Armand de Caulaincourt

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Armand de Caulaincourt
Armand de Caulaincourt

Naissance
Caulaincourt (Picardie)
Décès (à 53 ans)
Paris
Origine Français
Allégeance Drapeau du royaume de France Royaume de France
Drapeau du Royaume de France Royaume de France
Drapeau de la France République française
Drapeau de l'Empire français Empire français
Drapeau de l'Empire français pendant les Cent-Jours Empire français (Cent-Jours)
Arme Cavalerie
Grade Général de division
Années de service 1788-1815
Conflits Guerres de la Révolution française
Guerres napoléoniennes
Distinctions Ordre de Saint-Hubert (Bavière)
Hommages Nom gravé sous l'arc de triomphe de l'Étoile, 31e colonne
Autres fonctions diplomate

Armand Augustin Louis, 5e marquis de Caulaincourt, 1er duc de Vicence, né le à Caulaincourt (Aisne) et mort le à Paris, est un général et diplomate français.

Fils et petit-fils de militaire, issu d'une illustre famille de la noblesse picarde, il entre dans l'armée à l'âge de 14 ans comme cavalier. Aide de camp de son père, Gabriel Louis de Caulaincourt, puis des généraux Aubert du Bayet et d'Harville, il reçoit son premier commandement en 1798 lors de la guerre face à la Deuxième Coalition. Après une première mission diplomatique à Saint-Pétersbourg, il est nommé successivement aide de camp de Napoléon Bonaparte puis Grand écuyer après la proclamation de l'Empire et promu au grade de général de division en 1805. Mêlé indirectement à l'enlèvement du duc d'Enghien, il devient l'ennemi des milieux royalistes qui ne lui pardonneront jamais son implication dans cette affaire.

Homme de confiance de l'Empereur, Caulaincourt est nommé ambassadeur en Russie de 1807 à 1811, période pendant laquelle il noue une amitié sincère avec le tsar Alexandre Ier malgré les tensions entre les deux pays. Diplomate habile, il est chargé de mener les négociations de paix lors de l'armistice de Pleiswitz et du congrès de Prague en 1813, puis lors de la campagne de France en 1814. Ministre des Relations extérieures de à la première abdication de Napoléon Ier, il occupe de nouveau ce poste pendant les Cent-Jours. Partisan de la paix et fervent défenseur de l'alliance avec la Russie, ce qui lui vaut des accusations de trahison envers l'Empire, il est néanmoins l'un de plus fidèles serviteurs de Napoléon Ier, qui voit en lui « un homme de cœur et de droiture ». Il devient son confident pendant la Campagne de Russie. Reconnu pour sa loyauté, sa carrière politique s'achève en même temps que celle de l'Empereur après la seconde abdication.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et engagement dans l'armée[modifier | modifier le code]

Né le à Caulaincourt, dans le Vermandois, Armand Augustin Louis de Caulaincourt est l'aîné des cinq enfants (deux fils et trois filles) de Gabriel Louis, 4e marquis de Caulaincourt, officier général, et d'Anne Joséphine de Barandier de La Chaussée d'Eu. Tandis que les Caulaincourt figurent parmi les plus anciennes familles de la noblesse picarde, la famille d'Anne Joséphine, d'origine savoyarde, s'est élevée plus tardivement dans les rangs de la société française[a 1]. Armand de Caulaincourt est aussi un descendant direct de Sully par le mariage de son arrière-arrière-grand-père, François-Armand, premier marquis de Caulaincourt avec Françoise de Béthune, arrière-petite-fille du ministre de Henri IV[a 1],[1].

Il passe son enfance entre Caulaincourt, les villes de garnisons de son père et le château de Versailles du fait de la présence de sa mère en tant que dame de compagnie de la comtesse d'Artois, Marie-Thérèse de Savoie[a 1],[2]. Fils et petit-fils de militaire, Armand de Caulaincourt s'engage le , à l'âge de 14 ans, comme cavalier au sein du régiment Royal-Étranger en garnison à Arras. Le colonel en est Théodore de Lameth, un cousin de son père Gabriel Louis. Après l'intervention de sa mère auprès du ministre de la Guerre, il est nommé sous-lieutenant surnuméraire le puis confirmé dans ce grade le de la même année[a 1].

Son régiment est transféré à Dole l'année suivante mais Armand de Caulaincourt le quitte rapidement et revient à Arras pour devenir l'aide de camp de son père, commandant de la place à partir de et qui sollicite le retour de son fils auprès du nouveau ministre de la Guerre, Louis Le Bègue Duportail. Armand partage alors les convictions de son père et comme lui, il est franc-maçon, membre de la loge La Candeur[3]. Élevé au grade de lieutenant-général au début de l'année 1792, après avoir prêté serment à la Constitution, Gabriel Louis démissionne pourtant de l'armée au moment de la déclaration de guerre à l'Autriche. Pour autant, ni lui ni son fils Armand n'envisagent d'émigrer comme le font de nombreux membres de la noblesse d'Ancien Régime à cette époque. [a 1].

Aide de camp et séjour à Constantinople[modifier | modifier le code]

Portrait peint en couleur d'un homme en tenue militaire.
Caulaincourt sert sous les ordres du général Aubert du Bayet, qu'il accompagne à Constantinople.

Sans emploi après le retour de son père à la vie civile, Armand de Caulaincourt se rend à Paris et s'engage le dans la Garde nationale de son quartier, à la section de la Croix-Rouge[a 2]. Bien que la Garde ait principalement pour mission de maintenir l'ordre public, l'Assemblée nationale y effectue parfois des levées de volontaires pour renforcer les effectifs de l'armée de ligne. C'est ainsi que Caulaincourt rejoint le le bataillon de réquisition de Paris en garnison à Cambrai en tant que sergent-major. Au mois de novembre suivant, il sert au 1er bataillon républicain de Paris, toujours à Cambrai, puis intègre le 16e régiment de chasseurs à cheval le , en garnison à Hesdin. En quelques mois, il gravit les différents grades de sous-officier, d'abord brigadier puis maréchal des logis et enfin maréchal des logis-chef dès le mois de mai suivant[a 2].

