, Ludovico, Piero et Guido[4]. En 1502, l'élection de Pier Soderini à la tête des Dix renforce la position de Machiavel. Envoyé en mission au camp de César Borgia, duc de Valentinois, alors en Romagne, il admire chez ce dernier l'association d'audace et de prudence, l'habile usage qu'il fait de la cruauté et de la fraude, sa confiance en lui, sa volonté d'éviter les demi-mesures ainsi que l'emploi de troupes locales et l'administration rigoureuse des provinces conquises. Machiavel estimera plus tard, dans Le Prince, que la conduite de César Borgia dans la conquête de provinces, la création d'un nouvel État à partir d'éléments dispersés, et son traitement des faux amis et des alliés douteux, était digne de recommandation et méritait d'être imité scrupuleusement[7].

En 1505-1506, les troupes de mercenaires recrutés par Florence pour reconquérir Pise s'étant montrées coûteuses et peu efficaces, le gouvernement décide de suivre l'avis de Machiavel et lui confie la mission de lever une armée en recourant à la conscription. En 1506, il rencontre le pape Jules II. En 1507, Soderini veut envoyer Machiavel négocier avec l'empereur Maximilien, mais les aristocrates qui voient Machiavel comme l'homme de Soderini et donc comme un pro-Français, bloquent sa nomination[8]. Machiavel est fort dépité mais ses amis lui font remarquer qu'il est relativement isolé à la chancellerie. En juin 1509, Florence reconquiert Pise en partie grâce à l'armée qu'il a levé. C'est le sommet de sa carrière gouvernementale mais aussi le début de la fin. En effet, cette même année, un de ses collègues, Biagio Buonaccorsi, lui écrit une lettre où, dans un passage crypté, il l'avise de son isolement : « il y a si peu de personnes ici qui veulent vous aider »[8]. Malgré tout Machiavel peut compter sur quelques amis fidèles qui le tiennent en haute estime tels que Biagio Buonaccorsi ou Agostino Vespucci[9].

En 1511, le pape Jules II suscite la création de la Sainte Ligue contre la France, une initiative qui va à l'encontre de la politique menée par Soderini et Florence. Aussi, quand les Français sont battus en 1512, le pape laisse-t-il les Espagnols remettre les Médicis au pouvoir. La république de Florence tombe, les troupes de Machiavel sont vaincues au Prato, Soderini est contraint à l'exil[9]. Machiavel tente toutefois de rester en poste en écrivant à Julien de Médicis une lettre dans laquelle il se pose en défenseur de la chose publique et lui demande d'être raisonnable dans sa demande de restitution de ses biens spoliés[10]. Sans succès. Au début de novembre 1512, il est relevé de ses fonctions de secrétaire de la chancellerie et du Conseil des Dix. Il doit fournir une énorme caution et rendre compte de sa gestion[11].

La relégation[modifier | modifier le code]

Machiavel dans son bureau par Stefano Ussi (1894).

En janvier 1513, Machiavel est soupçonné d’avoir participé à une conjuration fomentée par Pietro Paolo Boscoli. Arrêté le 20 février, il est mis au cachot et torturé. Il est relâché en mars 1513 à l'occasion de l'amnistie générale accordée à l'occasion de l'accession au trône papal du Cardinal Jean de Médicis devenu pape sous le nom de Léon X[12]. Il se retire alors dans sa propriété de Sant’Andrea en Percussina, frazione de San Casciano in Val di Pesa. L’année suivante, Machiavel interrompt la rédaction des Discours pour poursuivre la rédaction de son ouvrage le plus célèbre, Le Prince[13]. Dans les lettres qu'il adresse vers 1513 à Francesco Vettori, deux thèmes centraux du Prince sont perceptibles : le désespoir de Machiavel concernant les affaires italiennes et le début de la théorisation de ce que que pourrait être un prince doté de virtừ c'est-à-dire capable d'unifier le peuple italien. Le Florentin fait également montre d'une croyance très forte en l'intelligibilité de l'histoire et de la politique[14]. Le Prince, dédié à Laurent II de Médicis, constitue également pour lui un moyen de retrouver une place dans la vie politique de Florence. À cet égard, la dédicace du livre est fort explicite :

« Ceux qui désirent gagner les bonnes grâces d'un prince, ont généralement coutume de se présenter à lui avec ceux de leurs biens auxquels ils attachent le plus de prix...Désirant donc pour ma part m'offrir à Votre Magnificence avec quelque témoignage de mon respectueux dévouement à Son endroit, je n'ai trouvé parmi mes biens rien à quoi je tienne ou que j'estime autant que la connaissance des actions des grands hommes, telle que je l'ai acquise des choses modernes par une longue expérience et des antiques par une lecture assidue »

— Dédicace du Prince à Laurent II de Médicis[15].

Durant cette période de relégation, il écrit également deux livres inspirés de conversations tenues dans le jardin de la famille Rucellai (Orti Oricellari) : le Discours sur la première décade de Tite-Live et l'Art de la guerre. Alors que dans Le Prince, il se veut conseiller, dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, il se voit plus comme un professeur qui enseigne aux plus jeunes[16]. L'historien Tite-Live était pour lui une véritable bible et il s'en est beaucoup servi pour analyser les événements politiques[17].

En 1517, il écrit un poème allégorique l'Asino d'oro (L'Âne d'or) où pointe sa tristesse. En 1518, il écrit La Mandragore, une comédie assez anticléricale sur le thème de la séduction. Il écrit aussi divers poèmes et pièce satiriques : « toutes présentent le même caractère de force, de colère, d'esprit satirique, de dispositions amoureuses, de plaintes sur son sort malheureux[18]. » Son désappointement est manifeste dans une lettre de la même année à Vernacci : « Le destin a fait le pire qu'il pouvait me faire. Je suis réduit à une condition où je ne peux rien pour moi et encore moins pour les autres[12]. »

Les dernières années : 1520-1527[modifier | modifier le code]

Portrait de Machiavel par Cristofano dell'Altissimo.

À la demande du Cardinal Jules de Médicis, le futur Clément VII, il rédige à partir de 1520 L’Histoire de Florence, qu'il n'achèvera qu'en 1526. En 1521, Florence envoie Machiavel au chapitre général des Franciscains à Carpi, tandis que la guilde de la laine le charge de lui trouver un prêcheur pour l'année suivante[19]. Cela déclenche une remarque ironique de la part de son ami Guicciardini, qui connait les sentiments religieux du Florentin et est un de ses correspondants (il publiera d'ailleurs des Considerazioni sui Discorsi del Machiavelli)[19]. En 1525, les amis de Machiavel se moquent de sa relation avec Barbara Salutati, la chanteuse de sa pièce La Mandragore. Cette relation inspirera à Machiavel une nouvelle comédie, Clizia, qui reprend l'intrigue de la Casina de Plaute et où le vieux Nicomaco tombe fou amoureux d'une jeune femme, Clizia[20]. La comédie remporte un vif succès, qui dépasse la Toscane et la Lombardie[21]. Ce succès relance La Mandragore, qui sera jouée en 1526 à Venise, où elle sera reçue avec enthousiasme[22].

À partir de 1525, Machiavel sent que l'Italie va devenir le champ de bataille où vont s'affronter Charles Quint et François Ier. En 1526, Florence lui demande des conseils pour renforcer ses fortifications et pour lever une armée[20]. En 1527, l'empereur Charles Quint, mécontent des tergiversations de Clément VII, lance sur Florence une armée impériale mal payée. Machiavel appelle à la rescousse Guicciardini, alors lieutenant général des armées papales dans le nord. Avec l'aide des Français, ce dernier sauve Florence mais ne peut pas éviter le sac de Rome en mai 1527[20]. Il s'ensuit une révolte anti-Médicis et l'instauration à Florence d'une nouvelle république. Machiavel meurt quelques semaines plus tard, le 21 juin 1527, d'une péritonite[23].

Machiavel est enterré à la Basilique Santa Croce de Florence dans le caveau de la famille Machiavelli[24]. Vers la fin du XVIIIe siècle, à l'instigation de Lord Nassau Clavering, un monument y est élevé en son honneur près du tombeau de Michel-Ange, surmonté d'une allégorie de la muse Clio, symbolisant l'Histoire et la Politique, avec la maxime Aucun éloge n'égale un si grand nom[25].

Œuvres majeures[modifier | modifier le code]

Le Prince[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Le Prince.
Page de titre de l'édition du Prince datée de 1550, dite Testina en raison du faux portrait xylographié de Machiavel qui l'orne[26].

Les circonstances de la rédaction du Prince nous sont connues grâce à une lettre de Machiavel à son ami Vettori du 10 décembre 1513 : « j'ai noté de mes entretiens avec eux [lectures des anciens] ce que j'ai cru essentiel et composé un opuscule De Principatibus, où je creuse de mon mieux les problèmes que pose un tel sujet : ce que c'est que la souveraineté, combien d'espèces il y en a, comment on l'acquiert, comment on la garde, comment on la perd »[27]. Le titre original n'était donc pas Le Prince, mais Des principautés, ce qui, selon Artaud, place cet ouvrage dans un contexte différent[28].

Ce petit livre compte 26 courts chapitres. Dans les onze premiers, Machiavel s'interroge sur la façon dont les principaux types de principautés peuvent être gouvernées et conservées. Les trois chapitres suivants portent sur la politique militaire dans les cas d'agression et de défense. Ensuite, neuf chapitres examinent les rapports que le prince doit établir avec son entourage et ses sujets, et les qualités dont il doit faire preuve. Les trois derniers chapitres s'attardent aux malheurs de l'Italie, à la nécessité de la délivrer des barbares et aux pouvoirs respectifs de la virtừ et de la Fortune[29].

Pour Augustin Renaudet, Le Prince est le « bréviaire de l'absolutisme[30] », c'est-dire une analyse des méthodes par lesquelles un homme ambitieux peut s'élever au pouvoir[31]. Il en est de même pour Jacob Burckhardt. Au contraire, pour Rehhorn[32], Le Prince tel que décrit par Machiavel est un mélange d'architecte et de maçon, qui dresse le plan et construit la cité ou l'État[32]. Rehhorn[33] note que Machiavel utilise le verbe naître (nascere) vingt-sept fois et six fois chacun des verbes croître (crescere) et accroître (accrescere). Si à deux reprises Machiavel mentionne que le Prince crée l'État en introduisant la forme dans la matière, malgré tout, chez lui, à la différence des scolastiques ou d'Aristote, la croissance n'est pas fondamentalement liée à quelque chose d'organique ou de sexuel. Elle se réfère d'abord aux fondations de l'État et à la raison[34]. Aussi, selon Rehborn, « sa vision traite de la liberté et du pouvoir, et lie le Prince à la tradition épique, en particulier à un important héros épique de l'antiquité : Énée de Virgile[35]. » Comme Virgile, Machiavel structure sa pensée en opposant le loisir pastoral au le travail et à la peine. Tout comme Énée, le héros de Virgile fondateur du Lavinium, le Prince de Machiavel est toujours occupé soit à fonder l'État, soit à le maintenir[36]. À l'appui de cette thèse, Rebhorn[37] souligne que la virtù chez Machiavel se réfère aux attributs du héros épique : la valeur, la ruse, le talent, le caractère.

