Histoire du jeu d'échecs

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Cet article contient les faits saillants de l'histoire du jeu d'échecs.

Une origine orientale[modifier | modifier le code]

Il existe des jeux d'échecs différents, persans (chatrang), indiens (chaturanga), arabes (shatranj), mongols (shatar), européens, birmans (sit-tu-yin), thaïs ou cambodgiens (makruk), malais (catur), chinois ou vietnamiens (xiangqi), coréens (janggi), japonais (shogi), etc. Tous ces jeux partagent un ensemble de traits qui renvoient à une véritable préhistoire puisqu’il n’existe aucun témoignage direct et sans équivoque du supposé ancêtre commun. Or, si l’histoire du développement des échecs se trouve largement décrite et bien connue, les origines restent enveloppées d’un voile opaque qui les renvoie le plus souvent à une naissance indienne ex nihilo. Pourtant, un examen objectif des sources disponibles révèle vite la fragilité de cette thèse très répandue. L'histoire des échecs a elle aussi sa propre « histoire », riche et surprenante ! Cette dernière est née dès les premières diffusions du jeu et a tout de suite mêlé l’épopée et la légende. Puis une réaction exagérément rationnelle est venue créer un nouveau mythe : la primauté d’un ancêtre, chaturâjî ou chaturanga, joué aux dés par quatre protagonistes avant qu’un sage élimine le hasard et réduise la partie à deux compères. Cette belle fable est aussi séduisante que tenace. Pourtant, elle est très certainement fausse.

Les légendes[modifier | modifier le code]

De nombreux mythes et théories existent sur l'origine du jeu d'échecs.

Le mythe du brahmane Sissa[modifier | modifier le code]

La légende la plus célèbre sur l'origine du jeu d'échecs[1] raconte l'histoire du roi Belkib (Indes, 3000 ans avant notre ère) qui cherchait à tout prix à tromper son ennui. Il promit donc une récompense exceptionnelle à qui lui proposerait une distraction qui le satisferait. Lorsque le sage Sissa, fils du Brahmine Dahir, lui présenta le jeu d'échecs, le souverain, enthousiaste, demanda à Sissa ce que celui-ci souhaitait en échange de ce cadeau extraordinaire. Humblement, Sissa demanda au prince de déposer un grain de blé sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite pour remplir l'échiquier en doublant la quantité de grain à chaque case. Le prince accorda immédiatement cette récompense en apparence modeste, mais son conseiller lui expliqua qu'il venait de signer la mort du royaume car les récoltes de l'année ne suffiraient à s'acquitter du prix du jeu. En effet, sur la dernière case de l'échiquier, il faudrait déposer 263 graines, soit plus de neuf milliards de milliards de grains (9 223 372 036 854 780 000 grains précisément), et y ajouter le total des grains déposés sur les cases précédentes, ce qui fait un total de 18 446 744 073 709 600 000 grains (la formule de calcul est alors 264-1[2]) ou bien plus de 1000 fois la production mondiale de 2012 !

Légende grecque[modifier | modifier le code]

Une autre légende place l'invention du jeu durant la guerre de Troie. Palamède, l'un des héros grecs, aurait inventé le jeu pour remonter le moral des troupes durant le siège de Troie, ainsi que d'autres jeux : « Les Grecs lui attribuaient [à Palamède] l'invention de plusieurs lettres de leur alphabet, de la monnaie, des dés, des osselets et du jeu d'échecs »[3],[4]. C'est l'origine du nom de la première revue échiquéenne, Le Palamède.

Le mythe d'un ancêtre à quatre joueurs[modifier | modifier le code]

Invention du mythe[modifier | modifier le code]

Sir William Jones (1746-1794), orientaliste anglais, fut un brillant linguiste, l'un des premiers à souligner les similitudes entre les langues européennes, le persan et le sanskrit. En 1790, dans son livre On the Indian Game of Chess, il expliqua le sens du mot sanskrit chaturanga comme les quatre membres de l’armée épique indienne et évoqua un chaturanga pour quatre joueurs, le chaturâjî, alors joué en Inde (il y était encore pratiqué au 19e siècle) qui aurait figuré dans un texte sacré sanskrit, le Bhavishya Purâna[5].