Deux escadrons de son régiment sont affectés à l'Armée de l'Ouest pour combattre l'insurrection vendéenne. Selon certaines sources, au cours du voyage pour rejoindre son affectation, il est arrêté comme ci-devant et suspect et emprisonné pendant quelques jours à Angers, mais parvient à s'échapper[4]. L'un de ses biographes, Antoine d'Arjuzon, s'interroge sur la véracité de l'anecdote, dans la mesure où Armand de Caulaincourt n'y fait pas référence dans ses Mémoires[a 2]. Ce dernier sert ensuite sous les ordres de Lazare Hoche pour disperser les chouans, avant de rejoindre le dépôt de son régiment à Soissons pour y assurer l'instruction des recrues[a 2]. Satisfait de ses états de services, Hoche cherche à lui obtenir une promotion auprès du Comité de salut public, en vain. C'est par l'intervention d'un autre général que la carrière militaire de Caulaincourt prend un autre tournant. Le général Aubert du Bayet, commandant de l'Armée des côtes de Cherbourg, est un ami intime de son oncle, le général d'Harville. Il obtient qu'Armand devienne son aide de camp à compter du et soit nommé capitaine des troupes à cheval, de même que son frère Auguste[a 3].

Caulaincourt suit Aubert du Bayet à Paris quand lorsque celui-ci est nommé ministre de la Guerre en . À titre personnel, il obtient le grade de chef d'escadron le suivant, tout en conservant son poste d'aide de camp. Aubert du Bayet démissionne le [a 3] puis est nommé ambassadeur de France à Constantinople dans le but de renouer les relations entre la France et l'Empire ottoman qui cherche un appui pour s'opposer à la pression russe. Caulaincourt l'accompagne dans sa mission. La délégation française, qui comprend également les généraux Claude Carra-Saint-Cyr et Antoine Menant, est accueillie chaleureusement à Constantinople le suivant[a 4]. Très vite, Caulaincourt se montre insatisfait de sa mission. Dans les lettres qu'il adresse à son oncle, le général d'Harville, ainsi qu'à sa femme, il s'indigne de la misère du peuple ottoman et regrette d'être occupé à des tâches insignifiantes, bien loin des fonctions militaires habituelles d'un aide de camp « Je ne puis perdre mon temps à rien faire. » le manque d'action à son poste : « militairement, je crois bien difficile d'être employé utilement ». Par ailleurs, il se brouille avec Aubert du Bayet et ce dernier le renvoie à Paris six mois plus tard pour accompagne l'ambassadeur ottoman nommé par le sultan Sélim III auprès du Directoire, Morali Seyyed Ali Effendi[a 4].

Retour en France et premiers commandements[modifier | modifier le code]

À son retour en France, en , il est félicité par le ministre des Relations extérieures, Talleyrand, puis rendu à ses obligations militaires. Il rejoint le général d'Harville, inspecteur général de la cavalerie de l'Armée de Sambre-et-Meuse, en tant qu'aide de camp[a 5]. Il est alors pleinement satisfait de son emploi de par son goût pour les tâches administratives et les nombreux déplacements qu'il doit effectuer. Pour autant, sa promotion n'est pas aussi rapide qu'il le souhaiterait, ce dont il témoigne dans sa correspondance[a 6]. La guerre de la Deuxième Coalition éclate et Caulaincourt reçoit enfin un commandement le en étant nommé chef d'escadron en pied du 8e régiment de cavalerie, cantonné à Sélestat puis à Huningue lorsque son régiment est affecté à la réserve de cavalerie de l'armée. En , il prend position entre le Danube et le lac de Constance et s'il n'intervient pas lors de la bataille de Stockach, au cours de laquelle les troupes françaises sont défaites par l'armée autrichienne de l'archiduc Charles, Caulaincourt obtient sa promotion au grade de chef de brigade le . Il prend le commandement du 2e régiment de carabiniers, considéré comme l'élite de la cavalerie, en garnison à Lunéville[a 7].

À la fin du mois d', il traverse le Neckar à Heidelberg. Pris à défaut par une partie de l'armée autrichienne, Caulaincourt et son régiment parviennent à se dégager en faisant une soixantaine de prisonniers. Le , à Heilbronn, il est légèrement blessé en venant au secours d'une colonne d'infanterie attaquée par les troupes du prince Hohenlohe. Le , il est blessé plus sérieusement à Weinheim, occupée par les hussards de Szeckler. En compagnie de son ordonnance, il tombe sous le feu d'une patrouille autrichienne. Atteint de deux coups de feu, il tombe de cheval et ne doit son salut qu'à l'intervention du capitaine Guérin, qui défait les Autrichiens. Après cette campagne, Caulaincourt et son régiment prennent leurs quartiers d'hiver à Fénétrange, en Alsace[a 7].

En 1800, l'armée française commandée par le général Moreau remporte de nombreux succès. S'il n'est pas engagé dans les premiers mois de cette campagne, 2e régiment de carabiniers franchit le Danube le à Blindheim, ce qui vaut à Caulaincourt de recevoir les félicitations du général Lecourbe : « Les carabiniers que vous commandez ont encore justifié dans la journée du 30 prairial [...] la haute réputation de bravoure dont ce corps jouit depuis si longtemps. Ils ont enfoncé, culbuté l'ennemi, animés par votre exemple[a 7]. » Il combat ensuite à Ohmenheim pour soutenir le 1er régiment de carabiniers puis reçoit le commandement de la cavalerie détachée au corps d'armée du général Decaen, avec lequel il entre dans Munich le . Un armistice est signé quelques jours plus tard à Parsdorf mais les combats reprennent avant la fin de l'année 1800. Caulaincourt et son régiment se distinguent une nouvelle fois lors de la bataille de Hohenlinden, lors de laquelle l'attaque autrichienne est repoussée victorieusement. Le 2e régiment de carabiniers participe à la poursuite de l'ennemi en retraite et prend quatre généraux, plusieurs milliers de soldats et quatorze pièces d'artillerie. L'Autriche est vaincue et la paix signée à Lunéville au début de l'année 1801[a 7].

Première mission à Saint-Pétersbourg[modifier | modifier le code]

« J'ai eu mon audience particulière de Sa Majesté et des impératrices. […] L'empereur m'a traité avec beaucoup de distinction. […] C'est un des plus beaux hommes de l'Europe. Sa figure douce porte l'empreinte de la bonté de son cœur. »

— Armand de Caulaincourt, Lettre du (2 frimaire de l'an X) à la comtesse d'Harville

Portrait peint en couleur d'un homme en tenue militaire.
C'est lors de son premier séjour à Saint-Pétersbourg qu'une amitié se noue entre Caulaincourt et le tsar Alexandre Ier.

Après la signature du traité de paix entre la France et la Russie le , négocié par Talleyrand et le comte de Markoff, Napoléon Bonaparte écrit une lettre au tsar Alexandre Ier pour le féliciter de cet accord. Armand de Caulaincourt est choisi pour porter cette lettre, une mission qui doit précéder l'envoi d'un ambassadeur français à Saint-Pétersbourg, le général Hédouville. À travers cette mission, Caulaincourt n'est chargé d'aucun travail de négociation et son rôle est avant tout mondain, mais elle témoigne de la confiance que lui portent Napoléon et Talleyrand et détermine les responsabilités qui lui seront confiées quelques années plus tard[5],[a 8].