Pour Léo Strauss, « le thème principal du Prince est le prince entièrement nouveau d'un État entièrement nouveau, autrement dit le fondateur ». Pour Machiavel, selon cet historien de la philosophie, la justice n'est pas comme chez Augustin d'Hippone le fondement du royaume car ici « le fondement de la justice est l'injustice ; le fondement de la légitimité est l'illégitimité ou la révolution ; le fondement de la liberté est la tyrannie »[38]. Pour Strauss, le passage le plus lumineux du livre se trouve au dernier chapitre lorsque Machiavel exhorte Laurent de Médicis a libérer l'Italie. Dans ce passage selon Strauss, Machiavel prophétiserait :

« La prophétie de Machiavel affirme donc qu'une nouvelle révélation, la révélation d'un nouveau Décalogue est imminente....Ce nouveau Moïse est Machiavel en personne, et le nouveau Décalogue est l'enseignement entièrement nouveau concernant le prince entièrement nouveau d'un État entièrement nouveau. Il est vrai que Moïse fut un prophète armé et que Machiavel fait partie des prophètes désarmés qui aboutissent nécessairement au désastre[39] »

Discours sur la première décade de Tite-Live[modifier | modifier le code]

Tite Live par Andrea Briosco (c. 1567)

Si le Prince est le livre de Machiavel le plus lu, les Discours sont, pour Cary Nederman, l'ouvrage où il exprime le plus clairement sa vision du politique et ses sympathies républicaines[40]. C'est aussi un livre où il prête une grande attention à la monarchie française, perçue comme ce qui se fait de mieux en tant que monarchie tempérée par les lois et les parlements[41]. C'est d'ailleurs pour cela que le peuple vit en sûreté. Toutefois, il ne vit pas libre. Comme le roi se méfie de ses sujets, il préfère les désarmer et recourir pour son armée à des mercenaires étrangers. Pour lui, le peuple en France est entièrement passif et la noblesse dépend du roi ; aussi, même si la France est une « bonne monarchie », elle est loin de la république romaine où à la fois le peuple et la noblesse prennent part au gouvernement[42].

Selon Leo Strauss, si le plan du Prince est facile à comprendre, celui des Discours est obscur. L'idée générale semble être la volonté de Machiavel de redécouvrir les valeurs des anciens, valeurs que le christianisme a eu tendance à assimiler à des vices. de Sorte que dans les Discours il ne cherche pas seulement à présenter la vertu antique, mais aussi à la réhabiliter « face à la critique chrétienne » . Pour cela, il lui faut établir à la fois « l'autorité de la Romme antique...[et] l'autorité de Tite-Live »[43] ce qu'il fait au livre I. Au livre II, il soutient qu'alors que la religion chrétienne a placé « le bien le plus haut dans l'humilité, l'avilissement et le dénigrement des choses humaines...la religion antique a placé le bien le plus haut dans la grandeur d'âme »[44]. Au livre III, il insiste sur le fait que pour durer, les Républiques ont besoin fréquemment de faire un retour sur les commencements[44]. Dans l'Église, c'est ce qu'ont fait les franciscains et les dominicains, mais ils l'ont fait en laissant la hiérarchie intacte[45]. Pour que ces ressourcements fonctionnent vraiment, il faut revenir, chez Machiavel à la terreur primitive[45]. C'est à la même conclusion qu'arrive Pierre Manent : l'ordre politique nouveau que préconise Machiavel suppose « en un sens essentiel la terreur »[46].

Le problème de la continuité de la pensée de Machiavel entre Le Prince et les Discours[modifier | modifier le code]

Concernant cet ouvrage et son lien avec le livre Le Prince, deux interprétations dominent. Pour Geerken[47], qui suit en cela, selon Quentin Skinner, une tradition établie, il n'existe pas de différence majeure entre les deux livres[48]. Au contraire pour Pocock[49], pour Baron[50] et pour Quentin Skinner, au-delà d'éléments communs tels que la « même polarité entre virtù et fortuna, la même importance de la force brute pour triompher de l'adversité et la même morale politique fondée sur la virtù », les deux livres ne sont pas centrés sur la même « valeur de base ». Pour Quentin Skinner, la valeur de base du Prince est la sécurité afin de « maintenir ses États », alors que la valeur de base des Discours est la liberté politique[48]. Quentin Skinner[51] rejette l'interprétation donnée par Cassirer[52] selon laquelle Machiavel ne serait qu'« un spécialiste scientifique et technique de la vie politique ». Pour lui, en effet, « Nicolas est en réalité un partisan constant, fervent même du gouvernement populaire »[51]. Skinner soutient que la tonalité générale des Discours est celle d'une « hostilité résolue » à la monarchie. Il note en effet que le thème du premier Discours est l'avènement de la liberté républicaine et que le deuxième livre traite de la façon dont la puissance militaire a soutenu la liberté du peuple, le troisième livre étant consacré à montrer l'importance de l'action d'individus libres dans la grandeur de Rome[53].

L'Art de la guerre[modifier | modifier le code]

Strategematon de Frontin, édition 1888.

Plusieurs raisons ont poussé Machiavel à écrire l' Art de la guerre paru en août 1521[54]. Tout d'abord, à l'occasion de la Première guerre d'Italie menée par le roi de France en 1494, Pise qui abrite alors un port important, s'est détachée de Florence. Aussi le gonfalonnier (chef du gouvernement) de Florence Pier Soderini veut-il reconquérir cette cité[55]. À cette fin il fait d'abord appel à des chefs de guerres (Condottieres) et à leurs troupes (condotta) formées de mercenaires. Ces derniers échouent dans leur mission tout en coûtant fort cher à l'État. Aussi Machiavel est-il chargé de pratiquer une sorte de conscription (ordinanza) dans les campagnes environnant Florence. Si les entraînements des conscrits n'ont lieu que durant les jours chômés ou les dimanches[56], néanmoins, Machiavel réussit à former une armée d'environ 2 000 hommes qui se comportent honorablement lors de la reconquête de Pise le . Ils seront par contre défaits par les troupes impériales qui réinstallent les Médicis à la tête de Florence en 1512[57].

Au moment où Machiavel écrit son ouvrage, de nombreux livres sur la question de la conscription et des forces armées paraissent en Italie. Écrivains militaires anciens est publié en 1487; en 1496 est republié l' Art de la guerre de Végèce de même que le traité des Stratagèmes de Frontin[58]. En réalité la première guerre d'Italie, menée par les Français appuyés sur l'infanterie suisse et gasconne ainsi que par une forte artillerie, a montré que la guerre a changé de forme et que les guerres peu coûteuses en hommes menées par les Condottières appartiennent au passé[59]. Les Français, dont les Suisses ont adopté la tactique des phalanges grecques, seront eux-mêmes surclassés lors de la bataille de Cérignole en 1503 par l'infanterie espagnole qui emploie une technique héritée des légions romaines[60].

L' Art de la guerre se présente sous forme de dialogue entre trois jeunes aristocrates (Zanobi Buondelmonti (1491-1527), Battista della Palla, Luigi Alamanni), un condottière Fabrizio Colonna qui a participé à la bataille de Cérignole et leur hôte, le jeune Cosimo Rucellai, à qui le livre est dédié[61]. L'entretien se déroule dans le jardin Rucellai Orti Orcillari. Les trois jeunes aristocrates sont de sensibilité républicaine et seront exilés après avoir fromenté un complot contre les Médicis[62]. L' Art de la guerre est découpé en sept livres. Dans cet ouvrage, Machiavel entre dans le détail des choses : il indique comment placer les soldats dans chaque compagnie, comment manœuvrer, etc. Pour Jean-Yves Boriaud[63], Machiavel veut « prouver au lecteur que le système militaire italien, actuellement inefficace, ne peut retrouver sa valeur qu'en opérant un retour à l'antique ». Machiavel, à la différence d'Érasme pour qui la guerre est « le mal à l'état pur », ne s'intéresse pas à l'élément moral, mais à l'efficacité[64]. Au demeurant, dans le Prince, il écrit « Un prince ne peut avoir d'autre objectif, d'autre pensée que la guerre et ne doit donner d'autre objet à son art que son organisation et sa discipline »[54], autre façon de dire que la guerre est un état de fait. Très vite l' Art de la guerre devient un classique cité par Montaigne ainsi que par Maréchal de Saxe dans ses Rêveries sur l'art de la guerre. Machiavel est indéniablement un de ceux qui ont contribué à populariser l'idée de conscription[65] qui se dépendra en Europe durant la Révolution française.

Histoires florentines[modifier | modifier le code]

Histoires florentines.
Article détaillé : Histoire de Florence (Machiavel).

Le 8 novembre 1520, Machiavel reçoit commande de la part du cardinal Jules de Médicis d'une histoire de Florence. Il consacre six ans à sa composition et la présente au Pape en mai 1525. La lettre dédicace semble toutefois laisser entendre qu'il prévoit d'enrichir le texte[66]. Si dans cette lettre, il se présente comme un humble serviteur et s'il est conscient d'une certaine nécessité de flatter, il revendique malgré tout la véracité de son histoire et sa dignité[67]. Le livre retrace l'histoire de Florence de l'origine de la cité à la mort en 1492 de Laurent de Médicis[67]. Pour Machiavel, l'histoire est une étude, une enquête. Comme pour les historiens humanistes, la recherche historique a des motifs pratiques et théoriques. Si, dans cette étude, il aborde le contexte sous ses aspects intellectuel, culturel, économique et social, c'est pour étudier leurs conséquences politiques[68]. À la différence de deux historiens humanistes (Leonardo Bruni et Poggio Braciolini) qui l'ont précédé dans l'écriture d'une histoire de Florence, il perçoit les divisions et les discordes qui animent la vie politique Florentine comme des signes de grandeur qu'il leur reproche de pas pas avoir su voir[69]. D'une certaine façon, selon lui, ces auteurs surestiment le pouvoir de la morale et sous-estiment l'ambition des hommes ainsi que leurs désirs de voir leurs noms se perpétuer[70].

Les deux premiers livres sont consacrés à l'histoire de Rome et de Florence. Concernant cette ville, Machiavel s'étend beaucoup sur la période allant de 1250 à 1492, date de la mort de Laurent de Médicis. Au livre III, il soutient que l'éviction de la noblesse a conduit Florence à perdre la « science des armes » et la « la hardiesse de son esprit »[71]. Au premier chapitre du livre IV, il accuse la plèbe et la noblesse d'avoir cédé à la corruption, la première en s'adonnant à la licence et la seconde en ayant promu l'esclavage. À la fin du quatorzième siècle, Florence, selon lui, a perdu sa vigueur et vit dans la corruption[71].

Philosophie politique[modifier | modifier le code]

Les avis sont très divisés sur la pensée de Machiavel, un auteur que Raymond Aron décrit comme « le sphinx, le diplomate au service de Florence, le patriote italien, l'auteur dont la prose, à chaque instant limpide et globalement équivoque, dissimule les intentions, dont les illuminations successives défient depuis quatre siècles l'ingéniosité des commentateurs[72]. »

Rupture avec la philosophie politique antérieure[modifier | modifier le code]

Pour Léo Strauss, Machiavel signe la fin de la philosophie politique classique telle qu'inaugurée par Platon et Aristote dont le but était de développer la vertu[73] et où la morale était « quelque chose de substantiel : une force dans l'âme de l'homme »[74]. Pour Machiavel, au contraire, la morale est distincte du politique. Mais la radicalité de la pensée de Machiavel sur ces sujets est pour l'historien de la philosophie politique de Chicago tellement forte que le vrai fondateur de la philosophie politique moderne est Thomas Hobbes qui en quelque sorte adoucira la pensée du Florentin[75].

Rupture entre pouvoir et morale[modifier | modifier le code]

Moïse brisant les Tables de la Loi, par Rembrandt, Machiavel est-il le Moïse du mal ?

