Félix Ioussoupov

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Félix Ioussoupov
Le prince Félix Ioussoupov (début XXe siècle)
Le prince Félix Ioussoupov (début XXe siècle)

Titre Comte Soumarokov-Elston (граф Сумароков-Эльстон)
Biographie
Dynastie Maison princière Ioussoupov
Naissance 11 mars 1887
Saint-Pétersbourg
Décès 27 septembre 1967 (à 80 ans)
Paris
Père Félix Felixovitch, comte Soumarokov-Elston
Mère Zinaida Ioussoupova
Conjoint Irina Alexandrovna de Russie
Enfants Irina Ioussoupova

Armoiries de la famille Iousoupov (1799).jpg

Félix Felixovitch Ioussoupov (translittération récente) ou Félix Youssoupoff (orthographe traditionnelle en français) ou Youssoupov (orthographe moderne) (en russe Феликс Феликсович Юсупов), prince Ioussoupov et comte Soumakorov-Elston (russe : Князь Юсупов и Граф Сумакоров-Эльстон), né le 11 mars 1887 à Saint-Pétersbourg et mort le 27 septembre 1967 à Paris, est un prince russe, au prédicat d’altesse sérénissime[1].

Il est particulièrement célèbre comme maître d’œuvre de la conjuration qui conduisit à l’assassinat de Raspoutine, le favori du couple impérial, le 16 décembre 1916, peu de temps avant la Révolution de Février.

Biographie[modifier | modifier le code]

La famille Ioussoupov[modifier | modifier le code]

Les origines[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Famille Ioussoupov.

La famille Ioussoupov était d'origine tatare. Elle descendait du khan de la horde Nogaï Youssouf-Mourza, mort en 1556[2].

Le comte Félix Felixovitch Soumarokov-Elston et la princesse Zénaïde

Le prince Félix Felixovitch Ioussoupov est le fils du comte Félix Felixovitch Soumarokov-Elston (1856-1928) et de la princesse Zénaïde Nikolaïevna Ioussoupova (1861-1939).

Ainsi par sa mère, le prince Félix Ioussoupov descend du khan de la Horde Nogaï Youssouf-Mourza, du prince Potemkine et des comtes Louvradoux de Ribeaupierre et, par son père, le prince Félix Ioussoupov descend de deux des plus anciennes familles de la noblesse russe, les Soumarokov et les Tiesenhausen, et serait l'arrière-petit-fils du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV.

La fortune des Ioussoupov : « plus riches que le tsar »[modifier | modifier le code]

Domaine d'Arkhangelskoïe près de Moscou propriété de la famille Ioussoupov

La mère du prince Félix Felixovitch, la princesse Zénaïde, était réputée être plus riche que le tsar lui-même. En 1917, sa fortune était estimée à 600 millions de dollars de l’époque (près de 11 milliards de dollars actuels) et était composée de plusieurs millions d’hectares de terres — une des propriétés Ioussoupov, sur la Caspienne, s’étendait sur près de 250 kilomètres de long, de participations dans plus de 3 000 sociétés, de quartiers entiers de Moscou et Saint-Pétersbourg et d’une superbe collection d’œuvres d'art[3],[4]. La famille résidait le plus souvent dans son palais du 94 quai de la Moïka à Saint-Pétersbourg mais également dans son domaine moscovite d’Arkhangelskoye, ses villas de Koreiz et de Kokoze en Crimée, ou encore dans l’immense domaine de Rakitnoïe, en Ukraine[4],[3]. En outre, au cours des siècles, la famille amassa des mines de charbon et de fer, des industries diverses, des gisements pétrolifères, des moulins à farine…

Cette fortune provenait des terres des khans de la horde Nogaï, conservées par leurs descendants mais également des dons reçus des tsars en récompense des services rendus par les Ioussoupov. L'arrière-grand-père de Félix, le prince Nicolas Borisovitch Ioussoupov, était également, au milieu du XIXe siècle, un des premiers membres de la haute noblesse russe à investir une partie importante de sa fortune dans l’industrialisation de la Russie. Certaines propriétés Ioussoupov, comme Rakitnoïe, devinrent ainsi de véritables centres industriels, employant plusieurs dizaines de milliers de personnes[2].