Toutefois, Jones doutait et tenait ce jeu quadripartite pour une modification d’un jeu d'échecs primitif à deux sans dé. Jones avait là une bonne intuition mais elle fut balayée par le capitaine Hiram Cox, un officier anglais gouverneur du Bengale, qui prétendit en 1801 dans On the Burmha Game of Chess que c’était au contraire le jeu à quatre qui représentait le plus vieil ancêtre et que le chaturanga à deux en dérivait.

Plus tard, en 1860, le linguiste britannique Duncan Forbes reprit l’idée de Cox et la développa sous la forme d’une théorie complète dans son livre The History of Chess : le premier jeu d’échecs inventé se jouait à quatre joueurs et à l’aide de dés. Ce jeu serait progressivement devenu un jeu à deux, principalement à cause de la difficulté à réunir quatre protagonistes. Selon Forbes, les dés auraient été abandonnés, probablement sous la pression religieuse. Le linguiste croyait que les règles du jeu à quatre figuraient dans le Bhavishya Purâna, texte qu’il estimait vieux de 5000 ans.

Les textes indiens[modifier | modifier le code]

Toutefois, l’indianiste allemand Albrecht Weber et l’historien néerlandais Anton van der Linde démontrèrent en 1874 que les textes du Bhavishya Purâna ne pouvaient pas être aussi anciens et qu'ils ne contenaient aucune mention des échecs. Le grand historien anglais Harold James Ruthven Murray clarifia la question dans son oeuvre monumentale toujours inégalée : A History of Chess, plus de 900 pages de très grande érudition, publié en 1913. Il démontra que l’usage des dés ne fut jamais proscrit par les religions en Inde, où, au contraire, les représentations de divinités y jouant sont nombreuses. Murray confirma que le Bhavishya Purâna (composé au plus tôt au 3e siècle av. J.-C.) ni aucun autre Purana ne contiennent de passages sur les échecs. La théorie dite « Cox-Forbes » venait d’être démolie.

Le point des connaissances actuelles[modifier | modifier le code]

En réalité, trois textes indiens font allusion au passage cité par Jones et Forbes. Tous trois puisent dans les mêmes sources : deux textes bengalis de la fin du 15e ou début du 16e siècle, le Tithitattva de Raghunandana et le Chaturangadîpikâ de Shûlapâni. Forbes se trompait donc lourdement. Les détails, sur lesquels toutes les descriptions modernes s’appuient datent donc de 500 ans à peine et le plus ancien témoignage pour ce chaturâjî demeure un manuscrit arabe, le Tahqîq mâ li-l-Hind, un récit de voyage au Nord de l’Inde, écrit par le persan al-Bîrûnî vers 1030. La plus ancienne référence pour le jeu à quatre provient donc du 11e siècle seulement, alors que la première mention écrite des échecs à deux, date du début du 7e siècle, soit 400 ans auparavant, et vient de la Perse voisine.

Quelques commentaires[modifier | modifier le code]

Au 11e siècle, le jeu à quatre n'est attesté qu'en Inde. S'il avait été l'ancêtre du jeu à deux, il faudrait alors expliquer pourquoi il n'aurait pas été transmis aux peuples voisins et pourquoi aucune source, écrite ou archéologique, ne l’a jamais mentionné auparavant. Il est vrai que les Indiens ne prêtaient pas beaucoup d'attention à l'écriture des règles de leurs jeux, à la différence des Arabes ou des Persans. Une petite poignée de textes sanskrits mentionnent un chaturanga au Cachemire avant l'an 1000, mais aucun ne spécifie clairement combien de joueurs y prenaient part. En revanche, al-‘Adlî, un maître arabe qui écrivait vers 840 à la cour des califes abbassides, témoigna des différences entre les règles arabes et indiennes de son temps. Son récit s’arrêta sur plusieurs détails, mais il concernait toujours le jeu d’échecs pour deux joueurs. Il ne mentionna jamais aucun jeu à quatre alors qu’il se montra curieux de présenter toutes les variations qui pouvaient exister sur les règles. Si le chaturâjî se pratiquait dès son époque, cela lui aurait donc échappé, ce qui semble improbable.

Le fait que le chaturâjî utilisait des dés fut aussi parfois souligné pour démontrer une plus grande antiquité. Pourtant, cela ne constitue pas un argument probant. Dans l’Orient ancien, les Arabes jouaient aux échecs oblongs, une variante sur un échiquier de 4x16 cases, avec deux dés au 9e siècle, soit bien avant que le chaturâjî soit attesté. Même les Européens ont continué d’utiliser les dés pour choisir leurs coups aux échecs standards jusqu’au 13e siècle au moins.