Tout au long de son ouvrage Le Prince, Machiavel critique la thèse dominante à son époque selon laquelle l'autorité légitime découle de la bonté morale. Pour lui, on ne peut pas juger du caractère légitime ou illégitime du pouvoir sur une base morale[76]. Pour Maurizio Viroli, les passages du Prince les plus critiqués constituent autant d'attaques explicites de la théorie politique de Cicéron. À une remarque du romain notant que ce qui est réalisé par la fraude et la force est bestial et indigne de l'homme, Machiavel réplique que celui qui gouverne doit aussi bien employer des moyens bestiaux que des moyens proprement humains[77]. À Cicéron soutenant que pour assurer son influence, il vaut mieux recourir à l'amour qu'à la peur, Machiavel répond qu'il est plus efficace « d'être craint que d'être aimé »[78]. A Cicéron soutenant que la cruauté est ce que la nature humaine a le plus en horreur, Machiavel rétorque au chapitre 8 du Prince« On peut appeler cruautés bien utilisées (si du mal il est permis de dire du bien) celles que l'on fait d'un coup, en raison de la nécessaire sécurité, et dans lesquelles on ne persiste pas par la suite, mais qui se convertissent en plus de profit pour les sujets »[78]. Maurizio Viroli, insiste sur le fait que pour Machiavel les principes de Cicéron doivent être suivis sauf dans les cas où ce qui est en cause c'est la survie de l'État. D'une façon générale, Nederman soutient que pour Machiavel, « la notion de droits légitimes de gouverner n'ajoute rien à la possession actuelle du pouvoir ». L'essence de la politique réside dans l'étude de la façon d'utiliser le pouvoir afin d'assurer la sécurité de l'État, de se maintenir au pouvoir et d'être obéi par le peuple. Si Machiavel estime que de bonnes lois et une armée solide sont la base d'un système politique efficace, néanmoins chez lui la force prime sur la loi[76].

Pour Leo Strauss, Machiavel inaugure « une politique fondée exclusivement sur des considérations de commodité, une politique qui emploie tous les moyens, loyaux ou déloyaux »[79] et qualifie Machiavel d'enseignant du mal (a teacher of evil. Pour lui, « la révolution effectuée par Hobbes » a été préparée par Machiavel[80] et ce d'autant que dans les Discours Strauss soutient l'idée que chez Machiavel tout comme chez Hobbes ensuite, « au commencement, il n'y a pas l'Amour, mais la Terreur »[39]. De façon générale, pour Strauss, Machiavel est le Moïse d'un nouveau Décalogue de la philosophie politique, nouveau Décalogue qui conduit au désastre[39].

Accentuant encore cette vision critique, Pierre Manent estime que « Les idées de Machiavel équivalent à une défaite de l'universel. Sa conception du Prince double, sa thématique obsédante de la violence indispensable, de la cruauté salutaire ne sont logiquement et politiquement nécessaires qu'en raison des éléments à partir desquels Machiavel construit sa théorie : l'individu dépouillé des prérogatives que la philosophie classique lui reconnaissait et l'événement inassimilable à ses yeux par les universels dont disposait son époque[81]. »

Pour Maurice Merleau-Ponty[82] la politique de Machiavel en ne masquant pas les conflits n'est pas moins vertueuse que la politique moralisante qui en prétendant s'occuper des autres, ne se soucie en réalité que d'être d'accord avec elle-même et qui, dans les faits, ignore ce que veut celui à qui elle destine sa morale[83].

Quel sens donner à cette rupture : machiavélisme, empirisme ou réalisme ?[modifier | modifier le code]

Galileo Galilei par Domenico Tintoretto en 1605 Machiavel est-il le Galilée de la philosophie politique ?

Machiavel aborde la chose politique de façon neutre quant à la personne au pouvoir[84]. Si personne ne doute que Machiavel est un réaliste en politique, on a toutefois beaucoup débattu de son approche de la morale. La lecture du Prince a fait du mot « machiavélique » un synonyme de tromperie, de despotisme et de manipulation politique. Leo Strauss incline à suivre la tradition qui voit Machiavel comme un « enseignant du mal (teacher of evil) » dans la mesure où ce dernier conseille aux princes de ne pas se soucier des valeurs de justice, de pitié, de tempérance, de sagesse et d'amour de leurs peuples pour leur préférer l'usage de la cruauté, de la violence, de la peur et de la tromperie[85].

Dès 1605, Bacon avait reconnu que Machiavel ne fait rien d'autre que d'énoncer ouvertement ce que font les gouvernants plutôt que ce qu'ils devraient faire[86]. De même, pour le philosophe anti-fasciste italien Benedetto Croce (1925), Machiavel est simplement un réaliste ou un pragmatique qui a compris que les valeurs morales n'ont, en réalité, qu'une influence limitée sur les décisions des dirigeants politiques[87]. Pour le philosophe allemand Ernst Cassirer (1946), Machiavel adopte simplement l'attitude d'un homme de science politique, il est le Galilée de la politique, qui distingue entre les faits de la vie politique et les valeurs des jugements moraux[88].

La politique chez Machiavel : science pure, science humaine ou art ?[modifier | modifier le code]

Science pure ou art ?[modifier | modifier le code]

Insistant sur l'inutilité de théoriser à partir de situations fictives, Machiavel est parfois vu comme le prototype du scientifique moderne qui construit des généralisations à partir de l'expérience et des faits historiques[84].

« Il a émancipé la politique de la théologie et de la philosophie morale. Il a entrepris de décrire simplement ce que faisaient les dirigeants et a anticipé ce qu'on a appelé plus tard l'esprit scientifique dans lequel les questions du bien et du mal sont ignorées, et où l'observateur cherche à découvrir seulement ce qui s'est vraiment passé[89]. »

Baudrillart, plus nuancé, estime que Machiavel « a conçu la politique plutôt comme art que comme science. Sa politique est toute en action. Que ce soit oubli ou scepticisme, peu importe : il a laissé de côté à peu près complètement ce qui fait de la politique une science dans l’acception philosophique du mot, je veux dire l’étude des fondements mêmes de la société et la comparaison rationnelle des législations. Cette notion si philosophique de la loi, comme l’a conçue Montesquieu, est étrangère et antipathique à son génie[90]. »

Pour Raymond Aron, la politique chez Machiavel est essentiellement une technique de l'action qui pense uniquement en terme de moyens et qui finit par confondre fin et moyen[91]. Le problème est qu'un tel projet de science politique risque pour lui[92] « d'aboutir à un amoralisme excessif[93]. » Néanmoins, Aron insiste sur le caractère scientifique de la démarche de Machiavel et il la rapproche de celle de Wilfredo Pareto[94]. Notons que les études d'Aron se sont surtout portées sur ce que peut nous apprendre Machiavel de la politique étrangère[91] dans une optique proche du réalisme, même s'il estime que les méthodes de Machiavel et de Pareto donnent une vision « appauvrie » car« l'existence humaine est défigurée par ce mode réaliste de considération[95]. »

Pour Léo Strauss, Machiavel développe « une espèce d'aristotélisme dégradé », en supposant sans preuve qu'une « science naturelle téléologique », c'est-à-dire guidée par une cause finale, n'était pas possible[75]. Mais, ce faisant, Machiavel ne faisait qu'anticiper la nouvelle science naturelle qui se développera au XVIIe siècle, avec laquelle il aurait une « parenté cachée ». En effet, alors que les classiques recherchaient l'état normal ou moyen, les modernes vont davantage se fonder sur les cas extrêmes et l'exception pour théoriser[75].

Science humaine et arbitrage entre morale de la responsabilité et morale de la conviction[modifier | modifier le code]

Pour Max Weber, il ne peut y avoir dans les sciences humaines de science pure car il y a toujours un conflit entre « jugement de réalité » et « jugement de valeur », c'est d'ailleurs ce qui a attiré Raymon Aron chez Weber car cette distinction manque à la sociologie positiviste française issue d' Auguste Comte[96]. L'idée de Weber étant que les fins ultimes des humains ne relèvent pas de la science mais du choix des valeurs effectué par l'individu. Or dans les sciences humaines, nous avons le choix entre la morale de la responsabilité c'est-à-dire prévoir les conséquences de nos actes et la morale de la foi ou de la croyance, c'est-à-dire agir selon notre conscience, mais être éventuellement inefficace. Or précisément ce conflit entre ces deux termes est, selon Max Weber, présent chez Machiavel. Le sociologue allemand écrit :« dans un beau passage de ses Histoires florentines, si mes souvenirs sont exacts, Machiavel fait allusion à cette situation et met dans la bouche d'un héros de cette ville les paroles suivantes, pour rendre hommage à ses concitoyens: ils ont préféré la grandeur de leur cité au salut de leurs âme[97] ».

Il s'en suit qu'on a toujours un arbitrage à faire entre morale de la responsabilité et de la conviction. Aussi selon Aron, Weber ne voyait pas dans la realpolitik de Machiavel, une « une caricature de la morale de la responsabilité » mais plutôt une volonté réaliste de trancher entre deux extrêmes qui fait que « tout politicien est un peu machiavélique »[98].

La notion d'État[modifier | modifier le code]

Johann Gottlieb Fichte un philosophe qui va peser sur la conception hégélienne de l'État

Selon Maurizio Viroli[99], au temps de Machiavel, le mot État évoquait non seulement le pouvoir d'un homme sur la cité mais également le conflit entre d'un côté l'intérêt de l'État et d'autre part l'éthique chrétienne et la loi internationale[99].Pour Friedrich Meinecke, Machiavel est le premier à avoir formulé le concept moderne d'État au sens de Max Weber, c'est-à-dire comme un ensemble de règles impersonnelles assurant un monopole de l'autorité sur un territoire. En fait, dans Le Prince le mot État (stato) ne signifie pas « condition, position » mais est employé souvent pour signifier l'acquisition et l'exercice du pouvoir coercitif. Pour Mansfield (1996) le mot garde encore du temps le sens Dominium, de domaine privé et n'a pas encore l'aspect impersonnel, mécanique de la notion moderne d'État [100]. Pour les Médicis, le terme État (stato) désignait le pouvoir d'une famille ou d'un homme sur les institutions de la cité [101].Dans le Prince, Machiavel insiste sur le fait que pour qu'un Etat pour se posséder réellement lui-même doit disposer d'une armés composant de ses propres citoyens ou de ses propres sujets [102]

Si de nombreux chercheurs estiment à la suite Friedrich Meinecke que Machiavel a contribué à forger la notion de raison d'État, selon laquelle le bien de l'État doit prendre le pas sur toute considération morale[103], Maurizio Viroli[99] se contente quant-à-lui de constater que vers le début des années 1520, dans le conflit entre l'intérêt de l'État et la raison morale et légale, l'intérêt de l'Etat est maintenant perçu comme équivalent à la raison d'État de sorte que le conflit devient un affrontement entre deux raisons.

Raymond Aron quant-à-lui, insiste sur le fait que la conception de l'État « comme instrument de contrainte légitime[104] » est basée sur une anthropologie où l'homme est vue comme naturellement amoral. Un concept que Fichte reprendra à Machiavel pour en faire le « principe premier de sa philosophie de l'Etat[104]. »[105]). De façon assez proche, pour Jacques Maritain le culte de l'État initié par Hegel et ses disciples ne serait « qu'une sublimation métaphysique des principes de Machiavel » [106].Léo Strauss de façon plus pessimiste voit en Machiavel un philosophe qui envisage la condition humaine à partir du sous-homme plutôt que du surhomme et que, par conséquent, le projet d'une bonne société devrait en principe moins dépendre de la chance que dans les utopies classiques[107].

Religion et politique[modifier | modifier le code]

De rerum natura (1570) de Lucrèce a influencé Machiavel

Du temps de Laurent le Magnifique et juste après à l'époque de Machiavel, la pensée populaire à Florence mêlait à un déterminisme astrologique un idéalisme platonicien qui valorisait les hommes avisés comme l'avait été Laurent. Ce cadre qui se prêtait au providentialisme chrétien attirait autant Machiavel qu'il le repoussait[108]. Au point de vue religieux, Machiavel est très influencé par le De rerum natura de Lucrèce qu'il a traduit[109]. Virgilio Adriani un professeur de l'université de Florence qui a été son chef à la Chancellerie soutenait que Lucrèce permettait d'éradiquer la peur superstitieuse en permettant de comprendre la nature des choses. De même, Adriani, soutenait que les sacrifices destinés à s'attirer les bonnes grâces des Dieux maintenaient les hommes en esclavage en accroissant leur peurs. Enfin, Adriani insistait sur la flexibilité et la mobilité nécessaires pour faire face aux changements de la fortune. Machiavel se trouve dans les mêmes dispositions, lui qui a annoté son exemplaire du De rerum natura sur des passages du livre 2 concernant la libre volonté, le mouvement, la matière et l'indifférence des dieux aux affaires humaines[110]. Pour le Florentin, comme pour Lucrèce, la liberté n'est pas liée à la providence divine mais constitue une caractéristique propres aux humains et aux bêtes. Si Lucrèce veut libérer les hommes de leur peur, Machiavel qui, est intéressé par les moyens d'utiliser la peur à des fns politiques. Dans les Discours (I,14), il montre comment les romains utilisaient la religion et la peur pour faire accepter les lois et leur conférer une autorité. Il reproche dans les discours 2,2 à la religion chrétienne d'encourager la passivité quand la religion romaine encourageait à réagir vivement. En fait chez Machiavel, la politique ne s'autonomise pas seulement de la religion comme le pense Benedetto Croce[111], pour Alison Brown, elle la subordonne, et en fait un de ses instruments.[112].