Jeunesse et études[modifier | modifier le code]

Portrait du comte Félix Felixovitch Soumarokov-Elston, prince Ioussoupov, en 1903, par Valentin Serov (peinture à l’huile, musée russe de Saint-Pétersbourg)

Le prince Félix Felixovitch Ioussoupov était le fils cadet de la princesse Ioussoupova et du comte Félix Soumarokov-Elston[5].

La princesse Zénaïde Nikolaïevna Ioussoupov apporta à ses deux fils toute son affection maternelle, les gâtant outre mesure. Les liens unissant la princesse Zénaïde Nikolaïevna Ioussoupova à son fils Félix furent très forts. Entre la mère et le fils existait une similitude de caractère, de goût et une ressemblance physique. La beauté de la princesse subjugua le prince Félix : « Ma mère était charmante. Avec une taille svelte et mince, élégante, avec des cheveux très foncé, un teint basané et ses yeux bleus qui brillaient comme des étoiles, elle n'était pas seulement intelligente, elle était instruite, artiste, pleine de charme, d'une grande bonté de cœur, rien ne peut résister à ses charmes. »[6]

Quant au comte Félix Felixovitch Soumarokov-Elston, il fut un père distant. En cette fin du XIXe siècle, les familles de l'aristocratie russe tentaient d'éloigner leurs enfants du luxe et de la magnificence des palais. En revanche, les deux enfants de la princesse Ioussoupov vécurent dans la splendeur et le luxe des palais de la famille, leur mère craignant de se séparer d'eux. Nikolaï et Félix devinrent des enfants capricieux à qui l'on ne pouvait rien refuser. Cette éducation laxiste donna de mauvais résultats, les deux jeunes garçons manquant de discipline et de maintien. Seul leur père, souvent absent, possédait un ascendant sur eux. Les jeunes garçons livrés à eux-mêmes dans ces immenses palais imposaient leurs lois aux domestiques, précepteurs, professeurs. Connaissant à l'avance la réaction de la princesse, aucun n'osait contredire les jeunes garçons. Malgré leur jeune âge, les deux enfants comprirent très vite l'ascendant que leur permettait leur position et devinrent tyranniques avec le personnel.

Le prince Nikolaï Felixovitch, frère aîné de Félix, fut un jeune homme suffisant à l'orgueil incommensurable. Dès son plus jeune âge, il vécut une vie dissolue. En 1908, le prince Nikolaï Felixovitch Ioussoupov s'éprit de Maria Manteuffel, une femme mariée. Six mois avant son 26e anniversaire, le jeune prince fut tué en duel par le comte Arvid Manteuffel, le mari jaloux (1908)[7],[8]. Cette mort prématurée fit écho à la malédiction qui planait sur la maison princière des Ioussoupov : le fils aîné de cette richissime famille ne devait pas atteindre ses 26 ans. Selon la croyance, cette punition infligée aux Ioussoupov avait pour origine la conversion de leurs ascendants musulmans à l'orthodoxie russe. La mort de son frère aîné fait de Félix l’héritier de la plus grosse fortune de Russie et l’homme le plus riche d’Europe[5].

Après des études à l'école secondaire Gourevitch à Moscou dont il sortit diplômé[9], de 1909 à 1912, le prince Félix Felixovitch effectua de nombreux voyages en Europe[3]. Dans le même temps (1910), il dirigea l'Automobile Club installé dans le bâtiment de la Compagnie d'assurances russe et étudia à l'University College d'Oxford où il fonda l'Oxford University Russian Society et dont il sortit diplômé[10]. De 1915 à 1916, afin de se préparer aux examens d'officier, il entra au corps spécial des pages[10].

Une personnalité complexe[modifier | modifier le code]

Le grand-duc Dmitri Pavlovitch de Russie, l'un des complices dans l'assassinat du « starets » Raspoutine

En Russie, on disait du prince Félix Felixovitch Ioussoupov qu'il était « le plus bel homme de tout l'Empire ». Ces paroles, tenues par l'aristocratie saint-pétersbourgeoise, n'étaient pas des paroles exagérées[11]. Comme sa mère, la princesse Zinaïda, le prince était d'une grande beauté, son visage aux traits fins de type asiatique, ses yeux d'un bleu foncé attirait les compliments des membres de la famille et ravissait sa mère[12].