Tout concourt à penser que ces échecs à quatre constituent une variante du jeu à deux et non le contraire. C’était l’opinion de Murray en 1913, et elle reste toujours la plus plausible.

Les recherches historiques[modifier | modifier le code]

Jeune Persan jouant aux échecs avec deux prétendants Illustration tirée de Haft Awrang de Jami, dans l'histoire « Un père avise son fils à propos de l'amour »

Qui a inventé les échecs ?, quand ?, où ?, comment ?, pourquoi ?

L’origine du jeu d’échecs reste un sujet controversé. En effet, comme l'écrit Richard Eales dans son livre Chess, The History of a Game[6], la recherche des origines des échecs est similaire à la recherche du « chaînon manquant » dans l'évolution humaine.

Les premiers échecs se jouaient donc très probablement à deux joueurs. Mais où et quand sont-ils apparus ? Les échecs sont assurément un jeu asiatique et trois ensembles géographiques posent leur candidature au titre de berceau du roi des jeux. Ces trois ensembles sont eux-mêmes très vastes :

  • L’inde du nord, du Cachemire à la haute vallée du Gange, en passant par le Sind et le Pendjab, le bassin de l’Indus (aujourd’hui largement au Pakistan).
  • La Chine historique, c’est-à-dire le bassin du Huang He (fleuve Jaune) et peut-être celui du Yangzi Jiang, plus au sud.
  • La grande sphère iranienne entre les deux, les pays traversés par l’antique Route de la soie : la Perse mais aussi le Gandhâra, la Bactriane, le Khwarezm, la Sogdiane, la Sérinde, soit l’Asie centrale de l’Iran et de l’Afghanistan au Xinjiang. Linguistiquement et culturellement, ces régions se rattachaient à la sphère iranienne.

Les anciens textes[modifier | modifier le code]

Textes persans : le chatrang[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Chatrang.

Le jeu d'échecs entre dans l’Histoire au cœur de l’Iran médiéval, en opposant déjà deux armées de 16 pièces. Trois textes rédigés en pehlevi (moyen persan) montrent que les échecs étaient connus dès l’an 600 en Perse. Le premier est le Wizârîshn î chatrang ud nîhishn î nêw-ardakhshîr (L’explication du chatrang et l’invention du nard). Écrit vers l’an 600, il décrit l’arrivée des échecs à la cour des empereurs Sassanides avec une ambassade d'un roi de l'Hind (Sind actuel, sur les berges de l'Indus), leur décryptage et l’envoi en retour du Takhteh Nard (un ancêtre du backgammon) au roi indien qui sera incapable d’en percer le mystère, et devra se résoudre à verser un tribut au Roi des rois iranien. Les détails fournis par ce texte originel ont attiré l’attention des historiens. Les six types de pièces sont déjà nommés et certaines se trouvent grossièrement décrites. Le deuxième texte, le Kârnâmag î Ardakhshîr î Pâbagân (Le livre de geste d’Ardakhshîr fils de Pâbag), composé sous Khusraw II (590-628) était une épopée à la gloire d’Ardakhshîr, le fondateur de la dynastie. Le troisième, le Khusraw î Kawâdân ud Rêdag (Khusraw fils de Kâwâd et son page), détaillait l’éducation des jeunes princes. Ces œuvres passaient en revue les arts en faveur à la cour et le chatrang figurait en bonne place, aux côtés du chôbagân (le polo), du dressage de chevaux et du nêw-ardakhshîr (le Takhteh Nard). Les nobles persans tenaient les échecs en haute estime.

Inde[modifier | modifier le code]

Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, l’Inde n’est pas aussi riche en témoignages. Certes, ashtâpada et chaturanga sont deux mots sanskrits très anciens souvent associés aux jeux. Le premier, signifiant littéralement « huit pieds », apparaît pour la première fois dans un texte bouddhiste daté d’entre le 4e et le 3e siècle av. J.-C. : le Vinayapitaka. Cependant ce n’est pas encore d’échecs qu’il s’agit mais d’un jeu de dés sur plateau. De même, le mot chaturanga figure dans les épopées classiques comme le Râmâyana, composées avant notre ère, mais il désigne alors un terme militaire s’appliquant à la quadruple constitution de l’armée (infanterie, cavalerie, éléphants et chars). En outre, les premières références autrefois reconnues pour les échecs en Inde se trouvent démenties ou contestées aujourd’hui. Plus aucun historien ne reconnait d’allusion aux échecs dans le Vâsavadattâ de Subandhu, écrit vers 620. Seul, le Harshacharita, histoire officielle du roi Harsha de Kânnauj, écrite peu après 643 par le poète Bâna, conserve encore quelque crédit. Bâna louait la paix prévalant sous le règne de ce grand roi bouddhiste : « Sous ce monarque, […] les seuls combats de rois étaient ceux des sculpteurs d’argile ; seules les abeilles se querellaient pour collecter la rosée ; les seuls pieds coupés étaient ceux des mesures, et seulement de l’ashtâpada on pouvait apprendre les positions du chaturanga, on ne coupait pas les membres des condamnés, … ». Tout se lit à double sens. Chaturanga renvoie à l’armée quadripartite mais aussi, peut-être, au jeu d’échecs. Cependant, tous les experts ne sont pas convaincus par cette interprétation car il en existe d'autres.

Curieusement, alors que l’Inde classique possède une très riche littérature où les mentions de jeux de dés sont fréquentes, la prochaine allusion ferme (mais brève) aux échecs ne se trouve que vers 850 au Cachemire avec le Haravijaya (La victoire de Shiva) de Ratnâkara, et la première description complète n’intervient qu’au 12e siècle avec le Mânasollâsa du roi Someshvara III. À cette date, les Arabes ont déjà tout écrit.

Chine[modifier | modifier le code]

En Chine, les sinogrammes xiang et qi, déjà associés dans le sens d’un jeu, figurent dans des textes très anciens comme le Zhaohun (Le rappel de l’âme), un poème de Song Yu présent dans le Chuci, recueil du 3e ou 2e siècle av. J.-C., et dans le Shuo yüan du Ier siècle av. J.-C. Hélas, personne ne sait de quel jeu il s’agissait ! Au 6e siècle après J.-C., un xiangxi apparaît dans certains livres comme le Xiangjing (Classique du jeu des symboles) attribué à l’empereur Wu (Zhou du Nord). Cet ouvrage a été perdu mais sa préface, écrite par Wang Bao († 576) nous est parvenue. On y découvre la description énigmatique d’un jeu astrologique. Ce xiangxi pourrait être lié au mystérieux liubo, jeu de course apprécié en Chine sous les Han mais dont les règles sont aujourd’hui perdues. La relation avec le xiangqi actuel demeure complètement inconnue. Rien ne prouve que ce jeu céleste corresponde aux échecs. Mais personne ne peut affirmer qu’il ne s’agissait pas des échecs. Ce point reste ouvert. L’existence du xiangqi devient indiscutable avec la parution du Xuanguai lu, un recueil de fables écrit par le ministre des Tang Niu Sengru à la fin du 8e siècle. Dans l’une d’elles, le héros Cen Shun aurait rêvé d’une bataille à venir. Au lendemain de la victoire, ses proches pénètrent dans sa chambre et y trouvent une vieille tombe. Ils l’ouvrent et découvrent un échiquier dressé avec des pièces d’or et de bronze.

En matière de témoignages écrits, la Perse présente les arguments les plus forts avec les trois plus anciens textes connus et reconnus. La revendication indienne s’est érodée par rapport à ce que l’on croyait il y a cent ans, nous laissant une seule source antique, opaque et allusive. La Chine n’offre que des témoignages tardifs, mais dispose en même temps d’indices encore obscurs qui pourraient antidater toutes les autres sources.

L'archéologie[modifier | modifier le code]

Les plus anciennes pièces d’échecs connues sont les sept qui ont été trouvées en 1977 à Afrasiab, près de Samarkand en Ouzbékistan. Il s’agit de petites figurines en ivoire, hautes de 3 à 4 cm : deux soldats à pied portant une épée et un bouclier, un cavalier pareillement armé, un éléphant monté et un homme chevauchant une sorte de fauve, deux chariots très différents l’un de l’autre, l’un étant probablement « royal ». Ces pièces furent datées du 7e siècle, en tout état de cause d’avant 712 à cause de la présence d’une pièce de monnaie dans la même couche des fouilles.