Machiavel fait une critique indirecte de la religion dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live, où il examine les causes de la décadence de l'empire romain. Il attribue celle-ci à la religion chrétienne :

« Lorsque l’on considère pourquoi les peuples de l’antiquité étaient plus épris de la liberté que ceux de notre temps, il me semble que c’est par la même raison que les hommes d’aujourd’hui sont moins robustes, ce qui tient, à mon avis, à notre éducation et à celle des anciens, aussi différentes entre elles que notre religion et les religions antiques. En effet, notre religion, nous ayant montré la vérité et l’unique chemin du salut, a diminué à nos yeux le prix des honneurs de ce monde (Discours, II, 2). »

Machiavel revient sur cette question dans L'Art de la guerre. À la question Pourquoi la vertu militaire est-elle aujourd'hui éteinte ?, Fabrizio, le porte-parole de Machiavel répond : «  ... il faut en accuser les nouvelles mœurs introduites par la religion chrétienne. Il n'y a plus de nos jours la même nécessité de résister à l'ennemi [...] Aujourd'hui, la vie des vaincus est presque toujours respectée... Une ville a beau se révolter vingt fois, elle n'est jamais détruite[113] »

Gérard Colonna d'Istria et Roland Frapet voient chez Machiavel une « passion anti-chrétienne » soigneusement dissimulée dans une stratégie d'écriture qui procède par attaques dispersées tout en aboutissant à « une condamnation radicale du christianisme »[114]. Machiavel déplore l'état lamentable d'une Italie déchirée par la politique des papes, les vices de ces derniers, le fanatisme chrétien qui débouche notamment sur « la pieuse cruauté » de Ferdinand d'Aragon, premier roi de la chrétienté, qui expulse d'Espagne les Marranes. Selon ces auteurs, « Machiavel crut découvrir la preuve éclatante qu'un but trop ambitieux pouvait mener l'homme à la bestialité. Il étudia avec passion ce renversement sans précédent qui, bien que surprenant dans ses excès, témoignait cependant d'une logique implacable[115]. »

Conflits et Politique[modifier | modifier le code]

Le caractère central du conflit dans la pensée de Machiavel[modifier | modifier le code]

Pour Claude Lefort « l'un des apports majeurs de Machiavel réside dans la reconnaissance de la fécondité potentielle de l'antagonisme social[116] ». Cette approche de Machiavel a été en partie initiée par Maurice Merleau-Ponty dans son livre de 1947, Humanisme et terreur à qui insiste sur le fait que la lecture de Machiavel permet de rompre avec une thèse centrale de l'orthodoxie marxiste qui veut « le conflit politique puisse être définitivement dépassé »[117]

Chiron instruisant le jeune Achille. Fresque de l'Herculanum.

Quoi qu'il en soit, au chapitre IX du Prince, Machiavel écrit :

« Mais, venant à l'autre cas, où un citoyen privé, non par scélératesse ou par violence intolérable, mais par la faveur de ses concitoyens, devient le prince de sa patrie...., je dis qu'on atteint à cette autorité suprême ou par la faveur du peuple ou par celles des grands. Parce que dans le corps de de toute cité on trouve ces deux humeurs : cela vient de ce que le peuple désire n'être pas commandé ni opprimé par les grands, et que les grands désirent commander et opprimer le peuple. De ces deux appétits divers naît dans les villes un de ces trois effets : principauté, ou liberté ou licence[118]. »

Si le conflit d'intérêt ou de passions entre ces « deux humeurs » doit être traité grâce à l'autorité du Prince, il requiert également, des dispositions rhétoriques car comme le souligne Lefort en se référant au chapitre XX du Prince, « la meilleure citadelle qui soit, c'est de ne point être haï par le peuple »[119]. Il n'en demeure pas moins comme le montre l'intérêt de Machiavel pour la conscription que le conflit armé est clairement pour Machiavel une option possible si les circonstances l'exigent.

Le problème de la violence en politique[modifier | modifier le code]

Au chapitre XVIII du Prince, Machiavel suggère « un usage méthodique et économique de la violence[120]. » Rappelant que des héros guerriers de l'Antiquité avaient été éduqués par le centaure Chiron, il en tire la conclusion suivante :

« Par là, en effet, et par cet instituteur moitié homme et moitié bête, ils ont voulu signifier qu’un prince doit avoir en quelque sorte ces deux natures, et que l’une a besoin d’être soutenue par l’autre. Le prince, devant donc agir en bête, tâchera d’être tout à la fois renard et lion : car, s’il n’est que lion, il n’apercevra point les pièges ; s’il n’est que renard, il ne se défendra point contre les loups ; et il a également besoin d’être renard pour connaître les pièges, et lion pour épouvanter les loups. Ceux qui s’en tiennent tout simplement à être lions sont très-malhabiles. (Chap. XVIII) »

Buste en marbre et albâtre d'un homme barbu
Buste d'Aristote dont les écrits sur la rhétorique ont influencé" Machiavel.

Selon Pierre Manent,

« la violence et la cruauté qui sont au monde ne naissent pas de la méchanceté de chacun mais de la pluralité des existences séparées. C'est en gardant les yeux fixés sur ce centre que l'on peut comprendre pourquoi et dans quelle mesure la théorie machiavélienne peut être dite démocratique [..] La politique machiavélienne est donc démocratique en ce premier sens qu'elle tire les conséquences de la ruse objective de la force. Elle est démocratique en un deuxième sens. Contrairement à la tradition aristocratique qui voit la cause des troubles intérieurs dans la convoitise du peuple, Machiavel la trouverait plutôt dans l'avidité des Grands[121]. »

Conflits et rhétorique[modifier | modifier le code]

Selon Virginia Cox, les écrits de Machiavel sont très imprégnés par la rhétorique qui dans la Florence de son temps était vue comme un instrument politique dans le sens où elle aide l'orateur à façonner les réponses de ses interlocuteurs et à influencer leur volonté[122].Si la science de la rhétorique à des fins politiques et juridiques a été théorisée par les travaux d'Aristote, de Cicéron et de Quintilien, elle a connu un regain de faveur à partir des 12e siècle et 13e siècle, dans les Cités Etats italiennes. À Florence, le chancelier Brunetto Latini (c.1210-1294) surtout connu de nos jours comme étant une des âmes damnées de l'Enfer de Dante a beaucoup écrit sur l'utilité de l'éloquence dans le traitement des conflits politiques[123]. A sa suite, les chanceliers florentins Coluccio Salutati (1331-1406), Leonardo Bruni (1370-1444) et Marcello Virgilio Adriani (1464-1521), un des chefs de Machiavel, ont assigné à l'éloquence et à la rhétorique un rôle crucial dans le traitement des affaires publiques. A la chancellerie où Machiavel a été employé pendant plus de dix ans, la rhétorique est un prérequis afin d'écrire des lettres officielles ou les discours des hommes politiques ainsi que pour participer à des missions diplomatique, activités où Machiavel a acquis une certaine réputation[124]. Depuis Aristote, on distingue trois genres de rhétorique : la rhétorique légale, la rhétorique délibérative, importante dans les républiques et les assemblées, et la rhétorique démonstrative ou de parade, destinée aux discours officiels donnés à l'occasion des éléments marquant de la vie politique : victoire, décès etc... Dans la rhétorique classique, l'important, est de porter l'estoque, de délivrer l'argument décisif au bon moment appelé le Kairos. La rhétorique ancienne est combative, s'attaque à un adversaire, à quelque chose de quasi militaire comme on peut le voir dans les Institutio oratorio, où Quintilien (35-39) compare l'orateur à un général qui met en place ses troupes[123]. Avec la fin de la République romaine, la rhétorique délibérative n'a plus eu guère usage et on se focalise au niveau politique sur la rhétorique démonstrative. Néanmoins, le retour de la république à Florence au temps de Machiavel donne une nouvelle impulsion à la rhétorique délibérative. Dans l'Art de la guerre, un des personnages, le général Colonna voit la rhétorique comme nécessaire au contrôle des armées. L'art oratoire est vue avec l'autorité et la force comme un instrument du pouvoir[125]. Florentin dans Le Prince soutient que dans les régimes non républicains, la rhétorique interne à l'appareil administratif est délibérative alors que les adresses au peuple sont fait en utilisant la rhétorique démonstrative. La rhétorique publique démonstrative adressée au public se veut morale alors que la rhétorique délibérative dans de tel régime cherche l'utilité et ne se préoccupe ni de justice ni de décence[126].

L'homme et/ou la femme d'État : quelles qualités et quelles expertises pour Machiavel ?[modifier | modifier le code]

Lavirtù et la maîtrise de la bonne ou mauvaise fortune[modifier | modifier le code]

Kairos (le temps de l'occasion opportune)par Francesco Salviati.

La traduction du mot virtù, qui revient souvent sous la plume de Machiavel, a longtemps été problématique. À compter des années 1970, l'utilisation du mot virtù se répand par exemple chez Claude Lefort (1972) ou chez Duvernoy (1974). En 1981, Quentin Skinner décide d'assumer ce choix et note : « Je persiste à considérer qu'il est impossible de trouver, dans la langue anglaise contemporaine, un terme ou un ensemble de périphrases susceptibles de constituer une traduction satisfaisante du concept de virtù (du latin virtus) concept central de l'œuvre de Machiavel. C'est pour cette raison que j'ai conservé ce terme ou les expressions qui le contiennent dans leur forme originale tout au long du livre[127] ». En France, pour éviter les connotations attachées au mot français vertu, qui avait à peu près le même sens à l'époque, la plupart des spécialistes ont choisi depuis une cinquantaine d'années de conserver le terme de Machiavel. Le mot vient du latin vir qui « caractérise l'homme au sens le plus noble du terme »[128]. Pour le dictionnaire Gaffiot, vir désigne l'homme de caractère, l'homme qui joue un rôle dans la cité[129]. Un ou une politique qui a de la virtù, doit être capable de s'adapter aux situations et passer du bien au mal en fonction des circonstances que lui impose la fortuna[130]. La virtù est un concept important parce que c'est la qualité que doivent posséder ou développer les hommes ou femmes politique dignes de ce nom, c'est-à-dire capables de sauvegarder l'État et de réaliser de grandes choses[131]. En fait, selon Duvernoy, « Loin de pouvoir faire de la virtù un trait psychologique, il faut dire au contraire que les rapports de la psychologie et de la virtù sont ceux d'une lutte[132]. » Pour Helmuth Plessner (contemporain de Heidegger), la politique se définit de manière très « machiavélienne », comme « l'art de l'instant favorable, de l'occasion propice », ce que les Grecs anciens appelaient le kairos. Cette recherche de l'instant favorable explique aussi pourquoi Machiavel associe souvent la fortuna à la virtù. Luciani la définit comme « La capacité, l'habileté, l'activité, la puissance individuelle, la sensibilité, le flair pour les occasions et la mesure de ses propres capacités »[133]. Pour John Greville Agard Pocock, la virtù a aussi un double sens « d'instruments de pouvoir, comme les armes, et de qualités personnelles requises pour manipuler ces instruments[134]. »

Au chapitre 25 du Prince, Machiavel insiste sur la force aveugle de la fortuna. Il écrit : « Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu’il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d’un côté et les emporte vers un autre : tout fuit devant ses ravages, tout cède à sa fureur ; rien n’y peut mettre obstacle. (Le Prince, chap. XXV) ». D'une manière générale, la fortuna est une source de misère, d'affliction et de désastre[135]. Pour faire face à la fortuna il faut de la « virtù organisée (ordinata virtù) »[136], capable de la canaliser. Vaincre ou résister à la fortuna, exige de s'adapter rapidement à des situations nouvelles, ce qui requiert plus d'impétuosité et de virtù que de sagesse. Pour Machiavel, c'est la Fortune étant femme « elle aime les jeunes gens parce qu'ils sont moins réservés, plus violents, et qu'avec plus d'audace ils la commandent »[137].