Ce prince élégant, raffiné, doté d’une grande intelligence, amateur d'art, au goût très sûr, vouant un véritable culte à la beauté, mena une double vie. Cette personnalité angoissée et émotive éprouva pour Oscar Wilde une véritable fascination : comme le célèbre écrivain, il afficha son homosexualité. Félix éprouva également une attirance pour les sciences occultes[13].

Le jeune Félix Felixovitch Ioussoupov mena une vie extravagante, scandalisant son entourage par sa vie dissolue. Dans son autobiographie, il expliqua avoir passé beaucoup de temps avec les tziganes. Sa beauté et son aspect androgyne, sa taille souple lui donnent la possibilité de se travestir en femme. Il aimait revêtir les robes et les bijoux de sa mère ; ainsi paré, il se rendait dans différents restaurants et autres célèbres endroits de Saint-Pétersbourg captant l'intérêt des officiers de la garde impériale, ces derniers se méprenant sur sa véritable identité lui faisaient une cour empressée[11]. Il semblerait que son frère aîné et sa jeune maîtresse Polia l'avaient incité à se travestir. Selon d'autres sources, la princesse Zénaïde espérait une fille, mais ce fut un garçon, elle lui donna le prénom de Félix mais l'habilla en fille jusqu'à l'âge de cinq ans, ce qui, pour certains expliquerait les tendances du jeune homme pour les travestissements[14]. Il s’amuse également à errer dans Saint-Pétersbourg déguisé en mendiant. Il consomme volontiers de l'opium. Après son union avec la grande-duchesse Irina Alexandrovna de Russie, il continue à avoir des aventures homosexuelles[12]. Il a une préférence pour les hommes virils[15].

Un soir, le jeune prince revêtit l'une des plus belles robes de sa mère, se para de bijoux et de précieuses fourrures pour se rendre dans l'un des endroits les plus en vue de Saint-Pétersbourg. Au cours de la soirée, le collier de perles se rompit, celles-ci se répandirent sur le sol. Sans attendre, les amis du prince se mirent à leur recherche, beaucoup furent retrouvées mais d'autres échappèrent aux regards des convives ; elles furent ramassées par le propriétaire des lieux. Ce dernier connaissant le prince travesti les rapporta à ses parents. Son attirance pour le travestissement fut découverte. Son père entra dans une grande colère et lui ordonna d'abandonner ses déguisements féminins et de se conduire en homme. Pendant quelque temps, le prince abandonna ses habitudes de travesti, mais très vite il retourna à ses penchants.

Plus tard, le grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie, l'un des complices dans l'assassinat de Raspoutine, fut vraisemblablement l’amant du prince Félix Ioussoupov.

Ces comportements ne l’empêchèrent pas d’être un proche de la grande-duchesse Élisabeth, sœur de la tsarine et veuve du grand duc-Serge. La grande-duchesse, devenue religieuse après l’assassinat de son mari en 1905, sera la directrice spirituelle et la confidente du jeune Félix, passablement bouleversé par la mort de son frère. Il rendit également visite à l'impératrice Alexandra dans son boudoir mauve, cette dernière l'avait pris sous sa protection. Incorrigible, en l'absence de l'impératrice, le prince critiqua les tenues vestimentaires et le goût d'Alexandra Fiodorovna pour la décoration de ses appartements.

Son mariage avec Irène[modifier | modifier le code]

Après une jeunesse dorée, Félix Youssoupoff se fiance à la villa Youssoupoff, près de Yalta avec la nièce de Nicolas II, la princesse Irène, jeune fille d'une rare beauté. Le 22 février 1914, le mariage est célébré avec le consentement de l'empereur à l'église du palais Anitchkov. Des mains du tsar, le couple reçoit en cadeau de mariage un sac contenant vingt-neuf diamants[3]. De cette union naît la princesse Irène Félixovna, future épouse du comte Nicolas Dmitrievitch Cheremetiev, et décédée en 1983. Le couple Youssoupov était d'une grande beauté. Pourtant si dissemblable de caractère, le ménage résista à toutes les épreuves. Uni à une des plus belles princesses de l'Empire, ce prince si futile resta jusqu'au terme de sa vie un époux respectueux, éprouvant des sentiments très forts pour son épouse[11].