D’autres pièces semblables les ont rejoint, en provenance elles aussi des villes étapes de l’antique Route de la soie. Cette fameuse route traversait des régions qui, à cette époque abritaient des peuples parlant majoritairement des dialectes iraniens. Sogdiens, Khwarezmiens et Bactriens en particulier contrôlaient le commerce avec des postes avancés jusqu’en Chine. La Route de la soie était l’artère principale canalisant tous les échanges. L’Inde, en revanche, a laissé très peu de témoignages archéologiques. Il est vrai que le climat humide conjugué à l’utilisation de matériaux périssables rend les fouilles moins fructueuses. Les plus anciennes pièces de xiangqi connues ressemblent fortement à celles d’aujourd’hui. Les plus antiques remontent à la dynastie des Song du Nord vers 1100. Mais la ressemblance avec des pièces de monnaies est si forte qu’on peut craindre que des pièces de xiangqi, isolées, abîmées, usées, aient été confondues par des numismates.

Quel scénario pour une naissance ?[modifier | modifier le code]

La théorie dominante, attribue la naissance des échecs à l’Inde du Nord, vers l’an 500. Ils se seraient d’abord diffusés en Asie centrale, puis en Chine, suivant la route empruntée par le bouddhisme. Cette hypothèse est séduisante. Elle conserve toute sa crédibilité et sa vraisemblance, mais elle souffre à tout expliquer. En effet, la majorité des traces historiques connues à ce jour incline plutôt à placer la naissance des échecs en Asie centrale, entre Iran oriental, Afghanistan, Pakistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, Kirghizistan, Turkestan oriental, bref, tous ces pays qui, à cette époque reculée, se rattachaient à l’Empire sassanide ou, tout au moins, se trouvaient habités par des peuples parlant majoritairement des langues iraniennes. Les recherches n'ont pas permis — à ce jour — d'amener des éléments concrets comparables pour l'Inde. Mais il reste une sérieuse objection : plusieurs caractéristiques des échecs chinois, le xiangqi, paraissent plus primitives que celles des échecs primitifs indo-persans (chatrang, chaturanga). L’exploitation des sources archéologiques et le déchiffrement des textes anciens sont loin d’être achevés en Chine, et des découvertes ultérieures balaieront peut-être les idées établies aujourd’hui. Qui plus est, l’énigme obéit peut-être à un schéma plus complexe d’influences multiples et superposées entre les civilisations et leurs jeux.

Le berceau des échecs se cache encore quelque part en Asie.

Le Shatranj[modifier | modifier le code]

Lorsque les Arabes envahissent la Perse, ils adoptent le Chatrang sous le nom de shatranj. Les échecs connaissent alors un développement remarquable. C’est au cours des IXe et Xe siècles qu’apparaissent les premiers champions et les premiers traités. Les pièces sont stylisées en raison de l’interdiction de représenter des êtres animés[7]. On retrouve alors :

  • le roi (Shâh, c'est lui qui donne son nom au jeu) se déplace d’un pas dans toutes les directions ;
  • le conseiller (Farzin ou Vizir) dont le mouvement est limité à une seule case en diagonale ;
  • l’éléphant (Fil, cf. sanskrit pīlu) avec un déplacement correspondant à un saut de deux cases en diagonale ;
  • le cheval (Faras), identique au cavalier moderne ;
  • le (Roukh), semblable à la tour actuelle.
  • le soldat (Baidaq, cf. sanskrit padāti : piéton, fantassin), l’équivalent du pion, mais dépourvu du double pas initial.(Le Roukh était parfois représenté comme un char de guerre. Les Arabes y voyaient un général commandant l’armée. Mais son sens littéral reste obscur. Il semble que pour les Arabes, ce mot n’avait pas d’autre sens que celui de désigner cette pièce au Shatranj, un peu comme le mot rook pour les anglophones aujourd’hui. Le lien étymologique avec le sanskrit ratha : char est peu évident.
Enluminure, Liber de Moribus, vers 1300.

Arrivée en Europe et évolution[modifier | modifier le code]

Manuscrit (c.1320)

L’arrivée des échecs en Europe se fait sans doute par l’Espagne musulmane aux alentours du Xe siècle, ou par l’Italie du sud (Sicile), se diffusant dans toute l'Europe à partir du XIe siècle[8]. Une légende a longtemps attribué un jeu d'échecs à Charlemagne qui l'aurait reçu de la part du calife Haroun al-Rachid, on pense aujourd'hui qu'il fut fabriqué postérieurement près Salerne à la fin du XIe siècle[9]. Le poème latin Versus de scachis (en) écrit à la fin du Xe siècle contient les premières règles écrites en Europe[10]. En 1010[11], une mention écrite a été trouvée dans un testament du comte d'Urgel, en Catalogne[12].