Caulaincourt arrive à Saint-Pétersbourg le . Il y remplace le général Duroc, aide de camp de Bonaparte, envoyé quelques mois plus tôt en Russie pour transmettre les hommages de la France au nouveau tsar. La continuité d'une présence française en Russie est alors nécessaire à Napoléon Bonaparte pour mettre en œuvre une politique de rapprochement avec la Russie contre l'Angleterre, dernière adversaire de la France en Europe. Malgré la signature du traité de paix, cette politique est mise à mal depuis la mort du tsar Paul Ier, ouvertement favorable aux Français au contraire des organisateurs de la conspiration qui a conduit à son assassinat et porté Alexandre sur le trône[5].

Armand de Caulaincourt est d'abord reçu par le comte Panine et le prince Kotchoubeï, puis il obtient une audience auprès d'Alexandre Ier, au cours de laquelle il est immédiatement fasciné par la personnalité du tsar[5]. Maintenu dans la capitale russe jusqu'à l'arrivée de Hédouville fin , Caulaincourt ne participe pas de façon déterminante aux affaires qui troublent alors la politique européenne, mais il transmet plusieurs rapports à Talleyrand qui témoignent de la position du tsar sur les questions de politique extérieure et sur sa volonté de renouer les liens commerciaux entre les deux pays ainsi qu'au niveau européen. À ce titre, la nomination d'un consul russe à Marseille et d'un consul français en Crimée sont envisagés. Caulaincourt est également sollicité pour discuter du statut des émigrés français en Russie. À la demande du tsar, il plaide ainsi la cause de plusieurs personnalités auprès de Napoléon et les négociations aboutissent à la radiation de certains d'entre eux, autorisant leur retour en France. C'est notamment le cas du duc de Richelieu ou du comte de Langeron, qui préfèrent cependant rester en Russie[5].

Caulaincourt règle aussi une affaire mineure qui contrarie les relations entre les deux dirigeants. Un journaliste arrêté à Paris pour avoir publié des pamphlets hostiles à Napoléon déclare lors de son interrogatoire par la police avoir été payé pour le faire par le comte de Markoff, ambassadeur du tsar. Ce dernier ayant approuvé la conduite de son représentant, Talleyrand charge Caulaincourt de lui adresser des remontrances tout en traitant l'affaire « avec légèreté et finesse ». Caulaincourt démontre ici son habileté diplomatique en assurant à Alexandre Ier : « caractère loyal et franc de Votre Majesté est trop connu pour que le gouvernement français ne démêle pas toujours dans la conduite de son ministre ce qui appartient aux intentions et aux instructions de Votre Majesté Impériale d'avec ce qui peut tenir à de petites vues particulières ou à un caractère d'intrigue. »[5],[a 8]

Si son rôle en Russie est avant tout représentatif, il permet cependant à Caulaincourt de nouer un certain nombre de relations au cours des nombreuses fêtes et réceptions auxquelles il assiste. Il quitte la capitale russe le [5],[a 8].

Aide de camp puis Grand écuyer de Napoléon Bonaparte[modifier | modifier le code]

De retour à Paris à la mi-août, Armand de Caulaincourt demande immédiatement une permission pour prendre les eaux à Wiesbaden afin d'y soigner une jambe douloureuse et de violents rhumatismes. C'est là qu'il apprend sa nomination au poste d'aide de camp de Napoléon Bonaparte le . Il ne prend cependant ses fonctions qu'à partir d'octobre après avoir poursuivi sa cure en Allemagne, en séjournant à Aix-la-Chapelle puis Mannheim. Il accompagne dès lors le Premier Consul dans ses nombreux déplacements, notamment dans le nord de la France, et voit le rythme de ses promotions s'accélérer. Le , il est nommé général de brigade et chargé par Napoléon de la création de la 112e demi-brigade à Bruxelles, recrutée parmi les anciens soldats et officiers des neuf nouveaux départements belges issus des Pays-Bas autrichiens et annexés quelques années plus tôt. Au terme de sa mission, il est rappelé à Paris et nommé inspecteur général des écuries le . À cette époque, il entretient une relation amoureuse avec Prascovia Chouvalova, l'épouse du prince russe Michel Galitzine qu'il avait rencontrée à Saint-Pétersbourg en 1801[a 9].

Le , quelques semaines après la proclamation de l'Empire, Armand de Caulaincourt est promu Grand écuyer au sein de la Maison de l'Empereur. En plus du fonctionnement des écuries impériales, il est notamment chargé de l'agenda de l'Empereur, de l'organisation de ses déplacements et de sa sécurité personnelle en campagne. À partir de l'année suivante, il supervise également l'éducation des pages affectés au service de l'Empereur, une institution créée sous l'Ancien Régime à Versailles et que Napoléon Ier fait revivre mais en y apportant une instruction militaire en plus de celle du service et des bonnes manières. Dans ses différentes fonctions, il se distingue très vite par une certaine exigence et un souci du moindre détail[a 10]. Lors de la préparation du sacre de Napoléon Ier, il supervise la préparation des attelages et la construction ou la restauration des carrosses utilisés[6]. Le , il commande les quatre escadrons de dragons qui ouvrent le cortège pontifical entre le palais des Tuileries et la cathédrale Notre-Dame[7]. Parallèlement, il est nommé général de division le [8].

L'affaire du duc d'Enghien[modifier | modifier le code]

Gravure en noir et blanc d'un homme tirant un mouton et tenant une inscription dans la main.
L'aide de camp « Colin court » ramenant le mouton avec après son passage du pont de Kehl.

Au début de l'année 1804, Napoléon Bonaparte soupçonne le duc d'Enghien d'être à l'origine d'un complot royaliste en compagnie du général Dumouriez pour œuvrer à la restauration des Bourbons. Suivant les conseils de Talleyrand, le Premier Consul décide d'organiser l'enlèvement du duc d'Enghien, qui réside alors à Ettenheim, en territoire badois. Le , le général Ordener reçoit la mission de l'arrestation de ce dernier, tandis qu'Armand de Caulaincourt est chargé de se rendre à Offenbourg pour remettre au baron d'Edelsheim, ministre du prince-électeur Charles Ier de Bade une lettre de Talleyrand expliquant les raisons de cette opération qui constitue une violation de territoire. Le , Caulaincourt se met en route pour Strasbourg puis deux jours plus tard, il franchit le Rhin en compagnie du général Leval et de 200 cavaliers. La lettre remise par le capitaine Berckeim, à la tête d'un détachement, Caulaincourt et ses troupes rentrent à Strasbourg[a 11].