Le complot contre Raspoutine[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Assassinat de Raspoutine.
Dépliant anti-monarchiste représentant Raspoutine, Nicolas II de Russie et son épouse Alexandre Fiodorovna (avant 1916 - avant l'assassinat du « starets »)

De retour en Russie, Félix Ioussoupov souffre de l’ascendant qu’exerce Raspoutine sur la famille impériale et plonge dans une profonde tristesse. Le « starets » envoûte la tsarine et met en péril le trône de Russie.

En tuant Raspoutine, Félix Felixovitch Ioussoupov exerça sans doute une vengeance. Son père, le général Ioussoupov, gouverneur-général de Moscou, avait été spectaculairement limogé en 1915 pour avoir critiqué le régime impérial. Sa mère, la princesse Zenaïde, avait également été déclarée indésirable à la cour après avoir demandé à la tsarine de renvoyer Raspoutine.

Auparavant, ce prince émotif et superficiel montra un total désintérêt pour la politique ou l'Empire. Selon certaines thèses, Raspoutine menaçait de révéler à l'impératrice certains scandales impliquant le prince et son ami, le grand-duc Dmitri Pavlovitch de Russie.[réf. nécessaire] Dans ses Mémoires, le prince révéla ses sentiments profonds pour le cousin de Nicolas II, mais à aucun moment il ne révéla avec exactitude la nature de ses sentiments pour le grand-duc. Selon certains témoignages, la nature de ces sentiments furent volontairement dissimulés.[réf. nécessaire]

Avec le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député Vladimir Pourichkevitch, le lieutenant Sergueï Soukhotine et le Docteur Lazovert le prince Ioussoupov organisa et perpétra l’assassinat de Raspoutine dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916.

Sanctions[modifier | modifier le code]

L’assassinat accompli, le prince Ioussoupov et ses complices furent incapables de garder le silence. L'enquête sur l'assassinat de Raspoutine fut dirigée par le major-général Popel[16]. Le docteur Stanislas Lazovert et le jeune officier du régiment Preobrajenski, Sergueï Mikhaïlovitch Soukhotine, avaient déjà quitté Saint-Pétersbourg, le prince Ioussoupov fut arrêté dans la gare alors qu'il allait prendre le train pour s'enfuir en Crimée[17]. Seuls le prince Félix Felixovitch Ioussoupov, le grand-duc Dmitri Pavlovitch de Russie et Vladimir Mitrofanovitch Pourichkevitch subirent un interrogatoire. L’impératrice réclama l'exécution immédiate du prince et du grand-duc Dimitri, mais les autorités pétersbourgeoises refusèrent d’arrêter les responsables d’un acte soutenu par la population. Nicolas II ordonna l'exil pour les trois hommes[16]. Au cours de l'interrogatoire mené par le Président du Conseil, Alexandre Fiodorovitch Trepov, le prince nia toute implication dans le complot. Félix Felixovitch fut finalement assigné à résidence dans son domaine de Rakitnoïe (oblast de Koursk) par Nicolas II[10]. Quant au grand-duc Dmitri Pavlovitch, de par sa haute naissance, il dépendait de la justice de l'empereur qui l'envoya sur le front en Perse où il servit à l'état-major des armées impériales[18]. En raison de sa fonction de député de la Douma mais surtout grâce à sa place de leader du parti de la droite monarchiste, Vladimir Mitrofanovitch Pourichkevitch bénéficiait d'un tel prestige que l'empereur n'osa pas le sanctionner et qu'il ne fut pas inquiété. Sur ordre du tsar, il quitta la capitale de l'Empire russe[18].

Une relation ambiguë[modifier | modifier le code]

Dans son journal, le grand-duc Nikolaï Mikhaïlovitch de Russie évoqua une vraisemblable[non neutre] relation intime avec Raspoutine.

