Retraite de Russie

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La Retraite des Français en 1812
Tableau d'Illarion Prianichnikov (1874)

La retraite de Russie (1812) désigne le repli de l’armée napoléonienne de Moscou jusqu’en France, à l’issue de la campagne de Russie et qui anéantit la quasi-totalité de l’armée impériale. Le terme de « retraite » toujours utilisé est discutable : Napoléon avait pris Moscou après avoir battu l'armée russe de Koutouzov à la Moskova en septembre. Un mois plus tard, il décide de quitter Moscou et de ramener la Grande armée en Europe. S'agissant d'une décision volontaire (toutefois confortée par la défaite de Winkowo), il est plus juste de parler de « retour » que de « retraite ». Le désastre que constitua ce déplacement est parfois assimilé à un échec militaire, ce qui pourrait expliquer le mot de « retraite », mais cela ne suffit pas puisque ce désastre a été dû aux rigueurs de l'hiver et non pas seulement à un échec au combat.

Les difficultés de la retraite[modifier | modifier le code]

Représentation graphique de l'évaporation de la grande armée.

Relâchement de l'armée napoléonienne[modifier | modifier le code]

Pour la Grande Armée, Moscou est synonyme de déconvenue. À son départ, le 18 octobre 1812, l'armée est désordonnée après ce temps de relâche, ce qui entraîne en son sein une perte de discipline et de cohésion. Il en va même ainsi pour les officiers qui ne veillent pas suffisamment à l'équipement des hommes et des chevaux (vêtements appropriés au rude climat de la Russie, fers à crampons pour les montures[1]). Les hommes se déplacent dès lors en bandes peu disciplinées[2] allant jusqu'à pratiquer le pillage et le vol de vivres le long du chemin du retour.

Les dangers sur le chemin du retour[modifier | modifier le code]

Le « général Hiver »[modifier | modifier le code]

Cette relâche de la Grande Armée associée au froid environnant provoque des désastres. En effet, le froid et tout ce qu'il entraîne constitue désormais l'ennemi majeur de l'armée de Napoléon dans son retour vers la France. Le simple verglas suffit à tuer les chevaux: une fois à terre, il ne leur est plus possible de se relever et de continuer. De même, les hommes ne prennent pas la peine de faire fondre la neige afin d'abreuver leurs montures ; trop préoccupés par le froid, ils ne pensent qu'à se réchauffer. Les membres engourdis, n'éprouvant pas la sensation de chaleur des feux de camps, ils s'approchent trop près de ceux-ci au point que certains meurent brûlés[3].

La politique de la « terre brûlée »[modifier | modifier le code]

Retraite de Russie - Bernard-Édouard Swebach

Tout au long de la Campagne de Russie, les Russes en reculant face à l'armée de Napoléon ont appliqué la politique de la terre brûlée, détruisant sur leur chemin vivres et récoltes avoisinantes. Koutouzov coupe la route du Sud à la Grande armée[4], forcée de prendre pour la retraite la même voie qu'à l'aller. Elle se trouve vite confrontée au manque de vivres. Certains stocks amassés par l'armée sont pris d'assaut par les hommes indisciplinés et affamés, entraînant un gaspillage des ressources alimentaires.

Les chevaux servent aussi de nourriture aux hommes, des groupes d'hommes se forment autour des chevaux le long de la marche, ces chevaux portent les équipements et les provisions jusqu'à leur mort où ils sont dépecés et mangés sur-le-champ, certains hommes tuant même leurs montures dès l'instant où celles-ci commencent à chanceler.

« Ceux qui n'avaient ni couteau, ni sabre, ni hache et dont les mains étaient gelées ne pouvaient manger (...) J'ai vu des soldats à genoux près des charognes mordre dans cette chair comme des loups affamés »

— Journal du Capitaine François, Charles-François François

« On nous faisait toujours marcher autant que possible derrière la cavalerie (...) afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils laissaient en partant »

— Mémoires du Sergent Bourgogne, Adrien Bourgogne

Des cas de cannibalisme[modifier | modifier le code]

