Doctrine de la guerre juste

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La doctrine de la guerre juste est un modèle de pensée et un ensemble de règles de conduite morale définissant à quelle condition la guerre est une action moralement acceptable. La doctrine s'intéresse plus particulièrement à la guerre préventive et la notion de preuve du casus belli n'y a que peu de place.

Histoire de la notion[modifier | modifier le code]

Thème principal de l'épique hindou le Mahabharata qui en expose les principaux critères tels que la proportionnalité, l'utilisation de moyens justes, la nécessité d'une cause juste et le traitement équitable des prisonniers et des blessés, en Occident les premières interrogations d'ampleur sur cette doctrine furent le fait de Cicéron (De officiis 1.11.33–1.13.41).

Son interrogation est reprise par des auteurs catholiques comme Augustin d'Hippone, Thomas d'Aquin, Francisco de Vitoria et son disciple Francisco Suárez.

Thomas d'Aquin exige trois conditions :

  1. auctoritas principis : la guerre ne peut relever que de la puissance publique sinon elle est un crime. L'auctoritas principis s'oppose à la décision individuelle appelée persona privata ;
  2. causa justa : la cause juste ; c'est cette dernière notion qui donne le plus lieu à interprétation ;
  3. intentio recta : l'intention ne doit pas être entachée de causes cachées mais uniquement dans le but de faire triompher le bien commun.

À la fin du XIIe siècle, Johannes Faventinus associe l'idée de guerre juste pour la défense de la patria avec celle de ratio (ou « raison d'État ») [1]. Elle est aussi légitimée pour défendre l'Église (le status Ecclesiae) s'il s'agit d'une croisade contre l'infidèle ou contre un Hohenstaufen[1].

Chez Francisco Vitoria apparaissent tous les thèmes principaux de l'école de Salamanque : à savoir que la guerre représente un des pires des maux et que l'on ne peut y recourir que pour éviter un mal plus grand. La guerre préventive contre un tyran susceptible d'attaquer fait partie des exemples reconnus par cette école. Toutefois, toutes les formes de dialogue doivent être utilisées au préalable et la guerre ne peut être déclenchée que comme ultime recours. Dès lors, la question est de savoir s'il existe des voies de droit évitant de recourir à la force.

Plusieurs chrétiens sont à l'origine du problème de conscience posé par la nécessité d'intervenir : Ignace de Loyola parle du magis à propos de l'interrogation du décideur, puisque entrer en guerre est une décision très lourde de conséquence pour un chrétien tenu de respecter le sixième commandement (« Tu ne tueras point »). Ambroise de Milan, dans De officiis I, 29 précise qu'il y a deux manières de pécher contre la justice : « […] l'une, c'est de commettre un acte injuste, l'autre c'est de ne pas venir au secours de la victime d'un injuste agresseur. »

À l'époque contemporaine[modifier | modifier le code]

Michael Walzer s'avère être un théoricien de cette doctrine qui reprend la vision traditionnelle attribuée à Thomas d'Aquin par une séparation entre le Jus ad Bellum, le Jus in Bello et le Jus post Bellum.

Il est critiqué par Yves Roucaute qui lui reproche de n'être pas allé voir les textes de Thomas d'Aquin qui pose d'abord la question de la légitimité de l'autorité (auctoritas) qui engage un conflit, et elle l'est seulement quand elle répond aux devoirs envers l'humanité, et qui développe ensuite, à partir de cette vision morale humaniste, une théorie des trois causalités dans les moyens, la forme et la finalité de la guerre.  Ce qui autorise, en cas d'illégitimité ou de violation de ce point de vue, le droit de résistance. Et Yves Roucaute développe, à partir de cette relecture, une conception de la résistance, du droit d'insurrection, et de la guerre juste offensive reprise par les partisans du droit d'ingérence humanitaire comme ses amis Bernard Kouchner et Condoleezza Rice.

La théorie de la guerre juste peut être divisée en trois catégories selon Michael Walzer :

  1. Le « Jus ad Bellum » : concerne particulièrement les causes de la guerre ;
  2. Le « Jus in Bello » : concerne la justice du comportement des différents intervenants pendant le conflit ;
  3. Le « Jus post Bellum » : concerne la phase terminale et les accords de paix qui doivent être équitables pour toutes les parties.
    Article détaillé : Jus ad bellum.