Si les notions de fortuna et de virtù sont si importantes chez Machiavel, c'est, selon Pocock, parce que le livre Le Prince traite surtout des innovateurs en politique, pas des princes héritiers de longues dynasties qui bénéficient d'une « légitimité traditionnelle »[138]. Si ces derniers peuvent se reposer sur la tradition et les structures existantes, au contraire l'innovateur doit plus compter sur la fortuna et la virtù pour « imposer la forme de la politiea - la constitution-... C'est la fonction de la virtù d'imposer une forme à la fortuna »[139]. Parlant des grands législateurs fondateurs de grands peuples ou de grandes cités, il écrit :

« on ne voit pas qu'ils aient reçu de la fortune autre chose que l'occasion (l'occasione) qui leur donna une matière où introduire la forme qui leur parut bonne. Sans cette occasion, leur virtù se serait éteinte, et sans cette virtù, c'est en vain que l'occasion se serait présentée. Il était donc nécessaire que Moïse trouve le peuple d'Israël en Égypte esclave et opprimé par les Égyptiens, afin que celui-ci, pour échapper à la servitude, se décide à le suivre. Il convenait que Romulus ne se contente pas d'Albe, qu'il ait été abandonné à sa naissance, si l'on voulait qu'il devienne roi de Rome (Le Prince, Chap. VI)[139]. »

Léo Strauss note que chez Machiavel, la virtù s'oppose parfois à la bonté, une opposition qu'il reprendrait à Cicéron. Ce dernier, dans la continuité de la République (Platon), oppose la tempérance et la justice, qui sont requises de tous, au courage et à la sagesse, qui ne sont exigées que des dirigeants. Chez Machiavel on distingue un rapport un peu analogue entre virtù et bonté. Le première est nécessaire aux dirigeants, la seconde entendue de façon un peu péjorative au sens d'obéissance mêlée de crainte est caractéristique de la grande masse de la population engagé ni dans le politique ni dans le militaire[140]

L'art de l'homme d'Etat[modifier | modifier le code]

La gloire comme principe d'immortalité et de modération[modifier | modifier le code]

Machiavel, comme les humanistes et Cicéron estime que la gloire n'a pas besoin d'une sanctification divine. À la manière des anciens romains et grecs d'avant le christianisme, il estime que la poursuite des honneurs humains, est-à-dire de ce monde (entendu comme différent de l'autre monde, celui du divin), constitue un grand bien[141]. Selon lui, les hommes et les femmes aspirent à suivre l'exemple des princes glorieux et respectés. Pour Machiavel la gloire de ce monde malgré l'inconstance et l'arbitraire des hommes peut avoir quelque chose d'immortel quand elle est vraie, quand elle est à laquelle pour lui les hommes d'État doivent aspirer[142]. Chez Machiavel la gloire et l'infamie ont quelque chose d'éternel en ce sens qu'elles restent toujours vivantes dans la mémoire de l'humanité et les chemins qui y conduisent. Chez Machiavel, on l'a vu, l'homme d'État peut recourir à la cruauté et à la ruse, mais pour trouver la gloire, il ne peut le faire qu'en vue du bien des êtres humains. Par ailleurs, la recherche de la gloire doit le conduire à limiter l'emploi des moyens non moraux au strict nécessaire. En effet s'il s'adonne aux moyens extrêmes sans retenu alors, comme Agathocle de Syracuse , il sombre dans l'infamie[143].

Machiavel distingue renommée (fama) et gloire (gloria). Pour lui, pour acquérir de la renommée il est nécessaire d'accomplir de grandes choses comme le roi Ferdinand le Catholique mais Machiavel estime dans les Discours, que ce souverain n'a pas atteint la gloire car il a utilisé de moyens par trop limites, comme ne pas respecter sa parole, qui le prive de la grandeur de la gloire. En effet, chez Machiavel la gloire requiert de la splendeur à la fois dans les buts suivis que dans les moyens employés[144].

Machiavel et le républicanisme[modifier | modifier le code]

Le républicanisme de Machiavel dans son contexte[modifier | modifier le code]

Le palais du Podestà (le dirigeant politique au temps de Machiavel) à Florence, aujourd'hui le musée du Bargello.

L'Italie au Moyen Âge et à la Renaissance présente une histoire singulière car elle n'est ni un royaume, comme la France ou l'Espagne, ni un empire comme l'Allemagne(Empire des Habsbourg). L'Italie est alors divisée en multiples cités commerciales et États dont les États pontificaux. De plus il existe un conflit latent entre les bourgeoisies commerçantes et la noblesse guerrière. Deux grandes alliances s'opposent : celle des Guelfes, composée usuellement des cités commerçantes et de la papauté et celle des Gibelins favorable à la Maison de Hohenstaufen puis aux Espagnols et à l'Empire des Habsbourg. Selon Pocock, tous les écrivains florentins, Machiavel inclus, sont des Guelfes[145]. Quand la papauté quitte Avignon et retourne à Rome en 1377, elle veut étendre ses États et devient donc une menace pour l'autonomie des Cités-États[145]. Celles-ci sont par ailleurs divisées en factions ce qui conduit au pouvoir des princes appelés aussi podestats[146]. La direction de ces cités et États oppose les républicains aux princes. Pour Hans Baron, la conceptualisation de la motion de république à Florence débute avec la crise de 1400-1402 opposant les humanistes florentins aux Visconti de Milan. L'inspiration de l'idée républicaine serait Aristote à travers notamment son livre la politique. À cette époque, la liberté est comprise républicaine comme résidant dans la participation active au gouvernement[147]. Selon Quentin Skinner, au contraire, l'idée républicaine naît au 13e siècle et trouve sa source non dans les auteurs grecs, mais chez les latins principalement Cicéron et Salluste. Ce recours à des auteurs latins, hantés par la chute de Rome, conduit les républicains à méditer sur les notions de déclin et de chute. La chute de Rome en particulier est analysée comme résultant d'un excès de conquête qui a détruit la virtù des Romains de la république. Selon Machiavel deux types de république sont possibles: celle en expansion sur le modèle romain qui demande virtù et vertus païennes et celle défensive, désarmée, animée de vertus chrétiennes. Clairement, Machiavel favorise le premier type de République. Il convient de noter qu'il vit avant les guerres de religions où les chrétiens see montreront particulièrement actifs et très peu pacifiques. Machiavel est donc confronté en matière de religion à des problématiques différentes de celle à laquelle seront confrontés Jean Bodin et Thomas Hobbes[148]. Selon Machiavel, Florence n'a jamais été aussi indépendante que Rome et n'a donc jamais pu arriver à une vraie stabilité républicaine. De sorte que pour lui, la liberté de l'Italie devrait passer par un prince à la Jules César qui pourrait expulser Français et Espagnols[149].

Vivre libre, vivre en sécurité[modifier | modifier le code]

Pour Machiavel, vivre en sécurité (vivere sicuro) exige un ordre constitutionnel minimal, tel celui qui, selon lui, existe en France à son époque. Au contraire, pour vivre libre (vivere libero), il faut une participation active au gouvernement de la noblesse et du peuple ainsi qu'une émulation entre les deux, comme cela était le cas dans la république romaine[40]. Un régime, où l'essentiel est de vivre en sûreté, se méfie du peuple et se refuse à l'armer, préférant pour sa défense recourir à des mercenaires. Aussi un tel régime rend le peuple passif et faible[150]. Pour Machiavel, lorsque les citoyens portent les armes, lorsque la défense de la cité repose sur eux, alors on peut être assuré que personne (ni gouvernement, ni usurpateur) ne tyrannisera le peuple. Pour conforter cette assertion, il prend l'exemple de Rome et de Sparte : « Ainsi Rome a été libre quatre siècles et était armée, Sparte huit siècles; bien d'autres cités ont été désarmées et libres moins de quarante ans »[150]. À cela on rétorque souvent que la république romaine a été le théâtre de conflit entre la noblesse et le peuple et que cela a été la cause de sa chute. Machiavel conteste cette approche, pour lui, la tension entre le peuple et la noblesse a été créative, elle est la source même de la grandeur romaine[151]. Machiavel écrit dans les Discours livre I chapitre IV :

« je soutiens à ceux qui condamnent les querelles du Sénat et du peuple qu'ils condamnent ce qui fut le principe de la liberté, et qu'ils sont beaucoup plus frappés des cris et du bruit qu'elles occasionnaient sur la place publique que des bons effets qu'elles produisaient[152] »

La virtù et la république[modifier | modifier le code]

Scipion l'Africain un des modèle de virtù romaine pour Machiavel.

La virtù est-elle propre seulement à un individu ou est-elle répandue dans le corps social ? Pour Machiavel, la virtù est largement distribuée parmi les citoyens. Il s'agit là d'un argument fort de sa part en faveur du régime républicain. En effet, la diversité des êtres humains possédant ou pouvant acquérir la virtù permet de mieux faire face aux événements grâce au riche panel d'individus à même de faire face aux situations de crise[153]. Par exemple, quand Rome a dû faire face aux Carthaginois d'Hannibal et qu'après les premiers victoires carthaginoises, il a fallu temporiser, le temps de préparer les légions à la nouvelle donne, Quintus Fabius Maximus Verrucosus dit Cunctator (le Temporisateur) est l'homme de la situation. Par contre quand l'heure est à l'offensive, c'est Scipion l'Africain qui possède les qualités (virtù) adéquates. Machiavel écrit à ce propos[154] :

« Chacun sait avec quelle prudence et quelle circonspection Fabius Maximus dirigeait son armée, bien éloigné en cela de l’impétuosité et de l’audace accoutumée des Romains ; et sa bonne fortune voulut que cette conduite se trouvât conforme aux temps [...] Si Fabius eût été roi de Rome, il eût peut-être été vaincu dans cette guerre, parce qu’il n’aurait pas su varier la manière de la faire conformément à la diversité des temps, mais il était né dans une république où il existait diverses espèces de citoyens et des caractères différents : ainsi, de même que Rome posséda Fabius, homme on ne peut pas plus propre pour les temps où il fallait se borner à soutenir la guerre, de même elle eut ensuite Scipion pour les temps où il était nécessaire de triompher. (Discours, chap. IX. »

Malgré tout, pour Nederman[155], Machiavel ne donne pas de moyens d'identifier les leaders adaptés aux circonstances, car même si les Républiques peuvent trouver les hommes ou les femmes capables de faire face aux circonstances, leur problème vient de la difficile adaptation de leurs institutions aux défis présents :

« La perte des États a lieu également lorsque leurs institutions ne varient point avec les circonstances, comme je l’ai déjà fait voir longuement ci-dessus ; mais ils périssent plus lentement, parce qu’ils changent plus difficilement, et qu’il est nécessaire, pour les renverser, qu’il arrive une époque où tout l’État se trouve ébranlé ; et un seul homme ne peut produire de si grands résultats par son changement de conduite. (Discours, chap. IX. »

Discours et résolutions de conflit[modifier | modifier le code]

Selon Nederman, Machiavel dans le Discours considère le débat comme la meilleure méthode de résolution des conflits dans une république. Comme dans la rhétorique classique, et comme chez les théoriciens italiens de la rhétorique de la fin du Moyen Âge, l'art du discours vise à convaincre les gens du bien fondé de sa thèse et à faire apparaître les faiblesses de la thèse adverse. Aussi, selon Viromi (1998), l'importance accordée par Machiavel aux conflits, comme prérequis de la liberté, est d'essence rhétorique. D'une façon générale, pour le Florentin le peuple est le meilleur garant de la liberté et du bien public. En effet, sa diversité le rend moins vulnérable à la tromperie. Au contraire dans les régimes monarchiques, ceux qui veulent "tromper" ne se trouvent pas face à un telle diversité d'opinions et peuvent donc imposer leur vision plus facilement. Au chapitre LVIII du livre premier des Discours il montre une grande confiance envers la capacité du peuple à agir et à juger. Il écrit à ce propos :

« Quant à la prudence et à la constance, je soutiens qu'un peuple est plus prudent, plus constant et meilleur juge qu'un prince. ce n'est pas sans raison qu'on dit que la voix du peuple est aussi celle de Dieu. On voit l'opinion publique pronostiquer les événements d'une manière si merveilleuse qu'on dirait que le peuple est doué de la façon occulte de prévoir et les biens et les maux. Quant à la manière de juger, on le voit bien rarement se tromper; quand il entend deux orateurs d'égale éloquence lui proposer deux solutions contraires, il est bien rare qu'il ne discerne pas et n'adopte pas la meilleure[156]. »

L'influence de Machiavel[modifier | modifier le code]

Une diffusion rapide de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Pour un article plus général, voir Machiavélisme.
Pour Francis Bacon la science moderne doit être basée davantage sur les expériences et l'expérimentation, sans recourir à des hypothèses métaphysiques. Elle doit viser à un contrôle croissant de la nature. Il considère Machiavel comme un de ses prédécesseurs.