Le , il reçoit du Premier Consul l'ordre de transférer le duc d'Enghien vers Paris, une mission confiée au commandant Charles Popp. Incarcéré au fort de Vincennes, le duc est jugé puis fusillé dans la nuit du 20 au . Caulaincourt n'apprend la nouvelle de l'exécution que le soir suivant en rendant visite à Joséphine de Beauharnais au château de Malmaison. Il exprime alors immédiatement sa réprobation et s'estime floué sur les buts de sa mission. Directement mêlé à l'affaire sans être responsable, il comprend néanmoins que l'assassinat du duc d'Enghien entache son honneur[a 11]. Bien que son rôle soit secondaire, il est directement mis en cause par les royalistes émigrés et reçoit plus tard le surnom de « Grand écuyer tranchant »[9],[10]. D'autres sont plus mesurés : dans ses Mémoires d'outre-tombe, François-René de Chateaubriand affirme que « Caulaincourt n'est coupable que d'avoir accepté le prix du sang »[11].

Les historiens et biographes de Caulaincourt se sont interrogés sur les raisons pouvant expliquer pourquoi il avait été choisi pour effectuer cette mission[a 12]. Jean Hanoteau, éditeur de ses Mémoires, considère que sa nomination est le simple du fait hasard, Caulaincourt étant l'aide de camp de service le , tandis que d'autres penchent pour une simple recommandation de la part de Talleyrand. À l'inverse, Antoine d'Arjuzon considère qu'il s'agit d'un choix personnel de Napoléon Bonaparte : Caulaincourt a effectué une partie de sa carrière militaire en Allemagne sous les ordres du général Moreau, son principal rival, impliqué dans le complot et arrêté quelques semaines plus tôt, ainsi que sous les ordres du général Lecourbe, soutien de Moreau. Désigner Caulaincourt serait donc un moyen pour le premier Consul, dans cette période de tension, de le détacher définitivement du clan Moreau. La comtesse de Rémusat, reprochant à Bonaparte d'avoir impliqué son aide de camp, rapporte la réponse que lui fait le Premier Consul : « Il ne m'en servira que mieux »[a 12].

Ambassadeur en Russie[modifier | modifier le code]

Caulaincourt accompagne dès lors l'Empereur dans ses différentes campagnes à travers l'Europe. En , il est présent à Tilsit mais ne participent pas aux discussions franco-russes qui aboutissent au traité de paix entre les deux pays le suivant et qui vise notamment à rétablir les relations diplomatiques entre les deux pays. Caulaincourt refuse le poste d'ambassadeur que lui propose Napoléon et c'est finalement le général Savary qui est envoyé à Saint-Pétersbourg comme plénipotentiaire afin de contrôler la bonne application des clauses secrètes du traité[a 13]. Malgré la bienveillance du tsar Alexandre Ier, ce dernier est unanimement rejeté par la Cour en raison de son implication dans l'exécution du duc d'Enghien[Note 1]. Savary est rappelé à Paris et l'Empereur se heurte une nouvelle fois au refus de Caulaincourt. Il envisage un temps de nommer Antoine de Laforêt mais parvient finalement à convaincre Caulaincourt, notamment grâce à l'intervention du grand maréchal du palais Duroc, d'accepter le poste d'ambassadeur en Russie, à contrecœur[a 13]. Bien qu'il n'ait aucun attrait pour la mission diplomatique qui l'attend et l'éloignement de la France qu'elle implique, Caulaincourt s'y résigne car il y trouve un moyen de quitter le service et la possibilité de se marier à Adrienne de Canisy[a 13], rencontrée à Munich à la fin de l'année 1805 alors qu'elle vient d'être nommée dame d'honneur de l'l'impératrice Joséphine[a 10],[Note 2].

La présence d'un homme de confiance en Russie est d'autant plus nécessaire à Napoléon que dans le même temps, le tsar a nommé le comte Tolstoï, un homme froid et rigide, ouvertement hostile à l'alliance franco-russe, ambassadeur à Paris[8]. Des moyens considérables lui sont attribués dans le but de séduire la Cour et la bonne société russe. L'ambassade de France en Russie est alors considérée comme la première ambassade d'Europe, tant par les moyens financiers mis en œuvre que par le personnel envoyé[12],[a 14].

Caulaincourt arrive à Saint-Pétersbourg le et rencontre Alexandre Ier trois jours plus tard. Plusieurs missions lui sont confiées par le ministre des Relations extérieures Champagny. La première est d'obtenir que la Russie déclare effectivement la guerre à l'Angleterre, conformément aux dispositions secrètes du traité de paix de Tilsit et à la suite de la capture de la flotte danoise par les Anglais. De même, il doit proposer à la Russie de menacer l'Angleterre par une expédition conjointe avec la France en direction des Indes. Cette tâche apparaît bien difficile tant la société russe, et notamment la Cour et la noblesse, sont hostiles à la France[a 14],[8].

Parallèlement, les deux souverains ont déjà implicitement remis en cause les accords de Tilsit. Si Napoléon Ier n'est pas opposé au maintien de la Russie dans les provinces ottomanes de Moldavie et de Valachie, qu'elle s'était pourtant engagée à quitter, il souhaite une compensation afin que « les deux empires marchent d'un pas égal » et porte ses vues sur la Silésie, au détriment de la Prusse. Il engage alors Caulaincourt à obtenir une convention interprétative du traité de Tilsit pour fixer ces décisions, ce que le tsar refuse[8]. Malgré leurs désaccords, les deux empereurs manifestent la volonté de préserver leur alliance. À Saint-Pétersbourg, Caulaincourt joue un rôle essentiel dans cette entente et œuvre en ce sens. Il organise des réceptions somptueuses pour tenter de séduire la bonne société russe tandis qu'Alexandre Ier multiplie les gestes amicaux envers lui. Très vite, une amitié sincère se tisse entre les deux hommes[a 15]. Napoléon témoigne sa satisfaction à son ambassadeur en le nommant duc de Vicence le . Les négociations autour des questions turques, qui se poursuivent entre Caulaincourt et le ministre russe des Affaires étrangères, Nikolaï Roumiantsev, restent au point mort. Elles permettent néanmoins l'organisation d'une entrevue à Erfurt entre les deux souverains au mois d'octobre suivant[a 15]. Présent à cette rencontre, Caulaincourt n'influe pas sur les débats qui aboutissent à la signature d'une convention renouvelant l'alliance franco-russe mais qui sonne comme un échec pour Napoléon. Celui-ci admet notamment le maintien des Russes en Moldavie et en Valachie, mais ne parvient pas à convaincre le tsar de s'engager fermement auprès de la France dans un éventuel conflit avec l'Autriche[13].