« Félix Ioussoupov me narra toute l'histoire, son affection, sa relation homosexuelle avec Raspoutine. Le starets se prit d'affection pour lui. Peu après, le prince lui fit entièrement confiance. Ils se sont vus presque chaque jour et parlèrent de tout. Raspoutine l'initia à ses projets. Une chose incroyable se produisit, Raspoutine était épris et avait une passion charnelle pour Félix. Je suis convaincu qu'il y avait des manifestations physiques de cette amitié sous forme de baisers, d'attouchements de part et d'autre et peut-être quelque chose de plus cynique. Le sadisme de Raspoutine laisse un doute. Je comprenais peu les perversités sexuelles de Félix. Bien avant son mariage, des rumeurs circulèrent sur sa lascivité. »[19]

La Révolution russe[modifier | modifier le code]

Palais de la Moïka situé au bord de la rivière Moïka à Saint-Pétersbourg

Assigné à résidence dans son domaine de Rakitnoïe, le prince trouva la vie monotone ; sa principale occupation fut les promenades en traîneau. Mais de la capitale, des signes alarmants vinrent troubler la quiétude du prince et de la princesse Ioussoupov. Les mauvaises nouvelles se succédèrent, Georgi Ievgenievitch Lvov devint le chef du gouvernement provisoire, puis le 3 mars 1917, Nicolas II abdiqua.

La Révolution russe resta pour le prince un souvenir douloureux.

En mars 1917, lors de son séjour au palais de la Moïka à Saint-Pétersbourg, des personnalités illustres rendirent visite au prince, des officiers, des politiciens, des popes. L'amiral Alexandre Vassilievitch Koltchak, le grand-duc Nikolaï Mikhaïlovitch de Russie, ce dernier lui tint ces propos : « Le trône de la Russie n'est ni héréditaire, ni électif : il est usurpateur. Profitez de la situation ; vous détenez tous les atouts, la Russie ne peut pas continuer sans un monarque, et les Romanov sont discrédités, les gens ne veulent pas les voir revenir. »[20] Ces propos laissèrent le prince dans un grand état d'abattement : lui, l'un des assassins de Raspoutine, il était sollicité pour s'approprier indûment du trône de la Russie impériale[20].

Au printemps 1917, le prince Félix Felixovitch Ioussoupov, accompagné de son épouse et de sa fille, quittèrent Saint-Pétersbourg pour la Crimée.

En mai 1917, désireux de visiter son hôpital installé dans sa maison rue de Litenaïa et passer dans son palais de la Moïka, le prince, accompagné du grand-duc Fiodor Alexandrovitch de Russie, se rendit à Saint-Pétersbourg.

En quittant le palais de la Moïka, le prince Ioussoupov décrocha deux tableaux de Rembrandt, (aujourd'hui exposés au National Gallery of Art à Washington et un de Floris Claesz van Dijck[21] après les avoir ôtés de leur cadres, il les enroula, ils récupéra également des bijoux (les produits de leur vente contribuèrent au soutien financier de la famille en exil)[22]. À Saint-Pétersbourg, le couple princier et le grand-duc Fiodor Alexandrovitch de Russie prirent le train en partance pour la Crimée. Ce fut un voyage éprouvant. Le prince écrivit dans ses Mémoires : « Une foule de soldats, déserteurs, ont assiégé le train. Rempli les couloirs, montèrent sur le toit. Tous étaient ivres et beaucoup tombèrent du train en chemin. »[9] Après ce voyage fastidieux, le prince et le grand-duc arrivèrent à Aï-Todor, près de Yalta.

Lors du séjour du prince Ioussoupov à Saint-Pétersbourg, un matin, des bolcheviks surgirent dans la villa Aï-Todor, les différents membres de la famille Romanov, le prince et son épouse furent retenus prisonniers par 25 soldats armés. En août 1917, le prince fut informé du transfert de Nicolas II de Russie et de sa famille dans la ville de Tobolsk (en Sibérie occidentale).

À l'automne de la même année, afin de cacher les biens les plus précieux de la famille Ioussoupov, le prince se rendit à Saint-Pétersbourg. Les serviteurs restés fidèles au prince l'aidèrent dans cette tâche. Sur la demande de Maria Fiodorovna, Félix Felixovitch se rendit au palais Anitchkov afin de prendre un portrait d'Alexandre III, un bien précieux pour la veuve de l'empereur, mais les bijoux de l'impératrice douairière avaient déjà été saisis par le gouvernement provisoire et transférés à Moscou. Puis, le prince ramassa tous les bijoux de la famille, et, aidé de Grigori, l'un des serviteurs de Félix Felixovitch, les deux hommes prirent la route de Moscou. Arrivés à destination, tout en ordonnant au serviteur de ne jamais révéler la cachette aux Bolcheviks, même sous la torture, les deux hommes dissimulèrent les joyaux sous un escalier. Malheureusement, huit ans plus tard, au cours de travaux de rénovation, les ouvriers découvrirent les bijoux[20].

