Homme sauvage

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Deux hommes sauvages portant des blasons sur les panneaux latéraux d'un portrait réalisé par Albrecht Dürer en 1499 (Alte Pinakothek, Munich)

L'homme sauvage est une figure mythologique qui apparaît dans la littérature et les œuvres d'art de l'Europe médiévale. Pilosus (« couvert de poils ») et souvent armé d'un gourdin, il constitue un lien entre l'humanité civilisée et les esprits elfiques de la nature sauvage, comme Puck. L'image de l'homme sauvage a subsisté en héraldique jusqu'au XVIe siècle, principalement en Allemagne. Les graveurs allemands de la fin du Moyen Âge, comme Martin Schongauer et Albrecht Dürer, étaient particulièrement friands des hommes sauvages, femmes sauvages et familles sauvages.

Terminologie[modifier | modifier le code]

Hommes sauvages en marge d'une enluminure du XVe siècle

Cette créature est désignée dans la plupart des langues par l'expression « Homme sauvage » et ses équivalents[1] : en allemand wilder Mann, en anglais wild man et en italien uomo selvatico[2]. Des formes locales existent également, comme le vieil anglais wudewasa et le moyen anglais wodewose ou woodehouse[1]. Ces termes anglais suggèrent un lien avec la forêt (wood), et restent présents en anglais moderne, par exemple dans le nom de l'auteur P. G. Wodehouse. Wodwo apparaît sous la forme wodwos (peut-être le pluriel) dans le poème du XIVe siècle Sire Gauvain et le Chevalier vert[3]. Le vieil haut allemand possédait schrat, scrato or scrazo, qui apparaissent dans des gloses d'œuvres latines comme traductions de fauni, silvestres ou pilosi, indiquant que la créature ainsi nommée était une créature forestière velue[1].

Certains noms locaux suggèrent des liens avec des êtres des mythologies antiques, par exemple le terme salvan ou salvang, commun en Lombardie et dans les Alpes italophones, qui dérive du latin silvanus, nom du dieu romain tutélaire des jardins et de la campagne[1]. De la même façon, le folklore du Tyrol et de la Suisse germanophone présentait, jusqu'au XXe siècle, une femme sauvage appelée Fange ou Fanke, dérivé du latin fauna, forme féminine de faune[1]. Des sources allemandes médiévales nomment la femme sauvage lamia et holzmoia[4] ; le premier de ces noms fait clairement référence au démon grec Lamia, tandis que le second dérive à l'origine de Maïa, une déesse gréco-romaine de la terre de la fertilité, ailleurs identifiée à Fauna et dont l'influence sur les hommes sauvages médiévaux fut essentielle[1].

Diverses langues et traditions présentent des noms suggérant un lien avec Orcus, dieu romain de la mort[1]. Les habitants du Tyrol ont longtemps appelé l'homme sauvage Orke, Lorke ou Noerglein, tandis que dans certaines parties de l'Italie, il avait pour nom orco ou huorco[5]. L'ogre français a la même origine[5], ainsi que les orques de la fantasy moderne. Orcus est également associé à Maia dans une danse qui était encore célébrée suffisamment tardivement pour être condamnée dans un pénitentiel espagnol du IXe ou Xe siècle[6].

Caractéristiques[modifier | modifier le code]

Le Combat dans la forêt, dessin de Hans Burgkmair

Comme l'indique son nom, la caractéristique principale de l'homme sauvage est sa sauvagerie : il représente l'antithèse de la civilisation. Dorothy Yamamoto a noté que les « régions sauvages » (wilderness) habitées par l'homme sauvage n'impliquent pas nécessairement une région totalement vierge de présence humaine, mais plutôt une zone floue aux confins de la civilisation, peuplée de chasseurs, de criminels, d'ermites, de bergers, et de tous ceux qui se trouvent en marge de l'activité humaine[7].

D'autres caractéristiques se sont développées ou ont évolué dans différents contextes. Dès l'origine, l'homme sauvage est presque systématiquement décrit comme recouvert d'une couche de poils sur tout le corps, hormis les mains, les pieds, le visage au-dessus d'une longue barbe, et la poitrine et le menton pour les femmes sauvages[8].