Peinture présentant plusieurs hommes debout autour d'une table.
Caulaincourt (à l'arrière-plan et au centre du tableau) assiste à l'entrevue d'Erfurt.

À Erfurt, Caulaincourt obtient cependant plusieurs échanges personnels avec l'Empereur, et refuse notamment le poste de ministre des Relations extérieures qu'il lui propose. De retour à Saint-Pétersbourg, ses relations avec le tsar sont toujours chaleureuses et Caulaincourt y occupe le premier rang des ambassadeurs. Par ailleurs, il croit pouvoir défendre l'alliance entre les deux pays alors qu'une nouvelle guerre contre l'Autriche se prépare. Alors que celle-ci éclate en , Caulaincourt presse le tsar de tenir les engagements pris à Erfurt, en vain[a 16].

L'impératrice Joséphine de Beauharnais ne pouvant avoir d'enfant, la raison d'état pousse Napoléon à divorcer et se remarier avec une princesse européenne pour assurer la pérennité de la dynastie. Au début du mois de , Caulaincourt est chargé par Napoléon de demander au tsar la main de sa sœur Anne[14],[15]. Ces négociations sont menées conjointement à celles devant conduire à la signature d'un traité entre la France et la Russie sur la question polonaise. Celui-ci, préparé par Caulaincourt et le ministre Roumiantsev, est ratifié par Alexandre Ier le . Ce texte est rejeté quelques semaines plus tard par Napoléon, après le refus du tsar de lui accorder la main de sa sœur. Un contre-projet préparé par le ministre Champagny doit alors être défendu à Saint-Pétersbourg par Caulaincourt, mais les négociations sont dans l'impasse[a 17]. Alors que les tensions entre les deux pays sont de plus en plus vives, son rôle n'est plus que représentatif. Conscient que son influence se délite et souffrant également du climat rude et de l'éloignement de Paris, Caulaincourt demande son rappel à Paris, ce qu'il obtient quelques mois plus tard. Le , Napoléon Ier nomme le comte de Lauriston ambassadeur en Russie[a 18] et Caulaincourt quitte définitivement Saint-Pétersbourg le suivant[a 19]. Il est reçu dès son retour le à Saint-Cloud par Napoléon et reprend immédiatement sa charge de grand écuyer qu'il avait conservée nominalement pendant toute la durée de son ambassade[a 20].

De la campagne de Russie à la Première abdication[modifier | modifier le code]

De par sa fonction, Caulaincourt accompagne en permanence l'Empereur dans ses déplacements mais leurs échanges sont parfois très vifs : son opposition à la guerre contre la Russie que projette Napoléon est connue de tous et Caulaincourt ne se prive pas de critiquer la position française dans ce conflit[a 21]. Dans les premiers temps de la Campagne de Russie, un petit groupe d'hommes proches de l'Empereur défend l'idée que la Grande Armée cesse de poursuivre les Russes et prenne ses quartiers d'hiver à Vitebsk. Parmi eux, Caulaincourt le fait avec « une franchise persistante jusqu'à l'opiniâtreté et impétueuse jusqu'à la violence.[16] ». Il vit ensuite un drame personnel lors de la bataille de la Moskova, qui provoque de lourdes pertes dans les deux camps, avec la mort de son frère Auguste, tué au combat[17]. Si Napoléon se félicite des services rendus par Caulaincourt dans ses fonctions de grand écuyer, notamment l'organisation d'une estafette pour maintenir la communication avec Paris, il le tient à l'écart sur le plan personnel, lui reprochant son pessimisme permanent[a 22]. La Retraite de Russie rapproche considérablement les deux hommes et Caulaincourt devient le confident de Napoléon, multipliant les entrevues, parfois de nuit[a 23]. Pendant treize jours, au début du mois de décembre, il accompagne l'Empereur dans son retour à Paris, soignant tous les détails de l'organisation pour que celui-ci s'effectue le plus rapidement possible[a 24].

Caulaincourt reçoit une nouvelle fois les honneurs de Napoléon Ier en étant nommé sénateur le . Il est ensuite chargé des négociations de l'armistice avec la Russie et ses alliés qui est signé à Pleiswitz le avec les représentants russe et prussien, Pavel Chouvalov et Friedrich Kleist[18]. Dans le même temps, l'Empereur lui confie à titre provisoire la charge de Grand maréchal du palais après la mort de Duroc à la bataille de Bautzen[a 25].

Le , Caulaincourt est nommé plénipotentiaire pour la France au congrès de Prague, en compagnie du comte de Narbonne, ambassadeur en Autriche, pour discuter des clauses de paix, tandis que l'armistice de Pleiswitz est prolongé[a 26]. Il y traite principalement avec l'Autrichien Metternich, chargé de porter les intérêts russes et prussiens. Malgré plusieurs tentatives de conciliation, les conditions proposées par chacun des deux camps ne sont pas acceptées par l'autre et le Congrès est clos le sans aboutir à un accord. Deux jours plus tard, l'Autriche déclare la guerre à la France[19],[a 26]. Les combats reprennent le et Caulaincourt assiste l'Empereur au plus près dans les derniers mois de la campagne d'Allemagne, notamment lors de la déroute de Leipzig en octobre qui conduit Napoléon à un nouveau retour en France[a 27].

Photographie d'une lettre manuscrite.
Lettre de Napoléon accordant les pleins pouvoirs à Caulaincourt pour négocier avec les Alliés avant son abdication.