L'œuvre de Machiavel a été « connue, étudiée, discutée comme peu d'autres le furent dans l'histoire[157]. » : « le scandale que suscite l'image du prince, gouvernant à sa guise, indifférent aux préceptes chrétiens, tout occupé à user de ses sujets aux fins de sa gloire ou de son plaisir a d'autres résonances que strictement religieuses. Sa force vient de ce qu'il met en question une représentation traditionnelle de la société[158]. »

Le Prince, qui a d'abord circulé sous forme manuscrite, est dédicacé à un cardinal et est bien accueilli par le pape, qui en autorise l'impression en 1531. L'œuvre se diffuse rapidement, grâce au développement de l'imprimerie. Ce n'est que vingt ans après sa publication que commencent les premières attaques, dues au cardinal anglais Reginald Pole qui, dans son Apologie à l'empereur Charles-Quint (1552), y voit un ouvrage « écrit de la main de Satan »[159]. Le Prince est aussi attaqué par l'évêque portugais Jeronymo Osorio ainsi que par l'évêque italien Ambrogio Catarino dans son De libris a christiano detestandis (1552). On ne compte pas moins de quinze éditions du Prince et dix-neuf du Discours ainsi que des traductions en français de chacun de ces ouvrages avant qu'ils ne soient tous deux mis à l'Index, avec les Histoires florentines, par le pape Paul IV en 1559, mesure qui stoppe la publication dans les zones d'influence catholique à l'exception de la France[160]. On a dénombré 25 traductions françaises publiées entre 1572 et 1640[161].

Les idées de Machiavel ont eu un impact profond sur les dirigeants occidentaux. Le Prince est vite tenu en haute estime par Thomas Cromwell. Avant lui, le livre a influencé Henri VIII tant dans ses tactiques, par exemple pendant le Pèlerinage de Grâce, que dans sa décision de se tourner vers le protestantisme[162]. L'empereur Charles Quint possède également une copie du livre[163]. Selon Bireley [164], au XVIe siècle, les catholiques associent Machiavel aux protestants et les protestants le considèrent comme un Italien, et donc un catholique. En fait, il a influencé tant les rois catholiques que les rois protestants[165]. L'influence de Machiavel est sensible sur la plupart des penseurs politiques majeurs de la période. Francis Bacon écrit : « Nous sommes très redevables à Machiavel et à d'autres auteurs de ce type qui, ouvertement et sans feindre, annoncent et décrivent ce que l'homme fait, et non ce qu'il devrait faire »[166].

Très présente aussi dans la culture littéraire de l'époque, la figure de Machiavel est évoquée plus de quatre cents fois dans le théâtre élisabéthain (Marlowe, Shakespeare, Ben Jonson, etc.)[167].

Saint Barthélemy, naissance du machiavélisme et du tacitisme au XVIe siècle[modifier | modifier le code]

En France, après un accueil initialement mitigé, le nom de Machiavel est associé à Catherine de Médicis et au Massacre de la Saint-Barthélemy. Si Machiavel, aujourd'hui encore, est souvent présenté comme un homme cynique, dépourvu d’idéal et d’honnêteté cela tient à l'interprétation de l'œuvre qui s'est répandue après sa mort en partie sous l'influence du huguenot Innocent Gentillet qui publie à Genève en 1576, après le massacre de la Saint-Barthélemy, un important ouvrage pour réfuter l'œuvre de Machiavel, intitulé Discours sur les moyens de bien gouverner. Souvent appelé Discours contre Machiavel ou Anti Machiavel il est diffusé largement à travers toute l’Europe[168]. Machiavel est considéré comme un athée et son livre Le Prince est perçu comme étant le Coran des courtiers[164]. On trouve chez Gentillet la première occurrence du terme « machiavélistes », qu'il utilise pour désigner les partisans de Machiavel[169]. Cet ouvrage contribue aux malentendus durables sur l’œuvre de Machiavel. Tout se passe comme si la révélation publique des ressorts du pouvoir rendait Machiavel responsable de sa corruption et des moyens employés à le conserver. En révélant ces mécanismes, en recommandant leur usage lorsque la situation l'exige et lorsque la faiblesse de caractère des dirigeants aurait des conséquences pires, Machiavel montre une voie pour en sortir tout en n'évacuant jamais de ses raisonnements sa méfiance vis-à-vis de la nature humaine. À travers le machiavélisme, la question posée est celle du lien entre morale et politique : c'est sur ce point qu'insiste Innocent Gentillet.

Quoi qu'il en soit, cette accusation de stratégies immorales revient souvent dans les discours politiques du XVIe siècle notamment parmi les tenants de la Contre-Réforme : Giovanni Botero, Justus Lipsius, Carlo Scribani, Adam Contzen, Pedro de Ribadeneira, et Diego de Saavedra Fajardo[170]. Bodin[164], qui apprécie l'ouvrage de Machiavel dans sa Méthode pour une compréhension aisée de l'histoire publiée en 1566, lui inflige une critique cinglante dans la préface de son livre majeur Les Six Livres de la République (1576) :

« Machiavel, qui a eu la vogue entre les courtiers des tyrans, n'a jamais sondé le gué de la science Politique, qui ne gît pas en ruses tyranniques, qu'il a recherchées par tous les coins d'Italie, et comme une douce poison coulée en son livre du Prince. […] Et quant à la justice, si Machiavel eût tant soit peu jeté les yeux sur les bons auteurs, il eût trouvé que Platon intitule ses livres de la République, les livres de la Justice, comme étant, elle, l'un des plus fermes piliers de toutes Républiques[171] »

L'hostilité de Bodin tient à ce qu'il est occupé pour sa part à développer une « théorie de la monarchie royale, où la souveraineté du roi est absolue, mais s'exerce dans le respect des lois et des coutumes et pour le bien du gouverné[172]. »

Toutefois, il est à noter que plusieurs de ces auteurs, en dépit de leurs critiques, reprennent nombre des idées de Machiavel. Ils acceptent la nécessité pour un Prince de se soucier de sa réputation, d'avoir recours à la ruse et à la tromperie, mais comme les modernistes plus tard, ils insistent plus sur la croissance économique que sur les risques liés à des guerres hasardeuses.

Pour éviter les polémiques liées à Machiavel, certains critiques préfèrent parler de tacitisme du nom de Tacite, historien romain qui a écrit l'histoire des empereurs romains de Tibère à Néron[173]. Le tacitisme (en fait la pensée de Machiavel dépourvue de son aspect le plus contesté) est utilisé pour apprendre aux conseillers des princes ou des rois à servir des monarques absolus[173] et à leur conseiller des politiques réalistes[174]. Le tacitisme se partage en deux tendances : le Tacitisme noir qui supporte la loi du prince et le Tacitisme rouge qui supporte la République, et peut être classé comme étant dans la continuité avec le Machiavel des Discours sur le première décade de Titelive[173]

Machiavel le républicain ( XVIIe siècle - XVIIIe siècle)[modifier | modifier le code]

Oliver Cromwell (1599-1658) par Samuel Cooper. Cromwell a instauré le Commonwealth d'Angleterre républicain.
Portrait de Machiavel attribué à l'entourage de Vasari[175].

Au XVIIe siècle en Angleterre et en Hollande et au XVIIIe siècle en France, Machiavel est vu comme une défenseur de la république de Venise et du républicanisme en général[176]. Durant le Commonwealth d'Angleterre et le protectorat d'Oliver Cromwell, les Discours de Machiavel servent de source d'inspiration aux républicains, c'est le cas en 1650 du livre The Case of the Commonwealth of England de Marchamont Needham, en 1650 ou en 1656 d' Oceana de James Harrington. Les républicains au sens de l'époque, celui du Commonwealth, John Milton, Algernon Sydney, Henry Neville adaptent les notions machiavÉliennes de vertu civique, de participation et d'effet salutaire des conflits au cas anglais[176]. Henry Neville, qui a édité les travaux de Machiavel en 1675 et 1680, dans une lettre fictive de Nicolas Machiavel à Zanobius Buondelmontius, s'adresse aux convertis du jardin des Rucellais c'est-à-dire aux républicains. Dans l'imagerie républicaine, c'est dans ce jardin que se seraient tenues les discussions rapportées dans le Discours sur la première décade de Titelive pour leur signaler que Le Prince est d'abord une satire des tyrans destinée à montrer leur vrai caractère[176]. Bien qu'il ne soit pas toujours mentionné comme une source d'inspiration en raison des controverses qui entourent son nom, Machiavel marque également en Angleterre les pensées d'autres philosophes majeurs tels que Hobbes ou Locke[177].

En Hollande, Johan et Pieter de la Court s'appuient sur les Discourspour défendre l'idée que dans une république, les intérêts de tous sont mieux pris en compte car il s'établit ainsi une sorte de balance des intérêts. Leurs écrits influencent Spinoza qui, dans son Tractactus theological-politicus (1670), défend une vue réaliste de la politique qui s'appuie sur le chapitre 15 du Prince[176] et propose une interprétation démocratique de Machiavel en le présentant comme un républicain[178].

En Prusse, le républicanisme de Machiavel est moins apprécié. Dans l'édition de 1740 des œuvres de Machiavel qui comporte un commentaire de Frédéric II, Voltaire se montre peu enthousiaste envers la défense par Nicolas Amelot de La Houssaye du Machiavel critique de la tyrannie. Frederic II de Prusse, lui, compare Machiavel à Spinoza

« Le Prince de Machiavel est à la morale ce que l'oeuvre de Spinoza est à la foi. Spinoza affaiblit les bases de la foi et essaye rien de moins que de mettre bas l'édifice de la religion ; Machiavel corrompt la politique, et entreprend de détruire les préceptes d'une saine morale[179]. »

Montesquieu dans ses Considérations sur les Causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) et dans Son esprit des lois (1748) tout comme Machiavel adopte un mode de raisonnement pragmatique, attribue un rôle central aux passions et aux intérêts dans les affaires humaines et établit une distinction entre vertu morale et vertu (virtù) politique[179]. Pour Jean-Jacques Rousseau, Machiavel est un républicain caché qui « sous le prétexte d'instruire les rois, enseigne le peuple »[179]. Pour Robespierre « les plans de la Révolution française ont été écrits pour une grande part dans les livres... de Machiavel »[179].