Origines[modifier | modifier le code]

Grandes armoiries de la Prusse, 1873
Sculpture sur bois, musée de Cologne

Des figures semblables à l'homme sauvage européen sont anciennes et apparaissent dans le monde entier. Le plus ancien connu est Enkidu, personnage de l'Épopée de Gilgamesh, œuvre mésopotamienne[9]. Dans Gilgamesh, Enkidu, poilu et sauvage, est élevé par des créatures sauvages dans l'ignorance de la civilisation et des autres humains. Après avoir dormi avec Shamat, une prostituée du temple, il est abandonné par ses compagnons animaux et se civilise suite à des contacts prolongés avec l'humanité. Une représentation antique d'un humain sauvage qui a grandement influencé le concept européen médiéval est celle de Nabuchodonosor dans l'Ancien Testament[10]. Le chapitre 4 du Livre de Daniel raconte comment Dieu punit le roi babylonien pour sa vantardise : il est frappé de folie et mis au ban de la société, des poils lui poussent sur tout le corps et il vit comme une bête. Cette image était populaire dans les représentations médiévales de Nabuchodonosor. De la même façon, les légendes médiévales tardives concernant Jean Chrysostome présentent l'ascétisme du saint comme l'isolant et l'ensauvageant à un point tel que les chasseurs qui le capturent sont incapables de dire s'ils ont affaire à un homme ou à une bête[11].

Le concept d'homme sauvage médiéval s'inspire également d'êtres similaires des mythologies grecque et romaine, comme les faunes et Sylvanus. En plus des preuves étymologiques, plusieurs traditions populaires concernant les hommes sauvages correspondent à des pratiques et croyances antiques. Par exemple, les paysans des Grisons tentaient de capturer l'homme sauvage en le soûlant et en le ligotant, dans l'espoir qu'il leur ferait don de sa sagesse en échange de la liberté[12]. Cela suggère un lien avec une tradition antique connue depuis Xénophon, qui apparaît également chez Ovide, Pausanias et Élien, dans laquelle des bergers capturaient un être forestier, ici appelé Silène ou Faunus, de la même façon et dans le même but[12].

Parmi les éléments les plus anciens mentionnant des traditions liées à l'homme sauvage se trouve le pénitentiel espagnol du XIe ou Xe siècle déjà mentionné[6]. Cet ouvrage, probablement basé sur une source franque plus ancienne, décrit une danse dont les participants sont déguisés en Orcus, Maia et Pela, et assigne une pénitence mineure à ceux prenant part à cette danse, clairement une résurgence d'une coutume païenne plus ancienne[6]. L'identité de Pela est inconnue, mais la déesse de la terre Maia apparaît sous les traits de la femme sauvage Holz-maia dans les glossaires allemands ultérieurs, et les noms liés à Orcus sont associés à l'homme sauvage tout au long du Moyen Âge, indiquant que cette danse était une forme ancienne des festivités liées à cette figure célébrées tout au long du Moyen Âge et qui ont subsisté dans certaines régions d'Europe jusqu'à l'époque moderne[6].

En plus de ces influences mythologiques, l'homme sauvage médiéval s'inspire également des écrits d'historiens antiques, quoiqu'à un degré probablement moindre[13]. Ces hommes sauvages antiques sont nus et parfois couverts de poils, mais habitent généralement une terre très lointaine[13], les distinguant de l'homme sauvage médiéval, dont on croyait qu'il existait juste à la frontière de la civilisation. Le premier historien à décrire de telles créatures est Hérodote, qui les place dans l'ouest de la Libye, avec les Blemmyes et les Cynocéphales[14]. Après l'apparition des écrits de Ctésias (ancien médecin à la cour achéménide) sur l'Inde et les conquêtes d'Alexandre le Grand, l'Inde devient pour l'imaginaire occidental l'endroit principal où l'on trouve des créatures fantastiques et les hommes sauvages sont alors souvent décrits comme y vivant[14]. Mégasthène, ambassadeur de Séleucos Ier auprès de Chandragupta Maurya, évoque deux sortes d'hommes en Inde qu'il décrit explicitement comme sauvages : la première est une créature amenée à la cour dont les orteils se trouvaient à l'arrière du pied, et l'autre, une tribu d'indigènes forestiers qui n'avaient pas de bouches et se nourrissaient d'odeurs[15]. Quinte-Curce et Arrien présentent tous deux Alexandre lui-même rencontrant une tribu de sauvages piscivores durant sa campagne en Inde[16].