Poussés par le manque de nourriture et le grand froid, des soldats furent amenés à manger la chair d'autres soldats. Roman Sołtyk raconte qu'il a payé six francs une soupe à base de chair et foies de trainards sortis des rangs[5]. Philippe-Paul de Ségur raconte que des soldats, ayant trouvé la mort dans des maisons incendiées, furent mangés par des soldats affamés qui « osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture »[6]. Le maréchal Soult rapporte dans ses mémoires : « Je vis plusieurs cadavres restés sur le champ de bataille du dernier combat, entièrement décharnés par nos soldats, qui n'avaient pu assouvir autrement leur faim. Ce fut le chef de la garde, nommé Mouton, qui m'en donna le premier avis. Je ne voulais pas le croire. Il me fit faire le tour d'un rocher au pied duquel nous nous étions battus deux jours avant. Dès que nous l'eûmes tourné, nous nous trouvâmes en présence d'une certaine quantité de soldats qui dépeçaient comme des vautours des cadavres de grenadiers hongrois demeurés là. Ils se sauvèrent dès qu'ils nous aperçurent, mais je pus fort bien les reconnaître[7]... »

Des cas d'autophagie sont rapportés par le chef d'escadron Eugène Labaume : « Les uns avaient perdu l'ouïe, d'autres la parole et beaucoup par excès de froid, étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer ou qui les poussait à se ronger les mains et les bras »[8],[9].

Les assauts cosaques[modifier | modifier le code]

S'ajoute à cela la peur des attaques russes ; celles-ci ne sont pas importantes mais font peser une menace sur les retardataires, les hommes de la Grande Armée égarés étant pris pour cibles et faits prisonniers par les Russes. Les Cosaques harcèlent l'armée de Napoléon, tentant de lui barrer le passage tout en se rassemblant pour le combat majeur que va connaître la retraite de Russie.

Sortir de la Russie[modifier | modifier le code]

La Bérézina[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Bataille de la Bérézina.
L'empereur Napoléon Ier et sa Grande Armée anéantie par le froid, à la bataille de la Bérézina.

Le 25 novembre, Napoléon à la tête de 50 000 hommes arrive face à la Bérézina. La Grande Armée est alors en mauvaise posture ; les Russes tiennent le seul pont de la région ; la rivière n'étant pas gelée, l'armée de Napoléon commence à être encerclée par trois corps d'armée ennemis. Napoléon, malgré la mauvaise posture dans laquelle il se trouve, reste confiant et refuse de se laisser abattre ; il envoie un détachement d'hommes vers l'aval de la rivière afin d'éloigner l'armée russe d'un endroit favorable à la traversée situé en amont de sa position. Les pontonniers de Napoléon se mettent à l'ouvrage, deux ponts sont rapidement construits, le premier long de 100 mètres et large de 4 est destiné au passage de l'armée, le second plus court et plus solide étant dédié au passage des voitures et marchandises[10]. La traversée commence le 26 et se poursuit malgré quelques difficultés jusqu'au 28 novembre (quelques réparations sur les ponts et quelques assauts des Russes à repousser). Le 28 commence la seule véritable bataille de la retraite de Russie ; les obus russes font de nombreuses victimes parmi les soldats à la traîne rassemblés contre les ponts pour la traversée. Les ponts sont détruits par le général Éblé et les pontonniers le 29 novembre, laissant une dizaine de milliers de retardataires aux mains des Russes[11].

Postérité[modifier | modifier le code]

Archéologie[modifier | modifier le code]

Une des fosses communes, où leurs corps ont été sommairement ensevelis, a été mise au jour par l’équipe des archéologues et des scientifiques dirigée par le docteur Rimantas Jankauska, pathologiste à l’université de Vilnius. Il en ressort que les soldats ne sont pas morts au combat, mais de froid, de privation et de maladie (au moins 30 % de ces soldats seraient morts d’une maladie transmise par les poux, comme la fièvre des tranchées ou le typhus[12]).