Influence sur les Pères fondateurs de la République américaine[modifier | modifier le code]

L'insistance mise par Machiavel sur le Républicanisme conduit à le voir comme une source majeure, tant directe qu'indirecte, de la pensée politique des Pères fondateurs des États-Unis[180]. C'est la pensée républicaine de Machiavel qui anime Benjamin Franklin, James Madison et Thomas Jefferson quand ils s'opposent à Alexander Hamilton, craignant qu'il ne vise à former une nouvelle aristocratie à travers le Parti fédéraliste[181]. Hamilton quant à lui a appris de Machiavel l'influence importante qu'a la politique étrangère sur la politique intérieure. Toutefois, alors que chez Machiavel l'idée de conflit d'idées à l'intérieur d'une république est valorisée, chez Hamilton l'insistance est mise sur la notion d'ordre[182],[183]. Parmi les pères fondateurs, seul George Washington échappe à l'influence de Machiavel[184].

John Adams est parmi les pères fondateurs celui qui a le plus étudié et apprécié Machiavel, il l'a notamment abondamment commenté dans son ouvrage A Defence of the Constitutions of Government of the United States of America[185]. Dans cet ouvrage, John Adams classe Machiavel avec Algernon Sidney et Montesquieu parmi les défenseurs d'un gouvernement mixte. Pour Adams, Machiavel a eu aussi le mérite de restaurer l'emprise de la raison empirique en politique. Adams approuve aussi le Florentin quand il considère que la nature humaine est immobile et conduite par les passions et acquiesce comme Machiavel à l'idée selon laquelle toutes les sociétés étaient soumises à des périodes cycliques de croissance et de déclin. Pour Adams, Machiavel a toutefois un défaut : il manque d'une claire compréhension des institutions nécessaires à un bon gouvernement[185].

L'influence de Machiavel au XIXe siècle[modifier | modifier le code]

Son portrait posthume par Santi di Tito, au Palazzo Vecchio de Florence.

Au début du siècle, l'interprétation de Machiavel est marquée par celle de la Révolution française et dominée par la question du lien entre moralité et politique[111]. Associant la Révolution française à Machiavel, le premier ministre anglais William Pitt le Jeune taxe les révolutionnaires de machiavélisme et d'immoralité. Cela amène Kant à faire remarquer que la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen, et la constitution républicaine n'avaient rien d'immoral et montraient au contraire qu'il ne pouvait y avoir de vraie politique sans qu'il soit rendu hommage à la moralité. Hegel dans son livre sur la philosophie du droit (1821) partage la même opinion[111].

Au XIXe siècle siècle, alors qu'il est question de la réunification respective de l'Italie et de l'Allemagne, l'idée de formation d'un État et le patriotisme qui sourd derrière la pensée de Machiavel marquent certains des lecteurs les plus connus de Machiavel. Par exemple Hegel dans sa Constitution germanique écrit en 1800 et publiée en 1893, suggère un parallèle entre l'Italie désunie de Machiavel et l'Allemagne de son temps[111]. En général en Allemagne, au XIXe siècle les auteurs préfèrent mettre en avant le patriotisme de Machiavel et éviter les sujets plus sensibles. C'est ainsi que procède Max Weber dans son Politics as a Vocation (1919). Ce sociologue et philosophe allemand fait également attention à ne pas associer la pensée de l'État présente chez Machiavel avec celle de Heinrich von Treitschke qui réduit l'État à la force pure, à la violence et au pouvoir. Weber ne cite que peu de fois Machiavel et note que la violence de l' Arthashâstra de Kautilya permet de relativiser celle supposée du Prince[186].

Marx fait de « brèves références à Machiavel [qui] sont toutes à son éloge[187]. Il a lu les Discours, mais ce sont les Histoires Florentines et leur étude de l'évolution du système militaire italien qui retiennent le plus son attention. D'après lui, ce livre permet de comprendre « la connection entre les forces productives et les relations sociales. »[188]. Benedetto Croce de son côté estime en 1897 que Karl Marx est le digne successeur de Machiavel et s'étonne qu'on ne l'ait jamais nommé « le Machiavel du mouvement des travailleurs »[188].

Friedrich Nietzsche, dans un écrit de 1888 publié en 1901 sous le titre La Volonté de puissance, remarque : « aucun philosophe n'atteindra sans doute ce type de perfection qu'est la machiavélisme. Car le machiavélisme, pur, sans mixture, cru, frais, avec toute sa force, avec tout son mordant, est super humain, divin, transcendantal, il ne peut pas être atteint par un homme, juste approché »[189].

La première étude fouillée sur Machiavel et son œuvre est due à Alexis-François Artaud de Montor, Machiavel : son génie et ses erreurs (1833).

Les perceptions de Machiavel du XXe siècle et du début XXIe siècle[modifier | modifier le code]

La mise en cause de Machiavel dans le déclenchement des deux guerres mondiales[modifier | modifier le code]

Benito Mussolini a écrit en 1924 une introduction au livre Le Prince.

La thèse de la responsabilité de Machiavel dans les deux confits mondiaux a été mise en avant par l'historien allemand Friedrich Meinecke dans deux ouvrages : L'idée de la raison d'État dans l'histoire des temps modernes (1924) et Die deutsche Katastrophe (1946). Le premier livre met en cause non seulement le machiavélisme et l'hégélianisme mais plus généralement les idées abstraites des la Révolution française. L'idée défendue revient à dire que le point de départ de tous ces maux est à chercher chez Machiavel, qui a permis le déchaînement des politiques de puissance[190]. Dans le second livre, Meinecke reprend selon Barthas la même thèse en l'adaptant. L'idée étant qu'en dévoilant des méthodes réservées à une aristocratie, Machiavel a conduit à un machiavélisme de masse qui a rendu possible le Troisième Reich[191]. Les livres de Meinecke ont influencé la façon dont Michel Foucault a interprété Marx dans ses écrits sur la gouvernementalité de 1978[192].

Débat sur la responsabilité de Machiavel dans l'émergence des totalitarismes[modifier | modifier le code]

Dans les années vingt à trente la question du lien entre le totalitarisme et la pensée de Machiavel se trouve posée et ce d'autant plus que Benito Mussolini a publié en 1924 un Preludio al Machiavelli qui sera traduit en français en 1927, dans lequel le Duce fait l'éloge de Machiavel[193]. Si ce texte est rapidement contesté en Italie par le philosophe libéral P. Gobetti, qui met en avant le républicanisme de Machiavel et « sa défense de la fécondité du conflit », en France, le texte est plutôt accueilli favorablement[194]. Dans l'entre-deux-guerres l'ouvrage de Charles Benoist Le machiavélisme avant, pendant et après Machiavel est l'un des ouvrages de référence sur Machiavel et « se réfère de façon élogieuse au texte de Mussolini »[195]. Cet ouvrage a malgré tout le mérite de distinguer « quatre types de machiavélisme: celui de Machiavel, celui de certains de ses disciples (Les machiavélistes), celui des antimachiavéliens et enfin celui des gens qui ne l'ont jamais lu »[196]. L'ouvrage constituera une des sources des réflexions de Raymond Aron et de Jacques Maritain sur le machiavélisme[196]. L'ouvrage de Benoist est marqué par l'idée que le machiavélisme est le fruit d'un moment de l'histoire et par la reprise de thèmes nietzschéens. La lecture de Machiavel dans l'Entre-deux-guerres est marquée par le problème des élites et Aron soulignera les affinités entre la pensée de Machiavel sur ce thème et celle du sociologue Wilfredo Pareto[197].

Se plaçant exclusivement du côté de l'histoire de la pensée, le néo-thomiste Jacques Maritain soutient « que les régimes totalitaires sont les héritiers de Machiavel »[198]. Selon lui, le grand tort de Machiavel est d'avoir déculpabilisé les hommes et les femmes d'État en faisant « émerger dans la sphère de la conscience ces moeurs de son temps et la pratique commune des politiciens de puissance de tous les temps »[199]. Aron et Elie Halévy, au contraire de Maritain, incluent davantage dans leur analyse du totalitarisme les changement survenue par la mise en place de l'économie de guerre pendant la première guerre mondiale. Quoi qu'il en soit, dans une réflexion commencée à la fin des années trente, Aron voit l'essence du totalitarisme « dans la conjonction du machiavélisme et du messianisme, du cynisme et du fanatisme, dans la perversion conjointe de la science et de la religion[91]. » Dans une analyse assez similaire, Ernst Cassirer, dans son livre Le Mythe de l'État (1946), associe, comme Meinecke, Machiavel au nazisme.

Un Machiavel républicain[modifier | modifier le code]

Buste de Napoléon Bonaparte Premier consul. Bonaparte un prince au sens de Machiavel selon John Greville Agard Pocock.

C'est surtout dans les universités de langue anglaise que se développe une alternative à l'approche proposée par Léo Strauss. Hans Baron, Isaiah Berlin et John Greville Agard Pocock proposent une interprétation qui permet de réintroduire la pensée du Florentin dans les débats politiques contemporains[200]. Dans son essai de 1971, intitulé The Originality of Machiavelli, Isaiah Berlin, cherchant à résoudre le conflit entre morale et politique, caractéristique de la pensée de Machiavel selon Benedetto Croce, trouve chez le Florentin un pluralisme de valeurs qui s'accorde bien avec son libéralisme politique. À peu près à la même époque, Philip Pettit, John Greville Agard Pocock et Quentin Skinner[201] renouent avec l'intrication républicaine de Machiavel. Ils suivent en cela la voie ouverte par Rousseau, qui écrit « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince est le livre des républicains »[202]. La lecture républicaine de Machiavel conduit à valoriser davantage le Discours que Le Prince[203]. John Greville Agard Pocock oppose une tradition républicaine issue de Machiavel à la tradition libérale. Ce faisant, selon Barthas, il adopte une analyse de type marxien où le social et l'économie ont un impact sur la perception du social et des valeurs en vogue[201]. Le grand représentant du libéralisme politique de la fin du 20e siècle John Rawls ignore Machiavel, tout comme d'ailleurs l'autre grand philosophe politique de la fin du 20e siècle Jürgen Habermas[201].

En 2010, un peu ironiquement, John Greville Agard Pocock se demande si le seul prince machiavélien de l'histoire européenne n'est pas Napoléon Bonaparte « condottière et législateur, héros d'un république et traître césariste »[204].

Machiavel et l'espace démocratique du pouvoir[modifier | modifier le code]

Dans Le travail de l'œuvre Machiavel (1972), Claude Lefort dénombre huit grandes interprétations de Machiavel, dont il retient particulièrement celles de Cassirer et surtout de Leo Strauss : l'analyse de ce dernier est « de toutes celles que nous avons examinées la seule qui lie la question du sens du discours machiavélien à celle de sa lecture[205]. » Il propose aussi dans cet ouvrage une lecture systématique des deux œuvres principales du Florentin : Le Prince et les Discours. Il place au cœur de la pensée de Machiavel les notions de conflit et de division sociale, ainsi que l'économie du désir[206]. Selon cette analyse, « l'œuvre de Machiavel fait scandale [...] en énonçant le lien morganatique du mal et de la politique[207] » : « Le machiavélisme est le nom du mal. Il est le nom donné à la politique en tant qu'elle est le mal[208]. » Avec Machiavel, la politique acquiert un statut complètement nouveau, débarrassé des critères moraux du bien et du mal, et uniquement centré sur la réussite du prince à prendre ou à conserver le Pouvoir. Et l'exercice du pouvoir « obéit à une quasi-logique autonome[209]. » Partisan d'une politique d'expansion, Machiavel recommande de suivre la voie de Rome, cité ouverte — plutôt que celle de Sparte qui était repliée sure elle-même —, et d'affronter le difficile exercice qu'est le maintien d'un équilibre entre des forces opposées :

« je pense qu’il est nécessaire d’imiter la constitution romaine et non celle des autres républiques, parce que je ne crois pas qu’il soit possible de choisir un terme intermédiaire entre ces deux modes de gouvernement, et qu’il faut tolérer les inimitiés qui peuvent s’élever entre le peuple et le sénat, les regardant comme un mal nécessaire pour parvenir à la grandeur romaine (Discours, I, 6). »