Ce jeu faisant souvent appel à la providence divine (or selon le troisième commandement, « Tu ne prononceras ton Dieu, en vain ») et pouvant provoquer la colère du perdant (les chroniques rapportent que des perdants fracassent l'échiquier en marbre sur la tête du vainqueur), l’Église le condamne au Concile de Paris de 1212[13]. Saint Louis interdit dans sa Grande ordonnance de 1254 ce jeu de mauvaise réputation coupable de troubler la moralité publique[14]. Cette interdiction est peu appliquée, la popularité des échecs atteint son apogée entre le XIIe siècle et le XVe siècle : faisant partie intégrante de l’éducation du futur chevalier, le jeu se répand dans le milieu de la bourgeoisie à partir du XIVe siècle[15].

L’échiquier s'occidentalise au milieu du XIIe siècle, les pièces devenant plus mobiles probablement en lien avec le développement de la poudre à canon qui rend l'artillerie des champs de bataille plus puissante[16] :

  • le plateau devient bicolore avec les cases rouges et noires (qui deviendront plus tard blanches et noires) ;
  • le vizir devient fierge (ou vierge), puis reine et/ou dame (il est difficile de déterminer lequel des deux termes prévalait — sans doute étaient-ils utilisés indifféremment) ;
  • l'éléphant (al fil en arabe, qui reste alfil en espagnol aujourd'hui) devient aufin, puis fou (bishop : évêque en anglais) ;
  • le roukh arabe devient roc (ce nom donnera rook en anglais, le verbe « roquer » en français et désignera la tour d'échecs en héraldique), puis tour vers la fin du XVIIe siècle (les tours de guet étant souvent placées en hauteur)[17].

Dans certaines régions d'Europe, le double pas initial du pion est pratiqué. Enfin, des règles permettent au roi ou à la reine/dame d'effectuer un saut à deux cases (sans prise) à leur premier mouvement. Ce dernier point est la différence principale avec les règles du Shatranj des pays musulmans[18].

Mais l’évolution la plus importante a lieu à la fin du Moyen Âge, vers 1475 à Valence en Espagne lorsque les mouvements limités de la reine/dame et du fou sont remplacés par ceux que nous connaissons actuellement[18]. Le premier traité reflétant ces innovations est généralement attribué à Francesc Vicent, publié en 1495, mais il est aujourd'hui perdu. Le deuxième, attribué à Lucena, nous est parvenu.

Les joueurs de cette époque nomment ces nouvelles règles : « eschés de la dame » ou « jeu de la dame enragée »[19].

L'époque moderne et contemporaine[modifier | modifier le code]

Pièces de type « Staunton »
Le jeu d'échecs, par Charles Bargue

Pour parer aux effets dévastateurs des pièces aux pouvoirs renforcés, le roque est inventé vers 1560 et, progressivement, il remplace le saut initial du roi ou de la reine/dame qui deviennent obsolètes[18]. Vers 1650, on peut considérer que les règles du jeu moderne sont à peu près établies. Si les premiers livres traitant des échecs remontent à l'époque arabe (dans le Kitab-al-Fihrist d'Ibn al-Nadim), la stabilisation des règles en Europe donne naissance à une littérature théorique très riche et on observe notamment l'élaboration des premiers systèmes d'ouverture. François-André Danican Philidor publie « L'Analyze des Echecs  » en 1749, un des premiers traités d'échecs en langue française et un classique du genre[14].

L’aspect physique des pièces le plus courant aujourd’hui, le style « Staunton », date de 1850[20]. C’est également durant la seconde moitié du XIXe siècle qu’émergent les échecs modernes. Les premières compétitions internationales ont lieu, les progrès théoriques de l’art de la défense mettent un terme à l’ère romantique[réf. nécessaire].

Au XXe siècle, l’URSS, sous l'impulsion de Nikolai Krylenko, en assure une promotion très active, le considérant comme un excellent outil de formation intellectuelle. C’est, en outre, une vitrine de la formation intellectuelle soviétique qui leur permet de dominer largement une discipline prestigieuse.