« Un jour, un détachement de soldats est venu occuper ma maison. Je la leur ai montrée et j'ai essayé de leur faire comprendre qu'elle était plus appropriée à être un musée qu'une caserne. Ils partirent sans insister, mais évidemment avec la volonté de revenir. Quelques jours plus tard, en quittant ma chambre je suis tombé sur les corps de certains soldats endormis, complètement armés, et sur le sol de marbre. Un officier est venu vers moi et m'a dit qu'il avait été commandé pour garder ma maison. Je n'ai pas du tout aimé cela ; cela signifiait que les bolcheviks me considéraient comme un sympathisant, ce qui était un compliment que je n'appréciais pas le moins du monde, j'ai décidé de partir immédiatement pour la Crimée… »[19]

La veille de son départ pour Aï-Todor, il rencontra la grande-duchesse Elizaveta Fiodorovna. Le lendemain, 7 novembre 1917, les Bolcheviks prirent le pouvoir. À Saint-Pétersbourg, le prince Félix Felixovitch Ioussoupov fut le témoin de crimes commis par les Bolcheviks[9]. Le 3 mars 1918, le traité de Brest-Litovsk fut signé, le prince, son épouse et les membres de la famille impériale présents dans la Villa Aï-Todor furent libérés par les Allemands.

L'exil[modifier | modifier le code]

Le départ[modifier | modifier le code]

Le cuirassé de la Royal Navy le HMS Marlborough

Le 11 avril 1919, Il est contraint de quitter la Russie à bord d’un cuirassé de la Royal Navy, le HMS Marlborough envoyé à Yalta (Crimée) par le roi d’Angleterre pour sauver ses cousins russes, membres de la famille impériale. Sa présence d’esprit et son sens de la négociation lui permettent de sauver une partie de sa belle-famille. Debout sur le pont, le prince voit disparaître à jamais sa terre natale. À bord du navire, tous pensent au jour de leur retour en Russie.

Passant le Bosphore, le cuirassé croisa d'autres navires transportant des émigrés russes ayant également embarqué en Crimée. La présence de l'impératrice Dagmar de Danemark à bord du HMS Malborough était connue de tous, les émigrés russes entonnèrent l'hymne Dieu sauve le tsar.

Lors de leur escale à Constantinople, le prince et son épouse visitèrent la cathédrale Sainte-Sophie. Sur l'îles des Princes, le grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch de Russie et les membres de sa famille quittèrent le cuirassé pour embarquer sur le Lord Nelson et prirent la direction de Malte puis Gênes. Quant au prince et sa famille, ils débarquèrent à Malte[9].

Après un bref séjour dans la villa d'été du gouverneur à San Antonio, le 9 mai 1919, le prince, son épouse et sa fille embarquèrent à bord d'un ferry à Syracuse ; quelques plus jours plus tard, le couple arriva à Rome.

En Italie, faute de visas pour la famille, le prince soudoya des fonctionnaires avec un collier de diamants appartenant à la grande-duchesse Irina[20]. Ils séjournèrent quelques jours à l'hôtel de Vendôme à Paris, puis la famille Ioussoupov s'installa à l'hôtel Ritz à Londres.

L'exil en Angleterre puis en France[modifier | modifier le code]

Château de Kériolet

Installé dans un premier temps à Londres, le prince Ioussoupov est une des chevilles ouvrières de la Croix-Rouge russe. En 1920, il s’établit avec sa femme à Paris où il crée en 1924 la maison de couture Irfé, (Ir pour Irina - pour Félix) installée rue Duphot[23]. Son épouse lui sert de mannequin pour présenter les différents modèles de ses collections. Ami de Kessel, Cocteau ou du comte Boniface de Castellane, il reste, jusqu’à sa mort et malgré son refus de tout engagement politique, une des grandes figures de l’émigration russe et de la société mondaine parisienne. Il aimait passer ses vacances à Biarritz.