Des descriptions déformées de singes ont pu contribuer aux conceptions antique comme médiévale de l'homme sauvage. Dans son Histoire naturelle, Pline l'Ancien décrit une race de créatures silvestres (sauvages) indiennes ayant des corps humanoïdes, mais couverts de fourrure, possédant des crocs, et étant incapables de parler, description qui correspond aux gibbons vivant dans la région[15]. L'explorateur carthaginois Hannon relate une rencontre avec des hommes sauvages et des femmes velues, peut-être dans une région correspondant à l'actuelle Sierra Leone ; leurs interprètes les appellent « Gorillae ». Cette histoire donna par la suite naissance au nom de gorille, et fait peut-être bel et bien référence à un grand singe[15],[17]. De la même façon, l'historien grec Agatharchide décrit une tribu de « mangeurs de graines » et « mangeurs de bois » agiles vivant en Éthiopie, peut-être des chimpanzés[18].

Développement[modifier | modifier le code]

Dessin pour un vitrail représentant un homme sauvage classique, studio de Hans Holbein le Jeune, v. 1525-28 (British Museum)
Version suédoise et plus récente de l'homme sauvage (sculpture sur bois, peinte), Lappland, Suède

Les premières conceptions médiévales de l'homme sauvage le présentent comme un humain normal rendu sauvage par la folie, comme dans l'histoire biblique de Nabuchodonosor ; elles apparaissent tout d'abord dans les sociétés celtiques du Haut Moyen Âge[19]. Ces récits celtiques attribuent à l'homme sauvage des pouvoirs poétiques ou prophétiques. Le Buile Shuibhne (« La Folie de Sweeney »), récit irlandais du IXe siècle, décrit comment Sweeney, roi païen des Dál nAraidi, en Ulster, s'en prend à l'évêque chrétien Ronan Finn et est alors frappé de folie. Il passe des années à voyager nu dans les bois, à composer des vers[20]. On trouve une histoire similaire au Pays de Galles concernant Myrddin Wyllt, à l'origine du Merlin ultérieur. Dans ces récits, Myrddin est un guerrier au service du roi Gwenddoleu ap Ceidio à l'époque de la bataille d'Arfderydd. Lorsque son seigneur est tué au combat, Myrddin s'enfuit dans la forêt calédonienne, pris d'une crise de folie qui lui octroie la capacité de composer des vers prophétiques ; plusieurs poèmes prophétiques ultérieurs lui sont d'ailleurs attribués[21]. La Vie de Saint Kentigern présente une histoire quasiment identique, à ceci près que le fou d'Arfderydd y est appelé Lailoken, peut-être le nom original[20]. Le texte breton fragmentaire du XVIe siècle An Dialog Etre Arzur Roe D'an Bretounet Ha Guynglaff (« Dialogue entre Arthur et Guynglaff ») relate une rencontre entre le roi Arthur et l'homme sauvage Guynglaff, qui prédit des événements à venir jusqu'au XVIe siècle[22].

Geoffroy de Monmouth reprend la légende de Myrddin Wyllt dans sa Vita Merlini (v. 1150), où il rebaptise le personnage « Merlin ». D'après Geoffroi, après que Merlin a été témoin des horreurs de la bataille :

« il fut pris d'une étrange folie. Il s'enfuit en rampant dans les bois, ne désirant que quiconque le vît partir. Dans les bois il alla, heureux de reposer caché sous les frênes. Il contempla les créatures sauvages paissant l'herbe des clairières. Parfois il les suivait, parfois les dépassait dans sa course. Il employa les racines des plantes et des herbes, les fruits des arbres et les baies des buis. Il devint un Homme des Bois, comme s'il s'était dévoué aux bois. Ainsi pendant tout un été il resta caché dans les bois, ignoré de tous, oublieux de lui-même et des siens, rôdant comme un être sauvage. »

L'homme sauvage et le christianisme[modifier | modifier le code]

L'homme sauvage dérange les auteurs chrétiens. Augustin rapporte le nom gaulois « Dusii » dans le chapitre 23 du quinzième livre de La Cité de Dieu : « certains démons, à qui les Gaulois donnent le nom de Dusiens, tentent et exécutent journellement toutes ces impuretés [des rapports avec les femmes], en sorte qu’il y aurait une sorte d’impudence à les nier ». Il est possible qu'Isidore de Séville, encyclopédiste du VIIe siècle, se soit basé sur cette référence augustinienne pour ce passage du livre VIII de ses Étymologies : « Les satyres sont ceux qui sont appelés Pans en grec, Incubi en latin, ces démons les Gaulois nomment Dusi. Qui sont vulgairement appelés Incu-bonem, ceux-là les Romains nomment faunes ».