Durant la guerre froide, l'émergence de Bobby Fischer, le premier Occidental à défier les Soviétiques au plus haut niveau puis de Viktor Kortchnoï, dissident Soviétique qui parvint deux fois en finale du championnat du monde, donnent à cette compétition une véritable dimension politique. Plus tard, les tensions entre conservateurs russes et partisans de la perestroïka se sont cristallisées autour de l’affrontement entre Anatoli Karpov et Garry Kasparov.

À la fin du XXe siècle, la confusion concernant le titre de champion du monde (voir plus bas) amène l’attention médiatique à se concentrer sur l’opposition entre l’humain et la machine, comme en témoigne le retentissement médiatique des matchs entre Kasparov et Deep Blue. Les femmes font également leur apparition au plus haut niveau dans un domaine longtemps réservé de fait aux hommes. Ainsi, dans la décennie 2010, Judit Polgár a figuré parmi les trente meilleurs joueurs mondiaux du classement de la Fédération internationale des échecs et est même arrivée 8e en janvier 2004[21].

Depuis janvier 2000, les échecs sont devenus, en France, un sport reconnu par le ministère de la Jeunesse et des Sports[22]. De nombreuses compétitions sportives sont organisées dans le monde entier. Depuis le début de l'année 2008, l’entrée de ce sport aux Jeux olympiques est discutée[23].

Depuis 2013, le champion du monde est le Norvégien Magnus Carlsen qui a succédé à l'Indien Viswanathan Anand.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. rapportée par le docteur Forbes dans The History of Chess, Londres, 1860.
  2. voir série géométrique
  3. Larousse encyclopédique en 10 volumes, Paris, 1984, vol.VIII,p. 7747 (ISBN 203102308X)
  4. Robert Graves, « Les Mythes grecs », édition Fayard, Paris, 1967, traduit de l'anglais par Mounir Hafez, p. 497-517 édition originale : Greek myths, Cassell & c° LTD, Londres 1958
  5. Jean-Louis Cazaux, L'Odyssée des jeux d'échecs, Praxeo, Paris, 2010
  6. London, 1985.
  7. Un interdit de la représentation sur la BNF S'appuyant sur un verset du Coran rejetant les statues des idoles et sur un hadîth accusant les faiseurs d'images de vouloir rivaliser avec Dieu, seul créateur et insufflateur de vie, certains théologiens musulmans ont condamné formellement la représentation des êtres animés.
  8. Référence, Jean-Louis Cazaux, "Petite histoire des échecs", éditions POLE, 2009
  9. Dossiers pédagogiques de la Bibliothèque nationale de France.
  10. (en) YMarilyn Yalom, The Birth of the Chess Queen, HarperCollins,‎ 2004, p. 15-18
  11. De nombreuses pièces d'échecs ont été retrouvées lors de fouilles sur le site des chevaliers-paysans du lac de Paladru (Isère), site qui a été abandonné au plus tard en 1040
  12. Jean-Louis Cazaux, « Les jeux d’échecs du Moyen Âge ou la quête du jeu parfait », Histoire et Images Médiévales thématique, no 28,‎ 2012, p. 57
  13. Collectif, Jeux de hasard et d’argent – Contextes et addictions, éditions INSERM,‎ 2008, p. 3
  14. a et b Eric Birmingham, La Marche de l'Histoire sur France Inter, 28 novembre 2012
  15. (en) Helena M. Gamer, « The Earliest Evidence of Chess in Western Literature : The Einsiedeln Verses », Speculum, vol. 29, no 4,‎ octobre 1954, p. 734 (DOI 10.2307/2847098)
  16. (en) M. G. A. Vale, The Princely Court : Medieval Courts and Culture in North-West Europe, 1270-1380, Oxford University Press,‎ 2001, p. 173
  17. Dossiers pédagogiques de la bibliothèque nationale de France.
  18. a, b et c Référence, Jean-Louis Cazaux, "L'Odyssée des jeux d'échecs", Praxéo, 2010
  19. Anthologie sur le jeu d'échecs sur le site de la BNF
  20. [1]
  21. Judit Polgar sur le site de la FIDE
  22. Arrêté du 19 janvier 2000 du ministre chargé des Sports (Bulletin officiel du ministère de la jeunesse et des sports du 29 février 2000)
  23. Olympic Programme Commission au paragraphe 2.5 "Mind Sports"

Annexes[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) H.J.R. Murray, A History of Chess, Oxford University Press,‎ 1913, 879 p. (ISBN 0-19-827403-3), p. 900
    Ouvrage de référence sur l'histoire des échecs.