La fortune colossale des Ioussoupov est confisquée par les Soviets dès 1917. Les avoirs placés à l’étranger ont été rapatriés dès 1914 pour des motifs patriotiques. Mais les Ioussoupov réussissent à sauver nombre d’objets précieux au premier rang desquels on trouve deux Rembrandt, vendus au début des années 1920 et la perle Pelegrina, vendue en 1953. Leurs ventes leur assurent de solides moyens de subsistance. Le prince Ioussoupov, avide, intente par ailleurs un procès au département du Finistère et entre en 1956 en possession du château de Kériolet, ancienne propriété de son arrière-grand-mère, la princesse Zénaïde Narichkine-Ioussoupov, expertisée à 400 millions de francs de l’époque (anciens francs)[23]. Aussitôt, ce château néogothique est fermé à la visite du public (c’était auparavant un musée, selon les volontés de la princesse Narichkine), ses collections disparates dispersées et le château vendu au plus offrant. La charité du prince Ioussoupov, bien que discrète, est importante. Ainsi, il se rend au chevet des malades dépourvus de famille et il aide financièrement le grand-duc Théodore Alexandrovitch qui vit dans la pauvreté. Anti-communiste viscéral et résolument anti-nazi, il donne également d'importantes sommes d'argent à des mouvements de résistance.

Le prince Félix Felixovitch Ioussoupov est l’auteur de plusieurs ouvrages. En 1927, il publie un opuscule intitulé La Fin de Raspoutine, éclaircissant les circonstances du meurtre du gourou de la tsarine. Cet ouvrage lui vaut un procès de la part de Maria Raspoutine, fille de la victime. Dans les années 1950, le prince publie ses mémoires, en deux volumes, sous les titres Avant l’exil (1887-1919) et Après l’exil (1919-). Ces différents ouvrages rencontrent un succès certain et sont encore régulièrement réédités.

L’assassinat de Raspoutine hante le prince Ioussoupov jusqu’à sa mort : il est en proie à des cauchemars tenaces et peint des tableaux inquiétants représentant des monstres mi-homme, mi-animal[24]. Ne pouvant plus supporter ces tableaux représentant des figures hideuses, sa fille les vendra à la mort de ses parents.

Le prince et la princesse Ioussoupov ont vécu en exil en France de 1920 à leur mort en 1967 et 1970. Leurs adresses à Paris et en région parisienne étaient les suivantes :

Décès du prince Félix Felixovitch Ioussoupov[modifier | modifier le code]

Tombe du prince Félix Felixovitch Ioussoupov, de son épouse, de sa mère et du comte et de la comtesse Cheremetiev

Le prince mourut le 27 septembre 1967 à Paris, quelques mois après son interview par l'historien Alain Decaux.

Il est inhumé au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne, Île-de-France), où il repose en compagnie de son épouse la princesse Irina Alexandrovna, de sa mère et du comte et de la comtesse Cheremetiev[27],[28]. À noter la simplicité de la tombe du prince, une simple croix orthodoxe surmonte un carré de terre orné de quelques fleurs entouré d'un carré de ciment.

Le rapatriement des dépouilles des Ioussoupov au mausolée d’Arkhangelskoïe est régulièrement évoqué.

Les Ioussoupov aujourd’hui[modifier | modifier le code]

La princesse Irina Felixovna Ioussoupova assise sur les genoux de sa mère, la grande-duchesse Irina Alexandrovna de Russie ; debout, le prince Félix Felixovitch Ioussoupov (1916)

En 2004, Xenia Sfiris, petite-fille et unique héritière de Félix Felixovitch Ioussoupov, a demandé à la Fédération de Russie de lui restituer une partie de la fortune familiale, arguant du fait que la propriété était maintenant un droit constitutionnel en Russie et que les bases juridiques des nationalisations de 1917 étaient inexistantes. Elle conclut sa lettre au président Poutine en faisant part de son incompréhension du fait que lors de ses visites à Saint-Pétersbourg, elle soit contrainte de descendre à l’hôtel au lieu de résider dans l’un des palais familiaux. Ces démarches n’ont abouti qu’à un refus des autorités russes.

Xenia Sfiris reste néanmoins très liée à la Russie. Un oukase spécial de Vladimir Poutine lui a rendu la nationalité russe en 2000[29]. L’héritière des Ioussoupov préside par ailleurs l’association française des amis du théâtre Mariinsky.