Le , Caulaincourt est nommé Ministre des Relations extérieures, en remplacement du duc de Bassano[a 27]. Sa marge de manœuvre dans les négociations qu'il mène avec Metternich est très faible : Napoléon n'accepte la paix qu'à condition que la France soit assurée de préserver ses frontières naturelles, à savoir le Rhin et les Alpes, tandis que les Alliés, et en particulier les Anglais, souhaitent qu'elle retrouve ses frontières de 1792, c'est-à-dire sans la ville d'Anvers[a 28]. Il en est de même au Congrès de Châtillon, qui se tient du au où Caulaincourt est esseulé face aux plénipotentiaires alliés. De son côté, l'Empereur, renforcé par plusieurs succès militaires pendant la durée du Congrès, refuse de céder sur la question des frontières naturelles et s'emporte contre Caulaincourt. Les discussions s'achèvent une nouvelle fois sans accord[20],[a 29]. Après la capitulation de Paris le , Caulaincourt est envoyé à Paris pour négocier la paix avec les Alliés mais ceux-ci, le tsar Alexandre en tête, refusent de traiter avec l'Empereur. Il tente alors de défendre la solution d'une régence de l'impératrice Marie-Louise mais ne peut s'opposer aux manœuvres de Talleyrand en vue d'une Restauration des Bourbons, soutenue par les sénateurs et les Alliés[a 30]. De retour à Fontainebleau, Caulaincourt passe la nuit du 3 au à s'entretenir avec l'Empereur, déchu la veille par le Sénat, et qui accepte finalement de signer son abdication conditionnelle en faveur de son fils. Caulaincourt, Ney et Macdonald sont chargés de porter cet acte à Paris le jour même mais se heurtent à nouveau au refus des Alliés qui se montrent intransigeants[21] : « Il n'y aura ni régence, ni succession impériale.[22] » Napoléon essaye une nouvelle fois de convaincre ses maréchaux d'attaquer Paris puis se résigne à signer son abdication sans condition[23]. Le , Caulaincourt et Macdonald signent le traité de Fontainebleau par lequel Napoléon renonce aux couronnes de France et d'Italie pour recevoir en échange la souveraineté de l'île d'Elbe[21]. le choix de cet île comme lieu d'exil est soufflé par Caulaincourt au tsar Alexandre en raison notamment de la qualité des ouvrages défensifs de Portoferraio, ce qui en fait un lieu sûr pour l'Empereur déchu[24]. Dans la nuit du 12 au , Napoléon, apparemment souffrant, fait appeler Caulaincourt pour lui transmettre une lettre adressée à l'impératrice. Caulaincourt comprend qu'il a tenté de se suicider en absorbant du poison et fait appeler son médecin. Pris de vomissements, l'Empereur est finalement sauvé[a 31].

La « trahison » de Caulaincourt ?[modifier | modifier le code]

En , quand Napoléon rappelle son ambassadeur à Paris, il lui reproche avec véhémence de faire le jeu du tsar Alexandre en soutenant la paix et en affirmant qu'une opération militaire en Russie aurait des conséquences désastreuses. Pendant cette période de disgrâce, qui court jusqu'au déclenchement de la campagne de Russie en , Caulaincourt entretient les relations avec ses amis russes et notamment le diplomate Charles Robert de Nesselrode, qui est alors conseiller d'ambassade à Paris pour la Russie. Ce dernier correspond secrètement avec le comte Mikhaïl Mikhaïlovitch Speranski, un proche du tsar, et mentionne à plusieurs reprises ses liens étroits avec Talleyrand, disposé à offrir ses services à la Russie moyennant finances, et avec Caulaincourt, qui « se conduit très bien et de manière à justifier l'estime et la confiance que le tsar a eues pour lui ». C'est sur la base de ces échanges que des historiens, en premier lieu Frédéric Masson et Antoine de Tarlé, ont porté contre lui des accusations de trahison à l'égard du régime. Ils le suspectent notamment de jouer un double jeu et de révéler des informations aux Russes. Au contraire, Jean Hanoteau, qui édite les Mémoires de Caulaincourt en 1933, a démontré en s'appuyant sur la table de déchiffrement des codes qu'utilise Nesselrode dans ses lettres que « Loin de divulguer des informations militaires capitales, Caulaincourt s'est donc borné à demander l'envoi à Paris d'un négociateur ferme et prêt à négocier et à conclure sur tout, espérant encore préserver une paix en laquelle plus personne ne croit.[25] »

Une autre accusation de trahison porte sur son attitude lors des négociations autour de l'armistice de Pleiswitz en 1813. Il y obtient plusieurs entrevues privées avec le représentant russe Pavel Chouvalov au cours desquelles ses déclarations sont ambiguës : il ne se contente pas d'évoquer l'idée d'une paix séparée avec la Russie, conformément aux consignes données par Napoléon, mais se montre défaitiste quant à l'état de faiblesse dans lequel se trouve l'armée française et engage les troupes russes à profiter de cette situation avant que la France ne reçoive des renforts. L'échec de l'armée française lui apparaît alors comme la seule possibilité de conclure la paix au plus vite. Dans sa correspondance avec le star, Chouvalov témoigne de sa perplexité à l'égard de l'attitude singulière de Caulaincourt et de ses déclarations répétées. Il s'interroge : ou bien Caulaincourt est sincère dans son désir de paix, ou bien ses déclarations découlent d'une manœuvre de Napoléon qui souhaite que les Russes agissent avant que les troupes autrichiennes ne commencent leurs opérations, fissurant ainsi la coalition que doit affronter la France[26]. Alexandre, préférant ne prendre aucun risque, choisit de ne pas accorder d'importance aux révélations de Caulaincourt et assure son soutien indéfectible à ses alliés autrichiens, par l'intermédiaire de Nesselrode[27]. Bien qu'elles n'aient eu finalement aucune incidence sur le cours de la guerre, les insinuations portées par Caulaincourt à Chouvalov lors de leurs entrevues ont eu pour effet d'alimenter les accusations de trahison portées contre lui, comme le montre ce jugement de l'archiviste Paul Bailleu : « Était-ce de la ruse ou de la franchise ? Pour moi, [...], je suis tout disposé à croire que nous avons là une nouvelle [...] preuve de cette conspiration en faveur de la paix que nous voyons de bonne heure se former autour de l’empereur Napoléon. » Le fait que Caulaincourt ait cherché à taire ses entrevues avec Chouvalov dans sa correspondance tend à prouver que le grand écuyer a outrepassé les limites de la mission que lui a confié son empereur. Il apparaît également que les révélations faites par Caulaincourt sont souvent illusoires : les effectifs qu'il donne pour les différents corps sont inexacts, de même que les unités qu'il présente comme isolées ont pour la plupart remporté des succès importants face aux troupes russes et prussiennes dans les jours qui précèdent les négociations. C'est la raison pour laquelle Jean Hanoteau ne souscrit pas à la trahison de Caulaincourt, d'autant plus que le seul témoignage de son attitude ambiguë repose sur la correspondance qu'entretient Chouvalov avec le tsar[28].