Postérité littéraire[modifier | modifier le code]

  • Guerre et Paix, roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1865 et 1869 dans Le Messager russe, narre l’histoire de la Russie à l’époque de Napoléon Ier, notamment la campagne de Russie en 1812
  • Balzac : dans Adieu publié en (1830), met en scène une femme séparée du militaire français qu'elle aimait lors du passage de la Bérézina, et devenue folle depuis. L'oncle de la jeune femme brosse le tableau le plus effrayant de cet épisode : «  En quittant sur les neuf heures du soir les hauteurs de Stubzianka qu'ils avaient défendues pendant toute la journée du le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment deux ponts construits sur la Bérézina qui subsistaient encore (…) ». Il décrit ensuite les soldats mourant de faim qui tuent les chevaux pour se nourrir, et la mort du mari de Stéphanie de Vandières, tué par un glaçon[13]. La bataille de la Bérézina et la retraite de Russie sont aussi évoquées dans La Peau de chagrin où le grenadier Gaudin de Witschnau a disparu .
  • Dans Le Médecin de campagne, le commandant Genestas en fait un récit apocalyptique et il décrit la débandade de l'armée : « C'était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l'air d'un troupeau de bœufs harassés que d'une grande armée[14]. ».
  • On retrouve aussi cet affreux épisode guerrier dans le récit du général de Montriveau dans Autre étude de femme : « L'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline et ne connaissait plus d'obéissance militaire. C'était un ramas d'hommes de toutes nations qui allaient instinctivement. Les soldats chassaient de leur foyer un général en haillons et pieds nus[15]. ».
  • La retraite de Russie est évoquée dans la première partie du poème L'Expiation de Victor Hugo, publié en 1853 dans le recueil Les Châtiments : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! l'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait... ».
  • Fin 2012, l’écrivain français Sylvain Tesson entreprend un périple de Moscou à l’hôtel des Invalides afin de refaire à moto et motocyclette à panier adjacent Oural le trajet de la retraite de Russie[16], périple qu'il raconte dans son roman Berezina.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Napoléon 20 ans de campagnes, Henry Lachouque, 1964, Arthaud, p. 263
  2. Napoléon à Moscou, Anka Muhlstein, Odile Jacob, 2007, p. 244 (ISBN 978-2-7381-1989-6)
  3. Napoléon à Moscou, Anka Muhlstein, Odile Jacob, 2007, p. 244
  4. « La Campagne de Russie/Napopédia », sur www.napopedia.fr
  5. [1] Napoléon et la campagne de Russie: 1812 de Jacques-Olivier Boudon
  6. [2] Histoire de Napoléon et de la grande-armée pendant l'année 1812 ..., Volume 2 page 366
  7. https://archive.org/stream/mmoiresdumarcha13soulgoog/mmoiresdumarcha13soulgoog_djvu.txt
  8. Eugène Labaume, Relation circonstanciée de la Campagne de Russie en 1812, éditions Panckoucke-Magimel, 1815, p. 453-454
  9. [3] Campagne de Russie, 1812 d'après le journal illustré d'un témoin oculaire de G. de Faber du Faur, Dayot page 16
  10. Napoléon à Moscou, Anka Muhlstein, Odile Jacob, 2007, p. 250
  11. Napoléon 20 ans de campagnes, Henry Lachouque, 1964, Arthaud, p. 274
  12. Didier Raout, « Les soldats de Napoléon battus par les poux », Futura-sciences,‎ (consulté le 6 septembre 2010)
  13. Adieu, Bibliothèque de la Pléiade, 1979, t.X, p. 987-1001, (ISBN 2070108686)
  14. Le Médecin de campagne, Bibliothèque de la Pléiade, 1978, t. IX p.529-534 (ISBN 2070108694)
  15. Autre étude de femme, Bibliothèque de la Pléiade, 1976, t. III, p. 703, (ISBN 2070108589)
  16. http://www.ambafrance-pl.org/La-retraite-de-Russie-comme-il-y-a

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Et s’il avait fait beau ? De l’influence de la météo sur les grands événements de l’Histoire. Laura Lee. Acropole. 2007.
  • Napoléon 20 ans de campagnes, Lachouque, Henry, Arthaud, Paris, 1964.
  • Nouvelle histoire du premier empire (3) La France et l'Europe de Napoléon 1804-1814, Lentz, Thierrey, Fayard, 2007.
  • Napoléon à Moscou, Muhlstein, Anka, Odile Jacob, Paris, 2007.
  • L'Armée de Napoléon. Organisation et vie quotidienne, Pigeard, Alain, Tallandier, 2000.
  • Le Grand Empire 1804-1815, Albin Michel, Tulard, Jean, 2009.
  • Mémoires du sergent Bourgogne