En 2008, grâce à Olga Sorokina directrice et styliste, aidée par la princesse Ksenia Nikolaïevna Cheremeteva, née Sfiris, la maison de couture IRFE connaît une nouvelle vie. Le 25 mars 2009, cette maison de couture créée en 1924 par son grand-père et sa grand-mère présenta sa première collection au palais de Tokyo, de nombreux journalistes assistèrent au défilé de mode. La confection de ces vêtements rappelle un autre temps (les collections lancées par le prince et la princesse Ioussoupov entre 1924 et 1929). Jusqu'à nos jours, la princesse garda précieusement la composition des parfums héritée de la famille Ioussoupov. Ksenia Nikolaïevna Cheremeteva profita de cet évènement pour annoncer le lancement d'une nouvelle ligne de parfums. Après avoir ouvert un magasin à Paris, IRFE projette également d'ouvrir des maisons de couture à Moscou en 2010 ensuite à Milan puis dans d'autres villes dans le monde[30]. La Maison de couture IRFE projette également de lancer une ligne de bijoux et de montres copiés sur les bijoux détenus par la famille Ioussoupov, Cheremetev et sur les prestigieux joyaux de la Maison Romanov[31].

Depuis la mort de Félix Felixovitch Ioussoupov, personne n'a été autorisé à relever le titre de prince Ioussoupov, même si sa petite-fille s’intitule souvent ainsi.

Le palais de la Moïka aujourd'hui[modifier | modifier le code]

De nos jours, le palais de la Moïka est ouvert au public. Dans la pièce du sous-sol où fut perpétré l'assassinat de Raspoutine, la scène est reproduite à l'aide de mannequins de cire, dont un représente le prince Ioussoupov offrant des gâteaux à la crème rose au « starets ». Dans une autre pièce, une scène représente les complices du prince.

L'héritage du prince Félix Felixovitch Ioussoupov[modifier | modifier le code]

Mausolée de la famille Ioussoupov à Arkhangelskoïe

Les différents objets (papiers personnels, sculptures, peintures et photos de famille) ayant appartenu au prince Félix Felixovitch Ioussoupov sont aujourd'hui la propriété de Victor Contreras, un sculpteur mexicain, qui fut dans les années 1960 étudiant en art et vécut pendant cinq ans auprès de la famille Ioussoupov. Victor Contreras, aujourd'hui propriétaire d'une maison située au sud de Mexico, désire faire un musée où il exposera les objets ayant appartenu au prince[32].

Publications[modifier | modifier le code]

  • Félix Youssoupov, La Fin de Raspoutine, Plon

Sources[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Admis comme l’équivalent du russe сиятельство
  2. a et b (ru) www.kalitva.ru
  3. a, b, c et d (ru) logos2.home.ru
  4. a et b Mitterrand 1999, p. 144
  5. a et b (ru) « Юсупов Феликс Феликсович », sur le site hrono.ru
  6. www.tonnel.ru
  7. www.tonnelru
  8. yusupov.ucoz.net
  9. a, b, c et d yusupov.ucoz.net
  10. a, b et c (ru) « супов Феликс Феликсович », sur le site hrono.ru
  11. a, b et c Carrère d'Encausse 1996, p. 383
  12. a et b des Cars 2008, p. 312
  13. Carrère d'Encausse 1996, p. 384
  14. www.emc.komi.com
  15. Troyat 2008, p. 348
  16. a et b (en) Jennifer Rosenberg, « The Murder of Rasputin », sur le site About.com
  17. Jean des Cars, documentaire « les secrets de la mort de Raspoutine » dans L'ombre d'un doute sur France 3, 9 mai 2012, 5 min 50 s
  18. a et b Troyat 2008, p. 356
  19. a et b www.spartacus.schoolnet.co.uk
  20. a, b, c et d (en) « Lost Splendor - Introduction », sur le site AlexanderPalace.org
  21. Mitterrand 1999, p. 258
  22. Chapitre 26. Les Mémoires du prince Félix Felixovitch Ioussoupov yusupov.ucoz.net
  23. a et b Mitterrand 1999, p. 147
  24. Mitterrand 1999, p. 256
  25. Almanach de Gotha 1936, 3ème partie, page 698.
  26. http://fr.topic-topos.com
  27. Mitterrand 1999, p. 158
  28. necropol.narod.ru
  29. www.seresoore.onfo
  30. www.orestigium.com
  31. www.fashionwindows.net
  32. www.multilingualarchive.com

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]