Si les historiens cherchent tour à tour à incriminer ou à disculper Caulaincourt, tous s'accordent sur la nature de ses motivations. Ils écartent la thèse de l'enrichissement personnel, de même que la volonté d'assurer son avenir politique, tant son attachement à la personne de l'Empereur est fort jusqu'à la fin du régime. En réalité, tout au long de sa carrière diplomatique, Caulaincourt défend le « parti de la paix », une expression qui rassemble les personnalités qui ont tenté de s'opposer aux ambitions hégémoniques de Napoléon. Convaincu que seule la paix et l'équilibre des puissances en Europe peut préserver la puissance française et l'oeuvre napoléonienne contre un retour des Bourbons ou des troubles révolutionnaires qui la mettraient en péril, Caulaincourt a pu chercher à convaincre l'empereur en le contraignant à la paix[29]. L'historien Olivier Varlan affirme que par son action, Caulaincourt veut défendre les véritables intérêts de Napoléon et à préserver le régime impérial. Lors du congrès de Prague, il confie au diplomate autrichien Metternich : « Vous ne voyez pas en moi le représentant des lubies de l'Empereur, mais de son intérêt véritable et de celui de la France. [...] Ramenez-nous en France par la paix ou par la guerre, et vous serez béni par 30 millions de Français, et par tous les serviteurs et amis éclairés de l'Empereur.[30] »

Caulaincourt considère que ceux qui confortent Napoléon dans ses ambitions hégémoniques ne sont pas de bons serviteurs et voit au contraire dans son engagement pour la paix une véritable marque de fidélité à l'Empereur et au régime. Il justifie en cela les critiques parfois sévères qu'il adresse à Napoléon, de même que les dérives de son action diplomatique. Olivier Varlan oppose ainsi l'éthique de Caulaincourt, fort d'un dévouement et d'un soutien sans faille à l'empereur, à celle d'autres personnalités du régime comme Talleyrand, qui cherchent à assurer leur carrière politique au-delà de la chute du Premier Empire par leurs nombreux revirements[29]. Si les discussions entre les deux hommes sont parfois houleuses, Napoléon voit en Caulaincourt « un homme de cœur et de droiture »[31].

Les Cent-Jours et le retour de la monarchie[modifier | modifier le code]

Photographie en couleur d'un monument funéraire.Tombe de Caulaincourt au cimetière du Père-Lachaise.

Après le départ de Napoléon pour l'Île d'Elbe, Caulaincourt n'occupe plus aucune fonction officielle. Il est rejeté par la plupart des nobles émigrés, de retour en France avec la Restauration, notamment le comte d'Artois, qui lui reproche toujours son implication dans l'assassinat du duc d'Enghien[a 31]. Le , il épouse Adrienne de Carbonnel de Canisy, avec qui il entretient une relation depuis plusieurs années. Un premier enfant, Adrien, naît le suivant[a 31].

Alors que la nouvelle du débarquement de Napoléon à Golfe-Juan se répand à Paris, Caulaincourt se cache dans un premier temps car il figure sur une liste de personnalités connues pour leur attachement à l'Empereur, dressée par le duc de Blacas, et craint des représailles de la part des royalistes. Le , apprenant que Napoléon se rapproche de la capitale, il quitte Paris en compagnie de Charles de Flahaut pour rejoindre l'Empereur[a 32]. Ils arrivent ensemble au palais des Tuileries, que le roi Louis XVIII a quitté précipitamment. Caulaincourt reprend alors ses fonctions de ministre des Relations extérieures, qu'il avait occupées jusqu'en 1814, mais sa mission diplomatique est délicate dans la mesure où les puissances alliées ont rappelé leurs ambassadeurs à Paris et qu'elles ne souhaitent aucune discussion ni négociation avec leurs interlocuteurs français. Son soutien fidèle lui vaut les faveurs de l'Empereur, qui le consulte notamment pour établir la liste des membres de la Chambre des pairs héréditaire qu'il souhaite créer[a 32].

Portrait peint d'une femme.
Caulaincourt épouse Adrienne de Canisy en 1814.

Le , trois jours après la défaite de Waterloo, Caulaincourt est chargé de prononcer un discours à la Chambre des représentants pour présenter la situation diplomatique aux députés. Le lendemain, il porte l'acte d'abdication de l'Empereur à la Chambre, accompagné de Joseph Fouché Denis Decrès[a 33]. La Chambre décide alors la nomination d'une commission de gouvernement de cinq membres élus par les deux chambres pour assurer le pouvoir exécutif[Note 3] Fouché, Carnot, Grenier, Quinette et Caulaincourt, qui obtient 55 voix sur les 70 votants à la Chambre des Pairs, forment cette Commission Napoléon II qui siège du au . Caulaincourt cède alors son poste de ministre des Relations extérieures à Louis Bignon[a 33]. Après le retour de Louis XVIII sur le trône, la commission cesse ses travaux. Joseph Fouché, qui en était le président et avait œuvré pour cette Seconde Restauration, obtient la fonction de Ministre de la Police. Il dresse immédiatement une liste de personnalités condamnées pour avoir servi Napoléon pendant les Cent-Jours. Le nom de Caulaincourt y figure mais il est retiré après l'intervention du tsar Alexandre Ier. Par ce geste, ce dernier témoigne de son amitié indéfectible pour l'ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg, mais il refuse pourtant de le recevoir alors qu'il réside à l'Élysée depuis la seconde abdication de Napoléon[a 34].

Le retour de la monarchie marque la fin de sa carrière politique. Dès lors, il partage sa vie entre Paris et Caulaincourt et s'attache particulièrement à développer l'élevage et les cultures sur ses terres. Son deuxième fils, Hervé, naît le [a 35]. L'année suivante, un ouvrage qui traite de la campagne de 1814 et cite une partie de sa correspondance avec Napoléon pendant le congrès de Châtillon est publié à Paris. Caulaincourt adresse alors une lettre à plusieurs journaux pour affirmer qu'il n'a communiqué cette correspondance à personne et pour apporter quelques précisions qu'il juge nécessaire à ce qui est présenté dans le livre. Dans cette lettre, il utilise à plusieurs reprises le terme « Empereur » pour désigner Napoléon, ce qui lui vaut d'être inquiété. Les milieux royalistes y voient une atteinte à la personne et à l'autorité du roi et une action en justice est intentée contre Caulaincourt mais la Cour déclare finalement qu'il n'y a pas lieu de le poursuivre pour cette qualification inconvenante[a 35].

Atteint d'un cancer de l'estomac, il meurt le à Paris[a 36].

Postérité[modifier | modifier le code]

Armand de Caulaincourt est inhumé au cimetière du Père-Lachaise, près du carré des maréchaux d'Empire. Son nom, de même que celui de son frère, est gravé sous l'arc de triomphe de l'Étoile[32]. Une rue de Paris, située dans le 18e arrondissement porte son nom. Ses mémoires sont éditées à Paris en 1933 par Jean Hanoteau[33].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Présent pendant la durée du procès au fort de Vincennes, Savary aurait refusé de transmettre la lettre du duc qui demandait à être reçu par Napoléon Bonaparte.
  2. Le mariage ne sera finalement prononcé qu'en .
  3. Trois membres sont élus par la Chambre des représentants et deux par la Chambre des pairs, dont Caulaincourt.