La synthèse de ces trois étapes permettrait de dégager les lignes suivantes :

  • La guerre pour être juste, devrait être engagée en dernier ressort : toutes les possibilités non violentes doivent au préalable avoir été examinées ;
  • La question de l'autorité légitime se poserait lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies est bloqué par la volonté d'une partie d'exercer son droit de veto ;
  • La probabilité de succès devrait être plus forte que les dommages imposés. Ce point est certainement l'un des plus difficiles à évaluer puisqu'entrant dans le cadre du calcul des probabilités ;
  • La violence engagée dans le conflit devrait être proportionnelle au dommage infligé et les populations civiles doivent être autant que possible distinguées des agresseurs militaires. Là encore, se présente une nouvelle difficulté avec les interventions de type guérillas où il est difficile de faire la distinction entre civils et militaires.
  • Le but de l'intervention armée devrait être de rétablir la paix et le Droit. Le pacificateur n'ouvre donc jamais les hostilités, contrairement à la conception défendue par le philosophe Yves Roucaute, mais ne fait que s'ajouter aux protagonistes d'un conflit déjà en cours, ou du moins un chaos général qui s'y apparente. Il est préférable qu'il combatte en tiers ennemi de tous les autres s'il veut être crédible dans son rôle de médiateur, mais si le rapport de force ne lui est pas suffisamment favorable, il peut s'allier à la partie qu'il estime dans son droit.

Position actuelle de l'Église catholique[modifier | modifier le code]

Dans un entretien avec Wolf Blitzer en 2003, Joseph Ratzinger, alors cardinal, a fait remarquer que la notion de guerre juste était complètement absente du catéchisme de l'Église catholique. L'Église ne soutient a priori aucune guerre dans le monde et encourage tous les efforts de paix.

Toutefois, dans Le catéchisme actuel de l'Église Catholique, no 2 309, les principes d'une légitime défense avec usage de la violence reprennent les principes de ce qui était autrefois appelé la « guerre juste ». Ces principes sont repris par la doctrine sociale de l'Église qui donne des règles strictes, et notamment que pour être licite, l'usage de la force doit répondre à :

  • ce que le dommage infligé par l'agresseur soit durable, grave et certain (justification) ;
  • ce que tous les autres moyens d'y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces (négociation) ;
  • ce que soient réunies les conditions sérieuses de succès (interdiction des attaques suicide) ;
  • ce que l'emploi des armes n'entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer (atome).

Parmi les références notables à ce sujet :

« Dans une telle conjoncture, faisant siennes les condamnations de la guerre totale déjà prononcées par les derniers papes [166], ce saint Synode déclare : Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation. »[2]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Gaines Post, « Ratio publicae utilitatis, ratio status et « raison d’État » : 1100-1300 », p. 13-90 (cf. en part. p. 38-39) in Christian Lazzeri et Dominique Reynié (dir.), Le Pouvoir de la raison d’État (PUF, 1992).
  2. texte complet sur le site du Vatican : http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_cons_19651207_gaudium-et-spes_fr.html, point 80.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Paix et guerre selon saint Augustin. Paris : Migne, 2010 (éd. Pierre-Yves Fux, coll. « Les Pères dans la foi, 101 »). 212 p. (ISBN 978-2-908587-62-3)
  • Michaël Walzer, Guerres justes et injustes, Belin, 1999
  • Jérôme Cario, lieutenant-colonel, Le droit des conflits armés ou la limitation de nuire dans ses règlements et ses moyens, thèse de doctorat, 2001
  • Michaël Walzer, Morale maximale, morale minimale, Bayard, 2004
  • Kenneth N. Waltz, Theory of International Relations, 1975
  • Nicolas Offenstadt, « Guerres justes et usages du passé », Cahiers de la Villa Gillet, « Penser la guerre aujourd’hui », no 16, 2002, p. 121-130
  • Pierre Hassner, Justifier la guerre, Presses de Sciences Po, 2005
  • Yves Roucaute, La Puissance de la Liberté, P.U.F., 2004
  • Yves Roucaute, Vers la Paix des Civilisations, Alban, 2008
  • Yves Roucaute, La Puissance d'Humanité, François-Xavier de Guibert, 2011, Contemporary Bookstore, 2014
  • v. Starck, Christian (Hrsg.), Kann es heute noch gerechte Kriege geben?, Wallstein-Verlag, 2008
  • Jérôme Cario, lieutenant-colonel, Droit et guerre d'hier à aujourd'hui, Lavauzelle, 2011
  • Peter HAGGENMACHER, Grotius et la doctrine de la guerre juste, PUF, 1983
  • Jean Mathieu MATTEI, Histoire du droit de la guerre (1700-1819), Introduction à l'histoire du droit international, avec une biographie des principaux auteurs de la doctrine de l'antiquité à nos jours, Presses universitaires d'Aix-en-Provence, 2006

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]