Lefort y voit une justification du système démocratique : « Ainsi s'énonce cette thèse toute nouvelle : il y a dans le désordre même de quoi produire un ordre ; les appétits de classe ne sont pas nécessairement mauvais puisque de leur entrechoc peut naître une cité[210]. » Christian Nadeau rejoint cette position en démontrant que Machiavel ne donne pas « un discours sur la primauté des moyens sur les fins, mais une véritable réflexion sur les conditions de possibilité de la liberté politique[211]. »

Dans un un essai intitulé Machiavel en démocratie (2006), Edouard Balladur, ancien Premier ministre français, commence par reconnaître, après beaucoup d'autres, que « Le mérite de Machiavel est d'avoir mis fin à l'hypocrisie des bons sentiments. Le premier, il a décrit les méthodes du pouvoir : la lutte pour sa conquête est l'affrontement des ambitions égoïstes, rien d'autre ; en revanche, de la finalité du pouvoir il ne parle guère, comme si la possession était un but en soi[212]. » En continuateur du Florentin, il s'attache à son tour à identifier les méthodes du pouvoir dans la société contemporaine, quel que soit le régime politique :

« Démocratie ou dictature, la fin demeure la même : la conquête et la possession du pouvoir par tous les moyens, aussi longtemps que possible. Dans l'utilisation du mensonge, guère de différence entre l'une et l'autre, si ce n'est que celui-ci est plus efficace encore dans une démocratie puisqu'il permet de capter les suffrages du plus grand nombre ; alors qu'il suffit à une dictature de s'imposer par la force, de dominer plutôt que de convaincre[213]. »

Il analyse ainsi les rapports avec les journalistes, l'importance de l'image, l'effet des sondages, les vertus et défauts nécessaires — faire rêver, honnêteté, indifférence aux critiques, lucidité, cynisme, etc. —, les soutiens à préserver, le choix entre être aimé ou être craint... Nourri de son expérience de la vie politique, ce petit livre est appuyé par des références à des acteurs politiques contemporains. La publication d'un tel ouvrage, qui aurait jadis été impensable de la part d'un homme politique, semble confirmer que le rapport nouveau à la politique introduit par Machiavel est maintenant un fait largement partagé.

Machiavel dans les arts et la culture populaire[modifier | modifier le code]

Littérature[modifier | modifier le code]

Renouveau d'intérêt pour les comédies de Machiavel[modifier | modifier le code]

Au 20e siècle on a assisté à un renouveau d'intérêt pour la comédie de Machiavel La Mandragola (1518) qui a été jouée lors du New York Shakespeare Festival en 1976 et par la Riverside Shakespeare Companyen 1979. De même, Peer Raben a créé sur son thème une comédie musicale jouée à l'antithéatre de Munich en 1971, et au National Theatre de Londres en 1984[214].

Cinéma et télévision[modifier | modifier le code]

  • Machiavel, interprété par l'acteur, dramaturge et metteur en scène Jean-Pierre Ronfard, apparaît dans Le Confort et l'Indifférence, documentaire du cinéaste québécois Denys Arcand. Le personnage y est utilisé à maintes reprises pour livrer des extraits du Prince dont le cinéaste se sert de manière analogique, afin d'interpréter les circonstances de la première défaite référendaire sur l'indépendance du Québec en 1980.
  • Machiavel apparaît aussi, bien que nommé ainsi très tardivement, dans la série Da Vinci's Demons. Il est représenté comme le jeune apprenti timide de Léonard de Vinci. Il y est connu comme étant « Nico » et fait office d'aide pour Léonard de Vinci. Il faut attendre que le personnage évolue et s'impose pour qu'il se présente complètement comme Machiavel. Il est incarné par Eros Vlahos.
  • Il est interprété par Thibaut Evrard dans la série Borgia de Tom Fontana. Le personnage de Machiavel est créé dans le but de montrer la relation admirative entre Machiavel et César Borgia.
  • Machiavel est le sujet du deuxième chapitre de Discourse on Fillies par Daedalus Aegle.

Musique[modifier | modifier le code]

Jeux vidéo[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Atkinson 2010, p. 15.
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  3. a et b Atkinson 2010, p. 17.
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  5. Atkinson 2010, p. 19.
  6. Le Prince, chap. III, p. 18.
  7. Le Prince, chap. VII.
  8. a et b Atkinson 2010, p. 20.
  9. a et b Atkinson 2010, p. 21.
  10. Heers 1985, p. 221-226.
  11. Heers 1985, p. 227.
  12. a et b Atkinson 2010, p. 22.
  13. Bec 1985, p. 19.
  14. Atkinson 2010, p. 23.
  15. Machiavel 1995, p. 33.
  16. Atkinson 2010, p. 24.
  17. Strauss 1958, p. 30.
  18. Artaud 1833, p. 46.
  19. a et b Atkinson 2010, p. 26.
  20. a, b et c Atkinson 2010, p. 27.
  21. Heers 1985, p. 412.
  22. Heers 1985, p. 413.
  23. Atkinson 2010, p. 28.
  24. Artaud 1833, p. 535.
  25. (la)Tanto nomini nullum par elogium. Voir Artaud 1833, p. 536-537.
  26. (it) Massimo Firpo, « Quel Machiavelli non mi convince », Il Sole 24 ore,‎ (lire en ligne)
  27. Cité par Lefort 1972, p. 317
  28. Artaud 1833, p. 325, tome II.
  29. Lefort 1972, p. 326.
  30. Renaudet [1942], p. 227.
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  199. Maritain, « La fin du Machiavélisme », Review of Politics (janvier 1942) cité in Audier,2005, p.74
  200. Barthas 2010, p. 260.
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  205. Lefort 1972, p. 259.
  206. Barthas 2010, p. 269.
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  208. Lefort 1972, p. 77.
  209. Duvernoy 1974, p. 171.
  210. Cité par Barret-Kriegel 1975, p=1136.
  211. Nadeau 2003, p. 347.
  212. Balladur 2006, p. 11.
  213. Balladur 2006, p. 9.
  214. Review by Jann Racquoi, Heights/Inwood Press of North Manhattan, March 14, 1979.
  215. « Actualités de Machiavel : « Le Prince », nouvelle édition », sur contrepoints.org, (consulté le 20 novembre 2015) : « le jeu vidéo Assassin’s Creed propose aujourd’hui un Machiavel virtuel et cynique dont la mission est de veiller à la préservation du libre-arbitre de l’humanité, noble mission s’il en est. »

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Frontispice de la traduction anglaise de L'Art de la guerre de Nicolas Machiavel
par Peter Whitehorne publiée en 1573

Œuvres de Machiavel[modifier | modifier le code]

Œuvres historiques et politiques
  • Il Principe (1513). Publié pour la première fois en 1531 à Rome et à Florence.
    • Le Prince, traduction de Jacques Gohory, 1571. Édition originale en ligne.
    • Le Prince, traduction de J.-V. Périès, Wikisource, 1823.
    • Le Prince, suivi de choix de Lettres, Paris, Le Livre de poche classique, 1972.
    • Le Prince, traduction de Christian Bec, commentaires de Marie-Madeleine Fragonard, Bordas, Pocket, Garnier, Paris, 1998.
    • Le Prince, coll. « Les Intégrales de Philo », notes et commentaires de Patrick Dupouey, Préface d’Étienne Balibar, Paris, Nathan, 1998.
    • De Principatibus. Le Prince, coll. « Fondements de la politique », traduction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, texte italien de G. Inglese, Paris, PUF, 2000.
    • Le Prince et autres textes, Gallimard, coll. Folio, 1986.
    • Le Prince, trad. par V. Périès, postface de Joël Gayraud, Paris, Mille et une nuits, 2003.
    • Il Principe / Le Prince, suivi de De Regnandi peritia / l'Art de régner d'Agostino Nifo. Nouvelle édition critique du texte par Mario Martelli, introduction et traduction de Paul Larivaille, notes et commentaires de Jean-Jacques Marchand. L'Art de régner : Texte latin établi par Simona Mercuri, introduction, traduction et notes de Paul Larivaille. Paris, Les Belles Lettres, 2008.
  • Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio (1513-1520) Publié pour la première fois en 1531 à Rome et à Florence.
    • Discours sur la première décade de Tite-Live (Wikisource)
    • Discours sur la première décade de Tite-Live, coll. Champs, traduction de T.Guiraudet, notes d'A.pélissier, préface de Claude Lefort, Flammarion, 1985.
    • Discours sur la première décade de Tite-Live, coll. Bibliothèque de Philosophie, trad. de l'italien par Alessandro Fontana et Xavier Tabet, Gallimard, 2004.
  • Dell'arte della guerra (1513-1521). Publié pour la première fois en 1521.
  • Histoires florentines. Publié pour la première fois en 1532.
Lettres officielles et rapports
  • Discorso sopra le cose di Pisa (1499)
  • Del modo di trattare i popoli della Valdichiana ribellati (1503)
  • Del modo tenuto dal duca Valentino nell’ammazzare Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, etc. (1503)
  • Discorso sopra la provisione del danaro (1502)
  • Rapport sur les choses d'Allemagne (1508)
  • Rapport sur les choses d'Allemagne et sur l'Empereur (1509)
  • Tableau des choses de la France (1510-1511)
  • Frammenti storici (1525)
Œuvres poétiques et théâtrales
  • Les décennales (1506-1509)
  • L'Andrienne, comédie traduite de Térence (1513?)
  • La Mandragore (1518) (Texte dans Wikisource)
    • Mandragola / La Mandragore. Texte critique établi par Pasquale Stoppelli, introduction, traductions et notes de Paul Larivaille. Suivi d'un essai de Nuccio Ordine. Paris, Les Belles Lettres, 2008.
  • Clizia, comédie en prose (1515?)
    • La Clizia, traduction et notes de Fanélie Viallon, Paris, éditions Chemins de traverse, 2013.
  • L'Âne d'or (1517)
  • Chants de carnaval
Proses diverses
  • Discours moral exhortant à la pénitence
  • Règlement pour une société de joyeux
  • Belfagor arcidiavolo (1515) Nouvelle très plaisante de l'Archidiable Belphégor, qui prit femme
    • Histoire du diable qui prit femme, trad. et postface par Joël Gayraud, Paris, Mille et une nuits, 1995.
  • Discours sur la langue (1514)
  • Sommario delle cose della città di Lucca (1520)
  • Discorso sopra il riformare lo stato di Firenze (1520)
  • La vie de Castruccio Castracani da Lucca (1520)
  • Lettres à Francesco Vettori, traduction de Jean-Vincent Périès, préface et notes de Joël Gayraud, Paris, Rivages, 2013.
  • Toutes les lettres de Machiavel, présentation et notes par Edmond Barincou, préface de Jean Giono, Paris, Gallimard, 1955.
Recueils d'œuvres complètes en français
  • Machiavel. Œuvres complètes, Gallimard, (présentation en ligne).
  • Œuvres, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1999.

Études citées dans cet article[modifier | modifier le code]

  • Alexis-François Artaud de Montor, Machiavel : son génie et ses erreurs. (2 tomes), Tome 1 ; Tome 2)
  • Audier, Machiavel, conflit et liberté, Vrin/EHESS, .
  • Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, Éditions de Fallois, .
  • (en) James B. Atkinson, « Niccolo Machiavelli : portrait », The Cambridge Companion to Machiavelli,‎ , p. 14-30
  • Edouard Balladur, Machiavel en démocratie : Mécanique du pouvoir, Paris, Fayard,
  • Christian Bec, Machiavel, Balland,
  • Charles Benoist, Le machiavélisme, Paris, Plon, (lire en ligne) (Deuxième partie)
  • (en) Laura F. Banfield et Harvey C. Mansfield JR., « Translators' Introduction », dans Niccolo Machiavelli. Florentine Histories, Princeton, Princeton university press, , 369 p.
  • (en) Jérémie Barthas, « Machiavelli in political thought from the age of revolution to the present », The Cambridge Companion to Machiavelli,‎ , p. 256-273
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