Références[modifier | modifier le code]

  • Antoine d'Arjuzon, Caulaincourt : Le confident de Napoléon, 2012.
  1. a b c d et e d'Arjuzon 2012, chap. 1 « Une lignée très aristocratique ».
  2. a b c et d d'Arjuzon 2012, chap. 3 « On ne choisit pas son champ de bataille ».
  3. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 4 « Une amitié durable et utile ».
  4. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 5 « Constantinople ».
  5. d'Arjuzon 2012, chap. 6 « Le chemin du retour ».
  6. d'Arjuzon 2012, chap. 7 « Des moments de doute ».
  7. a b c et d d'Arjuzon 2012, chap. 8 « Au combat ».
  8. a b et c d'Arjuzon 2012, chap. 8 « Saint-Pétersbourg ».
  9. d'Arjuzon 2012, chap. 10 « Un séduisant aide de camp ».
  10. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 13 « Le Grand écuyer ».
  11. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 11 « La tragédie du duc d'Enghien ».
  12. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 12 « Les mystères d'un choix ».
  13. a b et c d'Arjuzon 2012, chap. 15 « Un douloureux départ ».
  14. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 17 « Difficultés d'une brillante ambassade ».
  15. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 18 « Dialogue de sourds ».
  16. d'Arjuzon 2012, chap. 18 « L'alliance en question ».
  17. d'Arjuzon 2012, chap. 25 « Impasses ».
  18. d'Arjuzon 2012, chap. 26 « Derniers mois d'une ambassade ».
  19. d'Arjuzon 2012, chap. 27 « Adieux à Saint-Pétersbourg ».
  20. d'Arjuzon 2012, chap. 28 « Une entrevue orageuse ».
  21. d'Arjuzon 2012, chap. 31 « De Dresde aux bords du Niémen ».
  22. d'Arjuzon 2012, chap. 33 « Moscou ».
  23. d'Arjuzon 2012, chap. 35 « Le grand départ ».
  24. d'Arjuzon 2012, chap. 36 « Un périple mouvementé ».
  25. d'Arjuzon 2012, chap. 38 « Un armistice et une controverse ».
  26. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 39 « Un simulacre de congrès ».
  27. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 40 « Ministre des Relations extérieures ».
  28. d'Arjuzon 2012, chap. 41 « Négocier encore ».
  29. d'Arjuzon 2012, chap. 42 « Le congrès de Châtillon ».
  30. d'Arjuzon 2012, chap. 44 « Peut-on faire la paix avec Napoléon ? ».
  31. a b et c d'Arjuzon 2012, chap. 48 « Adieu à Napoléon ».
  32. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 49 « Les Cent-Jours ».
  33. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 50 « La commission de gouvernement ».
  34. d'Arjuzon 2012, chap. 51 « Un adieu à la vie publique ».
  35. a et b d'Arjuzon 2012, chap. 52 « Le gentilhomme campagnard ».
  36. d'Arjuzon 2012, chap. 53 « Une fin douloureuse ».
  • Autres références
  1. Joseph Valynseele, Les Princes et Ducs du Premier Empire non maréchaux, leur famille et leur descendance, Paris, l'auteur, , 324 p., p. 33-46.
  2. Vaquette 1991, p. 8.
  3. Monique Cara, Jean-Marc Cara et Marc de Jode, Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, Larousse, (ISBN 9782035861368).
  4. Vaquette 1991, p. 9.
  5. a b c d e et f Olivier Varlan, « La mission diplomatique de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg en 1801-1802 : Une première expérience du futur duc de Vicence à la cour de Russie », Napoleonica. La Revue, no 6,‎ , p. 99-116 (lire en ligne).
  6. Lentz 2002, p. 78.
  7. Lentz 2002, p. 88.
  8. a b c et d Mireille Musso, « Caulaincourt ambassadeur en Russie et la réalité de l'alliance franco-russe », Napoleonica. La Revue, no 18,‎ , p. 4-21 (lire en ligne).
  9. Bernardine Melchior-Bonnet, Un policier dans l'ombre de Napoléon : Savary, duc de Rovigo, Librairie académique Perrin, coll. « Présence de l'histoire », (ISBN 9782402293266).
  10. Bertaud 2014, p. 325.
  11. François-René de Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 576.
  12. Olivier Varlan, « Les secrétaires de l'ambassade française à Saint-Pétersbourg (1807-1811) », Napoleonica. La Revue, no 5,‎ , p. 2-13 (lire en ligne).
  13. Bertaud 2014, p. 148.
  14. Bertaud 2014, p. 166.
  15. Lentz 2002, p. 503.
  16. Philippe-Paul de Ségur, La Campagne de Russie, Tallandier, coll. « Texto », (ISBN 978-2847347135), p. 72.
  17. Patrick Le Carvèse, « Les décès des généraux de la Grande Armée imputables à la Campagne de Russie », Napoleonica. La Revue, no 17,‎ , p. 4-54 (lire en ligne).
  18. Varlan 2014, p. 38.
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  20. Bertaud 2014, p. 260-266.
  21. a et b Charles-Éloi Vial, « 4, 6 et 11 avril 1814 : les trois actes d'abdication de Napoléon Ier », Napoleonica. La Revue, no 19,‎ , p. 3-24 (lire en ligne).
  22. Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, t. II : L'effondrement du système napoléonien, Fayard, , p. 572.
  23. Bertaud 2014, p. 272.
  24. Pierre Branda, « Vers l'île d'Elbe : des raisons d'espérer », Napoleonica. La Revue, no 91,‎ , p. 35-52 (lire en ligne).
  25. Varlan 2014, p. 36-38.
  26. Varlan 2014, p. 39-41.
  27. Varlan 2014, p. 41.
  28. Varlan 2014, p. 42-43.
  29. a et b Varlan 2014, p. 43-45.
  30. Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française, t. VIII, , p. 165.
  31. Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène, Seuil, , p. 1515.
  32. « L'histoire de France au Dôme de Caulaincourt », sur courrier-picard.fr, Le Courrier picard, (consulté le 19 octobre 2019).
  33. « Mémoires du général de Caulaincourt, duc de Vicence », sur gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France (consulté le 19 octobre 2019).

Annexes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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Liens externes[modifier | modifier le code]

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