Autres références[modifier | modifier le code]

Un homme sauvage est décrit dans le Konungs skuggsjá (Speculum Regale ou « le Miroir du Roi »), écrit en Norvège vers 1250.

Le roi Charles VI de France et cinq compagnons étaient déguisés en hommes sauvages lors du Bal des ardents, le 28 janvier 1393. Leurs costumes, faits de poix couverte de plumes et de poils, prirent accidentellement feu, et le roi n'eut la vie sauve que grâce à la présence d'esprit de sa tante, Jeanne d'Auvergne, qui le recouvrit avec sa robe.

« L'Homme sauvage » constitue un conte-type de la classification Aarne-Thompson (rubrique AT 502).

Usage moderne[modifier | modifier le code]

  • Le terme wood-woses ou simplement Woses est employé par J. R. R. Tolkien dans Le Seigneur des anneaux pour décrire un peuple d'hommes sauvages, également appelés Drúedain.
  • Le poète britannique Ted Hughes a utilisé la forme wodwo comme titre d'un poème et d'un recueil sorti en 1967[23].
  • Les folkloristes et cryptozoologistes emploient l'expression « homme sauvage » pour désigner les humains européens sauvages, mais aussi dans le cadre d'observations, dans le monde entier, de bipèdes couverts de poils. L'expression tend cependant à être surtout appliquée à des êtres paraissant plus humains que singes, ou présentant de fortes tonalités mythologiques ou surnaturelles.

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f et g Bernheimer, p. 42
  2. Bernheimer, p. 20
  3. Sir Gawain and the Green Knight, Representative Poetry Online, Anonyme (1100-1945), ligne 720.
  4. Bernheimer, p. 35.
  5. a et b Berheimer, p. 42-43
  6. a, b, c et d Bernheimer, p. 43.
  7. Yamamoto, p. 150-151.
  8. Yamamoto, p. 145, 163.
  9. Bernheimer, p. 3
  10. Bernheimer, p. 12.
  11. Bernheimer, p. 17.
  12. a et b Bernheimer, p. 25.
  13. a et b Bernheimer, p. 85
  14. a et b Bernheimer, p. 86
  15. a, b et c Bernheimer, p. 87
  16. Bernheimer, p. 88
  17. Periplus of Hanno, final paragraph
  18. Bernheimer, pp. 87–88.
  19. Bernheimer, p. 13.
  20. a et b Bromwich, p. 459
  21. Bromwich, p. 458
  22. Lacy, p. 114-155
  23. « Ted Hughes: Timeline » (consulté le 2 août 2009)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

  • Richard Bernheimer, Wild Men in the Middle Ages, Harvard University Press, Cambridge, 1952 ; Octagon Books, New York, 1979 (ISBN 0-374-90616-5)
  • Rachel Bromwich, Trioedd Ynys Prydein: The Triads of the Island of Britain, University of Wales Press, 2006 (ISBN ISBN 0-7083-1386-8[à vérifier : ISBN invalide])
  • Timothy Husband, The Wild Man: Medieval Myth and Symbolism (catalogue d'exposition), Metropolitan Museum of Art, 1980, (ISBN 0-87099-254-6), (ISBN 0-87099-255-4)
  • Rebecca Martin, Wild Men and Moors in the Castle of Love: The Castle-Siege Tapestries in Nuremberg, Vienna, and Boston, Chapel Hill/N. C., 1983
  • Norris J. Lacy, The New Arthurian Encyclopedia, Garland, New York, 1991 (ISBN 0-8240-4377-4)
  • Michael Newton, Encyclopedia of Cryptozoology: A Global Guide to Hidden Animals and Their Pursuers, McFarland & Company, Jefferson, 2005 (ISBN 0-7864-2036-7)
  • Dorothy Yamamoto, The Boundaries of the Human in Medieval Imagination, Oxford, 2000